‹ Correspondance du comte de SerreChapitre 2 sur 78 · F. L. II · texte numérisé non relu

F. L. II

1177. — M. de Serre à M. Niebahr.

Naples, l/é janvier ISSJ.

.J'ai n»çu, mon bien cher monsieur, votre lettre <lu 7, et, si j ai un peu tardé a y répondre, c est que

jeoamptais le faire par M. de Rayneval, dont le mauvais temps ajourne le départ. Il vous portera les deux discours dont je vous ai parlé * . Les occaâoos entre Naples et Rome ne laissent pas que d'être fréquentes ; je vous le rappelle dans Tespoir que TOUS attacherez quelque prix à nos relations, dont je sens bien cependant, ne vous déplaise, que c^est moi qui retire presque tout le fruit.

Permettez que je vous rappelle la petite notice de proirerUenza que je désire de Palmaroli sur chaque tableau. Nous sommes convenus qu'il mettrait sur toile le Christ sur papier ; pensera-t-il à prendre copie de la note au dos ? Ne trouverez-vous pas que, pour un amateur novice, j'en ai bientôt pris les manies?

Quant aux tableaux de l'autre marchand, je ne m'arrêterais avec vous qu'au Filîppo Lippi*. L'avez-vous vu ou fait voir au grand jour? Car nous ne Tavons regardé que dans Tombre. S'il y paniit aussi bon et aussi pur que nous l'avons jugé, je pense qu'on l'aurait pour 20 louis, 100 piastres au plus, et je serais alors d'avis de le prendre.

Pour M. Wicar, il a de belles choses; mais il faudrait qu'il nous fît des offres bien séduisantes, car j'aurai bientôt atteint la somme que , pour cette année, je veux mettre en tableaux.

« Voyez les Discours de M. de Serre, t. II, p. /456-J«88 et 5^8-5^6.

* Filippo Lippi, né i Florence en 1/éld, mort à Spoléte en \UjQ, La rie de cet artiste est un tissu des aventures les plus ro- Hianesquet.

N'avoz-vous rîeii ouï de la copie du Léonard de Vinci ^ ?

J'ai vu votre ami, M. Irving. Il me parait homme de connaissances, d'esprit et de grand aplomb. C'est d'ailleurs un titre bien respectable près de moi que celui de votre ami ; mais nous appartenons à deux nations qui vibrent difficilement ensemble.

Je me réserve de répondre par M. de Rayneval au surplus de votre lettre. Adieu, mon cher monsieur Niebuhr ; quand je n'aurais acquis en Italie que votre amitié, je regarderais que ce voyage, semé d'ailleurs de tant de peines, n'a point été perdu pour moi. J'ai retrouvé ici ma femme en bon chemin de rétablissement, toute ma petite famille bien portante, y compris le nouveau -né dont elle est accrue. Je fais des vœux pour qu'il en soit de même de la vôtre.

Votre reconnaissant et dévoué

H. DE Serre.

Si vous n'avez pas trouvé les poésies de Michel-Ange*, j'ai appris ici que j'en étais possesseur à mon insu. C'est une édition, récemment faite

* Léonard do Vinci, né au château de Vinci , près Florence, en l/ioâ, mort au château du Clou, prés Amboiso, en 1519. Il .avait quhié riUlio en 1515 et rc<;u de François I^' Taccueil le plus flatteur.

* M ichelagnelo Boonarroti , n^ en l/i75 au cliAteau de Caprese (Toscane), mort A Rome en 156b. Peintre, sculpteur, arcliitecte, ingénieur, po«te, ce grand homme excella dans tout ce qu'il entreprit.

à Paris, qui m'a été envoyée avec tous mes livres italiens que j'avais demandés.

1178.— M. Niebuhr à M^^^" Hensler^

Rome, 16 janvier 18S3.

J'ai passé avec de Serre des jours pleins d'enseignements, des jours inoubliables.

Pendant qu'il était à Naples, il a perdu un enfant, son père et son meilleur ami. Il m'écrivit après cela : « Malgré tant de chagrins, mon séjour en Italie ne m'a pas été inutile, puisque j'ai appris à vous connaître. » Et au départ, il me disait : « Si je restais plus longtemps, je ne pourrais plus me sépai^er de vous. »

Ce fragment de lettre est traduit de l'allemand.

1179. — M. de la Boulaye à M™* de Serre.

Ay, prés Épernay, 16 janvier 1833.

J'aî reçu, madame et chère amie, par la poste, qui va son train, malgré les changements de ministres et de directeurs généraux, et j'ai reçu assez rondement, pour la saison, votre bonne lettre du 31 décembre. Cette lettre m'est précieuse sous divers rapports. Elle m'autorise à croire que vous êtes enfin rétablie, quoique vous me parliez peu de votre santé; elle me donne de bonnes nouvelles de vos chers enfants, et enfin elle termine par un témoignage de votre amitié une année pendant le cours de laquelle nous avons de part et d'autre ronipté tant de jours douloureux. Il faut encore que vous vous aiTniez de courage. I-.a lettre que je vous renvoie, celles que j'ai écrites depuis le 5 de ce mois à votre mari, il Saint-Mauris, à M. Rîboulet, et la correspondance directe ne disent que trop qu'un grand malheur est sun-enu dans votre famille. Vous aimiez tendrement votre mère. Vous n'étiez plus là pour lui prodiguer ces soins qui, dans des circonstances semblables, avaient ranimé sa vie presque aux <lrpens de la vôtre; mais elle était au milieu de ses enfants, et n'en a pas moins succombé. Je partage vos peines cuisantes, chère amie, et je ne saurais vous rendre combien j'ai été ému de cette mort

inattendue, après tant de morts et d'accident de tous genres. Veuille le Ciel que Tannée que nous commençons ne soit pas si féconde en misères ! Je vous promets de vous aimer de tout mon cœur pendant cette année et toutes celles qui me restent à vivre. L'attachement vif et loyal que je vous ai voué ne date pas de très-loin ; c'est que je ne vous ai pas plus tôt connue. Depuis lors, le Ciel m'est témoin que rien n'a pu l'affaiblir. Vous, votre mari, vos enfants, vous êtes devenus mes parents de cœur. Si je dure, ma tendresse pour vous tous aura le seul avantage qui lui manque, le sceau du temps.

Je n'écris point aujourd'hui à M. Riboulet; diteslui, chère amie, que je le remercie de sa lettre du 28 décembre. La jambe cassée de ce pauvre cuisinier^ est encore un nouvel échec.

Je n'oublie ni Becquet ni Adèle; je désire que leur santé soit bonne, qu'ils soient heureux près de vous et vous aident par leur dévouement et leurs bons services à supporter le séjour en pays étranger et tous les malheurs de ménage.

Nous ne savons si nous devons craindre la guerre ou compter sur la paix. On fait, on prépare de grands sacrifices pour que la guerre, du moins, n'éclate pas dans les Chambres. Les affaires vont médiocrement.

J'embrasse Gaston, Louise, ma chère filleule et Fernand, d'autant plus qu'il ressemble à Marie.

' Le cuisinier de M, de Serre s'était cassd la jambe en sautant i bas d un corricolo dont le cheval s'emportait.

Mille tendresses, mille respects, chère amie, pour le pt'i-e, la mère, le frère et le cousin. Ma santé est assez bonne. J'irai à Paris le mois prochain.

Mes parents de Bruxelles, avec lesquels il est toujours question de vous, savent vos nouveaux chagrins et me charisent de vous dire qu'après avoir partage vos joies ils partagent vos douleurs.

1180. — M. de Serre à M. Niebubr.

Naples, 17 janvier 1(^33.

Je VOUS envoie, mon cher monsieur, par M. de Rayneval, les deux pièces ({ui ont été mes adieux à la tribune. La dernière fut dictée de mon lit. Il faut que vous m'ayez mis bien en confiance pour VOUS faire un tel envoi. Permettez- vous comme nouvelle preuve que je vous transmette aussi une lettre que m'a adressée ici le monsifjnor chez lequel vous m'avez conduit? Le quadruccio, quoique debolc, exprime un sentiment touchant et dont j'ai gardé la trace. Mais je ne pense pas qu'il y ait rien à faire avec ce prélat. Et vous?

Notre cliangement de ministre m'A bien inspiré un autre projet de tableaux ; ce que vous m'aviez dit de

la galerie du cardinal Fesch^ m'est revenu à l'esprit, et j'ai pensé que, si un ministre pouvait sentir les avantages d'une acquisition pareille, ce devait être M. de Chateaubriand. Je me sens donc disposé à lui faire à cet égard une ouverture que rendent plus naturelle encore nos dernières relations à Vérone. Mais auparavant je voudrais mieux connaître les conditions du problème. Je compte sur vos bonnes dispositions en faveur de nia nation et envers moi. Ces premières démarches devraient, sous plusieurs rapports, demeurer secrètes. Les renseignements que je désirerais seraient un aperçu général de la galerie : combien elle contient de tableaux dans chaque école et genre, et, dans chaque, l'indication des morceaux capitaux, capi d'opéra; si déjà le propriétaire a fait des demandes ou reçu des offres et quelles faites ou présumées, soit en capital, soit en rente viagère; dans ce dernier cas, l'âge et l'état de santé du propriétaire. Je vous prierais de ne me répondre sur ce point que par occasion sûre. Je vous remercie des nouvelles que vous me

^ Joseph Fesch, ne à Ajaccio le 3 janvier 1763, était le fils d'un capitaine suisse au service de Gènes et le frère utërin de Letitia Ramolino, mère de Napoléon. Au moment de la Révolution, il exerçait les fonctions d'archidiacre et de prévôt du chapitre de sa ville natale. Dénué de toutes ressources, il quitta ses habits ecclésiastiques et devint, en 1795, garde-magasin à Tarmée des Alpes et, eh 1796, commissaire des guerres à Tannée d'Italie. Ar« chevéque de Lyon en 180S, cardinal en 1803, ambassadeur auprès du Saint-Siège en 180/é, grand aumônier en 1805, il dut, à la Restauration, s'éloigner de son diocèse; il se fixa à Rome, mais refusa toujours sa démission. Il mourut le 15 mai 1839. — Voyez le Cardinal Fesch^ par l'abbé Lyonnet. Lyon-Paris, 18/él.

donnez de Rome ; c'est un centre où tout aboutit. Ici, c'est un pays perdu où rien n'arrive. Il me semble que, en refusant M. Villanueva, le Pape ne fait qu'user du di*oit de tout souverain de décliner un agent diplomatique qui ne lui agrée pas : que son titre de prince spirituel rend encore ses droits plus nécessaires, puisque ce titre implique des devoirs, des scrupules même, au-dessus desquels le Pape ne peut se mettre ; qu'il n'en devrait pas résulter le renvoi du nonce si les Certes n'ont l'envie de rompre avec Rome, et que, s'ils ont cette envie, les prétextes, bons ou mauvais, ne leur manqueront pas. Je les trouve trc^ semblables à nos libéraux^ que je connais bien, pour espérer que d'eux puisse venir le salut de l'Espagne; je l'attends plutôt, mais à la longue, des résistances qu'ils produiront. Leur mission, à eux, est de cliàtier le pays, et ils s'en acquittent bien. Je ne saurais donc m'affliger de ces résistances, et, pour sa considération, le Saint-Siège a déjà beaucoup cédé.

Chacun se prépare et sera prêt pour les crises qui se mûrissent; mais nous, nous ne le serons pas, et c'est ce qui me désole.

Au revoir, mon cher monsiem*. A'otre dévoué

H. DE Skrre.

J'aî commencé le Buonan'otî. CVsl a(hnira])Iepar la réunion des talents ; c'est pur, élevé, et cela rap))elle un|>eu votre Klopslock* dans les oiles. Mais il i>aniit

• FrpMerîc-Gottlic!) Klopstock, mf â QiicJliiiboiirg (Saxe prussienne) en 17.^, mort â Hambourg en 1803. La Mcssiodc ai re-

qa'il se fit tard poëte ; ce n'est pitis la touebe fièie et vii^Dureuse de ses belles années. C'est bien loin de Dante, loin même de Pétrarque, quoique plus pur. Si, en ma faveur, vous tracez quelques pages sur les anciens Romains et les Anglais modernes, vous m'obligerez sensiblement.

1181. — M. de Serre à sa mère.

Naples, 17 janTÎer 1KÎ3.

Je vous ai écrit, chère maman, le 7 et le lA, des lettres qui vous arriveront à peu près en même temps que celle-ci pour laquelle je profite d'im courrier extraordinaire. Le dernier m'a apporté votre bonne lettre du 31 décembre dernier, finie le 6, ce qui fait que j'ai eu de vos nouvelles en neuf jours. Je persiste à regretter que vous viviez trop isolée, à mon sens au moins, quoiqu'à toutes les époc{ues vous ayez su parfaitement remplir des genres de vie très-différents. Mais le travail, qui vous était une si grande ressource, doit trop vous fatiguer maintenant. J'espère dans l'arrivée de la

gardue comme son cbef-d'œuyre. Ou trouvera une anecdote sur M. de Serre et la Messiade dans l'ouvrage intitule : Reminis" cences on an intevcourse with B.-G, NieOnhr, the kistorian of Rome, Ly Francis Lieber. London, 1835.

Boulaye, de Turmel, qui jetteront un peu de variété dans votre existence et surtout un peu d'amitié.

Au revoir, chère maman ; le nouveau changement de ministère et le prompt départ du courrier me donnent beaucoup à écrire. Je ne pense pas que ma situation change. Je me suis trouvé à Vérone dans de fort bons rapports avec M. de Chateaubriand. Je vous embrasse pour moi et tous les miens du meilleur de mon cœur.

Votre bon fils et meilleur ami.

90 janvier.

Il y a un retard, et je rouvre ma lettre, chère maman, pour vous parler de la triste nouvelle que sûrement vous savez depuis longtemps. Nous n'y étions pas préparés. M°** d'Huart, crainte d'inquiéter sa fille, avait ordonné à Emmanuel de ne pas parler d sa sœur du danger de son état. Il a fallu lui apprendre la mort de sa mère sans qu'elle la sût sérieusement malade. Vous savez comme elle l'aimait et en était aimée, et puis une mère! Le coup est donc accablant et la blessure profonde; sa santé, faible encore, s'en ressentira nécessairement; sa douleur n'a pas cette violence qu'elle éprouva à la moi*t de son père; elle n'en est (|ue plus touchante ; elle a reçu le coup comme un être qui en peu de temps en a l'oçu déjà de nombreux et bien i>énibles. Cependant ses larmes coulent. Moi, son fn»re et ses enfants, dont les deux aines sentent déjà au-dessus de leur âge, Tentourent de consolations, et j'espère

ANNÉE 18S3. Si

que nous adoucirons son état. Dans sa douleur, elle me parle souvent de vous et avec tendresse ; elle avait déjà été bien touchée de la joie que vous aviez eue de la naissance du petit Fernand. A mon mariage, nous avions tous deux encore tous nos parents ; vous restez seule maintenant. C'est hier à midi que j'ai reçu cette triste nouvelle. Outre tout ce qu'elle avait d'affligeant en elle-même et pour ma femme, elle rouvre des blessures encore saignantes, la perte de mon pauvre père, celle de ma chère petite, et rend plus pénible ma séparation de vous.

Au revoir, chère maman; soignez-vous, conservez-vous, et espérons que la Providence, qui ne nous frappe que pour nous instruire, cessera d'appesantir la main sur nous. Je vous aime et embrasse tendrement, bonne mère et excellente amie.

1182. — M. de Serre à sa mère.

Naples, 19 janvier 1893.

Chère maman.

Je donne deux mots seulement à M. de Rayneval, parce qu'il ne sera à Paris que dans un mois et que d'ici là vous aurez de mes lettres. C'est pour qu'il vous dise comme il nous a vus pendant son séjour ici. Vous pouvez lui parler de moi et de mon avenir en toute confiance ; c'est

un excellent homme ; il nous quitte dans un triste moment. Tout à vous.

Votre tendre fils et meilleur ami,

H. DE Serre.

1183. — !■• baron Pasqnlar à M. de Serre.

Paris, le S3 janvier 18S3.

Me voilà enfin rentré au gîte, mon cher ami, depuis deux jours, après une route de vingt-six joan, la plus pénible du monde, attendu la rigueur de la saison et le mauvais état des routes. Je m'en suis cependant tiré sans accident et ma santé n'en a éprouvé aucun mal. Mon premier soin, le lendemain de mon arrivée, a été de me rendre chez M*"* votre mère. Je lui ai remis la boîte que vous m'avez confiée; mais, ce qui lui a été bien plus sensible, je lui ai donné de vos nouvelles de l'isu, et j'ai pu lui assurer que je vous avais laissé à Rome revenant de Véi-one et fort bien portant. Je n'ai pas besoin de vous dire combien elle est triste de votrc absence, combien elle se trouve isolée; cela se conçoit trop liieii . Elle m'a {laru fort commodément établie dans son petit appartement, rue Saint-IIonoré, dans lequel elle est au reste claquemurée par le froid, qui est si loni; et si rigoureux celte année. Cette circonstance de ne pouvoir presque pas sordi* ne laisse pas

que d'ajouter à la tristesse de sa situation. Elle m'a appris la nouvelle perte que vous veniez de faire et qui a certainement aflTecté fort cruellement M*"® de Serre. Je suppose que vous la lui aurez cachée assez longtemps pour laisser passer les dangers des suites de couches ; mais quel terrible coup à recevoir à cette distance de son pays que celui qui vous apprend que vous ne reverrez plus la personne qui doit vous être la plus chère au monde ! Je la plains et vous aussi bien sincèrement, car il n'y a rien à dire contre de si justes douleurs . Veuillez bien lui exprimer toute la part que je prends à ce nouveau malheur.

Vous voudriez sans doute trouver dans cette lettre quelques mots sur la situation présente des affaires de notre pays? Mais d'abord j'y suis depuis si peu de moments encore qu'il m'est impossible de me faire aucune idée nette de rien, et puis les choses me paraissent tellement embrouillées que bien habile me semblerait être celui qui oserait prévoir un résultat quelconque. Les journaux vous ont dit les changements survenus dans notre situation. Vous avez changé de ministre, et déjà il y a des gens qui prétendent que vous pourriez bien recouvrer celui que vous avez perdu et dont le système, suivant quelques-uns, paraîtrait prévaloir de nouveau. Alors votre ministre actuel passerait à l'Intérieur ou à la Maison du Roi. Je vous donne ce ragot pour ce que vous en voudrez faire ; je n'y tiens nullement. On parle donc de guerre plus que jamais; beaucoup y croient, quelques-uns en doutent en-

Sd CORRESPONDANCE.

core et chacun a, pour appuyer son opinion, quelque parole du président du Conseil qu'il accommode à sa manière. Pour moi, j'attends le discours du Roi et puis l'ouverture des Chambres, parce que là seulement me paraît devoir se décider quelque chose de sérieux ; mais aussi ce qui se décidera pourra être bien sérieux. J'ai vu presque tous nos amis. MM. Laine et Portai m'ont beaucoup demandé de vos nouvelles, et avec un intérêt dont vous devez être sûr; ils ne sont bien |^ais ni l'un ni l'autre. Froc la Boulaye n'est pas encore de retour. Je suppose que vous nous avez renvoyé Rayneval, que sa femme* attend avec une grande impatience. Pour vous, mon ami, jouissez de ce beau soleil qui luit sans doute sur vous au moment où nous sommes enveloppés des plus tristes frimas; jouissez même d'être un peu loin de tant d'agitations dont le spectacle le plus souvent n'intéresse l'esprit que sous condition d'une grande tristesse de l'âme qu'il apporte à sa suite. Vivez pour vous, avec les vôtres. Comptez sur quelques amis ; mettez-moi à la tête de ceux qui ne vous manqueront jamais, et puis laissez couler le temps.

Veuillez dire de ma part mille choses les plus obligeantes possible à M. de Fontenay, dont je no saurais oublier les bons soins, et aussi à Belleval, que je vous recommande toujours comme un excellent jeune homme.

Pasquikr.

I M. de Rayneval avait 4pou8<^ M^^ Vlodeck, fille d*un g^n^ral polooais.

1184. - M. Niebohr à M. de Serre.

Rome, S/i janvier 18S3.

Monsieur le comte,

J'ai appris par M. de Rayneval le nouveau malheur qui vient de vous frapper. Cette longue série d'afflictions par lesquelles le Ciel vous éprouve, vous et M™* de Serre, est tragique. Puissiez-vous enfin en avoir atteint le terme ! Puissiez-vous, vous que Dieu a créé pour éprouver profondément tout ce qui fait le bonheur des âmes grandes et pures, passer maintenant de longues années de bonheur sans infortunes ! J'ai fait pour vous les vœux les plus ardents avant que je vous eusse vu ; depuis que je vous connais personnellement, vous êtes du nombre de ceux que je dois savoir heureux pour pouvoir l'être moi-même.

Vous m'avez accordé un précieux souvenir par l'envoi de vos deux dernières opinions dans la Chambre, dont je ne connaissais que des extraits imparfaits et que même, accidentellement, je n'avais pas lues et méditées avec autant de recueillement que d'autres de vos discours. A Dieu ne plaise que ces discours soient, comme vous les appelez, vos adieux à la tribune! Si, d'après la réalité des choses, la dignité et la splendeur de votre patrie dépendent de la Chambre, et si vous n'avez pas la fausse modestie de supposer que, dans la Chambre, il y a un

autre grand orateur que vous seul, vous devez éprouver le besoin et reconnaître le devoir d'y retourner. Une génération qui doit se former pour de nouvelles destinées politiques a besoin d'avoir devant ses yeux un honune comme vous, agissant par l'éloquence. Il est nécessaire que vos contemporains vous entendent dans beaucoup de circonstances pour vous comprendre et pour se laisser convertir par vous, comme les Athéniens finirent par se laisser convertir par Démosthène.

Je conçois cependant que des hommes de bonne foi, et de cette liberté de pensées qui est la suprême liberté, ont pu résister à la force de conviction de vos arguments pour le maintien du jury. Si la mauvaise foi de messieurs de la droite, qui réclamèrent le jury dés 181G, ne vous eût placé dans l'inévitable nécessité de l'adopter en 1819, l'auriez-vous jamais admis? l^ne fois admis, le moyen d'en diminuer les dangers était évidemment de rassurer cette instîtution sur son existence; mais, ayant été menacée, elle devait désormais se montrer hostile, si une faible majorité la réser\'ait pour les attaques d'une autre année et d'un nouveau cinquième. Je conçois la faiblesse de ceux qui ont sacrifié leur conviction du mieux ; je n'ai pas conçu le front de ceux qui ont demandé et aboli la même institution.

Je vous remercie de m'avoir chargé, dans votre seconde lettre, d'une commission intéressante. Vous savez que je ferai avec le plus grand plaisir tout ce qui vous est agrc'able, et que je regarde comme une affaire européenne tout ce qui contribue, dans un

<legré quelconque, à rhoimeur du gouvernement de la Restauration . J'ai été voir rhommc lui-même, et j'ai eu avec lui un très-jk)ng entretien sur Tobjet dont il s'agit, sans qu'il fût possible qu'il devinât qu'il s'agissait de la France : il supposait toute autre chose. Je pourrais vous faire dès aujourd'hui un récit détaillé, et j'ai tellement tout appris que je n'aurais plus rien à y ajouter; mais, puisqu'il vaut mieux attendre une occasion sûre, vous ne pourrez avoir mcm rapport qu'après le carnaval, époque à laquelle les étrangers se portent en foule à Naples. L'affaire pourrait bien devenir compliquée, puisqu'il s'agit de la France : vous devinerez peut-être pourquoi.

Vous savez déjà, aussi bien que moi, que le courrier d'Espagne a apporté les lettres jusqu'au 3; que les chargés d'affaires de trois puissances avaient remis leurs notes, selon lesquelles ils doiv^it déjà avoir quitté Madrid, et que M. de la Garde devait remettre la sienne le 3*. Il est plaisant qu'un courrier libéral, ayant devancé celui du ministère français, ait apporté le Moniteur du 38, et que YEspectador donne la dépêche de M. de Villèle traduite, avant que la note ait été remise.

* a M. de Villéle fit partir pour Madrid la dépêche dont M. de

la Garde devait donner connaissance an cabinet espagnol Cette

dépêche fut innnëdtatement pnbliëe dans le Moniteur La pu-

falicmfon d'ane dépêche» qni n'ëtaît pas encore parvenue à sa des- \y éiMài pefiit-étre un fiH inonT dans Thistoire de la dipIo<- EHa procnrait la cranite qu'avait M. de Villéle qu'on ne le orAl trop enclin à s'entaadre avec les constitationnels espagnols. » (Histoire de la Restauration t par M. de Viel-Castel, t. XII, p. 19.)

A Madrid, on s'attendait au départ de M. de la Garde.

Le projet de Torganisation de TÉglise, proposé par la commission des Cortès, a paru imprimé ; c'est une copie de la déplorable constitution civile de TAssemblée constituante, à la différence près que la nomination des évêques reste à ce qu'on appelle le Roi en Espagne.

Le banquier du gouvernement espagnol, ici, a reçu des ordres qui indiquent, à notre extrême surprise, que l'on fait revenir M. Villanueva à Madrid: résolution qui, par conséquent, a été prise avant qu'on ait connu la réponse de M. le cardinal Consalvi^

Vos estampes et vos livres devaient partir avec un voyageur qui les aurait remis au chargé d'affaires de Prusse ; mais ce pauvre voyageur n'a pu obtenir le visa de son passe-port. Il faut donc attendre encore. Peut-être, dans l'intervalle, pourrai-je avoir des épreuves supportables des peintures de Michel- Ange dans la chapelle Sixtine.

Votre jugement sur les poésies de ce grand homme m'a fait le plus grand plaisir : peu d'hommes l'apprécient. Avez-vous observé ses lignes sur sa statue de la Nnii^ en réponse à un des plus élé-

^ Hercule ConsaUi» d^ à Rome le 8 juin 1757» ëuit le fils atn^ du marquis Consalvi. Cardinal et secrétaire d'État en 1800, il vinl à Paris en 1801 pour y signer le Concordai. 11 quitta le minisiére en 1806 pour y rentrer en I8I/1. 11 mourut à Rome le S^ jannar 185Ui. Il a laisse des Mémoires traduits et publies par M. Cr^iineau-Joly.

ANNÉE 18Sd. S9

gants éloges qu'on ait faits d'un ouvrage de l'art : La notte die tu vedi. Sa réponse commence ainsi : Graio m' è 'l sonno*. Je ne connais rien de plus grand dans ce genre. Heureux ceux qui n'y retrouvent pas le cri de leur cœur, sur l'avilissement de leur nation, de leur res publica !

Nous quittons Rome décidément au printemps, avec un congé qui m'a été accordé pour un an, et qui me conduira à Paris. J'ai un pressentiment que je vous y trouverai. Serait-il possible qu'on ne vous suppliât pas de retourner? Mais, avant de quitter l'Italie (si cependant on ne me décide pas à revenir à Rome, malgré la répugnance la plus prononcée de ma femme), nous avons le projet de voir Naples, et je m'avoue que le vœu de vous revoir m'y décide plus que tout l'intérêt de Pompeia et de ses antiquités.

J'ai commencé, dans le silence de la nuit, à écrire sur un des objets que vous vouliez mettre sur la note que vous ne m'avez pas donnée.

I Epigramma di Giovanni Stroz%i, sopra la statua délia Notte.

La notte che tu vedi in si doici atti Dormir, fu da un Angcio scolpita In questo sasso, c, perché dorme, ha vita ; Destala, se nol credi, e parlcratti.

Risposta, in persona délia Notte» di Michelagnolo.

Grato m* è '1 sonno, et più Tesser di sasso, Mentre che i danno e la vcrgogna dura; Non vcder, non sentir m' è gran ventura; Perd non mi destar, deh ! parla basso.

{Rime di Michelagnolo Buonavroti il vecchio^ col comento di G. Diagioli. Parigi, 1831, p. 136.)

M. de Rayneval part dimanche. '

Adieu, monsieur le comte; rendez-moi tooyovffs '

la justice de me compter au nombre de ceux qm ^'

TOUS respectent et vous aiment le plus sin<

NlEBUHR.

1185.— L« marcfoia de Caraman à M. de Serra.

Vienne, le 95 juiTier IffltS.

J'ai reçu avec bien du plaisir, mon cher coUègue, votre lettre, commencée à Venise et terminée à Rome. M. de la Ferronnays m'avait déjà donné de vos noavelles et instruit de votre marche, et je prévoyais avec satisfaction le moment où vous retrouveriez votre intérieur, puisque je savais combien vous y seriez heureux, et que vous me donniez l'espérance que je ne serai pas entièrement étranger aux souvenirs que vous conservez de votre course à A'éi'one.

Il s'est passé d'étranges choses depuis (|ue nous nous sommes quittés. Je ne connais pas assez nos nécessités intérieures pour me permettre une opinion sur ce ({ue je dois l'especter du moment (|ue le nom du Roi y est attaché; mais je suis trop vieux praticien a Textérieur |X)ur ne pas rei^n^tter tout ce (lui met la confiance eu question, et cette continueHe mobilité qui ne permet aucune combinaison

un peu fixe. Je n'ai rien vu dans la marche que Ton a suivie qui ait été en contradiction avec ce que M. de Montmorency avait indiqué comme étant l'opinion qu'il allait soumettre au Conseil du Roi. Il me semble donc qu'il a quitté bien vite et qpi'on s'est bien pressé de le remplacer. Cela a produit dans les affaires une secousse que je crois au moins inutile. Je viens de recevoir par un courrier des nouvelles de Paris du 15; on en avait de Madrid du 7, mais on ne savait pas encore la direction que prendrait Tesprit public à la suite des communications qui ont été faites. Je vois seulement, par la manière dont on en parle, que les dispositions de notre cabinet prennent de jour en jour un caractère plus sec et moins pacifique. Je dois croire que c'est pour le mieux : si c'est la suite d'une marche arrêtée, je n'ai rien à dire; mais, si c'est le résultat d'un marché fait pour obtenir un appui ou une soumission éphémère, j'avoue que j'en suis affligé.

Le roi de Naples se porte à merveille et se donne assez souvent, malgré le froid, le plaisir de la chasse. J'ai eu l'honneur de le recevoir chez moi, et il m'avait fait espérer qu'il continuerait à prendre part H nos soirées dansantes; mais j'ai dû les interrompre par un bien triste motif : je viens de perdre la fenune de mon fils aine, fille de mon frère, une aimable et excellente personne, qui faisait notre bonlieur à tous. C'est une perte cruelle pour moi, et elle m'éloigne de tous plaisirs.

J'espère, mon cher collègue, que vous tiendrez

votre promesse, et que vous me domierez bientôt de vos nouvelles et les directions qui peuvent me donner les moyens de me rendre utile, très-îndépen* damment des affaires. J ^attache beaucoup de prix A toutes les relations qui peuvent me rapprocher de vous, et me mettre à même de vous renouveler Tassurance de mon bien sincère attachement et de ma haute considération.

Le marquis de Caraman.

Ay, prés É|>ernay, S5 janvier 1823.

Enfîn, vous êtes à Naples depuis le 2; sqyez le bien arrivé. Vous avez trouvé un beau et fort garçon et retrouvé une belle femme et d'autres chers enfants qui vous attendaient avec impatience. Tout était gai, caressant, heureux; je me figure ces joies et ce bonheur qu'une triste nouvelle n'a pas tardé à troubler. Aux émotions du plaisir auront succédé celles de la douleur ; tous ensemble vous avez joui des unes ; ensemble, vous supporterez les autres. Du bien au mal, la transition est brusciue. C'est ainsi que nous passons de la paix à la guerre. Connaissiez-vous donc le 7 janvier, à Naples, cette lettre du 25 décembre pour nous voir de si loin provisoire-

ment à la paîx? Ce provisoire n'a pas été de longue durée, quoique Bertin de Veaux, ennemi juré des provisoires, se fût dans cette occurrence réconcilié avec eux. Je ne vois plus que des neiges qui puissent nous ralentir. D'un côté les Espagnols, avec leur diplomatie des halles; de l'autre, nos enthousiastes au langage inspiré ont tant et tant œuvré que les hostilités me paraissent imminentes : Dieu veuille que cela tourne au bonheur et à la gloire du Roi et de la France ! Les Anglais, qui depuis quelque temps soufflent le froîd et le chaud, auront sans doute l'haleine plus franche si, comme le dit Z'-Éioile, tout l'ancien ministère s'en va et laisse à M. Canning le soin de composer une autre administration. Ces bons voisins attendent, pour ouvrir leur Parlement, que nous ouvrions nous-mêmes. Cela ne sera pas long ; notre discours d'ouverture sera prononcé dans trois jours. Je ne l'entendrai pas; ma santé demande quelques ménagements, le temps est rude, et les routes sont détestables. Vous avez eu à Rome, dans les derniers jours de décembre, un petit échantillon du froid qui nous fait grelotter depuis plus de six semaines, et, chose étonnante, votre frère, sous la date du h janvier, me mande qu'on se plaint dans le Nord de la douceur de la saison ; ce frère est heureux .

Je n'irai à Paris que dans une douzaine de jours. J'y trouverai le voyageur que vous avez quitté à Rome, M. de la Ferronnays y sera encore et j'y attendrai Rayneval. Profitez de votre loisir actuel

pour ruminer toutes vos observations. Heureux jour V 3

3k CORRESPONDANCE.

celui où nous pourrons parcourir ensemble ces intéressantes et essentielles études !

Quand verraî-je ces acquisitions de Venise et de Konie, ces souvenirs d'Italie, ces échantillons du beau rendu sensible? Le temps présent donne aux idi^s un autre cours.

Je vous embrasse, mes chers et bons amis, père, mère, enfants, de tout mon cœur. i\jnitiés à Eugène et à Saint-Mauris. Souvenirs de reconnaissance à M. lîiboulet. ^'ous auriez bien dû me dire le 7 qui avait été roi le 0.

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