‹ Correspondance du comte de SerreChapitre 62 sur 78 · SIXIÈME QUESTION · texte numérisé non relu

SIXIÈME QUESTION

Influence des diverses classes.

L'influence des diverses classes en Sicile peut S'' conjecturer d'une manière au moins généralr il après ce qui a été dit sur les précédentes (juestions. Sans entrer dans de longs développements, on ajoutera quelques traits. La noblesse, par ses richesses et par le pouvoir qu'elle a exercé, enfin par la nullité des autres classes de la société résultant de leur position sociale, occupe en apparence le premier rang; mais ses richesses sont factices : quelques familles exceptées, toutes sont grevées de dettes accrues par la facilité à ne point les payer : en Sicile, la noblesse, en acquérant des fiefs, prenait des capitaux aux particuliers, à l'intérêt modique

S 3 et 3 p. 100 : c'était le cours. Ces ax^tions appelaient poggiocazione ; elles étaient consolièes et n'étaient pas négociables. Les propriétaires (nuiraient avoir leurs capitaux ou en tirer un inîrêt proportionné au temps actuel. Cette question ocupe la Sicile et entretient une lutte entre la nolesse et les capitalistes. Si Ton y ajoute lobligaion d'assigner des propriétés aux cadets de famille « lelle de payer ses créanciers (jui, depuis Tabolition le la féodalité et des fidéicommis ou majorats, peuvent les exproprier, les grandes fortunes de la Sidie disparaîtront avec la même rapidité et par les mêmes causes que celles du royaume de Naples. Les procès qu'ont les nobles avec les communes de leur ancienne dépendance menacent de limr porter le dernier coup et de faire une révolution dans la Propriété. Cet événement, retardé par les circontances, est une conséquence nécessaire de la double tiodification qu'a subie la législation, d'abord par \ Constitution de 1812, puis par les lois napoliaines.

La haute noblesse sicilienne, pour éviter cette atastrophe, a cherché à s'unir tantôt aux Anglais, intot au peuple, tantôt au Roi. L'expérience a rouvé qu^elle n'avait réussi qu'à diminuer une inuencequi tend à s'affaiblir encore. Sous le rapport es qualités morales, la noblesse n'est généralement as éclairée, elle n'a ni le lustre de la gloire miliûre, ni le prestige du caractère chevaleresque; es mœurs sont ce qu'elles doivent être dans un iays où tout invite à la volupté et où les influences

^8 APffcNDICB.

pliysiques n'ont été balaneées ni parles ^*T*îtnftiii ni par les événements. La Sicile a été wmtn datt les grands moinrements de i^Enrope, ef ses liabitnli n'ont pu recevoir sur ce grand théâtre cette édoeition des choses qui a tant agrandi la sphère dei idées, développé les forces et modifié les nKems dei peuples qui, dans des sens divers, ont pris plus oi mmns de part à la grande lutte. La religion^ rrduite à une jsérie de pratiques superstitieuses, n*a été épurée ni par les persécutions, ni par les malheurs, ni par les progrès des idées morales. L» vertus domestiques sont rares dans les premièiTS classes de la société, mais oelles-d y scmt douéfs d'une extrême sagacité, produit du sol, qui, n'a}*aot pas été cultivée par des études sévères et des oocopations pratiques, est dégénérée en esprit d'intrigue.

Le clergé, riche et tranquille, a une influence étendue et une grande clientèle; il la (Joit à sesla^ gesses et à rautorîtc de la religion sur le peuple. Ses mœurs sont bien éloignées d'être puiTs, et la superstition qu'il maintient ressemble au paganisme enté sur le christianisme. Le clergé a généralement peu d'instruction ; il y a quelques honorables exceptions, et les savants siciliens, comme dans le moven âae, sont sortis de cet ordre d»* l'État; le bas clergé est populaire et a figuré, avw le peuple, dans la révolution, dans le sens deFindépendance. Il n'y a pas une affaire dans laquell»* il ne ge trouve mêlé, comme les derniers procès h* démontrent. II en a été de même et par les mênifs

en Espagne et dans le royaume de Naples. Le haut clergé est une section de la noblesse ; il partage les mœurs et Tinfluence. Dans ce sens, il est en opposition avec le bas clergé, comme un élément, aristocratique avec un élément démocratique. Les besoins de la Sicile et les idées du temps menacent sa fortune, et le problème que se proposent les Siciliens est que les biens du clergé servent aux dépenses nécessaires à la Sicile et non à payer les dettes du royaume de Naples ; l'usage que Ton fera de ces biens décidera de la facilité ou des obstacles que Ton rencontrera quand on y voudra porter une main réformatrice.

En exposant la législation de la Sicile, on a tracé le caractère des magistrats et des avocats; pour remplir ces deux fonctions cumulées, il leur fallait plus d'habileté et d'intrigue que de doctrine. Le sophisme était la perfection de la science, et la moralité se perdait. Des magistrats payés par les parties et dépendant des grands n'inspiraient point de considération, et des avocats qui défendaient toujours le parti le plus fort n'en méritaient pas ; leur influence naissait de l'ancienne législation. Les anciennes réputations sont tombées et tombent en présence des lois nouvelles ; bien que seniles envers les grands, ils couvent la haine naturelle à la toge contre l'épée et, à mesure que la noblesse perd du terrain, ils entrent contre elle dans une opposition d'autant plus fatale qu'ils connaissent tous ses secrets. Longtemps encore leur position restera équivcMiue, et ils seront partagés en anciens etennou-

3Sa APPENDICE.

veaux. Du reste, comme ils sont dans un pays o&la culture de Tesprit n*est pas répandue, ils cooserveront Finfluence qui tient ià la supériorité des lumières et à rhabitude des affaires.

Le comtnerce en Sicile, hors à Messine, ne forme pas une classe importante ; il se fait par quelques grands seigneurs industrieux ou par des étrangers; ceux-ci n Y ont qu'une influence bornée et soot opposés à Taristocratie. La classe des marchands et celle des métiers, qui forment des associations régulières, ont eu une grande et triste influence dans la révolution, et les consuls étaient plus puissants et souvent plus habiles que les pairs ; ils se sont déclarés pour rindépendance et pour une Constitution démocratique. Sous le nom de conciorati (corroyeurs), ils sont demeurés la terreur de Païenne, malgré les sévères leçons qu'ils ont reçues*. Cette classe n'est pas dépourvue d'une richesse proportionnelle; à défaut du tiers état, elle a, dans la dernière révolution, combattu et vaincu l'aristocratie.

Les habitants des campagnes, particuliiTement dans rintérieur, sont pauvres, ignorants et superstitieux. Ils ne manquent point de sagacité et leurs mœurs sont plus pures. La petite noblesse, qui réside en province, a acquis sur eux rînfluence qu'a perdue la haute. L'amour de la patiûe, si naturel aux insulaires, et l'orgueil national, propre aux

* On les a dernièrement contraints de s'établir hors de la Till«- (Note de M. de Serre.)

peuples non civilisés, existent dans toutes les classes sous des couleurs correspondantes à leur position sociale ; c'est un élément précieux dont on pourrait tirer un grand parti. Au résumé, l'influence tend i changer de mains entre les différentes classes de la société. Les mœurs du peuple sicilien sont celles qu'il a reçues du climat, le premier législateur lorsqu'il n'en existe pas un autre; ses qualités, il les tient de la nature ; ses vices, de l'absence des institutions.

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