‹ Correspondance du comte de Serre (1796-1824) (volume 4)Chapitre 96 sur 126 · M. de la Boulaye à M. et à M"^® de Serre · texte numérisé non relu

M. de la Boulaye à M. et à M"^® de Serre

Samedi, S8juîlleil8âl.

Je commence par souhaiter une bonne fête^ à notre belle Excellence, et il me tarde de savoir comment elle a soutenu ce voyage. Ses enfants vont trèsbien Les princes et les princesses ont visité le

pavillon hier à la chute du jour, et se sont promenés dans le jardin, qu'on venait heureusement de nettoyer. Ils n'ont vu que Caroline; les deux autres dormaient.

Je ne vous ai point écrit hier, mes chers amis ; en vérité la plume tombe des mains. Je croyais jeudi que tout s'arrangerait. Hier vendredi MM. de Vil-

* Le gênerai Grenier.

^ La fête de Sainte-Anne se ce'lébre le 28 juillet (le S6, selon le rite roinaiii).

au CORRESPONDANCE.

lèle et Corbière, engagés à dîner chez M. Pasquîer, ne s'y sont pas rendus et ne se sont pas même excusés. M. Portai, que j'ai vu ce matin, les croit partis. Sa conduite méritait bien un petit mot d'adieu; on l'en a sevré. Il n'était bruit hier dans Paris que du duc de Bellune^ pour le ministère de la Guerre; ses aides de camp s'en targuaient, et il paraît qu'on en veut faire une nouvelle condition. On se regarde, on vous regrette, et qu'y feriez-vous? Du reste, la Bourdonnaie et les libéraux rient de tout cela à se tenir les côtes, et je crois que les sarcasmes, les violences de la Bourdon naîe et de son parti accroissent la perplexité de Corbière.

J'ai d'assez bonnes nouvelles du marquis de Rivière, qui me charge de le rappeler à votre souvenir. Il voudrait que vous nommassiez M. Arena, substitut à Aix, conseiller à la Cour royale de Bastia.

M. de Talleyrand est parti, mais il fait halte à

• Claude-Victor Perrin, dit Victor, né à Lamarclie (Vosges) le 7 décembre 176/i. Soldat en 1781, sous-officier, pais cq)itaine en 1791, génëral de brigade en 17âJ^, gënëral de division en 1707, il obtint le bâton de maréchal le 13 juillet 1807 et le titre de duc de Bellune un an après. Le 6 décembre I8I/1, Louis XVIII le nomma gouverneur de la 9® division militaire (Mëziéres). au tour de Napoléon, le maréchal ayant inutilement essayé de tenir ses troupes dans le devoir, suivit le Roi à Gand. A la seconde Restauration, il fut nommé pair de Francei major général de la garde et, l'année suivante (1816), gouverneur de la !©• division militaire (Lille). Il reçut le portefeuille de la Guerre le Ui décembre 18âl, et le conserva jusqu'au 19 octobre 1823, Il mourut à Paris le 1®' mars I8/1I. — Voyez VHommage funèbre à lamémoire de M, le duc de Bellune, prononcé par le marquis de Dreux-Brézé à la Chambre des pairs le 7 mars lQh%

ANNÉE 1831. 91b

Gombreux^ chez M"" de Jaucourt. Je joins ici son <liscours*, dont il dit que vous serez content.

M. Decazes ne part pas encore.

J'irai aujourd'hui à Saint-Cloud, et de là à Mézy, près Meulan, où je trouverai M. Laine. Je reviendrai lundi et je vous écrirai mardi. Le courrier ne part que les mardi, jeudi et dimanche.

Adieu, mes bons amis ; aimez un peu qui vous

aimera toute sa vie.

MO. — Le duc de Richelieu à M. de Serre.

Paris, co 29 juillet 18 Jl.

Monsieur le garde des Sceaux,

C'est avec un véritable sentiment de chagrin que je suis contraint de vous annoncer Tissue malheureuse de ces longues et pénibles négociations, qui ont abouti avant-hier au soir à une séparation d'avec nos deux collègues. J'espérais chaque jour, depuis Totre départ, pouvoir vous annoncer que tout était

* Le château de Combrenx est situe dans le département de ^Seine-et-Marne (canton de Toumon).

* Discours prononce à la Chambre des pairs, dans la séance du fth juillet, sur le projet de loi relatif à la censure des journaux. — Voyez le Moniteur de 1831, p. 1133, et l'Histoire de la Restauraiiofh par M. de Viel-Castel, t. X, p. !tll.

arrangé, et je dois rendre à M. de Villèle la justice de dire qu'il se serait prêté à tout; mais il n'en est pas de môme du camarade, qui a été bien éloigné de mettre dans cette affaire l'esprit de conciliation de M. de Villèle. Il a été impossible d'être mieux sous tous les rapports que celui-ci, et je voudrais bien qu'il fût possible de l'adjoindre à nous sans l'autre. Je crois qu'il faudrait faire beaucoup de sacrifices pour cela. Si la prétention de M. Corbière de faire remplacer M. de Latour-Maubourg par le maréchal Victor eût été faite au commencement, il aurait été peut-être possible d'y souscrire. Mais ces tergiversations avaient déjà tellement aigri les esprits de quelques-uns de nos collègues que, si j'eusse consenti, j'ai tout lieu de craindre que le ministère n'eût été complètement détraqué. M. de Villèle, de son côté, me disait que Corbière ne consentait à cet arrangement qu'en rechignant. Je ne comprends pas comment tout ce monde aurait pu marcher ensemble avec quelque espèce d'accord seulement pendant deux mois. Cet arrangement en lui-même était au reste passablement extraordinaire. C'était encore une idée sortie de la coterie qui a exercé malgré eux une trop fatale influence sur ces messieurs; et rien ne pouvait expliquer ce changement à la saine

ptu*tie du public et à Tarmée Le Roi, de son

côté, y répugnait extrêmement; il m'a donc été impossible d'y consentir, et malheureusement tout s'est rompu.

Je ne me dissimule ni les inconvénients, ni même les dangers de cette position déplorable ; je n'avais

malheureusement que le choix des maux. Tout ce que je puis vous certifier, c'est que j 'ai fait tout ce qu'il était en mon pouvoir de faire; je n'ai pas réussi, et en vérité, avec un homme du caractère de M. Corbière, cela n'était pas aisé. Maintenant que faut-il faire ? Ne pas dévier de la ligne que nous avions prise, en faire peut-être un peu plus en royalisme que nous n'aurions fait avec ces messieurs, surtout au commencement, rassurer par là les royalistes et obtenir de meilleures élections, y procéder dès le 30 ou le 25 septembre et ouvrir les Chambres au 15 novembre. D'ici là nous verrons si les esprits se calment et se rapprochent. Dans le cas contraire, il y aura un grand parti à prendre, car il ne faut commencer la session que si l'on est en mesure de la faire passablement. C'est à quoi je borne ma prétention pour longues années encore ; mais il ne faudrait pas l'afifronter si dès le début on devait refuser les douzièmes provisoires que nous serons encore forcés de demander. Ce serait compromettre l'autorité royale et exposer à une crise toujours plus fâcheuse au commencement de la session. C'est ce que nous saurons et verrons fort clairement après les élections , moins encoi;e par les choix que par le mouvement qui s'y sera manifesté. Je ne vous dis pas encore ce que je me déciderai à faire ; ce dont je puis pourtant vous assurer d'avance, c'est que j'aurais une invincible répugnance à m'associer à un ministère composé en majorité de la droite pure; je crois qu'il ne serait en harmonie ni avec les véritables intérêts de la maison de Bourbon ni avec ceux de la

France ; et je pense qu'il amènerait une catastrophe, que je ne veux pas avoir à me reprocher. Si je voyais les chose autrement, je demanderais franche* ment à ceux de mes collègues qui sont incompatibles avec cette droite la permission de les quitter pour composer un autre ministère ; car, tout attaché que je leur suis, ce que je croirais être le salut de FËtat ne me permettrait pas de balancer entre eux et lui ; mais, comme je ne puis pas me persuader qu'im ministère ainsi composé pût opérer le bien, je ne voudrais pas me charger de Tessai, qu^il sera pourtant nécessaire de faire, si la majorité de droite ne veut pas se contenter de l'administration actuelle telle qu'elle est, ou avec des modifications qui n'en dénaturent pas l'esprit. J'ai parlé au Roi dans ce sens ; je lui ai dit qu'il ne pouvait pas avoir un ministère fait par M. Decazes sans courir le risque d'une révolution, et il m'a paru tout à fait décidé à ne jamais le reprendre.

Ma lettre a été interrompue par la visite de M. Corbière, qui a été de nouveau très-bon honune, et qui m'a promis tous ses efforts pour calmer les esprits. Il eût bien mieux valu s'arranger. Nous nous sommes quittés très-bons amis*.

^ M Le ministère du duc de Richelieu, qui s'efforçait, avec de bonnes et droites intentions, mais d*une main mal assurée, de contenir les partis extrêmes pour fixer le pays dans la ligne du juste milieu, se trouvait comme isole. Ne voulant pas se rapprocher de la gauche, ne voulant pas faire à la droite les concessions qui seules auraient pu la satisfaire, au moins pour quelque temps, l'irritation que les ultra-royalistes dprouvaient contre lui Aaît d'autant plus vive que, d^mis sa rupture avec MM* de ViUéle et

Recevez, je vous prie, monsieur le garde des Sceaux, Tassurance de mon inaltérable attachement.

Richelieu.

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