Le baron de Barante à M. de Serre
Paris, 20 mars 18.^.
Ma lettre vous trouvera encore, mon cher ami dans le repos de Nice; mais j'espère pourtant qu( vous tarderez peu à revenir. On me dit, d'après vous que vous êtes tout à fait bien ; cela ne suffit pas encore; pour les combats que vous aurez à livrer, i faut être tout à fait fort.
Je vous ai sommairement raconté quelle était Ici situation, lors de la retraite de notre ami et de la formation du nouveau ministère ; depuis il n'y a pas eu de changements notables. On pouvait craindre que les circonstances où les ministres avaient pris le pouvoir, l'impulsion folle et furibonde qui les y avait poussés, la répugnance de quelques-uns d'entre eux pour les hommes et les opinions qui s'approchent de la gauche, les ménagements à garder envers un parti qui promettait la majorité ne précipitassent le gouvernement vers les ultras. Il était croyable qu'on allait être en proie à leurs exigences;
ils voulaient des places, ils voulaient aussi quelqu'un des leurs au ministère. De tout cela, il n'en a rien été encore. Le gouvernement appartient bien évidemment à des idées toutes différentes de celles qui, l'an dernier, vous ont appelé au ministère; il est bien placé sur l'autre terrain; mais c'est jusqu'ici sans s'être abandonné aux folies et aux sottises de ce côté-là. Cette conduite peut être en quelque sorte attribuée à la volonté des personnes ; la force des choses y est peut-être pour encore plus. L'exiguïté de la majorité, la vivacité de la discussion ont montré aux ultras de la Chambre des députés quelle était leur chance. Ils ont compris que, dans ce moment, il leur était impossible de se mettre en nom dans le ministère, qu'il leur était même dangereux d'entraîner trop celui-ci vers eux. La terrible affaire d'Espagne est venue ajouter à cette crainte sage; mais les ultras du château, des salons et même un peu de la Chambre des pairs sont moins avisés et ne se rendent pas si bien compte des impossibilités.
Voilà donc bien aujourd'hui la position des ministres : une majorité de 19 voix formée par une union assez incomplètement formée avec un parti qui se contient à grand'peine dans des bornes raisonnables ; et en face de soi une forte minorité, bien diverse aussi, mais foncièrement hostile contre la direction suivie en ce moment. Nos amis ont essayé d'abord de s'imposer le plus de bienveillance possible pour le ministère : ils évitaient soit de le combattre ouvertement, soit de l'appuyer. Il n'était
aâ2 CORRESPONDANCE.
guère possible de rester dans cette attitude prudente et perplexe : vous savez qu'il y a dans tout cela des antipathies personnelles. On ne s'est nullement cherché ; au contraire, avec les alliés qu'il avait, le ministère se serait compromis en se concertant avec le centre gauche : celui-là voulait qu'on vînt à lui, et non pas se ranger à une obédience semi-ultra. Je crains donc que la discussion de la presse n'amène quelque dissidence éclatante. Camille et peut-être Rover parleront. On est en disposition de se blesse de ce qu'ils diront, et eux ne pourront guère parle sans blesser.
J'aurais voulu que cet incident ne précédât poin votre arrivée; peut-être l'auriez-vous prévenu peut-être auriez-vous pu ramener ensemble les centres. Maintenant la chose sera plus difficile.
Votre retour sera un événement important. Ave votre nom, votre caractère et votre talent, vous n pouvez pas laisser un ministère où vous serez flotte ainsi dans l'incertitude et disparaître peu à pe entre le choc des deux partis. Ils sont bien peu rai sonnables tous deux. Nos amis ne le sont guère noi plus : ils ne font rien et nuisent à qui veut faire^ Pouvez- vous, avec toute la force de votre convictio et en donnant confiance à tous les efiTrayés de 1 Chambre, faire passer le renouvellement intégraL seule ancre de salut? Cela n'est peut-être pas in», possible, mais que de difficultés ! Royer et la conm mission ont un projet de loi d'élection que je trouv assez bon : il consiste à faire varier le cens par dt^ partement. Dans les ims il faudrait 300 frano
ANNÉE 1820. !®:i
comme aujourd'hui, puis /4OO, 500 etGOOpour la première classe ; de plus des dislocations de collèges. Villèle, de son côté, veut les deux degrés dans les électeurs à 300 francs. Le projet du ministère n'est pas même regardé, il est non avenu. Pourrez-vous, en arrivant, opter pour l'un des deux projets en y mettant pour condition le renouvellement intégral et l'augmentation du nombre? C'est peut-être ce qu'il faudra tenter. Le projet de la gauche est bien * meilleur ; s'arranger avec elle serait cent fois préférable. Cela est peut-être beaucoup plus difficile, et comporte peut-être sur les personnes des transactions qui sont aussi très-épineuses.
Vous voyez, cher ami, comment je vous fais un rapport de toute impartialité. Cela m'est assez facile ^t conforme aux habitudes de mon esprit; en outre, que pourrais-je conseiller? Je ne sais rien de bon, rien de vraisemblable comme succès; aussi je m'abstiens soigneusement de tout et de tous, parce que rien ne me convient. Mais vous êtes ministre, mais "^c^us êtes M. de Serre, et vous serez condamné à ^Ixoisir et à agir.
Adieu, mon cher ami ; tout à vous pour toujours et tout mon cœur.
716 — Le comte de Montlosier à M. de Serre.
Clermont (Puy-de-Dôme), ce 21 mars 1890.
Je suis fort peu complimenteur en général, mai s
cependant si j'avais la pensée que le témoignage (L ^ mes sentiments pour vous pût vous être de quelqis^ « aide au milieu des difficultés épouvantables doni.É vous êtes entouré, il me serait bien difficile, malgf^ votre recommandation, de me contenir et de ne pocs m'efforcer de tout mon pouvoir d'adoucir le dégoCkt et le découragement dont je crains que vous ne soyez quelquefois accablé. Je ne puis être sûr que, dans mes aperçus sur la situation présente, il n'y ait p3.^ -quelque erreur provenant de la faiblesse de ma va^ « ou peut-être de quelques préjugés antérieurs; o^ qu'il y a de certain, c'est que cet ensemble est ^ tout moment dans ma pensée et qu'il y est à taut^ moment pesé, balancé, discuté. Et d'abord, je n^ puis m'empêcher de vous dire, relativement à voti*^ loi d'élection, que, tout en approuvant et en admirant sa contexture matérielle, elle me paraîtrait cependant, si elle était seule, tout à fait insuffisante, c'està-dire que, si le vent continuait à souffler du côté d^ la démocratie comme il a fait pendant longtemps, une loi, un règlement, ime disposition quelconque ^ quelque parfaite qu'on la supposât, ne pourrait em ^
êcher dans le mouvement électoral des résultats émocratiques. J'ai parlé de votre loi à des députés e la Somme et de l'Oise, notamment à M. Cornet 'Incourt. J'en ai -parlé de même à de bons propriélires de la Flandre et de l'Artois. Je ne dissimule as qu'ils l'ont trouvée excellente. Mais j'en ai arlé à divers députés de l'Est; ils regardent comme ertain que cette loi, composée dans une intention rîstocratique, ne nous enverra que de la démocratie. I. Becquey m'a dit: « Avec l'ancienne loi, toute lauvaise qu'elle était, Etienne^ n'a pu être nommé; vec celle-ci, il serait nommé au premier bond. » J'ai îssayé de même, avec quelques personnes de ce pays rès au fait de notre état moral et matériel, d'applipier les dispositions de la loi nouvelle. Nous avons •econnu que la démocratie ressortirait sans partajîe es premières assemblées électorales, et nous sommes exneurés encore dans la crainte d'une portion de î résultat dans la grande assemblée du département, ^après cela, monseigneur, encore que votre loi soit
* Charles-Guillaume Etienne, né à Charaouilley (Haute-Marne j Ô janvier 1778, devint, en 1810, censeur du Journal de VEm- 1^9 puis chef de la division littéraire et censeur gëndral de la ►lice des journaux. Il perdit ses fonctions au retour des Bourrus. En 1816, une ordonnance l'exclut de FAcade'mie française, 1 il ëtait entre en 1811 et où il rentra en 18'59 par nouvelle ëlec- ^^^- La Restauration trouva en lui un adversaire aussi habile l'opiniâtre, soit dans le Constitutionnel et la Minerve, dont il **t l'un des fondateurs, soit à la Chambre, où les électeurs de la ^use l'envoyèrent en 1820. Il obtint la dignité de pair le 7 no- ^i>re 1839. Il mourut à Paris le 13 mars 18/45. Il est Fauteur de '^ïeisrs comédies qui eurent un grand succès.