M. Germeau à M. de Serre
Paris, le 6 mars 18^0.
Monseigneur,
J'ai tâché jusqu'ici dans ma correspondance de ne vous donner, routant que possible, que des faits, sans les accompagner de mes propres observations, laissant à votre sagesse à en tirer les conséquences ; mais la lecture assidue que je fais des journaux et le dépouillement de la correspondance des départements que je fais chaque jour m'autorisent peut-être à vous présenter quelquefois un résumé des. événements et un aspect général delà situation des choses, telles au moins que je les vois. Si mes aperçus ne sont pas toujours justes, ils sont au moins toujours présentés avec bonne foi et avec le désir sincère de faire une chose utile pour vous ; je me sens d'ailleurs enhardi par cette pensée que telle chose qui vous arriverait à Paris par cent côtés est peut-être ignorée par vous à Nice, et qu'à cette distance on ne peut avoir trop d'informations dans des circonstances aussi graves.
Je dois d'abord, monseigneur, vous dire, au sujet des trois lois présentées, qu'on regarde comme trèsprobable qu'elles passeront; leurs adversaires mêmes n'en font aucun doute. Quant à l'opinion des gens impartiaux et désintéressés sur leur opportunité,
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j'ai eu, je croîs, l'honneur de vous la faire connaître : ils regrettent qu'elles aient été présentées ainsi à la fois ; mais ils conviennent, tout en différant sur la rédaction, qu'il y avait quelque chose à faire sur chacun de ces trois objets.
La loi de sûreté était, au premier aperçu, celle qui m'avait, à moi, paru la moins nécessaire; mais ce que j'ai appris depuis quelque temps et la correspondance des départements me conduisent à penser qu'elle est peut-être malheureusement trop nécessaire et pourra recevoir trop fréquemment sou application. Le peuple est généralement bon, mais la populace, surtout dans les grandes villes, est encore détestable. Le mardi gras, lendemain de la mort du duc de Berry, la consternation était dans la ville de Paris parmi les gens qui vivent d'une honnête industrie. Mais les guinguettes, et surtout les plus sales de celles qui sont hors des barrières, ont été plus remplies de monde que les années précédentes à pareille époque ; on y chantait de la manière la plus scandaleuse, et le plus souvent des chansons séditieuses. Les faubourgs ont été pendant une partie de la nuit parcourus de la manière la plus bruyante par des gens dont l'ivresse et la turbulence étaient une insulte à la douleur publique. Vous avez su sans doute, et les journaux, je crois, Vont imprimé, qu'un misérable avait écrit et signé qïi'il approuvait le forfait de Louvel et qu'il lui enviait son crime et sa destinée ; et ce monstre existe bien réellement: on l'a trouvé sous le nom et *^ adresse qu'il avait donnés. Quant aux départe- IIL 11
ments, il n'est pas de jour que la correspondance du ministère ne nous apprenne quelques cris séditieux ou quelque placard infâme : j'ai dans ce moment sous les yeux, et de la seule journée d'hier, quatre ou cinq lettres de ce genre et une, entre autres, de Caen qui nous transmet une affiche dont les expressions font horreur et que je n'oserais jamais transcrire. Voici, ce me semble, des arguments-en faveur de la loi de sûreté qui viennent à l'appuL^ de TafiFreux argument du 13 février.
Quant à la loi sur les journaux, il est certairsi qu'ils étaient arrivés, de part et d'autre, à un excè; de licence qui ne pouvait plus être supporté, et ce excès étaient aussi graves du côté droit que du gauche; les journaux ultras avaient même surpassa tout ce que les autres avaient inséré de plus lent. Fallait-il proposer une censure ou ajouter à force des moyens répressifs? C'est une question laquelle j'ai bien un avis très-fonxié, mais qu'il m'appartient nullement de discuter ici. En la Chambre et, on peut le dire, l'opinion publiqu^c demandèrent au Roi des mesures aussitôt après Vsls-' sassinat; ces mesures furent proposées, et ceux— 1^ même qui les avaient le plus ardemment invoquées sont ceux qui les blâment avec le plus d'aigreixr» Le seul regret qu'on doive éprouver est, je croîs, d'avoir escorté la loi des élections de deux lois d'e^^ception : rien, il me semble, n'empêchait de la ï^^ tarder un peu.
Vous avez pu voir au Moniteur, monseignei***» les adresses des Cours ; elles sont généralement bi^*^»-
et la plupart demandent au gouvernement des mesures énergiques; celles de Toulouse et d'Orléans sont de beaucoup trop vives, surtout celle de Toulouse, qui est quelque chose de plus. Nous n'avons dû les mettre que par extrait; mais les journaux ultras les ont imprimées textuellement.
J'adresse ici à Votre Excellence un numéro de la Renommée où elle verra le développement de la proposition de M. Manuel sur le jury et un article en tête sur les intimations faites par le gouvernexnent aux fonctionnaires qui voteraient contre lui. Xe fait est vrai, je crois, et je crois aussi que le gouvernement aurait dû agir ainsi plus tôt. Le J)rapeau blanc, assez pacifique à l'égard du miriîstère, contient un fort mauvais article dont le but est d'établir les droits de la branche des Bourbons d'Espagne au trône de France, à l'exclusion de la branche d'Orléans. Le Jouriud des Débats contient un article fort adroitement fait et très-ministériel.
J'ai l'honneur d'offrir à Votre Excellence l'homlûagede mon respect.
Germe AU.
Idk CORRESPONDANCE.
6B7. — M. de la Boulaye à M. de Serre.
Paris, mardi 7 mars 1820.
Hier, à la Chambre, j'ai fait vos tendresses au cl de Broglie en termes adaptés.
M. le duc de Richelieu a reçu votre lettre, compte sur vous et vous prie de croire qu'en vo attendant on fait ici l'indispensable et pour mieux.
Royer lui a promis son appui, ou du moins cl efforts silencieux pour la presse et les journaii sauf de très-légères modifications.
On vous enverra un discours assez remarquai du général Foy^
Notre Chambre, en très-grande majorité, veut q les journaux soient muselés et que l'on s'occupe plus tôt possible de substituer à la censure de fort dispositions répressives. C'est aussi mon avis.
On aura la loi de sûreté à une moindre majoril
M. Decazes est arrivé au Oibeau*, à sa terre, bonne santé. M"*® Decazes, M"'*" Princeteau et Mi
* La discussion sur le projet de loi qui suspendait la liberté <lividuello s'e'tait ouverte le 6 mars. — Voyez V Histoire du gc vernement parlementaire y par M. de Haiiranne, t. V, p. h^Q-U et les Discours du général Foy. t. I**", p. i9UU.
* Arrondissement de Jonzac (Charento-Iiif.Tieure).
bel l'accompagnent. Tout ce qu'on a débité d'insultes en route est de toute fausseté .
Reposez-vous, rétablissez-vous et aimez-moi, mes chers et bons amis, comme je vous aime. Je vous quitte pour aller à ma commission des journaux, puis à celle du budget, puis à la Chambre, etc., etc.