‹ Correspondance du comte de SerreChapitre 3 sur 78 · F. DE LA BOULAYE · texte numérisé non relu

F. DE LA BOULAYE

Votre bonne mère va bien.

1187. — Le duo de Montmorenoy k M. de Serre.

Paris, SG janvier 18:23.

J'ai reçu, il y a qnehiues jours, monsieur le comte, la lettre que vous m'avez lait l'honneur de m'écrire de Uomepour m'adresser un compliment* dicté par un obli£;eaut intérêt, dont je vous remercie. Vous ignoriez nécessairc^ment le 2Î décembre que, depuis deux joui-s, j'avais cessé d'avoir droit à une correspondance dont je savais apprécier les avantages

I Une orduiuiaiice rt>yalo« ilat<$e du l*'' tlécembre, avait confcrtf au vicouiU* do Muuluioroucy le tilre de duc.

avec un ambassadeur tel que vous. J'aurais profité sans doute de vos sages observations sur la nécessité de nommer un homme très-capable au consulat général de Naples. Le mérite en est réservé à M. de Chateaubriand, àqui j ai fait parvenir vos désirs à cet égard.

Je saisis cette occasion de faire agréer à M""® la comtesse de Serre mes hommages respectueux, et j'ai l'honneur de vous renouveler, monsieur le comte, l'assurance de mes sentiments de sincère attachement et de haute considération.

Duc MATTfflEU DE MoNTMORENCY.

1188. — M. de Serre à M. Niebuhr.

Naples, !Î8 janvier 1823.

Je reçois, mon cher monsieur, votre lettre du SA. Le nouveau malheur que nous venons d'éprouver est un des plus grands que nous pussions craindre ; il a la plus fâcheuse influence sur la santé de ma femme, qui n'était pas encore parfaitement rétablie.

Ce me sera une grande consolation que de vous voir ici. Versé comme vous l'êtes dans l'antiquité, vous ne pouviezréellement quitter l'Italie, pour n'y pas revenir peut-être, sans avoir vu Naples et ses environs. Il faut aussi que, vous et madame, vous

emportiez ces beaux aspects ; rimpression de ces magnifiques rivages que vous verrez dans tout leur éclat printanier vous accompagnera dans les climats du Nord. Je sais un gré infini à M"*^ Niebuhr de s'être décidée à ce voyage. Enfin, si vous allez en France, il faut que nous parlions de ce pays plus que nous n'avons encore fait.

Je soupçonne quelques-unes des complications de la grande affaire dont je vous parlais; c'est pour cela que j'ai pensé qu'elle devait être traitée secrètement. Mais, si vous quittez Rome au printemps, cette saison vient tôt en Italie, vous devriez venir plus tôt encore ici, et ce serait bientôt. Nous pourrions causer à fond de ce projet.

Nous parlerons aussi de bien d'autres choses, du jurj-, par exemple, sur lequel je ne reviens pas en ce moment.

Je vous remercie des soins que vous voulez bien donner à mes tableaux. J'irai jusqu'à KUJ piastres pour la copie de Léonard et vous prie de la faire arranger par Palmaroli. J'irai aussi jusqu'à 25 louis pour la Madone, si le sentiment de M. Wîcar lui est favorable. Kt, pour la petite Présentation, nous attendrons le retour du prélat.

Je vous remercie de ce que vous avez la complaisance d'écrire à mon intention; que ce soit cependant sans fatigue et autant que le permettent vos loisirs. Si je ne vous avais pas remis de note, c'est que votre amitié avait, avant mon départ mémo, trouvé presque tout ce que je désirais.

Ici, i'ai trouvé deux Gozzi pour un (c'est Gas-

ANNÉE 18â3. 37

pard * , que vous m'avez recommandé) , la Vie de Benvenuto Cellini^, V Histoire de la peinture^, les Cent nouvelles^ Vasari* : j'ai pâture.

Au revoir, mon cher monsieur; je vous répète

encore que ce me sera une grande joie de vous voir

Votre reconnaissant et dévoué

H. DE Serre.

1189. — M. de la Boulaye à M. de Serre.

Ay, prés Eperoay, S février 1823.

Plus je m'éloigne du 25 décembre, cher ami, plus j'éprouve d'émotion en ouvrant les lettres de Na-

1 Gaspard Gozzi, né à Venise en 1713, mort en 1786. On cite parmi ses œuvres le Giadixio degli aniichi poeti sopva la modema censura di Dante, etc.

Charles Gozzi, son frère, né en 1718, mort vers 1801. Il a beaucoup écrit pour le théâtre et dans un genre original.

' Benvenuto Cellini, né à Florence en 1500. Il fut sculpteur, graveur et orfèvre. Il passa quelques années k la cour de François l^'f qui le combla de bienfaits. Sa vie a été écrite par luimême : c'est un curieux tableau des mœurs de l'époque. Il mourut dans sa ville natale en 1571.

' Storia pitlorica délia Italia, par l'abbé Louis Lanzi. La première édition est de 1789.

^ Georges Vasari, né en 1512 à Arezzo, mort à Florence en 157JI. Peintre et architecte, son premier titre à la reconnaissance de la postérité est un recueil biographique qui a pour titre: Vies des peintres, sculpteurs et architectes illustres (en italien).

SJ8 CORRESPONDANCE.

pics. Vous ne saviez rien encore le lA janvier; vous avez eu une douzaine de bons jours, et votre cœur a pu sV^panouir au milieu de tous ces êtres chéris qui vous doivent leur gloire, leur bonheur et la vie. Les liens de la famille sont, de tous les liens, les plus forts et les plus doux : tissus par la nature, consolidés par Thabitude et serrés par la nécessité, quel avantage n'ont-ils pas sur ceux que forme Tamitié! Ces derniers, lorsqu'ils sont anciens, empruntent aux autres un peu de leur force, mais qu'ils me paraissent faibles lorscju'ils datent de peu d'années! Ce n'est pas que je l'éprouve, mais c'est que je le crains, sans avoir cependant aucune raison de le craindre. Cette crainte m'a fait attacher de Timportance à ce que vous n'apprissiez pas par moi la douloureuse nouvelle venue de Bétange. On ne me chargeait pas de porter de si tristes paroles, et il me répugnait d'être le premier à les faire entendi-e. Malgré mes délais, je ne suis jxis rassuré. Si Von vous avait écrit directement le 36 ou même le :Î7 décembre, vous auriez dû être instruit le I/4 janvier. Mon .'ippréhension augmente en apprenant de votiv bonne mèi*e qu'elle a fait de son côté des ivllexions analogues aux miennes, et ([u'elle a gardé le plus profond silence. Enfin, si tous mes calculs ont été trompés, vous aurez eu un plus gi*and nombi'C •d'heui-es joyeuses et vous compatirez à niîi j>eine. J'aurais tant de plaisir à vous donner de bonnes nouvelles! Les circonstances ue s'y prêtent point. Vous suivez ma })olitiiiue, et, de quelque manière que les choses tournent, je n'en changerai proba-

AN!iÉE 18!S3. »

blement pas. Vous avez étudié, admiré les monuments des deux grandes époques de l'Italie; des majestueux débris de la Ville étemelle et les chefsd'œuvre des arts renaissants sur une terre si féconde, voilà de grands sujets de méditation ; mais la méditation est triste, lorsqu'on voit dans quel état est cette Grèce, qui a fourni à l'Italie des modèles, et dans quel état est l'Italie elle-même. L'invention de la poudre à canon n'a pas été plus funeste à l'armure de pied en cap que la boussole aux beaux-arts; c'est avec du sucre, du café, du coton et des machines à vapeur qu'on échauffe actuellement les imaginations. Les atroces spoliations de Bonaparte ont peut-être été le dernier hommage rendu au génie des anciens temps. Nous allons bientôt savoir ce que diront dans leur Parlement les héros actuels de la politique, de la navigation et du commerce du monde.

Je n'irai à Paris que dans dix jours. Certes, je serai neutre s'il s'élève des orages entre les passions, mais je ne le serai pas si les intérêts des Bourbons et de la France me paraissent compromis. Au smrplus, à la manière dont cette session eommenceV je crois pouvoir augurer qu'elle sera courte, et je le souhaite.

J'ai besoin de l'économie de la campagne; les temps peuvent devenir durs. On éprouve à Bruxelles ce que vous éprouvez à Naples, où toutefois TOUS avez raison de mainti^nir la dignité du

* Lft session ëUit ouverte àeçmm le 98 janyier.

m CORRESPONDANCE.

poste; partout les dépenses surpassent les piévi* siens.

Adieu, mes chers amis; je vous aime de tout m<Hi cœur. JVmbrasse vos chers enfants.

Le marquis de Rivière a toujours eu le projet

d*aller à Jérusalem, et je serai fort aise s'il vous

voit chemin faisant.

Tout à vous, cher ami.

iiOa — ILdA

«> 4 février

J'ai revu, chéiv maman, vck> lettres du Set du 13. La première en renfermait une de Desprez. qui me pariait de la mort de M'" dlluart. Vous la saviez donc, quoique vous ne m*en ayez rien dit ; je comprends la prudence qui vous a fait ^airder le silence

dans vos premières lettres Depuis quelques

jours Annette va mieux: j^ai pu la faire sortir en voiture et même elle a pu descendre et se promener im peu à pied. J^espere donc qu avec des ménagements elle se rétablira : mais cette série de malheurs Imi a rendu odieux ce pays-ci

Volie dernière lettre letifermait celle de If^de***. L'afiEaire daus laquelle vous de;sirez que jfnlBTÎnme est fort dèiicaue» d auiauat qw je ne pois

m'appuyer ni sur la connaissance personnelle que j'aurais de la personne à laquelle il faudrait s'intéresser, ni sur celle que vous en auriez. Toutefois, je verrai avec la comtesse de la Tour ce qu'il est possible d'essayer. Je connais peu cette dernière dame ; je crois vous avoir déjà écrit qu'elle ne quitte presque pas les enfants du prince S auxquels elle est attachée.

Je vous envoie une lettre de la mère de M"*® D. Elle, sa fille et la nombreuse famille de celle-ci sont ici fort à plaindre, et il est fort difficile de les aider.

Depuis plusieurs semaines, nous voyons rarement notre beau soleil; les pluies de cet hiver sont extraordinaires. J'ai bien, comme vous, chère maman, mes longues obscurités. Remettons-nous-en à la Providence, qui sait tout éclaircir; elle ne nous empêche pas de souffrif", mais nous donne la force de supporter la souffrance et y met un terme lorsque nous y pensons le moins.

Vous avez maintenant Turmel; faites-lui mes amitiés. Je crains bien que tout ce qu'il verra et entendra n'augmente le dégoût qu'il a eu tant de peine à surmonter.

Mes enfants vont bien

Au revoir, chère maman Je vous embrasse du

meilleur de mon cœur.

Votre tendre fils et meilleur ami.

Donnez, je vous prie, de mes nouvelles àDesprez,

* Le duc de Calabre, prince hërëditaire.

a, CORRESPONDANCE. ^

en lui faisant mes tendres amitiés. J'attends, pour ' hii répondre, la lettre qu'il m'annonce. ^

IIM. — Le baron Portai à M. de Serre.

(Fë?rier (?) 18ft3j.

Je viens de recevoir, mon ami, la lettre que vous avez en la bonté de m'adresser le 13 janvier dernier

Votre éloignement, mon ami, est une cause continuelle de re^^rets, et je m'afflige surtout de ne pouvoir, dans les circonstances actuelles, faii-eavec vous quelques-unes de ces causeries qui m'ont si bien fait connaître l'étendue et les ressources de votre esprit, la franchiser de votre caractère et la loyauté de vos scMitiments. Je vois quelquefois nos amis, mais nous causons peu sur le fond des choses. L'esprit de discussion, de vérité, de justice n'est plus nulle part ; on re}X)usse des )>assions {ku* des passions; de hl il suit que je ne suis d'accord avec pi-esque personne et que je passei'ai bientôt }>our un imbécile. Quoi qu'il en soit, il n'est pas en moi de ne pas écouter, de ne pas réfléchir, et surtout de partager le monde en deux parts, disant toujours aux uns : ^'ous avez raison, et toujours aux autres : Vous avez tort. Vous voyez (jue je suis toujoui*s un modéré, un vent ru ^ c'est-à-dire que je suis ton-

ANNÉE I83a là

jours compté parmi la pire espèce des hommes politiques, sinon par la qualité, du moins par la condition , puisque les injiu*es et les coups nous viennent de toutes parts.

J*ai pris le plus sincère intérêt aux chagrins et aux joies de votre ménage. Des joies et des chagrins, c'est là toute la vie, mon ami; trop heureux encore quand beaucoup de mal se trouve adouci pai* quelque bien!

Adieu. Présentez mes hommages à votre aimable et excellente femme ; embrassez pour moi vos enfants, et recevez une nouvelle assurance de mes sentiments les plus afiPectueux.

Baron Portal.

Je ne crois pas vous avoir fait part du mariage de ma fille cadette avec M. le comte Gaston d'Audiffret. Cet estimable jeune homme nous rend tous heureux.

1192. — M. Niebnhr à M. de Serre.

Rome, le 9 février 18S3.

Monsieur le comte,

Je profite d'une occasion parfaitement sûre pom* vous envoyer des réflexions sur l'état de l'Angleterre. Vous les accueillerez avec bienveillance; mais je ne les en reconuuande pas moins à voti*e indulgence.

hh CORRESPONDANCE. ^^

J'ai pu m'attribuer une opinion sur ce pays, j'aî"^ pu récuser celle des Anglais, et la juger comme s^il ^^ s'agissait de mon propre pays et de Topinion de ^^ mes compatriotes sur son état, car je connais TÂiH ïï gleterre comme si j'y étais né. On m'en fît appren- ii dre la langue dès la première enfance, et dès Tâge :^ de dix ans je lisais constamment les journaux an- : glais. Mon père* m'y envoya pour achever mes étu- ; des et pour apprendre à connaître la vie active et politique d'un peuple libre, comme pour étudier ^ l'économie rurale, le commerce, l'application de la chimie aux arts, et enfin les finances. Recommandé par lui, qui, peu connu de sa propre nation, était l'objet d'un respect universel en Angleterre, aux hommes les plus éminents de ce pays, j'y fus comme nationalisé; après l'avoir quitté, je m'occupai toujours avec le même intérêt des moindres détails de sa situation, et j'en ai suivi depuis vingt-quatre ans l'histoire morale, politique et financière avec une attention (jne des événements tels que ceux de

* Carston Niebuhr, né à Ludingworth dans le pays de Hadein (Hanovre) le 17 mars 1733, appartenait à une famille de paysans ais<^8. En 17G0, il entra au service danois comme lieutenant du £<^nie. L'ann<^e suivante, il Gt partie d'une commission chargée par FrddJric V d'c^tudier l'Arahie; il ne revint qu'en 170C : tout ses compagnons avaient p<^ri. 11 fut nommd, en 1766, capitaine du gdnie, en 1778 conseiller de justice, et en 1806 conseiller d'Etat. Il mourut le 9l) avril 1815. Deux ouvrages coaliennent le résultat do ses recherches : Description de f Arabie t Voycigedans V Arabie et les pays voisins. Depuis 180S, il <^tajl associe étranger de l'Institut de France. Sa vie a été écrite par son fils.

ANNÉE 18^3. hb

1806 et de 1813 ont pu rarement aflfaiblîr. Plus j'occupai tous mes loisirs de recherches sur l'histoire des institutions et des lois des peuples de l'antiquité, plus je fus ramené à m'occuper de celle de l'Angleterre, comme de tous les États où les institutions libres du moyen âge se sont conservées pendant un temps plus ou moins long, et où elles se sont développées en changeant de caractère comme la propriété. Enfin, je me suis plus particulièrement occupé des finances de l'Angleterre dans l'intérêt d'un ouvrage dont j'ai conçu l'idée depuis des années : savoir d'une histoire des finances de tous les États européens depuis la paix de 1783, précédée d'un tableau de leur état à cette époque, et terminée par un tableau des résultats.

Veuillez, monsieur le comte, ne voir dans cette exposition que celle des titres au moyen desquels je me sens en état de discuter, sans présomption, les questions traitées dans le petit mémoire.

Voulant raisonner sur l'avenir, je me suis demandé : Qu'est-ce que tu ferais à la place de M. Canning, avec ses principes et son caractère? Seriez -vous de ceux qui m'accuseraient de lui en attribuer injustement de bien audacieux? Je ne le crois point.

Des raisonnements faits dans ce système conduisaient toujours à deviner les projets de Napoléon et même ses plans de campagne.

L'Angleterre doit choisir entre deux avenirs. Veut-elle, pourra- t-elle, adopter une politique mâle et vertueuse? Elle s'occupera de la réforme morale

kd CORRESPONDANCE.

de la société ; elle renoncera au projet de dominer'' et d'affaiblir le continent de l'Europe, et elle s'en '" remettra à la Providence quant à raccroissement de ^ rAmérique du Nord. Elle pourra déplorer la guem contre l'Espagne, mais elle ne portera pas un coup Jt mortel à la Restauration en France. Veut-elle ^ braver les plus grands dangers, dans la confianoe i de les surmonter, et de fonder un empire tel qu*aii<- : cune puissance ne pourra l'attaquer? Elle adopter* précisément la marche que j'ai tracée.

Écrivant pour vous, monsieur le comte, je me suis dispensé d'ajouter à mes prophéties les restrictions 81 telle ou telle chose arrive, par lesquelles, d*ailleurs, il faut avoir soin de se garantir contre le ridicule, souvent peu mérité, d'avoir prédit des évé- ■ nements qui ne se réalisent pas. Dos accidents imprévus peuvent arrêter M. Canning dans sa marche; moi, je dis seulement qu'il arrivera à des résultats que j'indique si, comme tout porte à le croire, il peut s'avancer sans être retenu.

Avez-vous lu en Allemagne un écrit de Lessing^ qui effraye les âmes pieuses, mais qui n'en est pas moins d'une profonde philosophie : die Erzichung des Menschengeschlcchts'^f II y a dans cet écrit un mot des plus profonds : « L'enthousiaste, dit-il, et le philosophe ne différent souvent que par l'époque à laquelle,dans l'avenir, ils placent Tacconiplissenient de leur attente. L'enthousiaste mé-

• GotthoM Lessing, né en 1759, mort en 1781.

* L'Education du genre /lamaîn, publiée eo 1780.

ANNÉE 18Sa la

connaît la lenteur de la marche du temps. Un événement qui ne tiendrait pas immédiatement au tanps dans lequel il vit serait nul pour lui. » Ne m'attribuez pas la pensée que les défauts qui, selon moi, rongent le principe vital de l'Angleterre, attaqueront son existence de notre temps, ou du vivant de nos enfants. Il y aurait infiniment de développements à ajouter sur Tlrlandc et sur d'autres points; mais alors des pages, rapidement esquissées, s'étendraient jusqu'à devenir un livre.

Pendant le peu de semaines que nous resterons oicore à Rome, le temps me manquera absolument pour écrire sur Thistoire romaine le mémoire que vous avez bien voulu me demander. Je m'en occuperai aux eaux de Baden. Je vous ai une vive reconnaissance de ce que vous me le demandez. Les anciens écrivaient pour l'ami auquel ils dédiaient un livre : cela donne des traits marcpiés à ce qu'on écrit ; cela dispense des précautions d'être mal compris de tel lecteur. C'est pour moi un précieux bonheur que vous ccMnpreniez si bien notre langue ; à l'avenir, en écrivant, je croirai parler à vous. Atticus écrivit, à l'usage de Cicéron, un abrégé de l'histoii'e romaine; pourrais-je ne pas me le rappeler?

En voilà trop sur ce qui me regarde personnellement; arrivons à Taffaîre du cardinal Fesch. Ce prélat a deux collections de tableaux à vendre. L'une, c'est la galerie qui était exposée à Paris, avec quelques tableaux de plus, tels que, par exemple, le Jugement dernier, du beato Giovanni An-

hS CORRESPONDANCE.

gelicoV L'autre consiste dans un très-grand nombre de tableaux qui n'ont pas été dans sa galerie à Paris, et dont, en grande partie, il a fait l 'acquisition plus tard

Il refuse, sous des prétextes, de communiquer le catalogue de la première, que je désignerai sous le nom de sa galerie; mais il déclare vouloir consentir très-volontiers à ce qu'un connaisseur ou un artiste en compose un pour celui qui traiterait de l'acquisition. Au reste, on doit la connaître très en détail à Paris, où elle a été exposée pendant des années.

Les autres tableaux sont entassés dans des magasins; il est disposé à les vendre, soit collectivement, soit en détail. Mais à l'exception de ceux qu'il ferait retirer et placer pour être vus, on n'en peut rien voir; je crois qu'un amateur y trouverait des choses précieuses, mais on ne peut évidemment pas songer à les acquérir en masse.

Pour la galerie, il demande le prix absurde d'un million de piastres. Autrefois, croyant que le roi d'Angleterre l'achèterait, il a demandé 250,000 louis. Je ne garantirais pas qu'il réduisit sa demande assez pour que l'on pût s'arranger avec lui; mais je suis sûr qu'il se contenterait de beaucoup moins que la somme qu'il m'a nommée.

Il s'entend qu'il veut la somme payée argent comptant; mais, s'il se doutait qu'il fût question de la

* Giovanni <la Fiesole, n« i Viccliio (Toscane) en 1837, mort à Rome en 1J«55. U entra jeune chez les dominicains de Fîatole; comme il excellait à peindre les têtes d'anges et de saints et qu'il <?tait d'une grande pidt^, on l'avait surnomma fra AngelicOf U beato AngcHco.

ANNÉE 1823. Uè

France, il voudrait en f.rofîter pour ses prétentions personnelles. Dans un long entretien que j'eus avec lui, pour s'excuser sur ce qu'il y a de déshonorant dans la vente d'une collection , il me peignit sa situation. Le Pape lui donne 6,000 piastres par an, et il assui-e que c'est tout son revenu ; il prétend n'avoir point de capitaux (et en effet j 'apprends que des créanciers le pressent). « Mais, lui dis-je, vous avez les rei^enus de l'archevêché de Lyon? — Moi ! repliquat-il, point du tout. Je n'ai pas même été admis à liquider les arriérés qui m'étaient dus en 181A, ni aucune de mes autres créances sur le Trésor de la France. On m'a fait répondre que, comme appartenant à la famille, je ne pouvais être admis à rien liquider. »

Or, je ne connais pas ce que votre législation française porte sur ce point; mais il semblerait que, puisqu'on a admis à la liquidation, comme cela a été dit à la Chambre des députés, les appointements dus aux courtisans de Bonaparte pendant les Cent- Jours, il aurait été juste d'admettre, sans distinction des personnes, les créances antérieures à 181A. Et je crois que telle doit être l'opinion de M. de Serre, qui a rappelé à ses collègues qu'il ne fallait pas voler ^

Le cardinal Fesch n'a pas pu avoir le plus léger soupçon que je songeais à la France en entamant des pourparlers sur l'achatde sa galerie; mais, dès que l'acheteur serait connu ou soupçonné, il renouvellerait ses réclamations. D'un autre côté, en se

> Voyez les Discours de M. de Serre, t. I®*", p. 60; comparez

montrant équitable envers lui, on pourrait probao» • blement obtenir des conditions beaucoup moins oné- : reuses quant au capital.

Au reste, lorsque vous conçûtes la belle idée de dédomma{^er votre patrie des pertes que le musée a : essuyées, vous espériez encore fortement qpie la guerre ne dérangerait pas Theureux résultat an* i quel les fmances de la France étaient arrivées. De» . insensés en ont décidé autrement, et le moindre mal que leur témérité poiu*ra causer, c'est de déranger les finances.

Il y aurait de la niaiserie, si je voulais vous parler de rimpression que m'a faite Tinconcevable faiblesse de M. de Villèle, dont j'avais une idée beaucoup plus favorable, quoique je ne lui aie point pardonné d'avoir établi son ministère aux dépens du vôtre.

Ici la société s'amuse parfaitement pendant le cainiaval ; il y a ([ueique chose d'eflroyabie dans pitoyabk^s amusements au moment où notre tence à tous est mise en problème. Quelle f^énération méprisable que la nôtre! J'aime encore mieux les Oivcs de Constantinopie se disputant sur det quenelles lliéolu£^i({ues (lue nos contemporains qui ont b(*soin de se désennuyer, ({iii eouivnt au bal au moment d^uuc crise universelle qui nous apprend à tous de ({uel temps précieux nous n^avons {las sa proliti r. Je partage, pour ma part, les sentiments d'un mourant cjui se repi*oche de n'<avoir pas bien eniployr sa vit*. L(» caréiue et son silence me souhiixeroiu.

ANNEE 18S3. 5r

J'ai acheté pour vous la copie de Leonardo pour 120 piastres. Elle est payée et se trouve entre les mains de Palmaroli. Son travail à vos autres tableaux sera fini dans le courant de la semaine. iVlors tout vous sera envoyé ; je payerai, et vous me rembourserez tout dans une somme.

Je n'ai pas encore pu conduire Wicar chez le marchand de tableaux, ni apprendre ses prix à luimême, ni aller chez le prélat pour le petit Carrache^ Tout se fera cette semaine.

Puisque vous me faites l'honneur de me laisser projeter votre bibliothèque italienne, je vous recommande vivement V Histoire florentine de Y archi^ ^ si vous en trouvez un exemplaire complet ; presque tous sont mutilés. Quand j'ai lu cet auteur, j'ai vu qu'on peut être incroyablement détaillé, et cependant attacher fortement l'attention. Il vous fera connaître un grand homme : Ferrucci ; il y en a si peu !

Celui à qui je confie cette lettre est un de mes amis, M. le colonel de Schack, aide de camp du prince royal de Prusse^, issu d'une de ces familles delà noblesse militaire qui sont le nerf de la Prusse; il est im ornement de l'armée et doué de Tesprît le plus juste; son cœur vaut son esprit. Nous sommes intimes amis. Il était chef de Tétat-major de l'armée

• Plusieurs peintres ont illustre le nom de Carrarhc ; le plus eëlèbre est Annibal Carrachc, né à Bologne en 1560, mort à Rome en 1C09.

* Bencilotlo Varclii, poôte et historien florentin, ne' en 1509, mort en VàjÎj.

^ Le prince royal, né en 1795, monta sur le trône en IShO sous le nom do Frcde'ric-Guillaumc IV; il mourut en 1861.

5â CORRESPONDANCE.

d'York* en 1813 et 181/*. Sa santé est déplorable, et je ne suppose pas qu'il puisse avoir le bonheur de se présenter chez vous ; il serait bien digne de vous connaître.

J(» vous remercie du fond de mon àme de Tassuranco que vous me donnez qu'il vous sera agréable de nous voir à Naples ; je ne vous répéterai pas à ce sujet ce que vous lisez dans mon co^ur. Adieu.

NlKnUHR.

.renverrai vos livres et vos estampes par une autre occasion.

1193. » M. de Serre à sa mère.

Naples, 11 février 18'3.

Je saisis une occasion, chère maman, pour vous donner de nos nouvelles. Annette coimnence à se porter mieux.

Nous sonnnes ici tout préoccupés des nouvelle.^ de j^uerre qui nous sont, ces jours-ci, arrivées de Paris. Quehjues personnes veulent encoi-e conserver resi>oir de la paix, mais il est bien faillie. Otte perspective et les Chambres doivent mettre tout en mouvement autour de vous. Nous ne jx)uvons ici que lever les bras au Ciel.

* Lo comte Jean-DaTÎd-Louis York de WartonLurg, feM- maréchal prusijien, ne en 1759, mort en 1830.

Nous continuons à trouver de grandes consolations dans nos enfants. Les premiers, avec des caractères très-différents, sont tous trois bons et sensibles. Le petit Fernand commence à prendre de la physionomie, à sourire, à gazouiller; ses yeux bleus semblent déjà avoir quelque expression . Toute cette petite famille, au moins les trois aînés auxquels nous parlons souvent de vous, vous offrent leurs tendres respects ; Annette en fait autant, et moi, je vous embrasse comme la meilleure mère et amie.

Votre bon fils,

H. DE S

Vers le commencement de l'autre mois vous arrivera à Paris M. de Fontenay, notre premier secrétaire d'ambassade, un aimable homme que vous trouverez aussi causant que vous le désirerez.

1194. — M. de Serre à sa mère.

Naples, 18 février 18â3.

J'ai reçu ensemble, chère maman, vos deux bonnes lettres des 22 et 25. Cette dernière parlait du malheur d' Annette Sa santé est un peu remise du choc qu'elle a essuyé, et le temps ici permet de se promener; j'espère donc que mes soins la

U COKRBSPONDANCE.

rétabliront et l'aideront à soutenir ses chagrins Nous nous proposons toujours d'aller, cet été^ aux eaux qui sont tout pi*ès d'ici.

C'est après-demain que nous faisons en grande pompe le baptême de Femand.

Vous avez maintenant la Boulave et Tunnel; faites-leur mes amitiés. Épargnez-vous les sévérités du carême : Dieu vous a imposé assez de peines et de privations ; vous aurez bien mérité en les supportant avec résignation. Comme vous, je vcms trouble sur notre réunion; mais ce n'est pas la première fois que la Providence fait sortir la lumière de l'obscurité.

Au revoir, chère maman ; je suis arriéré aujourd'hui, ayant eu beaucoup à écrire pour le courrier. Je n'ai (jue le temps de vous embrasser de toute ma force. Je vous sais gré de lire M""** de Sévigné: elle n'a pas niieu.x aimé (|ue vous.

Votre bon liis et meilleur ami,

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