Le baron Pasquier à M. de Serre
Paris, le 30 juillet 18S1.
Mon cher collègue,
Vous nous avez laissés au milieu des douleurs, non de l'enfantement, mais de Tavortement. C'est ce dernier que nous avons en efifet amené à bien samedi passé. Ce jour tout a été terminé, et le soir même M. de Villèle a repris le chemin de Toulouse. M. Corbière est encore ici, mais il n'y sera pas dans deux jours. On peut se dire au moins que rien n'a été négligé, pour les retenir, de ce qui était faisable. Vous savez que le duc de Richelieu avait un véritable effroi de leur éloignement ; j'en jugeais les conséquences tout aussi graves que lui ; aussi je n'ai rien négligé pour le porter à faire tous les sacrifices possibles pour les garder. J'ai cru les choses arrangées le vendredi. Villèle s'était décidé à la Marine, Corbière aux Cultes et à l'Instruction publique ; tout d'un coup de nouvelles prétentions sont arrivées sur
Corbière, la crainte, fort peu fondëe alors, du retour de M. Decazes les avait saisis de nouveau. » {Histoire de la Restauratioriy par M. de Viel-Cattel, t. X, p. 975.)
àaO CORRESPONDANCE.
la Guerre, qu'il fallait donner au maréchal Victor. Le duc de Richelieu a reculé devant cette consé-
quence, et tout a été rompu. J'ai fait les vœux et les efforts les plus soutenus pour que ce résultat n'arrivât pas. Maintenant je dois dire que, au point où les choses étaient arrivées, le rapatrîage aurait eu difficilement quelque durée. Il fallait faire la chose plus complète ; vous savez que cela avait toujours été mon avis, et j'y suis plus confirmé que jamais. Toutes ces prétentions, toutes ces exigences, outre qu'elles en présageaient d'autres avec certitude, avaient fait naître dans notre intérieur des méfiances et même des éloignements dont les fâcheux effets se seraient fait sentir chaque jour davantage. Ceci n'est pas une raison pour être satisfait de la situation présente. Il faut la supporter, il faut en tirer tout le parti possible, il faut ne rien négliger pour cela; mais je suis presque convaincu que, malgré tous nos efforts, nous ne pourrons pas la soutenir au delà des premiers jours de la session prochaine, si même la prudence nous permet d'aller jusque-là. A cet égard, les élections nous éclaireront. Alors on verra clairement si, comme je l'ai toujours pensé depuis deux mois, il n'est pas indispensable de former un ministère plus liomogène, dont le duc de Richelieu, M. de Villèle, M. Corbière et vous devrez être la base et l'élément premier. Ce qu'on fera alors vaudra mieux, peut-être, que le replâtrage qu'on aurait fait dans ce moment. Comme la situation sera même, à cette époque, plus claire, plus déterminée, il y aura plus de convenances à y céder,
et toutes les autres convenances seront mieux sauvées.
Vous pensez bien que, encore tout étourdis des secousses qu'a essuyées le bateau, nous n'avons pas eu le temps de nous tracer une marche. Elle sera certainement tout à fait conforme à celle que nous suivons depuis deux ans tout à l'heure; mais enfin il y a des détails de quelque importance sur la conduite desquels il ne faut pas se tromper.
La session sera probablement close demain ; nous allons, suivant toute apparence, passer aujourd'hui le budget à la Chambre des pairs ; il sera précédé par votre loi\ que j'ai portée la semaine dernière et qui ouvrira la séance.
La politique extérieure est toujours au même point. Je n'ai pas encore de nouvelles de M. de la Ferronnays, et tout est là. On fait de grands efforts pour faire prendre patience à la Russie ; si l'on y parvient, du moins pour quelque temps, il est possible que les affaires des Grecs aillent si mal que le cabinet de Pétersbourg se résolve à les abandonner à leur malheureux sort*.
Adieu, mon cher collègue ; jouissez du bon temps
* Le 18 juin 1821, M. de S^rre avait présente à la Chambre des députés un projet de loi tendant à augmenter le nombre des juges du tribunal de première instance de la Seine. Ce projet fut adopté dans la séance du 23 juillet par 206 boules blanches contre l/i noires. Deux jours après, M. Pasquier le porta à la Chambre des pairs, qui l'adopta, le 30 juillet, par 65 suffrages sur 88 votants. — Voyez l'Appendice n** XXX.
* Voyez Y Histoire de la Restauration, par M. de Viel-Castel, t. X, p. 28761 suivantes.
qui VOUS est donné ; prenez vos bains avec ce calme salutaire qui les rend plus efficaces, et pour cela tâchez de nous oublier un peu : c'est ce que vous avez de mieux à faire.
Veuillez faire agréer à M""® de Serre mes hommages respectueux.
Mille amitiés.
Pasquier.