II. Di: S
1195 — M. de la Boulaye à M. de Serre.
Paris, 19 février 183t3.
Je réponds, eher ami, à vos lettres des 17 et 28 du mois dernier. Je n'ai quitté ma solitude que le 12 de celui-ci, et déjà je la regrette. Je suis arrivé
trop tôt, quoique je sois arrivé fort tard. La discui»sien dans les bureaux offre peu d'intérêt ; on y vient avec des chinions et des nominations faites. Si la majorité demeure assez unie pour que les rapports ne se fassent pas attendre, notre session sera courte, et c'est le seul avantage à tirer de Tétat actuel des choses. Toutefois, je m'explique difficilement comment, avec tant de bonne volonté apparente et l'intention de suivre M. de Villèle tête baissée (c'est ainsi qiïoa s'exprime), on débute par une désapprobation à peu près unanime de la loi relative à la dotation de la Chambre des pairs. L'adresse, quoique fort contestée par jVIM. de la Bourdonnaie et de Lalot, a passé à un si grand nombre de suffrages qu'on devait mieux augurer des propositions subséquentes ^ Peut-être la dotation de la Chambre des pairs a-t-elle pour déplaire quelque chose de spécial qui ne s'étendra pas au reste. J'i^^nore si, malgré ranathème dont tous les bureaux ont frappé cette loi qui n'est pas complète, mais que je trouve raisonnable, M. de Villèle en soutiendra le débat. S'il s'y détermine, elle sera votée*. Il a perdu une partie de ses forces, mais je crois qu'il en conserve assez pour venir à bout de la session. Vous avez bien raison de désirer qu'il y ait enfin de la stabî-
* L'adresse fut votée par âOâ voix contre 93. — Voyez {'Histoire da gouvernement parlementaire , par M. de Hauranno, t. VII, p. 571-5f76.
* Tous les partit aeemnlUreni mal cette proposition ; on n'en ti pas même le rapport. — Voyez V Histoire de la Resiaurationj par M. de Viel-Castel, t. XII, p. 135-13^.
56 COURESPONDANCE.
lîté dans notre gouvernement. Ce vœu est celui de tous les gens raisonnables, et, si vous y joignez la difficulté de trouver à nos ministres des successeurs influents, vous concevrez qu'ils ont, pour garder leurs places, toutes les chances que vous leur souhaitez. La santé de M. Corbière ne me parait pas assez mauvaise pour l'éloigner des afTaires, et tous les autres sont pleins de vigueur. Je n'ai encore vu que MM. de Chateaubriand et de Clermont- Tonnerre; celui-ci m'a demandé de vos nouvelles; l'autre était tellement entouré que je n'ai pu lui faire que la révérence. Au premier aperçu, je trouve (jue vous êtes mieux au dehors qu'au dedans et mieux, infiniment mieux, à Naples qu'ailleurs. C'est aussi l'opinion de ceux qui vous sont sincèrement dévoués. 11 est fort question de M. Jules de Polignac pour Londres, et M. de Caraman restera à Vienne. M. du Cherray aura tout le temps pour se décider ; rien ne presse.
J'ai cherché M. de laFerronnavs sans le rencontrer ; il part ou il est parti pour la Russie. Hayneval n'est point encore arrivé.
Dans la Chambre et hors la Chambre, les plus solides de vos amis et de vos anciens collègues désirent (ju'on les l'appelle à votre souvenir. 11 en est de même de la marquise de Rivière, chez laquelle j'ai passé hier ma soirée, et qui ne croit |X)int au pèlerinage dont vous m'avez parlé. Son mari, actuellement seul capitaine des gardes de S. A. R. Monsieur, trouve à i>eîne, dans le cours de la journée, ([uehiues instants pour voir sa famille.
Desprez se dispose à partir comme chef d'étatmajor du maréchal Moncey ^ . Toute cette famille vous dit mille choses tendres.
Votre excellente mère est en bonne santé ; elle est commodément et gaiement dans son nouveau logement. Je la verrai souvent.
J'embrasse tous vos chers enfants, et deux fois ma petite Marie.
Enfin vous avez reçu cette déplorable nouvelle. Vos consolations seront efficaces, cher ami; elles étaient bien nécessaires. Répétez à votre chère femme que j'ai mesuré et partagé sa douleur. Courage, patience, et aimons-nous.
1196. — M. de Serre à M. Niebuhr.
Naples, 21 février 1823.
Je saisis, mon cher monsieur, l'occasion d'un officier français pour vous remercier de vos deux dernières lettres et des envois qui les accompagnaient.
* Le marëchal Moncey, d<^sign^ par Louis XVIII pour commander en chef le /*• corps de l'armëe des Pyrdnëes, avait d'abord déclinë cet lionneur, s'excusant sur son fige (il avait prés de soixantedix ans). Le Roi insista et lui dit : « Allez, monsieur le duc de Conegliano, et signez vos ordres et vos proclamations du nom de Moncey : je suis sûr du succès. >» Le marëchal s'ëtait dëjd fait connaître aux Espagnols sous la République et sous l'Empire. — Voyez V Eloge historique du maréchal Moncey, par L.-J.-G. Chénier. Paris, \SJS, p. 93.
5B CORRESPONDANCB.
Votre travail sur TAngleteiTe m'a causé autant d'admiration que de reconnaissance. Mon ignorance aura bien des questions encore d vous faire; je les ajourne jusqu'au moment de votre arrivée ici. Si jamais je dois rentrer dans la carrière, je vous aurai robligation de beaucoup de lumières nouvelles et d'idéesutiles à mon pays. J'ai aussi reçu les livres et les estampes ; celle du Pape est belle et ressemblante* La petite, dont vous régalez mes enfants, est tout à fait angélique. J'aurais regret que vous ne trouvassiez rien de Michel-Anae.
M. de Schultz ne m'a rien communiqué de la note dont vous me parlez ; il a même dit n'avoir rien reçu à ime personne par qui je lui ai fait parler indirectement. Vous jugerez jus(iu'à quel degré il peut être utile que vous satisfassiez ma curiosité sur cet article. Vous ne m'aviez rien écrit précédemment de la tentative faite à Munich; j'en ignon» les détails. Nous entrons dans une triste épocpie, et Ton aperçoit aussi peu de traces de sagesse que de vertu.
Vous avez bien présumé que je ne penserais jJu« guère aux galeries. Ce n'est pas que je sois étonné de ce qui se passe; ces hommes se montrent tels que je les connaissais. Mais, lors même (fu'on n'en espère plus rien, on répugne à condamner ju.squ'à ce que le délit soit consommé. Sur ce point aussi, je remets tous développements au jour où je vous verrai
Ce ridicule prélat, qui a ce joli petit Carrache, m'a encore écrit : je ne vous en parlerais pas s*îl ne s'avisait de me dire, je ne sais pourquoi, que la
santé du cardinal Consalvi ne se rétablit pas. Ce bon cardinal a témoigné à ma femme et à moi un intérêt dont nous avons été fort touchés ; et, comme il nous est revenu d'ailleurs qu'il n'était pas bien, nous vous serons obligés de nous dire au juste ce qui en est.
Votre brave colonel de Schack est bien malade ; le médecin espère cependant pour lui des eaux d'Ischia, où je crois vous avoir écrit que je comptais conduire ma femme cet été.
Je ne m'attends à aucun changement dans ma position ; il y aurait quelque mauvaise grâce à me l'enlever, et l'on ne se soucie pas de me ramener sur le terrain. D'un autre coté, je ne pense pas qu'on osât me donner une situation plus active.
Au revoir, mon cher monsieur; j'espère que votre prochaine lettre m'en annoncera le moment. Prenez, je vous prie, vos arrangements pour que votre séjour ici ne soit pas trop court. Au revoir; croyez à la sincère amitié de votre dévoué
H. DE Serre.
1197. — M. de la Boulaye à M°'« de Serre.
Paris, !ti fc-vrier 1833.
Je ne sais par quelle fatalité il arrive, madame et bonne amie, que votre petite lettre du 17 janvier dernier, pochetée apparemment par ceux qui en étaient porteurs, ne m'a étc* remise qu'hier. Les communications d'un bout de l'Europe à Tautre vont encore assez régulièrement leur train lorsqu'elles n'ont pour objet que le sucre, le café, les étoffes; mais elles sont fort harcelées lorstju'on sort de ce cercle. A moins de courriers extraordinaires, qui ne sont pas eux-mêmes sans inconvénients, tout ce qu'on dit de l'Italie est épluché par deux ou trois cabinets étrangers, indépendamment du nôtre. Les comités directeurs sont de plus d'une espèce et se multiplient tous les jours. Je profite de M. Samson, qui doit partir cette nuit, pour écrire à votre cher mari et pour vous donner de m<*s nouvelles. Je n»ser\'e la poIiti({ue pour monsieur; nous allons causer ensemble d'afFaiii»s de famille.
Sauf la naissance de Fernand, vous avez été bien malheureuse, bien éprouvée dans vos phisvivesaflections depuis que vous avez quitté la Frani'e. ( 'ertain, comme je l'étais, de la force de votre attachement pour Votre mère, je n'ai pas songé sans elTroi aux douleurs que sa perte vous ferait éprouver. Le Ciel
vous a ramené le seul consolateur efficace lorsque vous aviez un si grand besoin de consolation. Ne revenons plus sur ce triste sujet.
iVrmez-vous de courage et, entourée, comme vous Têtes, d'un excellent mari, de charmants enfants, de bons parents, détournez autant que vous le pourrez vos regards du passé, portez-les sur l'avenir, et que vos trop justes regrets soient adoucis par vos espérances. Cherchez le bonheur dans ce qui vous reste de votre double famille. Les circonstances, en troublant de plus en plus l'extérieur^ nous pressent chaque jour davantage de nous replier sur nousmêmes. Mais deux choses sont indispensables pour jouir (le la paix intérieure, l'une de ne pas se bercer d'illusions, l'autre de régler économiquement ses dépenses.
J'embi'asse de tout mon cœur ma filleule et vos autres enfants. Je vous félicite de l'heureux succès de la vaccine de Fernand. Mille bonnes amitiés et mille remercîments pour Eugène, Victor et M. Rihoulet
Les vues de Téniption me sont parvenues, et je vous en rends grâce.
Rien ne se dispose de manière à nous rapprocher.
J'ai l'iime triste, le séjour de Paris m'est presque
insupportable. Prenons patience et comptons de part
et d'autre sur la plus tendre et la plus constante
amitié.
G3L CORRESPONDANCE i
1198. — M. de la Boulaya à M* de Sarre.
Paris, le SS février 1893.
J'aî reçu, cher ami, votre n"* 5 du /♦ de ce Mon n*' 5 vous a été expédié le 19 par les Affaiiw , étrangères. Les Rothschild sont fort occupés de ^ leurs affaires de Paris et ne se disposent point à . mettre des courriers sur les chemins. M. SanMMlD doit partir cette nuit: j'en profite.
Nous sommes mal. Cette guerre d'Espagne mécontente et tourmente presque tout le monde : ropi- : nion sans explosion est pres(iue unanime en Franoe; elle est unanime et bruyante en Angleterre. Si les Espagnols ne gâtent pas leurs aBaires par des crimes, ils ne tarderont pas à être soutenus. Ob m'a dit hier qu'ils venaient d'égorger des prisonniers à Valence.
Nos ministres ont beaucoup de peine à s'accorder : d'une i)art Villèle, Corbière, Clermont; de l'autre Chateaubriand, Bellune, Peyix)nnet. Lauriaton marche, en ce moment, avec; les trois premiers. Avant-hier, le dissentiment était grand; hier, oo a tout replâtré. Cela ne durera jkis. M. de Villèle et M. d(» Chateaubriand ne sympathiseront pas. La IJourdonuaîe et Lalot ne i)araissent pas suivis; maïs j<* vois autour (Tcux uik» fouK* d'hommes qui déserteront le parti de \'illéle dès qu'il y aura
ANNÉE 189a 63
chance de succès pour ses antagonistes, Hyde de Neuville, Vaublanc, Donnadieu, etc., etc. Nous sommes donc menacés d'un ministère beaucoup plus vif. M. le duc de Lévis est en candidature réglée dans notre salle des conférences pour le ministère des Plnances. En attendant qu'il perde ses amis, Villèle perd tous les jours quelque chose de sa réputation . Les étrangers eux-mêmes lui demandent compte de cette singulière assertion qu'iZ fallait combattre la Révolution au Midi ou la défendre au Nord^.
11 y a maintenant en France odeur de contre-révolution, et cela porte au nez des Anglais. Ils s'aperçoivent que la politique de la seconde alliance ne tend qu'à faire d'eux un peuple d'excommuniés.
Nos finances, si brillantes il y a quelques mois, ne tarderont pas à pâlir. Ce n'est pas avec 100 mil-
■ Voici, selon M. de Neuville, les paroles prononce'es par M. de Villéle dans la discussion de l'adresse (8 février) : m Comment les orateurs auxquels je r<^ponds n'ont-ils pas vu que, dans leur système, nous perdions, comme dans celui du discours du Roi, les avantages de la paix et que nous courions loutes les chances de la guerre, avec ce seul changement que, au lieu de la faire du côté des Pyréne'es, c'est sur les bords du Rhin qu'il faudrait la faire. » (\otice hintoriquCf p. 97.) Après avoir cité les paroles qui précédent, M. de Viel-Castel ajoute : « Telles furent les expressions de M. de Villèle au dire de ses apologistes. Suivant une autre version, il aurait affirmé que la Erance se trouvait dans l'alternative de combattre contre la Révolution aux Pyrénées ou pour la Révolution sur les bords du Rhin. Ce discours, prononcé en comité secret, n'ayant jamais été publié officiellement, il est difficile do
faire un choix entre ces deux versions » {Histoire de la Res^
ioaraiioriy t. XII, p. 117.) — Comparez V Histoire du gouvernement parlementaire, par M. de Haurannc, t. Vil, p. 573.
6h CORRESPONDANCE.
lions qu'on fera la guerre dans un pays où il faudra payer tout et tout le monde. L'Espagne ne subvenait à ses dépenses qu'avecle produit de ses mines, qu'elle n'a plus, et, depuis qu'elle est privée de ses fonds (le terre, nous l'avons dépouillée de son mobilier.
Apres avoir tant crié contre la dette flottante, nous allons la rétablir sur une bien plus grande échelle. Nos rentes sont si bien fondées et si vivaces qu'elles lutteront longtemps contre nos fautes.
Le prince de Talleyrand est oi^vertement à la tête de l'opposition. J ai dîné hier chez lui avec les Soult, les Jourdan^ Maison, Clausel, Sébastiani, Mole, duc de Broglie, Guizot, Laffitte, Casimir Périer, etc., etc., et tous les littérateurs ardents. Roy était de ce dîner et ne se trouvait pas tout à fait à son aise. Nous nous sommes renseignés. Le prince passe toutes ses soirées (»n pareille compagnie, et,
* Jcan-Baptisto Jourdaii, né à Limoges le âO avril 176S, otait la fils d'un habile cliirurgien. Simple soldat de 1778 i 178/*, il fit la campagne d'Aiiicfricpie, puis quitta le service et s'établit mercier dan» sa ville natale. Il fut nomme, en 179^, commandant d'un bataillon de volontaires, en 1703 général <lo division, en 17% g/é* neral de rarm<^e de Sambre-et-Mease : il fut plusieurs fois rîctorieux, notamment à Fleurus. Maréchal d'Empire en 18()/i, il accompagna le roi Joseph d Naplos et à Ma<lrid; il le guida de aaa conseils. En IBl/é, Louis XVIII lui laissa le commandement do la 15^ division militaire (Rouen), le créa chevalier de Saint-Louis et lui donna le titre de comte. Pendant les Cent-Jours, le man^chal commanda la G" division (Hef^ançon) et reçut la pairie. En 181Ô, il devint gouverneur de la 7^ division (Grenoble), mais il ne rentra à la Chambre des pairs que le 5 mars 1819. Commissaire prorisoîre aux Affaires (ftrangéres du 3 au 11 août 1890, gouverneur des !nvalid<>s aussitôt après, il mourut â Paris le 93 noverokïre
comme rien n'est liioins mystérieux, vous voyez qu'il a brûlé ses vaisseaux.
Le Conseil d'État est surmené par votre successeur : les anciens ne sont pas contents ; les nouveaux trouvent cela tout simple.
Notre centre gémit tout haut ou tout bas, selon le plus ou moins de dépendance. Il est peu nombreux.
Je suis fort aise que vous ne soyez point ici, cher ami ; il n'y a rien à faire. Il paraît que M. de Polignac ira à Londres. M. de Caraman restera à Vienne. Vous ne seriez pas bien avec M. de Metternich; c'est mon avis, c'est celui de M. Pasquier, que je préviens de l'occasion qui se présente, afin qu'il vous écrive. Vous êtes mieux à Naples que partout ailleurs ; soutenez-y noblesse, mais ne vous piquez pas de grande représentation. Les Affaires étrangèi-es sont obérées : lorsqu'il s'agit d'argent, on y a l'oreille fort dure. Je crois que M. de Chateaubriand vous apprécie ; je suis sûr qu'il s'explique sur votre compte en bons termes ; mais cjuî peut répondre de la durée de M. de Chateaubriand ou de tout autre?
Desprez sera décidément chef d'état-major du maréchal Moncey.
Nos débats seront violents.
Il v a eu hier 21 , dans le Constitutionnel, un article de Salvandy que vous remarquerez, et qui fait assez de bruit. Je joins ici un petit écrit de M. la Beaumelle fils* sur la guerre d'Kspagne.
* Virtor-Lanrcnt-Suzanne- Moïse Langliviel de la Beaumelle, nd
Restez à Naples, consolez votre chère femme, caressez et élevez vos enfants. Nous n'avons à vous ofTrîr ici ni gloire ni sûreté : le mal est grand et grandît tous les jours.
Je vous embrasse de tout mon cœur; à vous pour
la vie.
P. -S. Voici, cher ami, la lettre de M. Pasquîer. M. de Chateaubriand a, dit-on, sacrifié son discours à sa réconciliation avec M. de Villèle.
1199. — Le baron Pasquier à M. de Serre.
Paris, Sd février 1823.
Voici, mon cher ami, la première occasion qui m'ait été offerte de vous écrire commodément depuis mon retour ici. C'est M. Froc qui me la procure, et je me luite d'en profiter; ce n'est pas
à Nogaréde (Arîc^ge) lo 91 septembre 177S. 11 fit les campngnes de 1793 et 179/i, d'abord comme simple dragon, piiis comme officier du gffnîe. Peu après il quitta la carrière militaire pour raisons de sant^. En 180B, il s'attaclia au roi Joseph» qui le nomma chef de bataillon. Il fit la campagne de 1815 sous lo g^n^ral Gérard. Mis en non-actTTit(^, il s'occupa de lettres et de sciences : il publia, en 1893, une brochure intitulée : De VrxceUence de la guerre avec r Espagne. 11 passa ensuite au service da don Pedro en qualité de colonel du gtfnie, et mourut à Rio-ile -Janeiro le 99 mai 1831. Il ëtait fils do Laurent do la Beaumelle, si connu par ses denièHs arec Voltaire.
qu'en vérité une correspondance sincère ne soit un bien triste devoir à remplir dans la position où nous nous trouvons. Les journaux doivent à eux seuls vous donner quelque idée de la confusion qui règne au milieu de nous, mais cette idée ne peut être que bien faible auprès de la réalité. Je suis vieux de toutes manières, mais je le suis surtout par une beaucoup trop longue expérience de nos désordres politiques ; eh bien ! je suis forcé de dire que je n'ai mémoire d'aucune circonstance où ces désordres m'aient paru aussi inextricables, où l'issue n'en ait paru plus impossible à prévoir. Nous marchons sans que personne sache ni puisse savoir où l'on va. Ceux qui dirigent la machine du gouvernement sont poussés par une petite troupe d'autant plus téméraire que leur cécité est plus complète. A côté de cette petite troupe en est une autre peut-être plus nombreuse, qui affecte de gémir et qui se réjouît de toutes les chances de bouleversement que l'autre accumule chaque jour, et derrière ces deux bandes insensées se trouve placé le pauvre pays, et nous tous ses amis sincères qui gémissons, qui levons les bras au Ciel et qui ne nous voyous aucun moyen de rien faire. La guerre peut être regardée comme inévitable, et pas un sur mille ne la veut en France. M. de Villèle, qui la voulait moins que personne, l'a cependant autant provoquée qu'il se paisse dans les comités secrets des deux Chambres pour l'adresse. Il a eu l'incroyable imprudence de dire qu'iY la fallait faire sur les Pyrénées pour n'être pas obligé de la faire sur le Rhin. Les
Chambres redoutent cette guerre par-dessus tout, et une énorme majorité a l'air de la voter avec passion ; le duc d'Angoulême en gémit hautement et il va commander Tannée; sur dix généraux qui partent, neuf crient à la folie, un seul sollicite de partir. Que dire et que faire au travers d'un tel torrent d'inconséquences? A côté de cela, tout ce que nous avions prévu dans nos conversations à Rome sur la conduite de l'Angleterre se produit et se manifeste. Dans ce pays, le seul au monde où ce qu'on appelle l'opinion publique règne, elle éclate avec une force horriblement menaçante. L'opposition se réunit avec le ministère, ce qui est le symptôme précui*seur des grandes résolutions nationales. Ces résolutions peuvent être d'autant plus graves que nous avons la folie, dans tout ce que nous mettons au jour contre l'Espagne, à commencer par le discoui-s du trône, de faire de cette affaire une guerre de religion et de principes, et, sous ces deux rapports, nous blessons rAngleteri*e dans les deux ]K)ints constitutifs de son existence; ajoutez à cela la haine qui se fomente entre elle et la Russie, et voyez que d'éléments pour embraser le monde, pour boulevers(»r l'Euroj^e tout de nouveau! Eh bien! en présence d'orages si menaçants, nos hommes d'État ne pensent qu'à se disputer les lambeaux du pouvoir, à s'arracher mutuellement l'ombre du pouvoir qui leur reste encore. MM. de ^'illèle et de Chateaubriand sont en présence l'un de l'autre ; il y a deux jours ils paraissaient irrévocablement brouillés; hier on les disait, sinon raccommodés, du moins n\-
patries. Cependant il est bien difficile que d'ici à peu de temps l'un ne l'emporte pas sur l'autre. M. de Villèle a encore pour lui le Roi; mais l'autre a Monsieur, toute la Cour et la partie remuante, agissante, bouleversante du parti royaliste. M. de Villèle aurait pu avoir pour lui tout le pays; mais ses tergiversations, ses compositions toujours plus faibles lui ont fait perdre tout crédit et toute considération ; il va certainement être attaqué demain avec une horrible violence dans la discussion qui s'ouvre sur les 100 millions demandés pour la guerre. L'extrême droite, MM. de la Bourdonnaie et de Lalot à la tête, l'accuseront de trahison dans sa manière de vouloir et de préparer la guerre ; l'autre opposition lui reprochera de livrer et de compromettre tous les intérêts de la France, et il sera à peu près seul pour se défendre. Je ne connais qu'un seul homme qui ose clairement se réjouir dans tout ceci, c'est M. de Talleyrand: il y voit des chances pour revenir à la tête des afifaires, et effectivement il y en a à présent pour lui. M. Mole est à la tête de ceux qui se groupent autour de lui ; sa faible ambition s'appuie sur celle plus robuste du vieil acteur. Mon Dieu ! qu'ils arrivent, si cela n'est pas par quelque trop rude catastrophe, qu'ils gouvernent, s'ils ont en effet le bras assez robuste pour soutenir un tel fardeau; s'ils veulent sincèrement ce que nous voulons tous, la dynastie avec une honnête liberté, je leur donne tous mes suffrages; mais, hélas! j'ai besoin de voir pour croire à présent et pour me confier. Ce tableau est bien triste, mon ami ;
quoique court, il est significatif; vous pouvez y avoir confiance; je voudrais pouvoir le nourrir de plus de détails, mais le temps me manque, M. Froe m'ayant fait dire qu'il lui fallait ma lettre avant neuf heures du matin. Tous nos amis, Laine, Pcurtal, Mounier, etc., voient et pensent comme moi; nous pensons souvent à vous, et c'est en vous souhaitant d'être loin d'un tel spectacle. Tenez-vous dans cet éloignement le plus que vous pourrez. Je ne vous souhaite aucun changement, vous n'y auriez rien à gagner. On a dit un moment que ^M. de Chateaubriand avait envie de vous envoyer à Vienne ou à Londres ; au fond, je ne crois pas qu'il le puisse : il a autour de lui des gens à satisfaire et qui prétendent à ces deux postes {nota : je ne le crois pas en mesure d'oser rien changer à Vienne), et, quant à vous, vous y trouveriez grande occasion de surcroît de dépenses et par conséquent de ruine, et puis vous vous trouveriez engagé malgré vous à soutenir et à produire des systèmes de politique qui ne peuvent être vôtres et dont la responsabilité peut être terrible un jour. En tout ce qui dépendra de vous, tenezvous donc comme vous êtes et remerciez le Ciel de vous avoir placé dans ce beau coin du monde.
Veuillez me rappeler au souvenir de M™' de Serre en lui offrant l'honunage de mon dévouement le plus sincère. Je vous prie aussi de dire à M. de Foutenay tout ce que vous pourrez dire de plus aimable ; je lui souhaite comme à vous de rester où il est et d'y rester avec vous. J'ai entendu parler pour lui des bords de la Neva ; ce sera sans doute un avan-
cernent, mais le voyage est bien long et le climat bien rude, surtout après celui de Naples. Parlez de moi aussi à M. de Belleval, que j'aime beaucoup»
Adieu, mon ami ; croyez par-dessus tout à mon attachement le plus dévoué.*
Pasquier.
Rayneval n'est point encore arrivé. Ses amis Tattendent avec impatience.
1300.-11. de fitorre ^ sa métm.
Napîes, 25 f<^vrîer 1823.
J'ai reçu, chère maman, vos deux lettres du f! de ce mois. Annette est profondément touchée de la part que vous prenez à sa douleur, qui est toujours bien vive ; sa santé s'améliore cependant un peu
L'idée que vous avez maintenant la Boulaye et Tunnel me sourit beaucoup. Je vous engage fortement à accepter l'invitation du premier pour allei* en été àAy. C'est un charmant manoir dans la position la plus saine et la plus riante, avec un bon voisinage.
D'ici là, continuez àvous bien ménager. Je serai en mesure pour toute élection prochaine, et dans un an je prévois que j'aurai le terrain qui jusqu'ici me manquait; je dis un an, deux au plus.
Dans la lettre que m'écrivait Desprez il pensait encore qu'on le laissait à son École. Un journal le désigne comme chef d'état-major du corps de Lauriston. Sa femme est pleine de courage, mais le courage' n'empêche pas de souffrir d'une telle absence*
Dites, je vous prie, à M. Prévost que je prends
part* et que je suis bien reconnaissant de ses
bons soins.
Nos petits enfants continuent à bien aller. Cette suite d'afflictions et de deuils nous a fait beaucoup vivre entre nous, et c'est tout avantage. Quelques chagrins qu'on ait, ces petits êtres y mêlent toujours un peu de la joie de leur âge. Fernand a été baptisé jeudi avec une grande pompe. Le Roi a fait remettre à ma femme son portrait dans un riche médaillon de fort beaux diamants. Le deuil a été suspendu ce jour-là.
Le frère de ma femme, Victor*, est parti pour rejoindre l'armée; c'estencore un sujet d'inquiétudes.
Au revoir, chère maman Eugène et M. de
Saint-Mauris vous remercient de penser à eux ; tous deux ont un grand fonds de bonnes qualités et ont pris toute leur part des peines communes.
Au revoir encore, chère maman et excellente amie; nous vous embrassons tendrement et, plus que personne, votre bon fils,
H. DE S
* Pasi^ge devenu illisible. «Voyez t. III, p. 518.
ANNÉE 18Sd. 73
laOl, — M. Niebuhr à M. de Serra.
Rome, S5 février 1833.
Monsieur le comte,
J'ai eu l'extrême plaisir de recevoir la lettre que vous avez confiée au voyageur.
J'ai fait connaître à M. le cardinal Consalvi que vous désiriez être informé de l'état de sa santé. Votre intérêt lui a causé le plus sensible plaisir, et il vous en remercie particulièrement. Hélas ! je n'ai point de nouvelles rassurantes à vous donner. Les symptômes de son mal deviennent de plus en plus compliqués et alarmants. Ce ne sont plus seulement des étouffements et cette douleur locale in der Herzgrube* dont il souffre. Depuis quatre jours il éprouve des vomissements spasmodîques : la jambe gauche, jusqu'à la cuisse, s'est enflée, et il y sent des douleurs aigul^s, de sorte que ce matin il a pu à peine faire quelques pas, soutenu par deux personnes. Ce qui m'alarme le plus, c'est qu'il voit double, et qu'il croit apercevoir devant ses yeux des draps noirs : ce qui, pour peu qu'on soit superstitieux, fait songer aux obsèques. Son médecin jouit d'une réputation peu méritée d'érudition ; c'est un homme de la trempe des médecins de Molière : il
* Le creux de restomac (l'^P>S^tre).
lu CORRESPONDANCE.
s'est mis dans Tesprit que le mal consiste dans une dilatation du cœur, et cependant il ose soutenir qu'elle ne serait pas léthale. J'ignore comment il en raisonne depuis que, pendant ces quatre derniers jours, des symptômes aussi extraordinaires se sont manifestés. Il me parait démontré que le mal a soa siège dans l'œsophage, et que les nerfs du ganglion sont attaqués. J'ignore si vous permettez de croire au magnétisme animal, mais moi, j'y crois; et je crois que, si une guérison est possible, il faudrait la chercher dans ce remède. Les inquiétudes pour la précieuse vie de M. le cardinal deviennent générales, et l'opinion publique désigne, pour lui succéder, des noms qui inspirent fi*ayeur : des bigots hypocrites ou du moins stupides.
Vous lirez dans le Diario la très-remarquable correspondance avec l'Espagne; j'espère que vous serez content de M. le nonce, pour lequel je professe la plus haute vénération.
J'ai lu avec effroi les discom*s du Parlement d'Angleterre. Je regrette de n'avoir pas pris de notes des numéros de ï Esfjeclador (feuille à laquelle alors travaillait M. San-Miguel*), dans lescfuels, Tannée passée. Sa Majesté Britannique, maintenant l'alliée de M. San-Miguel, fut accusi*e d'avoir empoisoimé sa fille, sa femme et Napoléon.
* Don I'>arîâto San-MIgnel, n^ on 1780 dans los Asturies. 11 porta les armes contre Napoléon et fut membre do4 Coii^ à partir de 1819. En 1890, il se joignit à Riego et reçut, en 18», k porloreuille des Affaires rtrangt^res. Chef de IVtat-major de Mins en 18^, il fut perce de piusieurt coup» de iaoce à railatre de
ANNÉB IdSa 75
Je frémis en pensant à l'avenir. I^s insensés nous ont conduits au point d'avoir mis l'Angleterre et le ministère anglais à la tête des révolutionnaires. Il y a des ministres qui devraient suivre l'exemple que leur a donné lord Londonderry, dont, par parentlièse, nous avons ici le frère, tellement malade d'esprit qu'il finira infailliblement comme son aîné.
On m'assure que la mission de lord Fitzroy Somerset, dans laquelle il a échoué, portait sur l'occupation de l'île de Cuba. Si l'on avait eu ce résultat, auquel on ne s'attendait aucunement, quatre jours plus tôt, bien des choses n'auraient pas été dites.
n me tarde de vous voir, monsieur le comte, et de vous parler à une époque où l'on a plus que jamais le besoin d'épancher son cœur.
Je ne connais rien de plus tragique que les regrets qu'inspirent des grandes actions auxquelles on a sacrifié les sentiments les plus chers. Tels étaient les regrets de Timoléon, après les reproches de sa mère et lorsqu'il vit que, délivrés du tyran, les Corinthiens n'étaient pas dignes d'être libres ^ Je prie
Traroeced (8 octobre) et tomba entre les mains du gdndral Pëcbeux, qui refusa de le livrer aux royalistes espagnols. Il s'expatria quelque temps après, et ne revint qu'en \83h. Depuis cette époque, il se voua au service des reines Cbristine et Isabelle et exerça les plus hautes fonctions. 11 est mort en 1863.
* Timolëon, gênerai corinthien, né vers Ulîl avant Jesus-Christ. Comme son frère Timopfaanes aspirait ouvertement à la tyrannie» il se rendit auprès de lui accompagné de deux autres personnes, et ils s'efforcèrent de réveiller en son cœur l'amour de la patrie; mais il leur répondit d'abord en riant, puis en se fâ-
Dieu de vous préserver de semblables regrets pour avoir changé la loi des élections ou la déplorable majorité qui enfin en est résultée. ^
Palmaroli a achevé les tableaux qu'il avait, à Texception de la copie de Leonardo : il promet celle-ci en quinze jours, et alors tout sera envoyé ensemble.
J'aime à me persuader que je pourrai rester un mois à Naples, où je voudrais entreprendre la oollation d'un manuscrit.
Conservez-moi, monsieur le comte, votre amitié: c'est l'avantage le plus précieux que j'aie acquis d^ puis que mes jours de bonheur sont passés ; je VOOS serai à jamais dévoué avec toute l'énergie dont mon cœur est capable.
NiEBUHR.
chant: « Quoy royant Tîmoleon se retira un peu à l'escari, «IM couvrant le visage se prît à plorer, et cependant les deux aulTM» desguainans leurs espees, occirent Timophanes en la place...** Parquoy il prit alors résolution de vivre aux cbain{>s en solitude et quiter do tout poinct l'entremise du gouvernement des affairât publiques, n (Plutarque ; traduction d'Amyot. Lausanne, MCLXXI.)
1202. — M. de Strre à sa mère.
Naples, S7 février 1833.
Chère maman ,
Je donne seulement quelques lignes d'introductîon près de vous au chevalier de Fontenay, notre premier secrétaire d'ambassade, qui se rend à Paris, parce que probablement mes prochaines lettres vous arriveront encore avant lui. Il nous a donné beaucoup de preuves d'attachement et causera avec vous, tant que vous le désirerez, de vos enfants et petits-enfants.
Je vous embrasse au nom de tous, chère maman , mais particulièrement au mien.
Votre bon fils et meilleur ami,
H. DE S
1203.— M. de Serre à M. Niebuhr.
Naples, 28 février 1833.
Je VOUS écris, mon cher monsieur, par M. de Fontenay, notre premier secrétaire d'ambassade, qui se rend en France. J'ai reçu votre lettre du 23. Je suis
profondément affligé du danger qui menace M. le cardinal Consalvi ; c'est une calamité de plus dont le monde est menacé. Le malheur commence à se montrer de partout : il semble que la mesure de nos erreurs soit comblée et que les derniers jour accordés à la résipiscence se soient écoulés. Je ne connais pas le magnétisme. Je sais conune tout le monde qu'on y a mêlé beaucoup de eharlatanerie, mais j'ignore si quelque vérité, encore moins si quelque moyen curatif est caché là-dessous. Je crois en général peu aux médecins.
Je chercherai le Diario, que notre nonce îcî doit avoir. Il serait digne de M. le cardinal de penser lui-même à son successeur ; et pourquoi pas ce nonoe qui revient d'Espagne et qui a montré tant de fermeté et de sagesse à la fois?
Je partage vos tristesses et vos alarmes ; je vous remercie des divers indices que vous me ti*ansmettes et vous prie d'en saisir toutes les occasions. J'ajourne mes réflexions au jour désiré où nous nous reverrons. Je suis avec une tendre amitié votre
dévoué