Le duo de Rioliellea à M. de Serre
Samedi [K (?) norembre 1890].
Il me semble, en y réfléchissant, qu'il vaut mieux que vous n'écriviez à M. Corbière qu'un peu en gros sur nos projets, afin que nous puissions consulter, avant de prendre un parti définitif, MM. de Villèle et Ravez, qui sont partie nécessaire de cet arrangement.
C'est aujourd'hui, entre cinq et six, que se décide l'affaire du mariage de Monsieur; il doit avoir une conversation définitive avec le Roi, Vous saurez le résultat avant mon départ.
Mille compliments et amitiés, monsieur le garde
des Sceaux.
M4. — Le comte de Tocqaeville ^ à M. de Serre.
Metz, le fô noFembro 1890.
Monseigneur,
M. de Wendel est venu à Metz il y a deux jours il m'a dit qu'il avait reçu une lettre de Votre Excel
1 Vojet t II, p. 9U7.
\JS CORRESPONDANCE.
Icnce qui le déterminait à partir bientôt pour Paris. Nous avons beaucoup causé de la situation actuelle des affaires, et il m'a pressé de vous faire part des réflexions qu'elles nous ont suggérées. Ce n'est qu'avec une grande timidité que j'aborde un pareil sujet, qui n'est nullement de ma compétence; j'obéis à l'invitation de votre ami, et, en vous soumettant mes idées, j'ose compter, monseigneur, sur votre bienveillance.
Jamais, à mon avis, situation n'a été plus décisive : d'ici à un, an, toute la France, sauf une poignée de factieux, sera ralliée à la cause royale, si les royalistes sont sages; la majorité de la France, et particulièrement tous les départements de l'Est, se rejetteront brusquement dans les bras des libéraux, si les royalistes sont imprudents et exagérés. Cette fois, le mal serait sans remède; les imputations faites au parti royaliste par le parti contraire se trouveraient justifiées, et l'inquiétude actuelle changée en réalité. Notre patrie est donc placée entre le royalisme de droite et l'anarchie, obligée de pencher vers l'un ou vers l'autre par l'impossibilité de s'î^ppuyer sur un tiers parti qui n'existe plus et qu aucune puissance ne pourrait recréer.
Pour que les royalistes n'alarment pas les intérêts nouveaux, il est nécessaire qu'il se forme parmi eux une grande majorité ministérielle. Il faut surtout qu'ils ne se livrent pas à des déclamations contre le ministère. On se croirait revenu à 1815; on redouterait l'esprit et la direction de la Chambre de cette époque, contre lesquels beaucoup de Fran-
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çaîs sont hostiles. D'ailleurs, le ministère actuel a des antécédents qui rassurent cette partie de la nation, et, comme elle ne croit pas trouver la même garantie dans les opinions de certains membres du côté droit, ce préjugé ne pourra se dissiper qu'autant que ces derniers se rallieront au ministère.
Mais n'apporteront-ils pas des prétentions, des défiances, ce sentiment malheureux qu'enfantent les discordes civiles et qui leur survit? Les mieux intentionnés ne voudront-ils pas réparer trop brusquement le mal causé depuis plusieurs années par des doctrines perverses? Je connais plusieurs de ces hommes que la fatigue causée par l'exagération libérale fait rentrer dans les affaires, et je crois que le ministère ne pourra les dominer que par euxmêmes. Je m'explique.
Il me semble que le nombre des ministres est peu considérable relativement à celui des membres des deux Chambres. La force du talent doit être appuyée de la force du nombre ; sans cela, la première s'épuise par son développement trop fréquent. Si le Roi se décidait à créer de nouveaux ministères, ne poUrrait-on pas y faire entrer un ou deux membres du côté droit qui sont le plus rapprochés des idées de modération ? Les exagérés n'oseraient attaquer un ministère qui aurait admis de pareils membres, ou, s'ils l'osaient, l'opinion de leur propre parti en ferait prompte justice. Les idées sages et conciliatrices du gouvernement acquerraient aussi une nouvelle prépondérance, parce qu'on ne pourrait attaquer aucune des intentions ni combattre,
en rendant Tavenir suspect, la prudence qui ajourne le bien pour le faire plus sûrement. Je crains, je vous Tavoue, que le côté droit, s'il n'est pas lié ainsi, ne vous échappe aussitôt que vous voudrez le tempérer ou ralentir sa précipitation. Quant au côté gauche, ses exagérations et ses fureurs ne sont pas à craindre. Elles pourront exalter davantage quelques insensés, mais elles achèveront d'aliéner les gens qui réfléchissent et qui forment toujours l'opinion véritable. D'ailleurs, il donnera ainsi au parti opposé le dégoût de l'exagération, et lui fera sentir la nécessité de faire cause commune avec le gouvernement contre des ennemis si violents. Je crois donc qu'il faudrait plutôt exciter l'exagération de la {ïauche que la tempérer : c'est l'ilote qu'on enivre pour éloigner les Spartiates de l'intempérance.
Je finirai par une remarque qui m'a singulièrement frappé en 1817 et en 1818. J'ai pu m'assurer alors du mal extrême produit par certains articles de journaux ministériels qui répondaient â l'exagération vraie ou supposée des royalistes par des personnalités, ou en accusant le parti entier du tort de quelques-uns de ses membres. Ces articles portèrent à l'extrême le mécontentement et l'aigreur et rendirent alors tout rapprochement impossible.
Je crains, monseigneur, que Votre Excellence ne me trouve bien indiscret d'exprimer ainsi ma pensée. J'ai cru pouvoir la dire à l'homme loyal, au ministre dévoué qui a si courageusement compromis sa vie pour nous arracher de l'abîme. Tout ce qui a un cœur français doit désirer vos succès. J'ai
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pensé que vous voudriez bien ne voir qu'une preuve <l^attachement dans la liberté que j'ai prise de vous soumettre les réflexions qui m'ont été suggérées par la situation de l'opinion publique dans les pays <»ù.je suis placé.
Je suis avec respect, monseigneur, De Votre Excellence Le trèsrhumble et très-obéissant serviteur,
Le comte de Tocquevillb,
Prëfei de la Moselle.