‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 72 sur 241 · La baron Pasqaier à M. de Serre · texte numérisé non relu

La baron Pasqaier à M. de Serre

Paris, le 11 man 1890.

Mon cher collègue,

J'ai reçu votre lettre du 26 , et je m'attendais^ bien à tout ce que vous dites des tnstes jours et des mauvaises nuits que vous £ait passer l'affreuse nouvelle qui a été vous chercher, et qui vous aurait atteint aussi cruellement, eussiezvous été au bout du monde. Je souhaite vivement que le coup que vous en avez reçu n'empêche pas votre santé de se rétablir assez promptement pour que vous soyez en état de vous trouver à notre bataille sur la loi des élections. Le puissant renfort que vous nous amènerez, s'il vous est possible d'arriver à temps, sera grandement utile à la cause en général et à moi en particuUer qui porte en ce moment un fardeau bien lourd ; vous en pouvez juger si vous suivez au Moniteur le cours de nos discuâsions. M. Siméon me seconde cependant à merveille, et il a une facilité d'écrire qui lui permest, du soir

au matin, de produire une excellente réplique à ce qui a été dit la veille ; mais ce n'est toujours pas ce jet rapide de la tribune si important dans une discussion vive et que vous possédez si bien.

Outre ces difficultés de ma position particulière, je ne peux vous dire à quel point je souffre de voir des hommes de nos anciens amis, et sur lesquels je croyais toujours pouvoir compter, nous abandonner dans une circonstance si grave et faire cause commune avec les plus grands ennemis du trône et par conséquent du repos et du bonheur publics. Cour\'oisier, entre autres, est devenu une espèce de fanatique contre tout ce que nous proposons ; il ne rêve que la terreur de 1815 et oublie celle de 1793 qui pourtant était encore un peu plus sérieuse. Cependant je compte toujours sur la majorité, mais ce sera bien en la tirant par les cheveux; jamais le sort d'un pays n'a aussi cruellement dépendu de 5 ou 6 voix qui en vérité, cependant, pourraient bien n'être guère en état d'en décider en connaissance de cause. Quant à X., sa peur pourra devenir proverbiale comme la terreur panique.

J'ai eu avant-hier des nouvelles de notre ami Decazes : il est arrivé chez lui, et déjà beaucoup mieux portant ; il en avait besoin, car je vous assure que je le croyais beaucoup plus malade que vous. Vous êtes étonné qu'il ne soit pas resté ici plus longtemps pour mettre ses successeurs au courant d'une foule de choses ; je comprends cet étonnement, justifié par la distance d'où les choses vous apparaissent ; mais» mon cher collègue, vous nous faites l'honneur de

nous croire plus raisonnables que nous ne le sommes, et chaque jour me prouve que nos têtes sont encore bien vives et par suite bien peu réfléchies, et surtout portant la passion jusqu'au point de s'en laisser aveugler même contre nos intérêts les plus évidents. N'importe, il faut bien servir son pays tel qu'il est, et plus il a de faiblesses malheureuses, plus il a besoin d'être servi et de l'être avec courage et dévouement.

Adieu, mon cher collègue» Donnez-moi de vos nouvelles le plus souvent que vous pourrez et croyez à, mon plus sincère attachement comme je compte sur le vôtre.

P. S. Le Roi a été fort touché et satisfait de votre lettre.

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