‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 2)Chapitre 97 sur 241 · Le duc Decazes à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le duc Decazes à M. de Serre

Gibeau-Figeac, par MonUieu (Charente-Inférieure).

Ce ââ mars 18S0.

Vos deux lettres, mon cher ami, me sont parvenues dans ma retraite après un long retard et ensemble. J'ai moi-même différé d'y répondre pour attendre une occasion dont je profite aujourd'hui.

Je n'ai pas douté de votre résolution, et ce n'était que parce qu'il fallait ne rien négliger dans de si graves affaires que je mettais du prix à combattre

93h CORRESPONDANCE.

les efîorts que Ton supposait devoir être faits par nos amis pour vous détourner d'entrer dans le nouvel arrangement ministériel. On m'écrit qu'ils viennent encore de renouveler leurs tentatives en vous envoyant un parent de d'Eckstein ; certes, le moment n'est pourtant pas plus favorable qu'il ne l'était il y a un mois ! La situation des choses m'alarme beaucoup, mon cher ami. Je ne puis pas décider des coups ; je suis trop loin de la partie ; mais elle est bien difficile, et un joueur de plus, un joueur suvr tout comme vous me paraît bien nécessaire. La pente sur laquelle s'est placé le ministère est si rapide qu'il y a égale difficulté à ne pas aller trop vite, à reculer, même à s'arrêter. L'insolence des jacobins est grande ; mais il y a un symptôme qui m'alarme davantage : c'est leur assurance qui est plus grande encore. Je crains que nous n'en soyons venus à la question des troupes, et l'exemple de l'Espagne me fait frémir.

La plus grande de nos fautes, mon cher ami, c'est les journaux ; nous les avons trop et trop tôt abandonnés. Ils ont fait perdre à l'affection pour le Roi, à la confiance surtout, tout ce que nous lui avions fait gagner depuis Tordonnance du 5, septembre jusqu'à la Minerve^. Quinze mois ont tout renversé ou presque tout. Il faut semer de nouveau,

* L.a Minerve (rançaise^ recueil senU'-périodiqaej avait ^t^ fondée, ea février 1818, par MM. Aigoan, B. Constant, Dumoulin, Etienne, Jay, Jouy, Lacretelle aînë et Tissot; elle échappait par cette forme à la censure : elle avait succède au Mercarey recueil périodique^ dont la violence avait ameaë la suppression. La Minerve cessa de paraître en mars 1820. *

mais semer en détail, et les journaux sont le seul moyen de le faire. Je me suis débattu pendant dixhuit mois pour créer le Journal des maires,, personne n'a voulu m'aider. Il allait dans les campagnes ; il y formait l'opinion de ces petits propriétaires qui sont la grande masse de la nation et des électeurs. Si cette entreprise, ou toute autre de ce genre, eût été suivie, nous aurions, dans toutes les communes, un ou deux abonnements de cette nature, et nous couvririons toutes les voix séditieuses. Au lieu de cela, il n'y a rien, absolument rien. Il n'est pas question du Journal de Paris, encore moins du Courrier, comme vous le pouvez croire. Le gouvernement est abandonné, sans défense, à la Minerve et au Constitutionnel. Les journaux ultras ne vont que dans les salons ; ils sèment, mais du feu sur les brasiers. Leurs inconvénients ne sont pas grands; car ce n'est pas là l'incendie qui menace d'embraser.

J'avais fait faire des almanachsde Matthieu La^nsberg que j'avais farcis de royalisme et qui me coûtaient 8 sols ; je les vendais à S sols et demi ; tous les ans on en tirait soixante mille exemplaires, et, au bout de deux mois, on n'en trouvait plus. J'en aurais pu tirer cent cinquante mille exemplaires cette année. J'avais en outre écrit aux préfets des départements du Nord, où les Matthieu Lsensberg ordinaires se fabriquent, de faire tous leurs efforts pour que les im^Ncdmeurs imitassent le mien.

Je crois ces soins indispensables pour nous rendre, ou pour nous conserver, cette masse qui, pendant vingt-cinq ans, n'a pas entendu parler des Bourbons,

et qui cependant décidera en définitive de tout ; car nos soldats ne sont que des fils de paysans ou d'artisans, et ils arrivent au corps avec les opinions de leur famille, qu'ils conservent parce qu'ils ont un esprit de retour. Quand vous aurez cette masse, vous aurez l'armée, et vous ne l'aurez pas sans cela, du moins d'une manière durable. Or l'armée est ce qui doit le plus vous occuper. Je suis mécontent de l'esprit de ce qu'il y a, dans les campagnes, d'anciens officiers ou de soldats : tout cela est égaré et a de l'influence. Sous ce rapport, l'organisation des vétérans serait utile, si on les mettait dans de bonnes et sûres mains ; mais l'exécution est bien délicate. Il paraît que le ministère songe à changer luimême la loi d'élection et à adopter les deux degrés. S'il n'y est pas forcé, je crois qu'il fera une faute ; s'il y est forcé, je crois qu'il a tort de l'être et qu'il aurait pu ne l'être pas. Sans doute, vous avez besoin des ultras; mais, pour cela, vous n'êtes pas à leur discrétion. On s'y est mis en n'osant pas me défendre, en n'osant pas m'avouer, en n'osant pas, même en adoptant l'ordre du jour, dire un mot pour moi. Je n'en parle que comme d'une faute, et c'en a été une. Mais abandonner les lois, et les lois fondamentales, c'est encore plus grave, s'il est possible, que d'abandonner les hommes et de s'abandonner soi-même. J'en parle du reste sans pouvoir le faire avec justesse, puisque je ne connais pas le nouveau projet. S'il atteint le même but et surtout s'il passe, j'y applaudirai de tout mon cœur, j'y aiderai de mes faibles moyens

Comment y aiderai-je? Je n'en sais rien ; par mes vœux sans doute ; car ma présence à Paris ferait sortir les ultras de leurs gonds, s'ils en ont.

Ceci m'amène à répondre à votre question : Où nous verrons-nous ? Je comptais me rendre à Londres dans le courant de mai, être pour cela à Paris vers la fin d'avril ; mais je subordonne tous mes projets à ce qui sera utile pour le gouvernement. Vous en saurez donc plus que moi à cet égard quand vous serez à Paris.

Dites bien au duc de Broglie que je conserve

un souvenir précieux des quinze derniers jours de nos relations qui ont été si bonnes de sa part.

Le ministère vous attend pour la discussion, et la commission vous sert merveilleusement pour cela. Royer ne peut croire qu'il ne vous ramènera pas ; et moi, j'espère que vous reprendrez assez d'influence sur lui pour le faire taire, si vous n'en obtenez davantage, pourvu toutefois qu'il ne soit pas rapporteur.

Je suppose que vous tirez parti de Beugnot, dont

je vous engage fort à vous emparer

Adieu, cher ami ; si vous avez besoin de moi en quoi que ce soit, disposez de tout ce que 'je puis et sais : c'est le denier de la veuve, mais il est bien

franc C'est sans réserve et de toute âme que je

suis votre ami politique, comme c'est sans réserve et de toute mon âme aussi que je suis votre ami de cœur et pour la vie. Decazes.

7à0.— M. de la Boulaye à W^* et à M. de Serre.

Paris, mercredi 22 mars 1830.

Notre maman de Serre, qui était hier un peu indisposée, belle Excellence, va bien aujourd'hui. C'était un nuage comme on en voit sur la fin de l'automne. Le papa, quoique en plein hiver, est en bonne santé. Nos petites fleurs printanières se développent : l'une est déjà hors de la neige, l'autre la perce. Ces deux fillettes sont joyeuses et de bon appétit.

Vous savez, monseigneur, que Sainte- Aulaire, flanqué de M. d'Argout, est parti, il y a quelques jours, pour le Gibeau. Une audience psrticulière avait été donnée par le Roi avant le départ du beaupère. Cela met beaucoup de têtes à l'évent ; cela éveille soit des craintes, soit des espérances, et le duc de Richelieu n'aime pas ces bâtons dans les roues. J'ai écrit deux fois au Gibeau, et deux fois avec une grande franchise.

M. de la Tour-du-Pin ne va plus en Espagne, où, dans le fait, il n y a plus rien à faire ^

A la suite de son article dans la Renommée, M. de Pradt vient de publier un petit catéchisme

* Voyez V Histoire de la Restauration^ par M. de Viel-Castel,

t. viii, p. mu.

politique à l'usage de tous les révolutionnaires du inonde. •

Voici des lettres.

Je suis appelé par ma discussion sur les journaiix .

Je verrai ce soir les de Broglie.

Mille tendresses e.v abrupto, très-chers amis

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