‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 89 sur 241 · M. de la Boulaye à M. de Serre · texte numérisé non relu

M. de la Boulaye à M. de Serre

Paris, dimanche 19 mars 18!K).

J'ouvre, très-cher ami, votre bonne lettre du 11. On peut dire de l'amitié entre gens de bien :

Vires acquirii eando^

La vôtre m'honore. Lorsque, dans ma jeunesse, l'amour m'indiqua une femme qui réunissait aux grâces et à la beauté toute la délicatesse et tous les charmes de l'esprit, j'éprouvai tout ce que le sentiment peut avoir de plus vif et de plus exquis. En amour, je n'ai que des réminiscences. Mon cœur n'a pas vieilli pour l'amitié : je l'éprouve.

Nos petites filles sont en bon point Ma fille

en Dieu dort ce matin du plus doux sommeil. Mon baiser a été discret.

Je ne fais de vos lettres que l'usage convenable. Sans m'écartei? du vrai, j'en dore l'expression. M. le

' Virgil. yifn., 1. IV, v. 175.

ANNÉE ISaO. 2.3

duc de Richelieu est fier de son association avec vous ; une lettre de lui a dû vous en convaincre. Cette lettre était écrite lorsque j'ai reçu la vôtre du 8. J'y ai puisé de quoi donner à d'excellents sentiments une nouvelle énergie.

Je vois régulièrement le duc et la duchesse de Broglie. Ils me comblent de bonté et vous parfumez l'air que nous respirons ensemble. Il est bien arrivé quelque chose de ce que vous craigniez. Les doctrinaires, comme les orientalistes, ne peuvent guère s'arracher à la politique de Babylone et de Palmyre; leur livre de poste est d'une extrême exactitude, mais pour voyager dans les espaces imaginaires. Je suis trop peu versé dans cette géographie pour ne pas paraître médiocre aux professeurs ; je me sauve avec quelques plaisanteries, quelques boutades ; je fais ferme contre les assaillants, qui ne m'ont pas encore fait reculer d'un pas. Du reste, nous nous maintenons en assez bonne harmonie.

Je dîne aujourd'hui chez Royer. Elle est déplorable, la position de notre ami. Les journaux les épouvantent tous. Ils ont la langue glacée et ils me prennent pour un bravache. Sur Decazes, comme sur tout le reste, il y a eu de la fluctuation.

Vous êtes contint de M. Pasquier; il y a lieu. Lui n'hésite pas à déclarer que vous êtes le maître.

Wendel m'a communiqué votre excellente lettre du 6. Vous y donnez du corps âmes pensées. Nous sommes complètement d'accord.

Nous avons déjà mis en action les deux tiers de

âlA CORRESPONDANCE.

votre idée. Villèle et Corbière, pour la droite, Laine et Bourdeau, pour le centre droit, s'entendent par les ministres, et plus directement peut-être; mais même dans le centre droit il y a répulsion des commuriîcatîons directes. Tout ce qui peut se détacher du centre gauche se réunît de fait et de cœur au centre droit. Je pourrais aller plus loin; mais il faudrait porter aux meneurs de la réunion Ternaux des coups plus forts que mon amitié pour Rover ne me le permet. Nous avisons à gagner du temps, et j'engage le ministère à presser M. Beugnot, qui sera nommé rapporteur de la commission des dépenses.

Vos grands parents vont bien. Adieu, cher garde des Sceaux ; adieu, belle Excellence. Je suis à vous.

P. S. M. de la Tour-du-Pin^ va en Espagne voir

* Frëd^rîc-Sëraphin de la Tour-du-Pin-Gouvernet, n^ à Paris le 6 janvier 1759, était fils de Jean-Frëdéric de la Tour-du-Pîn, comte de Paulin, qui, après avoir été lieutenant gënëral des armées du Roi, dëputë de la noblesse de Saintes aux Ëtats-Gënëraux, ministre de la Guerre de 1789 à 1790, përit sur Tëchafaud en 179/i. Le comte de Gourernet fd'abord il porta ce nom) fut successîrement aide de camp du marquis de Lafayette (en Amérique) et du marquis de Rouillé (lors des troubles de Nancy), colonel commandant du rét^iment de Royal-Vaisseau et ministre plénipotentiaire à la Haye, fonction qu'il remplit jusqu'au 10 août 179S. Obligé de s'expatrier, il passa aux États-Unis aviec sa femme (Henriette- Lucy de DiUon). 11 acheta des terres incultes pour ime feible somme elles défricha ; la comtesse vendait au marché d'Albanv les produits de son jardin et de sa basse-cour; ils avaient pour aides un nègre et deux négresses. Ds revinrent sous le Directoire, mais durent s'éloigner de nouveau et ne rentrèrent définitivement que

si Ton peut donner quelques conseils utiles à ce malheureux roiV

Ah ! que nous avons besoin de force et de courage !

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