Le comte Siméon à M. de Serre
Paris, 28 février 1830.
Que de choses se sont passées depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire ! On a arraché le rameau productif de l'antique tige des Bourbons ; on a arraché au Roi, déjà si douloureusement frappé par cet assassinat, un ministre qu'il aimait, on Ta isolé. On m'a arraché, moi, à une place que j'aimais, où je
* Un nomm^ Arthur Tliislewood ëtait le chef des conspirateurs : il se proposait d'ëgorger tous les ministres pendant un dîner chei l'un d'eux, de mettre le feu aux casernes, de piller la Banque, de proclamer la dëchëance de Georges IV et d'ëtablir un gouverne^ ment provisoire, il subit la peine capitale avec quatre de ses cornplises. — Voyez V Histoire de la Restauration, par M. de Viel- Castel, t. VllI, p. 397.
^ Secrétaire particulier de M. de Serre, n mourut jeune, peu de» temps après.
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me plaisais clans l'idée d'être votre coopérateur. On m'a porté, malgré moi, à un poste que je ne désirais pas, que je redoutais. On a profité d'un mouvement de dévouement pour me le faire accepter; si l'on m'eût laissé plus de temps, j'aurais refusé et j'aurais mieux fait; mais on n'évite pas son sort, et je regarde comme un mauvais sort d'être amené à un ministère lorsqu'on n'improvise pas. On m'a pris comme une couleur à donner au ministère; j'avais commencé à vous l'écrire, je n'eus pas même le temps d'achever ma lettre, tant j'ai eu à faire pour me reconnaître un peu dans ce changement d'état. Il n'y a que moi qui y perde. Vous trouverez dans Portalis tout ce que vous pouvez désirer.
Il y a lieu d'espérer que la loi relative aux journaux sera admise par les pairs aujourd'hui ou demain avec quelques amendements. Je ne désespère pas de celle qui est relative à la liberté individuelle sur laquelle les députés seront les premiers à délibérer. C'est la loi des élections qui présente le plus de difficultés, et contre laquelle se réuniront les derniers et les plus grands efforts. Je suis loin de me flatter d'avoir dans cette discussion la part honorable que vous croyez que j'y aurai ; je me croi^ très-peu versé dans ces matières, et je crains d'être bien médiocre.
Je transmettrai à Portalis ce que vous me dites de relatif à M. X., à M. Y. et au secrétariat du conûté de la Guerre. Chacun cherche à se créer des places, l'obsession des demandes est un des fléaux qui affligent le plus les nouveaux ministres. III. 9
La libéralité et l'indépendance des opinions est poussée jusqu'à l'ingratitude envers le gouvernement et les ministres. M. de Barante, M. Germain,, qui doivent tout à M. Decazes, étaient opposés aux lois qu'il a présentées avant même qu'il eût quitté le portefeuille. MM.Royer-Collard, Camille Jordan,, conseillers d'État, Courvoisier, procureur général, de Girardin, préfet^ , Boin*, combattent avec la gauche,
* Stanislas-Cëcile-Xavier, marquis de Girardin, né à Lunëville* le âO janvier 1763, eut pour parrain le roi Stanislas. Il fut cadet* gentilhomme dans le rëgiment Colonel-Gdne'ral-Dragons en 1779, sous-lieutenant en 1780, capitaine en 1781. Il accueillit avec enthousiasme les réformes de la Constituante. Les électeurs de l'Oise rayant député à la Législative, il se modéra vers la fin de la ses*^ sion et donna au Roi des preuves de son dévouement. Sous la Terreur, il se réfugia chez son oncle, le baron de Baye, prés de Sezanne; bientôt il y fut arrêté avec ses deux frères et conduit à la prison de cette petite ville ; ils n'en sortirent que six semaines après le 9 thermidor. 11 siégea an Tribunat, puis il reprit du service : en 1806, il obtint le grade de colonel pour sa belle conduite au siège de Ga^te et, en 1808, celui de général de brigade. Préfet en 1812, il conserva ces fonctions durant la première Restauration et les Cent- Jours, mais les perdit peu après le second retour de Louis XVIII. Il fut appelé à la préfecture de la Côte-d'Or en 1819» mais encourut une nouvelle destitution le 3 avril 18^. Député de la Seine-Inférieure depuis le 12 novembre de Tannée précédente, il it au gouvernement une vive opposition. Il mourut à Paris le 96 lévrier 1827. — Voyez la Nouvelle biographie générale (Didot)» t. XX, p. 689.
* Antoine Boin, né à Bourges le 19janvier 1769, était le fils d'un avocat. Il suivait à Paris le cours de ses études médicales lorsque les événements de 1793 firent fermer les Écoles. Quoique non encorea reçu docteur, il se présenta à uu concours ouvert pour un poetoi de médecin en chef à Tarmée du Nord, obtint la place et se rendifl en Hollande, où il resta jusqu'en 1801. Alors il quitta Tarmée e* se fit recevoir docteur; il fut nommé, en 180J, médecin adjoint, et
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qui s'enorgueillit de leur secours et se réjouit de voir le gouvernement abandonné par ses troupes. Mais je pense que M. Froc de la Boulaye vous mande tout cela. Il ne me reste qu'à faire des vœux pour votre entier rétablissement. Quelque utiles que vous fussiez dans cette discussion où les orateurs pour nous seront moins nombreux que de l'autre côté, où nous aurons, MM. Pasquier, Laine et Cuvier exceptés, moins de talents que nos adversaires, il importe que vous profitiez de votre voyage et que vous ne reveniez qu'à la fin de mai. Il ne faut pas vous exposer jusqu'alors aux fatigues de la tribune. Il vaut mieux manquer à une bataille, tout importante qu'elle est, que de s'exposer à se mettre hors de combat pour toujours.
Agréez, je vous prie, l'hommage de mon dévouement et de ma haute et respectueuse considération.
SiMÉON.
en 1805, mëdecin en chef des hospices de Bourges ; il fut appelé', en 1S!^, à l'inspection gënërale des eaux thermales. De 1815 à 18Î27, il représenta l'arrondissement de Bourges : il siégeait parmi les membres les plus modërës du centre' gauche. 11 passa les dernières années de sa vie dans son pays natal, et y mourut le 29 janvier 1852. Deux ou trois ans auparavant il s'ëtait de'mis des fonct'ions de conseiller général qu'il exerçait depuis prés de quarante ans.