Le duo de Richelieu à M. de Serre
Paris, le S août 18S0.
Monsieur le garde des Sceaux,
M. Pasquîer a dû vous écrire une longue lettre hier en vous envoyant un mémoire de M. de Cormenîn. Il a dû y joindre les développements de cette idée que j*ai donnés au Conseil; nous attendrons votre avis avant de prendre une décision^
M. Roy assure qu'il sera en état de proposer aux Chambres une diminution de 21 millions sur l'impôt foncier. Ce dégrèvement amènera là fixité du principal de la contribution foncière en égalisant les départements et procurera un soulagement de 5 centimes sur toute la France. Il faudra un peu plus de temps pour savoir quelle influence ce dégrèvement aura sur là force de l'armée électorale. M. Pépin de Belisle^ nous disait que, dans la Sarthe, le dernier dégrèvement avait diminué le nombre des électeurs de près de 150, tous soldats dévoués de M. Goyèt. Il faut ajouter, toutefois, que, dans certains départements, cette classe d'électeurs est précisément celle qui nous serait le plus favorable; mais je crois que, en général, la diminution par la queue est une opération avantageuse. Il faudra un peu plus de temps pour savoir quel effet le dégrève-
* Pt^fet de la Sarthe.
ment proposé cette année aura sur le nombre des électeurs ; mais nous y parviendrons.
Je comprends parfaitement qu'on puisse hésiter sur une aussi grande question que celle de la dissolution, et je vous avoue que, jusqu'au moment où il faudra prendre un parti définitif, j'aime mieux ne pas avoir un avis prononcé, tout en examinant sans cesse la question sous toutes ses faces. Votre idée d^un renouvellement par septième est séduisante ; je n'y vois que l'inconvénient de tbucher à la Charte pour autre chose que pour ce qui est vraiment indispensable, le renouvellement intégral et la Chambre septennale : c'est là le but que nous devons chercher à atteindre le plus tôt possible ; hors de là, point de salut, point de gouvernement représentatif et une confusion toujours croissante. C'est la facilité que donnerait la dissolution pour arriver promptement à ce résultat, qui m'avait singulièrement séduit en sa faveur; mais, d'un autre coté, j'en sens tous les inconvénients, surtout à cause du peu de temps que nous avons devant nous pour préparer une mesure aussi décisive. Enfin ne décidons encore rien, et recueillons auparavant tous les renseignements qui vont successivement nous arriver de toutes parts. Vous serez à même d'en obtenir dans la tournée que vous allez faire et à laquelle le Roi donne son assentiment. Elle sera salutaire à votre santé et utile aux affaires. Vous verrez précisément une partie de la France qu'on dit assez mal disposée, et où votre présence peut produire un grand bien. La seule difficulté que nous ayons à
vaincre pour arriver à une très-forte majorité dans les collèges de département, c'est celle de la réunion complète des deux nuances de royalistes sur les mêmes candidats. Il est certain que si, de part et d'autre, on voulait être raisonnable, on l'emporterait presque partout. Je travaille, de mon côté, de toute ma force auprès de Monsieur pour qu'il exerce toute son influence sur les hommes qui se disent siens ; je suis persuadé qu'il y fait ses efforts sans être convaincu qu'il réussisse partout. Il est certain que là où les deux sections royalistes se diviseront il sortira un libéral, et cette réflexion devrait suffire pour engager à s'entendre. Je serai bien curieux d'apprendre par vous quelle est, sur ce point, la physionomie des départements que vous traverserez.
Froc la Boulaye m'a montré les trois lettres qui vous ont été écrites. Celle de Guizot est sèche et impertinente. On ne peut attribuer celle de Camille Jordan qu'à son état habituel de souffrance et de rêverie : c'est la seule manière de s'expliquer le ton qui y règne. Quant à celle de Royer-CoUard, elle est, au moins jusqu'à un certain point, dans les convenances, et je l'ai montrée au Roi, à qui, par un reste de ménagement pour ces messieurs, je n'ai pas fait voii' les deux autres. Soyez persuadé que chacun de nous s'explique sur leur compte avec la dignité qui convient.
. D'après les dernières nouvelles de Vienne, il paraît que l'Autriche prend l'affaire de Naples fort au sérieux. Nous devons désirer que cette révolte
militaire soit réprimée, mais que les Autrichiens ne profitent pas de cette cii^constance pour se mettre en possession des Marches et des Légations. C'est pour prévenir cet inconvénient et exercer un certain contrôle sur la conduite de la cour de Vienne en Italie, que je crois qu'une réunion des souverains et des représentants de la France et de l'Angleterre pourrait produire un heureux effet. Je l'ai formellement proposée au prince de Metternich, en lui faisant valoir les avantages qui résulteraient d'un accord bien évident entre les cinq puissances, tant pour terminer promptement cette révolution de Naples que pour déjouer les projets des révolutionnaires de tous les pays, qui ne redoutent rien tant que cette réunion des cinq grandes puissances, et dont tous les efforts tendent à persuader aux peuples qu'elle n'existe plus. La présence de l'empereur de Russie à Varsovie, où il arrivera au commencement de septembre, faciliterait beaucoup cette réunion; je crois qu'on pourrait en attendre d'heureux résultats. La manière dont l'empereur Alexandre s'est expliqué sur les événements d'Espagne ne laisse aucun doute sur les sentiments qu'auront fait naître en lui ceux de Naples, et, par conséquent, sur les dispositions où il se trouve de prendre les mesures les plus efficaces pour empêcher l'intervention de la force armée dans les affaires civiles. Le ministre de la Guerre s'occupe beaucoup de la nôtre ; il m'a communiqué son plan, qui m'a paru fort raîsonnabieL- et propre à prévenir beaucoup des inconvéni^t^^qu'on peut craindre : le système légionnaire
seirait abandonné, Tannée réduite à 86 régiments et les légions bis^ par conséquent, réformées ; chaque régiment serait mis à trois bataillons, ce qui annulerait les quatrièmes bataillons ; il y aurait un certain nombre de régiments d'infanterie légère. Je lui ai proposé la réforme de deux, au moins, des trois compagnies de dépôt, ce qui fournirait le moyen d'éloigner des cadres cinq à six cents officiers, en faisant porter cette réforme sur les plus mauvais, sans qu'on pût appeler cette mesure une épuration. Je lui ai proposé de rendre à l'infanterie l'habit bleu, ce qui ôterait cette bizarrerie entre l'armée et la garde et fournirait un regret de moins à présenter par la malveillance aux soldats et une couleur do moins à la révolte, si nous étions assez malheureux pour en voir éclater une dans les corps armés, 11 me semble que toutes ces mesures concourraient à affermir le bon esprit dans l'armée. Vous me direz, j'espère, ce que vous en pensez.
Vous savez l'intérêt que le Roi prend à M. de Guilhermy^ et les titres très-légitimes qu'il a à ses
* Jean-François-C^sar de Guilhermy, n^ vers 1750 dans le Languedoc, appartenait à une famille de robe. 11 fut successivement conseiUer au prdsidial de Castelnaudary, lieutenant particulier et procureur du Roî. En 1789, le tiers ëtat de la sën^chauss^e de Gastelnaudary le dëputa aux États-G^nërauz, où il se montra zélé défenseur de la monarchie. 11 émigra en 1791. Sous le Directoire le Consulat et TEmpire, il fut charge par Louis XVllI de plusieurs missions délicates. En ISlhy il se rendit à la Guadeloupe pour Y remplir les fonctions d'intendant. De retour en 1816, il fut nomme conseiller d'État en service extraordinaire. En 18S1, il «nlra à la Cour des comptes comme conseiller-maître, et devifitj
SXi CORRESPONDANCB.
bontés ; à Toccasion du refus de la pension que vient de faire Royer-CoUard, le Roi, qui aurait désiré lui donner une place qui vaquait dans le ministère des Finances, s^est rendu aux objections qu'a présentées M. Roy, et nous a manifesté le plaisir qu'il aurait à pouvoir donner une pension à peu prèa équivalente à M. de Guilhermy. Je crois, en effet, la chose tout à fait convenable ; il ne faut pas qu'on puisse nous accuser d'abandonner à une misère absolue (et ce serait le cas pour M. de Guilhermy) d'anciens serviteurs du Roi dont la fidélité ne s'est jamais démentie. Ce reproche serait fondé, et ce sont là les seuls que je craigne. Ayez donc la bonté de donner votre consentement, et je tranquilliserai ce brave homme qui, depuis trente jours, n'a plus un sou de traitement et ne saurait bientôt plus comment faire subsister sa famille.
M. Roy a demandé qu'on restât dans l'état provisoire pour l'administration des impôts indirects, afin qu'il pût entrer dans les détails et faire quelques arrangements préliminaires. Incessamment je lui demanderai de nommer un directeur général. Il me serait impossible de consentir à une administration collective, et je regarderais cette mesure comme le signal d'une immanquable destruction de tout le système de centralisation, qui nous amènerait forcément jusqu'aux administrations provinciales. M. Roy cédera, je l'espère, à mes instances; ceci
Tanni^o suivante, président de chambre. Il mourut le 19 mai 18S9. Louis XVIII Tavait cr^ë baron et commandeur de la Légion, d'hon* neur.
n*est pas une affaire particulière à un ministère, mais une des plus importantes questions de gou* vemement.
En voilà bien long ; je finis enfin en faisant des vœux sincères pour que les eaux achèvent votre rétablissement et en vous assurant de înon inviolable attachement pour la vie.
Mille hommages, je vous prie, à M"'' de Serre.