‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 3)Chapitre 139 sur 247 · M. le baron Pasquier à M, de Serre · texte numérisé non relu

M. le baron Pasquier à M, de Serre

Paris, 12 avril 1820.

Je veux autant qu'il dépend de moi vous tenir au ^courant, mon cher collègue, et de nos circonstances, et des nécessités où elles nous entraînent. J'espère que ma longue lettre de vendredi dernier vous aura déjà mis assez bien au courant. Mais les jours et encore plus les esprits marchent avec une rapidité étonnante.

Depuis vendredi donc, jour où je vous écrivis, nous avons ceci de nouveau que la commission de la loi d'élection a. enfin terminé les conférences et a nommé son rapporteur; elle donne son assentiment à trois ou quatre articles insignifiants et rejette tout

le reste. Mais une particularité assez r^narquable est venue se mêler à cette résolution. Trois projeb avaient été produits dans la commission, un par Courvoisier, un autre par Royer, un enfin par Ct' mille Jordan, tous trois conçus dans cette cooditkft de ne pas toucher à la Charte, même sur le nombre. Celui de Royer, sans être adopté, avait eu le jim de faveur : il consistait à faire nommer par le» arrondissements les collèges de départemaits qui seuls ensuite auraient fait les élections de députés. C'étaient deux degrés fort mal conçus ; car donnant aux collèges d'arrondissement la nomination du collège de département, et ce collège pouvant être pris parmi tous les électeurs à 300 francs indistinctement, il est évident que le seul résultat était de diminuer le nombre des électeurs définîtife, mais sans s'assuj^er le moins du monde de leur qualité et au contraîre» De plus, la masse des électeurs ne concourant plus à la nomination des députés que par le choix des électeurs de département , réduits , j e crois , à un maximum de trois ou quatre cents, il était impossible de pto dépouiller cette masse ; mais n'importe, le plaisir de rejeter ce qui était proposé et de mettre du sien à 1* place avait apparemment aveuglé M. Royer sur tous ces inconvénients. Enfin, après lecture de tous ces beaux plans, il avait été cependant arrêté par 1* commission que, avant de nommer un rapporteur, trois de ses membres, MM. Royer, Foy et Laiaéi demanderaient une entrevue à M. de RichelicOi afin de lui conmiuniquer ces différentes idées et de voir si notamment celle de M, Royer ne pounwt

ANNÉE ISaO. 397

pas convenir au ministère* Le rendez-vous avait été en efifet demandé et donné, lorsque les purs de . la gauche, ayant appris cette démarche, ont jeté feu et flammes, se sont récriés sur Timportance d'une telle communication qui était, en effet, une reconnaissance assez évidente de la nécessité de changer la loi existante, et ont ainsi tant et tant fait que la commission a raf^rté sa délibération et M. Royer est veau dire à M. de Richelieu cfii'il n'airait plus rien u lui dire. Il est difficile de concevoir rien de plus gauche et de plus honteux : honteux par Tindigne dépendance dans laquelle MM. Royer, Camille et Courvoiâer se sont placés; gauche, car l'effet moral de la dètnardie est produit dans l'intérêt du ministère comme si elle avait eu lieu, et l'on y a gagné l'ennui de moins d'une discussion qui aurait été sans ràsukat. A la suite de tout ce gâchis de conduite, la commission a nommé hier son rapporteur, qui est M. Royer.

Maintenant que va faire le ministère? Il est impossible, par toutes les raisons que je vous ai données vendredi, qu'il aflfronte la discussion d'un projet certainement rejeté dès le premier article. Nul moyen de faire entendre raison sur les violations de la Charte; nous les emporterions biai probablement dans la droite et dans le centre droit, mais jamais dans le centre gauche pour la partie qu'il nous est nécessaire d'amener à nous. Je crois que Decazes, par son entregent, aurait pu en venir à bout ; il y avait du moins des chances pour cela, mais il n'y est pas, ne peut y être ; ainsi c'est chose à laquelle

il faut renoncer. N'augmentant pas le nombre, comment faire une combinaison autre que les deiix degrés? Vous voyez que Royer lui-même avait ét& forcé d'y arriver. Quand vous avez imaginé les deux degrés dont vous m'avez envoyé le plan, vous supposiez encore l'augmentation du nombre, et ce n'est même qu'ainsi qu'ils pourraient être praticables dans votre combinaison ; autrement, n'ayaat aucune nomination spéciale à accorder aux collèges de département, il est trop évident que les choix qui sortiront tout faits des arrondissements par la majorité des suffrages dans ces arrondissements réunis, appartenant presque nécessairement à la faction qui seule a assez d'autorité pour obtenir ce résultat, emporteraient là balance au profit de cette faction. Avec l'augmentation du nombre et 16â députés accordés aux collèges de département, je trouverais votre idée excellente ; mais sans cela je n'oserais la hasarder dans l'exécution. Depuis trois ou quatre jours nous ne sommes occupés qu'à retourner dans tous les sens les combinaisons possibles de ces deux degrés, et finalement nous nous sommes (|uittés hier à minuit, ne voyant de moyens d'arriver au but, sans blesser trop d'intérêts et trop de préjugés, qu'en simplifiant beaucoup le système des deux degrés employés en 1815 et 1816 et le rendant, si je puis m'exprimer ainsi, plus libéral. Ainsi, en 1815, les collèges d'arrondissement présentaient autant de candidats qu'il y avait de députés à élire et les collèges de département nommaient les députés et n'étaient obligés d'en prendre que la moitié

dans les candidats des arrondissements. Aujourd'hui nous ferions prendre tous les députés parmi les candidats ; de cette manière, les arrondissements auraient, si je puis m'exprimer ainsi, une part beaucoup plus directe à l'élection, puisque aucun député ne pourrait être élu qui n'eût pris son origine dans la candidature. Nous composerions les collèges de département du cinquième des électeurs de tout le département, de manière que le nombre ne pût être moindre de 100 ni plus élevé que 600, excepté à Paris, où il pourrait être de 800. Vous proposiez de prendre le quart; mais, en ayant les états sous les yeux, on voit que dans beaucoup de départements cette proportion serait beaucoup trop considérable, et puis, du moment que nous ne pouvons pas hasarder le double vote, elle retirerait des <îoIléges d'arrondissement trop de gens du nombre de ceux sur qui l'on peut compter, et l'on aurait à craindre que les candidats ne fussent par trop mal choisis. Dans notre système, ces candidats, par leur nombre et par la rivalité des intérêts locaux représentés dans les divers arrondissements, doivent, à ^e qu'il nous paraît, présenter nécessairement la ^9,tière suffisante de choix satisfaisants à faire par les collèges de département. Tout est donc dans ces collèges de département ; il ne faut donc pas les tendre trop nombreux ni les faire descendre trop bas . Je vous parlais tout à l'heure du double vote : ^^Us avons bien aussi tâté la possibilité d'y rêve- ^lï*; mais avec la faiblesse de nos esprits, nous n'y ^^otis vu aucune chance de succès. Ah! qu'il est

donc malheureux c[ue nous n'ayons pas pu porter notre loi au mois de décembre. Alors, j'en suis oonyaincu, n'ayant pas la complication de l'assassiiiat du duc de Berry, de TafEaire d'Espagne, la factkm n'ayant pas encore eu le temps de tendre ses fils, nous aurions tout emporté ; mais le Ciel ne l'a pas voulu. Aujourd'hui il faut nous borner à faire ce qui nous empêchera de périr nécessairement et ce qui nous mettra à même de mieux obtenir, à une prochaine session, notamment ce renouvelkment intégral cpii est la vie véritable. Au reste, tout ai ne le proposant pas, si l'on croit que cette retearoe soit nécessaire, je pense qu'il sera cependant indispensable de dire dans nos discoiurs que, si la sitoJh tîon des choses et des esprits nous force d'y rwioncer, nous n'en persistons pas moins à croire qo'il est indispensable qu'on y arrive plus tôt ou plus tard, si l'on veut consolider l'ordre constituticmiiel en France.

Voilà, mon cher collègue, le gros de notre situation ; nous n'avons rien de précisément décidé, mais force nous est bien de presser cette décision, car nous ne pouvons pas laisser arriver le rapport d^ la commission, lequel accroîtrait nécessairement nos emban'as. Mais je ne me consolerai jamais de voir ainsi des hommes avec lesquels j'ai été uni dans des circonstances si difficiles sacrifier aujourd'hui à leur admiration pour eux-mêmes et pour leur ouvrage les intérêts les plus chers de leur patrie, et s'allier avec des hommes qui évidemment, ouvertement, conspirent sa ruine ; et, quand je dis co^'

spirenty soyez sûr que je ne dis pas trop. Comme tout sert d'aliment aux partis, il est simple q[u'îl& se soient emparés de la circonstance de l'indisposition du Roi. Cette indisposition, qui a été réelle, a cependant aussi été fort grossie , et elle a servi de texte à mille et mille suppositions plus absurdes les unes que les autres, mais qui n'en exercent pas moins beaucoup d'influence sur les caractères faibles. Vous voyez tout de suite, mon cher collègue^ jusqu'où cela peut aller.

Je ne sais si vous pourrez lire cet informe griffonnage, mais il me faut courir la poste pour pouvoir vous écrire aussi longuement, et encore est-ce au milieu de vingt interruptions.

Donnez-moi. le plus souvent possible de vos nouvelles et tenez-moi bien au courant de votre marche. Je n'aurai un peu de confiance que quand nous ferons assis ensemble en face de cette tribune.

Mes hommages respectueux à M"® de Serre et

mille et mille amitiés pour vous.

Pasquier.

760*— M. de la Boulaye à M. de Serre.

Paris, jeudi 13 avril 183BO.

Je vois par votre lettre du 5, cher amî, que vous avez reçu les miennes des 26, 27, 28 et 29. Réparation d'honneur à qui de droit.

Je puîs VOUS donner de visu des nouvelles A^ votre excellente mère, qui était hier chez M. Pas^ quier. Nous avons fait une main à fond, et ne cher-, chez pas de qui et de quoi nous avons parlé. Le patriarche du faubourg se porte aussi bien que possible, et sa petite postérité, que j'ai sous les yeux, est occupée à humer gaiement le bon air du jardia -

M. Pasquier vous a écrit ses quatre pages hier — Vos pensées ravigotent le ministère ; vous y exer- — cez, quoique de loin, toute l'influence qui vous es due. Ah! si, comme vous l'avez dit, Dieu donni une voix à votre àme, nous nous en tirerons bien Je sens que notre situation doit troubler votre som meil. Mais, si les bains ne vous sont pas nuisibles ne pourriez- vous pas en essayer un quart d'he avant de vous mettre au lit? J'ai souvent éprouvi qu'il n'y avait rien de pire que de se tourmentez ^r dans ses draps lorsque le sommeil fuit. Il* faut avoc de bons pantalons, une chaude robe de chambn sortir du lit et se promener à petits pas. On se re couche, et l'on s'endort ensuite. Au surplus, toute organisé pour que vous ne fassiez que ce que vo voudrez faire. Il faudra renoncer aux grands dîne et aux mortelles conversations. Un de mes amïS^ '^ doit mettre à ma disposition une jolie campagne ^ quelques lieues de Paris, et, si vous le voulez, nou^*^^ nous y établirons. Vous ne direz que peu de motî vous ne prononcerez que des sentences.

Nous discutons les comptes depuis plusieurs jour^ Germeau va vous envoyer le rapport de Benoist qi^-^ était au Moniteur. La semaine se passera sur cett^

cussion. Après quoi une loi des douanes, puis le dget des dépenses. Beugnot est prêt. Il a tout à t faussé compagnie à la gauche et à la doctrine. *aut reprendre tout le bien qu'on m'en a dit de- LS trois mois :

Chaque peuple a son siècle et chaque homme a son jour.

3ainte-Aulaire m'a apporté force tendresses et î lettre qu'il doit me remettre aujourd'hui. T'ai vu hier les de Broglie, j'y ai trouvé Royer, L recrute partout. Notre ami est le premier archite du monde en démolition : la sape, la mine, Londation, tout est à sa main; mais s'agit-il de nter à la brèche ou de jeter des ponts sur les pas- ;es périlleux, il n'y a plus personne. Les de Bro- 3 m'aiment cependant, ^il le tendresses, mes bien chers amis.

Tacquinot et tant d'autres vous envoient leurs Tenirs.

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