Le duc Decazes à M. de Serre
Les Ormes ^ fS février 18SÛ.
Mon cher ami.
C'est des écuries du libéral d' Argenson que je vous écris. H m'a été impossible de trouver un moment avant de quitter Paris ; dans le désir d'utiliser les deux jours qui me restaient, j'ai ouvert ma porte à nos amis du centre pour en léguer autant que
* M. Patrouilloi4>uterrîer, que prot^eait la mère de M. de Serre, fat nomme commissaire de police à Paris (quartier de la place , Vendôme).
^ Le château des Ormes est sîtu^ dans le dëpartement de la Vienne.
15/i CORRESPONDANCE.
je pourrais au duc de Richelieu, et pour leur faire voir en moi un résultat de leur indifférence et de leur défection. J'ai pu leur dire, avec plus d'autorité que lorsque j'avais Tair d'y être intéressé, que, s'ils ne se décidaient pas à soutenir franchement et complètement un ministère qui leur offre toutes les garanties, tant par les hommes que par les choses, ce ministère tomberait et serait remplacé par un ministère de la droite, auquel ils n'ont échappé jusqu'à présent que parce que nous avons pu vaincre, après mille efforts, la résistance du duc de Richelieu. J'ai été entendu de quelques-uns, du plus grand nombre même. Camille a paru frappé de ce que je lui disais avec force, et il a bien fallu qu'il me crût lorsque je lui assurais qu'il. ne pouvait se flatter que le Roi prît jamais un ministère plus libéral que le nôtre, de sorte que tout changement était nécessairement au profit de la droite. Royer a promis de voter pour les deux lois, se réservant de détruire de fond en comble le système des deux collèges, m'a-t-il dit, lequel, s'il faut l'en croire, n'aura pas 50 voix. Il en aura 130, mon cher ami, si vous arrivez à son secours; mais, sans vous, j'aurais grand'peiu*, d'après les dispositions que j'ai remarquées : la conduite des ultras dans ces derniers jours, leur triomphe ont réchauffé toutes les haines contenues et en ont fait naître de nouvelles. Le second collège, paraissant leur donner plus de chances, en a par suite moins. Il faudra beaucoup de soins, de mesure pour rassurer les esprits et pour les rasseoir ; il en faudra d'autant plus que les jour-
naux du parti sont plus violents que jamais : ils
s'attaquent maintenant à Pasquier Au reste, le
duc de Richelieu a un succès complet auprès des députés qu'il voit, et je crois qu'il en ramènera un assez grand nombre : quel noble caractère et quelle belle âme!
Je ne vous ai pas dit que le duc de Broglie avait été parfait pour moi. Je voudrais bien qu'il vît le duc de Richelieu : celui-ci a des préventions contre lui. Je regrette de ne l'avoir pas assez vu depuis ma sortie pour les avoir détruites. Le duc de Broglie est certainement le moins doctrinaire des docti'inaires, ou, si vous le voulez et sans ofiFenser personne, le plus homme de gouvernement et le mieux comprenant les nécessités des personnes et des choses, en ne vous comptant pas, bien entendu, car vous n'en êtes plus ^ .
Je vous embrasse, mon cher ami, de tout
mon cœur.
Decazes.
Ce 29 au malin (jour de naissance^ de mon fils, remarque ma femme).
P. S. Je vais coucher à Angoulême et de là chez îîioi, d'où je vous écrirai.
^ Sur les doctrinaires, leurs idëes, leurs projets, consultez les ^Umoires pour servir àVhistoire de mon iempsy par M. Guizot, *• I*^ p. 155-160; le Duc de Broglie, par le même, p. 90-96, et la ^^ politique de M. Royer-Collard, par M. de Barauiç, t. I®*",
J'ai laissé au duc^ votre note sur l'Espagne, dont il fera son profit.