M. Germeau à M. de Serre
Paris, le 11 mars 1^0.
Monseigneur,
Si je ne vous ai pas jusqu'ici envoyé un plus grand nombre de journaux, c'est que je pensais que vous les aviez à Nice, et encore avais-je soin de vous donner un extrait de ce qu'ils me paraissaient contenir d'intéressant ; mais désormais je vous
adresserai régulièrement chaque jour les journaux les plus prononcés de chaque parti, le Constituriiormely le Drapeau blanc et, selon roccurrence, ceux qui contiendront quelques articles remarquables. Par ce moyen ma correspondance se trouvera beaucoup diminuée, mais j'aurai soin de vous tenir toujours au courant de tout ce qui nous arrivera d'intéressant des départements et de ce que je pourrai savoir de particulier.
Nous continuons à recevoir de nombreux avis sur des propos coupables tenus à Toccasion de la mort du duc de Berry; on nous dénonce sui*tout une foule de gens dont les discours tendraient à faire croire qulls étaient informés du coup qui se préparait ou qu'ils attendaient quelque chose d'analogue ; mais il arrive souvent que ces circonstances graves en apparence cessent de l'être à la vérification plus approfondie, et l'on a fait d'ailleurs la remarque qu'il n'est pas de grande catastrophe qui ne se trouve avoir été annoncée de cette manière par des mots qui sont le plus ordinairement dits par hasard et plus souvent encore ont été dénaturés ; on a soin cependant de communiquer à la Cour des pairs tout ce qui survient dans ce genre
Le procureur général de Colmar* nous transmet un procès-verbal dressé par lé commissaire de police de Muhlhausen, d'où il résulte que dans la matinée du 19 février plusieurs chiens ont été vus dans la ville avec des crêpes au col.
^ M. ds Cherers.
Un conseiller vient de mourir à Caen ; le procureur du Roi du Havre * donne sa démission pour des raisons de famille : c^est un magistrat fort regrettable et difficile à remplacer. Une place de juge est vacante à Lisieux
Les affaires d'Espagne vont décidément assez mal : Mina paraît avoir intercepté les routes principales de telle façon que les libéraux seul^ reçoivent exactement des nouvelles.
Je joins ici le numéro de la Minerve qui m'arrive à Tinstant.
J'ai l'honneur d'offrir à Votre Excellence l'hommage de mon respect.
Germeau.
eW.^H. Roy«r-GoUard à H. de Serre.
Ce samedi 11 mars 1890.
On dit, mon cher ami, que vous allez bien ; je serai heureux de l'apprendre de vous. En attendant, je veux, comme vous me l'avez demandé, vous tenir au courant de moi-même.
Mettons le renouvellement intégral hors de la question ; c'est trop d'ambition de faire de l'avenir ; sauvons le présent. Je vous donnerai cinq ans, dix
1 IL Lal^ des Fontaines.
ans, cent ans, si c'est un moyen de résister, d'ici à un an, à la crise où nous sommes engagés. Je crois seulement que le renouvellement intégral complique mal à propos la discussion présente, et qu'il est dévolu de plein droit, c'est-à-dire la question, à une Chambre renouvelée intégralement par la dissolution .
h'évidence ne m'abandonne pas sur la division des électeurs en classes, ou, ce qui est la même chose, sur l'inégalité des votes. Principes à part, une inégalité de ce genre ne s'impose pas; elle doit sortir uniquement des influences morales qui existent dans la société. C'est à la loi d'empêcher que ces influences ne soient étoufiFées. Je conviens qu'elles le sont aujourd'hui, et qu'elles doivent être dégagées, mais non séparées et constituées à part. Votre remède est un nouveau mal, un aliment donné à l'esprit révolutionnaire, une nécessité faite aux partis de déployer toutes leurs forces.
Le dégagement dont je parle peut s'opérer de plusieurs manières. La dislocation du grand collège en plusieurs me plaît médiocrement, quoiqu'elle ait assez de faveur dans le centre et dans la commission. Si le mal vient, comme je le crois, de ce qu'un grand nombre d'électeurs sont réellement incapables d'élire avec indépendance et discernement, le vice radical de la loi se retrouvera dans les élections d'arrondissement. Le véritable remède serait de considérer, et on le peut et peut-être on le doit, la contribution de 300 francs comme un rainimwn et d'élever cette contribution progressivement à 500 francs, en divisant les départements en classes.
11 n'y a certainement pas de mesure plus fausse et plus inégale qu'une mesure uniforme. La seule objection, mais elle est très-forte, c'est le danger de retirer des droits acquis. On le diminuerait, toutefois, en abaissant la contribution au-dessous de 300 francs dans un certain nombre de départements.
Enfin, il reste de diviser l'élection en deux degrés en la laissant entièrement aux électeurs, c'està-dire en formant des assemblées primaires d'électeurs, au nombre de cinquante au moins et de cent au plus , lesquels nommeraient entre eux les membres du collège de département. Je sais tout ce qu'il y a à dire contre, et à quel point ce mode d'élection corrompt et abaisse le principe du gouvernement représentatif ; mais on se résigne plus facilement à ce genre d'humiliation quand on est profondément convaincu que le gouvernement représentatif est impossible à maintenir dans sa vérité et son énergie. Il est infiniment probable que les deux degrés vous donneraient précisément la Chambre que vous cherchez. Une vraie Chambre sera factieuse de quelque côté que soit la majorité, et pour nous, entre une Chambre factieuse et une Chambre qui incline à la servilité, il n'y a pas encore de milieu.
L'heure me presse, mon cher ami, et j'enrage. La commission des élections ne s'est pas assemblée de la semaine. Comme j'en suis le président, je traîne pour vous donner le temps de bien raffermir votre poitrine.
Adieu; je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.