‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 4)Chapitre 63 sur 126 · M. Corbière à M. de Serre · texte numérisé non relu

M. Corbière à M. de Serre

Rennes, 99 novembre 1890.

Non, monseigneur, je ne murmurerai point de me rendre à ce que vous me prescrivez, et, si j'étais assez heureux pour être utile à quelque chose, je serais trop indemnisé. Vous me traitez comme un mauvais payeur en m'ofïrant de partager le délai qui nous reste. Je profiterai de votre condescendance sans aller au delà. Je vais tout de suite donner un •dernier coup d'œil à ma campagne pour ne rien laisser d'arriéré dans mes petites affaires, qui sont beaucoup pour moi. Je reviendrai passer ici, avec ma famille, les derniers moments que je puis lui donner. Je me mettrai en route le 10 décembre et j'arriverai à Paris le 1% huit jours avant Touver-

ture. Voilà qui est réglé, et cela ne peut pas même s'appeler un sacrifice.

Grâce à Dieu, la monarchie des Bourbons a encore une fois la majorité dans la Chambre des députés, et il est bien compris désormais qu'on ne peut s'appuyer que sur une majorité royaliste. Heureux résultat des expériences tentées d'abord! Il reste à se servir de cette majorité. Il s'y trouvera sans doute beaucoup de gens persuadés qu'on n'a pas fait jusqu'ici assez de royalisme, préparés à en demander davantage et qui vous crieront :

Manibus date lilia plenis *.

Ne croyez-vous pas, monseigneur, que ce serait un bon moyen de les faire taire, de leur donner, avant même qu'ils aient le temps de le demander, tout le bien que comporte l'état de la société, et de s'en reposer ensuite sur la raison publique? Il pourra rester quelques entêtements particuliers (mais l'entêtement est une disposition d'esprit solitaire et qui n'a rien de contagieux), quelques intrigues personnelles qui ne sont à craindre que quand on leur fournit des occasions de se recruter. C'est précisément ce qu'il faut éviter en satisfaisant de soi-même tout ce qui peut l'être sans imprudence. Il me semble que j'anticipe mon voyage en m'entretenant de ce qui nous occupe tous, quelque part que nous soyons.

Je dois vous exprimer, monseigneur, toute ma sensibilité pour la confiance que vous voulez bien me témoigner et dont je suis vivement touché ; mais

« Virgil. ^n., lib. Vl,v.88/i.

ne vous persuadez point qu'il puisse y avoir quelque avantage à me donner une nouvelle distinction, et permettez-moi de vous faire observer que, si chacun était persuadé que sa position personnelle est la meilleure qu'il puisse avoir, le gouvernement aurait une grande difficulté de moins. Vous allez voir M. de Villèle, qui doit vous arriver d'un jour à l'autre, malgré son indisposition. J'espère qu'il me donnera promptement de vos nouvelles.

Je suis avec respect, monseigneur.

De Votre Grandeur

Le très-humble et très-obéissant serviteur,

Corbière.

Page 1