‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 4)Chapitre 37 sur 126 · Le duc de Richelieu à M. de Serre · texte numérisé non relu

Le duc de Richelieu à M. de Serre

Paris, ce 18 août 1820.

Monsieur le garde des Sceaux,

Depuis la lettre que je vous ai écrite avant-hier, nous avons fait ici d'importantes découvertes, dont il nous a paru nécessaire que vous fussiez promptement informé. La dépêche télégraphique d'hier vous aura, j'espère, trouvé encore à Lyon, et vous y aura retenu ; je vous expédierai celle-ci par estafette.

H paraît que les révolutionnaires, voyant que leurs projets avaient manqué au mois de juin, et manqueraient probablement toujours tant que les troupes resteraient fidèles, ont tourné tous leurs efforts sur ce point, et nous ne pouvons guère douter qu'il n'y ait à Paris un complot formé dans les légions pour renverser le gouvernement et proclamer Napoléon II avec le prince Eugène^ comme régent.

^ Eugène de Bcaiiharnais, fils du Ticomte Alexandre de Reanharnais et de Joséphine de Tascher de la Pagerle, naquit à Paris le

Deux officiers de la légion du Nord ont fait hier matin cette révélation au lieutenant-coloneP avec <le si grandes particularités qu'elles commandent tout à fait la confiance. Douze officiers de cette lé- -gion prennent part à cette trame ; leurs noms sont connus. D'un autre côté, deux sergents d'un des régiments de la garde ont été circonvenus par un officier et des sous - officiers de la légion de la Meurthe, qui leur ont fait des propositions parfaitement conformes ; et cette circonstance, jointe à plusieurs indices parvenus à la police, ne laisse aucun doute sur l'existence d'un complot. Suivant les propos des initiés, il devrait comprendre quasi toutes les troupes qui se trouvent dans le rayon de Paris ; Vincennes devrait être à leur disposition, et l'exécution devrait avoir lieu un de ces jours ou plutôt une de ces nuits, car c'est minuit qui est l'heure fixée. Les conjurés espèrent qu'ils enlèveraient leurs soldats à l'aide des sous-officiers ; ils se réuniraient ensuite avec le faubourg Saint- Antoine, marcheraient aux Tuileries avec le drapeau tricolore, forceraient le Roi à abdiquer, ou le conduiraient à la frontière. Vous sentez qu'il y a beaucoup de jactance dans tous ces projets; néanmoins, dans la disposition actuelle des esprits, ils méritent la

3 septembre 1781. Sous-lieutenant en 1797, il fut adopte", en 1805, par Napolëon, qui lui confia la vice-royautë de l'Italie et lui fit épouser la princesse Auguste de Bavière. Après la chute de l'Empire, il se retira dans les États du Roi son beau-pére et y vdcut jusqu'à ea mort, survenue le !2Ô février 18!Ui.

* M.Mounier, parent du directeur gënëral de la police*

plus sérieuse attention. Nous ne sommes pas encore fixés sur la marche à tenir. Se bornera-t-on à faire arrêter les coupables, à éloigner les légions de Paris, ou bien attendra-ton Texécution pour prendre ces gens-là sur le fait et frapper un coup qui puisse intimider les factieux et prévenir le renouvellement de ces trames? Ce parti serait sans doute le meilleur, si Ton était parfaitement sûr que le drapeau tricolore ne ferait pas quelque impression même sur les troupes les plus fidèles de la garde, et s'il n'y avait pas beaucoup de danger à le faire déployer au milieu de Paris. Ce que nous recueillerons aujourd'hui nous décidera probablement sur ce qu'il y aura à faire. Mais ce sur quoi nous sommes tous d'accord, c'est que dans des circonstances aussi graves nous aurions bien besoin de votre présence : nous la désirons bien vivement, et, quelque utile que puisse être la tournée que vous allez entreprendre, je crois qu'il l'est encore davantage que vous veniez nous apporter ici le secours de votre bon esprit et de vos lumières. Je m'en rapporte pleinement là-dessus à ce que vous jugerez le plus convenable.

Le mouvement qu'on prépare est purement militaire; c'est l'imitation de celui de Naples. Il y a sûrement des hommes marquants derrière le rideau, qui s(î montreraient s'il y avait un commencement de succès. Ce qui est remarquable, c'est la certitude qu'ils en ont; dans leurs conciliabules, le doute sur la réussite de leurs projets n'existe pas, et ils se croient parfaitement sûrs de leur fait. J'es-

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père qu'ils se trompent, maïs ce qu'on voit tout autour de soi n'est pas fait pour rassurer beaucoup. Je crois la garde encore bonne, mais on la travaille beaucoup; et, dans une ville comme Paris, il est bien difficile de s'opposer à la corruption des soldats, surtout quand à toutes les séductions qu'offre une grande ville on peut joindre les exemples de l'Espagne et de Naples. Il faut cependant tacher de s'en tirer; car, donner un troisième exemple d'une révolte militaire, plutôt mourir mille fois^ Nous

^ a Des motifs qui peuvent rendre une insurrection légitime

ou excusable, aucun n'existait en 18320. L'indépendance nVtait point compromise, et la cause de la liberté conservait, dans la législation existante, de puissants moyens de salut. 11 faut njouter que ces moyens e'taient encore les plus sûrs, et qu'en les négligeant pour en chercher d'autres, on se plaçait volontairement dans la plus triste des alternatives. Si l'insurrection méditée échouait, elle entraînait dans sa chute la cause même que ses auteurs avaient voulu servir; si elle réussissait, ils ne savaient que faire de la victoire. Jusqu'à ce moment tous les essais d'insurrection avaient eu un caractère essentiellement militaire, et il était évident que, cette fois encore, ce serait parmi les anciens officiers» parmi les anciens soldats do Napoléon, que se feraient la plupart des recrues. Or, comment croire que d'un mouvement militaire et bonapartiste la liberté pût sortir? Cela paraissait d'autant moins probable que, même entre les députés membres du comité directeur, il n'y avait aucune communauté d'opinion. M. de Lafayette, sans repousser absolument la monarchie, inclinait à la République» et son ami, M. Dupont (de l'Eure), y inclinait avec lui. MM. Voyer d'Argenson et Beauséjour allaient plus loin et aspiraient nonseulement à changer la forme du gouvernement, mais encore à refondre la société. Le général Tarayre, bonapartiste par ses antécédents, était devenu ce qu'en Angleterre on appelait un radical, et se rattachait aux doctrines économiques et politiques du Censeur. M. de Corcelles songeait peu au lendemain et se tenait

a^ons pris des mesures pour Vincennes, la police redouble de surveîUanée, et tout le monde est sur ses gardes ; mais il serait bien à désirer que le ministre de la guerre se décidât promptement à son opération sur l'armée. Cela seul pourra nous tranquilliser. Répondez-moi un mot isur ce que vous vous proposez de faire. Consultez un peu aussi votre santé, car sur toutes choses je ne voudrais pas qu'elle fût compromise ^

Je vous renouvelle, monsieur le garde des Sceaux, l'assurance de mon inviolable attachement.

Richelieu.

pour satisfait si ceux qui l'avaient proscrit étaient proscrits à leur tour; enfin l'homme politique du comité, M. ManueU n'avait au fond aucun goût pour la Re'publique ni pour l'Empire; mais il croyait les Bourbons inséparables de l'ancien régime, et, pour délivrer la France de l'ancien régime et des Bourbons, il était prêt -à accepter, selon les circonstances, le prince d'Orange, le prince Eugène ou le duc d'Orléans.

« Il résulte de là qu'un seul parti, le parti militaire, avait son but défini, et que, le jour où l'on passerait de la délibération à l'action, il ne pouvait manquer d'absorber les autres partis ou de les dominer. Ce n'est certes pas ce que voulaient MM. de Lafayette, Voyer d'Argenson, Dupont (de l'Eure); mais c'est à quoi, sans le savoir, ils prêtaient le concours de leur influence et de leur autorité. » (Histoire du gouvernement parlementaire, par M. de Hauranne, t. VI, p. 23.)

* M. de Serre revint à Paris.

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