‹ Correspondance du duc d'Aumale et de Cuvillier-Fleury;Chapitre 9 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

• Louveciennes, 7 juillet 1854.

Merci, mon cher Prince, pour votre générosité à l'égard de mon livre ; j'ai pu faire bien des distributions parmi vos serviteurs et mes amis ; du reste, la vente va bien et le livre s'enlève, comme on dit. Les tomes VI et IX de Joseph sont chez M. Collin. Bertrandi est fort à l'œuvre pour le Virey. Quant au dépôt des fortifications, il n'y a rien trouvé, ni manuscrits du grand Condé, ni mémoires de lui, si ce ne sont ceux qui se trouvent déjà à la Bibliothèque impériale et dont vous avez eu communication. Quant aux Carnets Mazarin, vous savez que nous n'y sommes pas encore ; nous avons commencé par la collection Lenet, et nous arriverons en son temps au Mazarin. Voilà tout ; et, aussi bien, vous allez prendre un peu de repos ; M. Bertrandi en profitera pour régler l'arriéré.

Vous trouverez ci-jointe une lettre assez originale que j'ai reçue récemment du célèbre docteur Véron. J'y joins un extrait de ma réponse, qui est, comme vous le verrez, un refus détourné, mais péremptoire, — à moins que vous n'en jugiez autrement et que vous ne donniez, vous et la amille, l'autorisation à laquelle je le renvoie. Mais je n'y compte pas et ne vous le conseille pas ; non defensorihus istis iempus egit. Renvoyez-moi la lettre après l'avoir communiquée, si vous le jugez à propos.

CUVILLIE R-FlE U RY.

Extrait de la réponse indiquée dans la lettre ci-dessus.

(( ... Je suis tout prêt à vous donner les éclaircissements qui pourraient être utiles à la découverte de la vérité sur

ET CUVlLLIEH-FLEiUUY — 1854 153

des faits dont j'aurais eu connaissance et dont la publication pourrait profiter à la mémoire d'un Roi, d'une dynastie et d'un règne si étrangement calomniés. J'ajoute, cependant, que cette bonne disposition, qui m'est personnelle à votre égard, serait subordonnée à une condition, c'est d'être approuvée par ceux qui ont le plus d'intérêt à cette réparation de l'bistoire. Or, il peut arriver, soit qu'ils ne jugent pas le moment opportun pour une publication de ce genre, soit qu'ils n'aient pas arrêté tout à fait leur idée sur le choix de leur historien ou de leur apologiste, et que, sans interdire à personne le droit de parler des dix-huit années honorables et prospères que le roi Louis-Philippe a données à la France, — droit qui, aussi bien, appartient à tout le monde, il ne leur convienne pourtant pas de coopérer d'une manière aussi incomplète et aussi contrainte à cette justice qui lui sera rendue. Si ces objections, que je prévois, m'étaient faites, je serais bien obbgé, monsieur, de renoncer à toute communication du genre de celle que vous me faites l'honneur de me demander. Mais vous êtes tellement en situation d'en recevoir de plus importantes que je ne le regretterais que pour le plaisir que j'aurais à vous obhger et à vous témoigner, etc. »

Orléans-House, 11 juillet 1854.

Je vous renvoie, mon cher ami, la lettre du docteur; vous y avez parfaitement répondu, et il va sans dire que nous n'avons rien à communiquer. Seulement, comme il y a là un bon procédé, vous pourrez peut-être passer chez

154 LE DUO 1) AUMALË

lui pour lui dire qu'informés par vous de sa démarche, nous vous avons prié de l'en remercier.

Je vous avais proposé de venir ici après le 25 août, parce que je pensais que vous pourriez venir en famille, qu'Orléans-House est préférable à l'auberge, et que nous aurions pu y avoir plus de jouissances inter lihros. Mais je comprends parfaitement les motifs qui vous font préférer une autre époque et vous serez le très bien venu à Ramsgate dans les premiers jours d'août ou dans tout autre moment. Gouturié, qui part ce matin pour Paris, vous indiquera le moyen le plus court de gagner ce watering-place ; mais prévenez-moi quelques jours d'avance.

Louveciennes, 14 juillet 1854.

Je viens de recevoir votre lettre, mon cher Prince, et celle-ci n'est absolument qu'un compliment de fête, c'està-dire bien peu de chose, si, entre vous et moi il n'y avait bien plus que des compliments. Mais vous savez la force et la sincérité de mon affection pour vous ; elle est si naturelle, pour ainsi dire, que je n'ai presque pas besoin de vous en parler; mais elle s'est tellement accrue des malheurs de votre royale famille, et de votre courage à les supporter et à en tirer parti pour le progrès de votre intelligence et l'amélioration de votre âme, qu'il me semble que le témoignage que je vous en adresse est une sorte d'hommage affectueux qui vous arrive du côté où vous attendez sans doute le moins de flatteries, et d'où cette assurance de sympathique estime doit vous flatter le plus. Recevez donc mes compliments à ce titre, et aussi mes

ET CUVlLLlER-îi'LÉURY. — 1854 ioo

vœux. Vous en savez l'ardeur, et à quel point toute ma vie est intéressée à leur accomplissement. Mais comment parler de ma vie, dont le terme est si prochainement marqué, en songeant à la vôtre dont l'avenir est encore si long et peut-être si grand ! Croyez bien, mon cher Prince, qu'excepté comme père de famille, je suis arrivé à l'état d'abnégation le plus avancé, et que mon cœur, qui est tout aux miens et à mes amis, ne bat plus, dans l'ordre des sentiments publics, que pour la grandeur de mon pays, le bonheur de votre famille et votre gloire, si ce grand mot peut encore être prononcé en ce bas monde.

CUVILLIE R-FlE U RY.

25 juillet.

.. J'ai vu le docteur, qui m'a paru touché de la démarche que j'ai faite de le remercier de votre part. Imaginez qu'il a plein ses tiroirs de lettres de votre famille, une, entre autres, de Mgr le duc d'Orléans à Mgr le duc de Nemours, à propos de l'échauffourée bonapartiste de Strasbourg, laquelle a trois grandes pages ; je doute qu'il la publie in extenso, quoique écrite avec une grande mesure.

Je ne vous dis rien de l'Espagne ; il n'y a qu'à en gémir. Cette révolte de la caserne contre la garde-robe n'est guère de mon goût, car je sens que je ne puis être d'aucun parti entre les deux, si ce n'est du parti de ceux qui gémissent de l'abaissement d'un trône bourbon ; mais à qui cela profite-t-il? Est-ce au gouvernement français? La dégradation de l'autorité ne profite à personne.

15(1 LE DUC D'A l MALE

Ramsgate, 31 juillet 1854.

J'ai reçu, mon cher ami, vos deux lettres du 14 et du 25 ; je ne me suis pas pressé de répondre à la première, parce que je savais que ma femme écrivait à Mme Fleury ; j'avais cependant à vous remercier de vos bons vœux pour la Saint- Henri ; mais je crois que vous n'avez pas besoin de nouvelles assurances pour savoir avec quel plaisir je reçois toujours les témoignages de votre amitié. Je vois avec peine que vous êtes à peu près décidé à ne pas traverser le détroit ; je trouve très légitimes les motifs qui vous retiennent près de Paris, mais je ne puis m'empêcher de regretter le résultat, et d'espérer encore quelque heureux changement. Rien de nouveau à Ramsgate ; santés parfaites ; l'air est excellent, et vous ferait, j'en suis sûr, le plus grand bien, ainsi qu'à Mme Fleury. Je sens comme vous au sujet de l'Espagne ; l'insurrection est venue trop tôt au gré des gouvernements français et anglais ; leurs mesures n'étaient pas encore prises pour la succession ; de là le grand désir, subitement manifesté, de voir maintenir le trône de la Reine. C'est bien le mien aussi ; mais, je crois, plus sincèrement.

Voici la lettre de Mme la duchesse d'Aumale, dont parle la lettre précédente.

Ramsgate, ce 22 juillet 1854.

Ma bonne bien chère madame Fleury,

Je m'empresse de vous annoncer notre heureuse arrivée à Ramsgate et de vous donner des nouvelles des santés,

ET CUVILLIEU-FLEURV. — 1854 45T

qui sont, Dieu merci, excellentes. Le petit voyage que nous venons de faire a été fort agréable et les enfants s'en sont trouvés à merveille.

J'attends avec une bien vive impatience de vos nouvelles; j'espère que nous aurons bientôt le plaisir de vous revoir et que vous nous accorderez une quinzaine, au moins ; ce séjour au bord de la mer vous plaira, j'en suis persuadée ; il vous fera grand bien, ainsi qu'à M. Fleury ; enfin, il nous rendra si heureux ! Vous savez quelle sera notre joie de passer quelque temps avec vous. De plus, dans le moment actuel, avec tout ce qui se passe, Aumale a besoin d'une douce distraction, et je ne saurais lui en procurer une meilleure et plus douce pour l'esprit et le cœur qu'en engageant M. Fleury à venir passer quelque temps avec nous. Je vous installerai tout prés, dans la même maison; j'ai déjà tout ce qu'il me faut, et maintenant, tout dépend de votre réponse. J'espère qu'elle sera favorable ; cependant je ne voudrais pas être une cause d'embarras pour vous et s'il y a quelque raison majeure qui vous force à rester, nous nous y résignerons de notre mieux.

Aumale me charge de bien des choses pour vous ; mes amitiés à M. Fleury; mille tendresses à Clémentine. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Votre bien affectionnée,

Caroline-Auguste.

Louveciennes, 6 août 1854.

Tcchencjr la'ciivui»' pour vous, mon cher Prince, un volume récemment publié par le duc de Valmy et intitulé : Histoire de la Campagne de 1800; je ne le connais pas et je

n'augure pas grand'chose du talent historique de M. de Valmy. C'est bien assez que j'aie à lire les Mémoires du maréchal Soult, dont on m'a prié de rendre compte dans les Débats. Un critique sera bientôt obligé d'avoir fait la grande guerre. Je n'aime plus que les ouvrages de pure littérature, même un peu étroite, comme serait cette correspondance de Maucroix, qui peint si fidèlement un homme et un temps, sans vous demander de grands efforts d'esprit. Avez- vous lu ce délicieux livre ? Il y a là une cinquantaine de pages ; pas plus, mais c'est assez, d'une exquise qualité de style, et telles que Mme de Sévigné elle-même n'a rien de meilleur. J'ai aussi à parler de ce livre-là, car tout m'arrive ; mais quelle différence ! N'auriez-vous pas, à ce propos, quelques idées à me donner sur les Mémoires de Soult? Faites-m'en l'aumône, si vous en avez; et comment n'en auriez-vous pas ? Qui peut mieux que vous, avec le progrès que votre esprit a fait, juger le fond et la forme? Je comptais bien aller tendre la main à Ramsgate même, à cette aumône de votre amitié; mais vous savez les raisons, je puis dire sacrées, qui me retiennent. Laisser derrière moi l'inquiétude d'une épidémie qui peut atteindre ma femme et ma fille, c'est impossible. Paris est à peu près délivré, mais tous nos environs sont ravagés...

Avez- vous écrit à cette pauvre duchesse d'Elchingen? Son malheur est immense. Son mari était parti plein de santé et de gaieté. « Je m'en veux de mon bonheur, disaitil le jour de son départ pour Marseille, à M. de l'Espée; mais je n'en suis pas maître. J'ai pourtant l'âme triste en songeant à ma mère. Je reverrai, j'en suis sûr, ma femme et ma fille; mais re verrai- je ma mère? Je vous la recommande... » Et il est parti. Le 12 juillet, il reçut, à Gallipoli, la nouvelle de sa mort; il en fut profondément affecté; cependant sa santé n'en souffrit pas. La nuit, il eut une indigestion ; le matin, il était à la mort, le soir il était mort.

Il n'a pas perdu un seul instant sa connaissance ; transporté chez le colonel Bazaine, soigné par les chirurgiens du 7<^ dragons, il s'est vu mourir, a demandé un prêtre, a fait toutes ses dispositions, et donné tous ses ordres avec un calme héroïque ; dans un moment de repos, il a demandé à Mme Bazaine un air de Don Juan, « pour bien finir », a-t-il dit. — « Le 13 juillet, jour néfaste », disait-il plus tard, au terme de son agonie. — « Mourir n'est rien, si l'on mourait sans reproche », ajoutait-il. — « Mourir en Orient, c'est mourir sur le champ de bataille », disait-il encore. Quand la voix lui a manqué, il a ajouté deux lignes au crayon, d'une écriture tremblée, sur une lettre de quatre pages qu'il avait écrite la veille à la duchesse au sujet de la mort de sa mère. Puis il s'est fait remettre les médaillons renfermant les cheveux de sa femme et de sa fille, il les a tenus dans sa main « et il me les montrait encore des yeux quelques instants avant sa mort », écrit le capitaine de la Chapelle (du 1^ dragons), l'un de ceux qui l'ont assisté à ses derniers moments. J'ai eu entre les mains, depuis quelques jours, bien des lettres écrites sur cette triste mort, un rapport du général Levaillant, le discours du colonel Duhesme, une lettre du général Morris : tout cela a un cachet de grandeur simple et vraiment héroïque, qu'il semble que ce pauvre d'Elchingen ait communiqué à tout ce qui l'a approché pendant cette crise suprême. Duhesme, que je ne croyais pas si éloquent, a fait un discours vraiment pathétique. On m'a prié de tirer de tout cela quelques lignes d'un hommage public à la mémoire de ce pauvre cher duc ; c'est bien difficile ; mais, que je réussisse ou non, c'est une lettre de vous, croyez-le, qui ira le plus vite au cœur de la duchesse. Adressez-la directement à Stains, par Pierrefitte, avec un mot pour Mme de Vatry ; vous savez l'alliance qui est entre ces deux dames, et l'excessive sensibilité qu'elles ont, soit pour le bien, soit pour le mal qu'on leur fait. On n'a, du

reste, aucune nouvelle du pauvre Michel, le maréchal des logis, embarqué il y a plus d'un mois, sur un navire-écurie qui devait transporter quelques chevaux du 1^ dragons, à GalhpoH. Le pauvre enfant apprendra, en débarquant, la mort de son père et celle de sa grand'mère, et il lui faudra remonter à bord pour rapporter à Stains par sa présence la seule consolation que puisse recevoir l'affreuse douleur de la duchesse.

On disait, au surplus, que le général Levaillant était, lui aussi, très malade du choléra au départ du dernier courrier. Voici un long bavardage ; mais ces malheurs qui frappent vos amis vous touchent de trop près pour que vous ne me pardonniez pas d'y avoir insisté si longtemps. Nous en sommes, quant à nous, bien accablés. La tristesse morose de cette saison contre nature, tout ce qu'on apprend de partout des accidents et des sinistres qui affligent la pauvre humanité n'est pas fait pour nous rendre la sérénité que le ciel a bien définitivement perdue. Je vous souhaite meilleure chance où vous êtes ; et que n'y suis-je, du moins, pour partager votre solitude, si, par hasard, elle vous pèse, dans cet éloignement de vos chères études. Croyez que mon cœur est auprès de vous, si ma guenille est ailleurs.

Cuvillier-Fleury.

Ramsgate, 11 août 1854.

Carissime, prenez et envoyez-moi, par la plus prochaine occasion, la Campagne de 1800, du duc de Valmy; j'ai visité l'année dernière, avec beaucoup de soin, tout le théâtre de cette campagne, et j'ai discuté la bataille de Marengo sur place, avec un officier piémontais, très ins-

ET CUVILLIKK-KJ.ELRY. — 1854 161

truit et très éclairé ; ce récit, quelle qu'en soit la valeur, aura donc de l'intérêt pour moi. — J'avais déjà savouré les lettres de Maucroix, et je vois avec plaisir que votre impression a été semblable à la mienne. — Je n'ai pas encore entamé les Mémoires du maréchal Soult; je conçois qu'ils vous effraient un peu. C'était cependant, à mon avis, et quoi qu'en pense Thiers, une puissante intelligence ; il suppléait, par la ténacité et l'application, à un manque total de culture ; il ne comprenait pas facilement, mais ce qui était une fois entré dans sa tête s'y gravait fortement. Je me rappelle qu'étant allé le voir, une fois, à mon retour d'Afrique, je fus frappé de la connaissance parfaite qu'il avait acquise de la difficile topographie du pays et de la façon dont il raisonnait sur les opérations faites ou à faire ; je le remarquai d'autant plus que beaucoup de ses contemporains, qui avaient moins de gloire et de services, affectaient de ne faire aucun cas de la guerre d'Afrique, et que les noms arabes étaient bien faits pour effrayer ses vieilles oreilles. Il y a bien des choses à dire sur ses campagnes de Portugal et d'Espagne; mais M. Ducasse, avec son enthousiasme pour Joseph, et M. Thiers lui-même, avec ses rancunes politiques, sont injustes pour lui. Quant à moi, je lui serai toujours reconnaissant du dévouement qu'il a montré au Roi et de l'affection qu'il m'a témoignée en toutes circonstances. J'entreprendrai cette lecture quand j'aurai fini le Roi Joseph^ ce qui n'est pas une petite affaire, quand on le lit, comme moi, la carte sous les yeux, le crayon et le compas à la main. J'ai toujours soin d'avoir une lecture moderne en train au milieu de mes études historiques et de mes amusements inter libres; je ne voudrais pas me rouiller complètement.

Le Charles-Quint de Mignet m'a fort intéressé, quoique le sujet fût déjà un peu défloré par le travail de M. Sterling, mon collègue de la Société du Philobiblon. On est, H. 11

du reste, inondé de Charles-Quint en ce moment ; M. Amédée Pichot m'a envoyé le sien, avec « hommage de l'auteur », sans lettre d'envoi; auriez-vous la bonté de l'en remercier de ma part?

J'ai écrit à la duchesse d'Elchingen et à Mme de Vatry. Cette mort m'a désolé. Et Carbuccia ! et surtout d'Allonville ! on ne parle plus de Levaillant : j'espère qu'il a échappé. Tout cela est bien sombre. J'attends avec impatience les nouvelles de Crimée. L'état de l'Espagne est toujours bien grave.

Voilà une longue épitre ; mais il faut bien causer ainsi avec vous, puisqu'on ne peut le faire de vive voix; je comprends et je déplore les motifs qui vous retiennent; rappelez-vous que votre ou plutôt vos chambres sont toujours prêtes.

Mille amitiés.

Orléans-House, 30 septembre 1854.

Carissime, voilà bien longtemps que je ne vous ai écrit, et voilà déjà plusieurs jours que je veux le faire. Mais j'ai eu la maladresse de m'écorcher fortement le cou-de-pied et l'imprudence de n'y faire aucune attention, ce qui m'a valu un érysipèle dont je suis, grâce à Dieu, entièrement débarrassé. Or, voici ce que je voulais vous dire. Ma mère désire faire savoir verbalement à certain docteur qu'elle a lu avec émotion ce qu'il dit du Roi dans ses Mémoires, et qu'elle lui en est reconnaissante. Elle désire encore que la rédaction des Débats sache combien elle lui sait gré d'avoir inséré ce fragment dans ses colonnes. Pouvez-vous

VOUS charger de ce double soin ? Enfin, pourrez- vous, pour mon compte, féliciter et remercier Saint-Marc Girardin de son dernier article sur la guerre ? Je pense comme il écrit. La guerre ! voilà l'objet de mes préoccupations constantes ; je vis sur la carte de Grimée ; mais les Russes ne paraissent pas en train de nous donner grand sujet d'études stratégiques. Toute la famille rentre aujourd'hui à Glarejnnont. G'est une grande joie de se retrouver ensemble.

Orléans-House, 1^^^ octobre 1854.

Quand je vous ai écrit hier, mon cher ami, je n'avais pas lu votre article sur la Crimée de Marmont ; il est excellent, judicieux et courageux; je veux vous en faire mon compliment. Je viens de terminer la lecture des Mémoires de Joseph; je l'ai faite en conscience, et je crois que j'en tirerai quelque fruit. Partout où l'empereur est directement en scène, dans les deux premiers volumes, et dans la seconde moitié du dixième, l'intérêt est immense ; les volumes d'Espagne sont de plus rude digestion; mais c'est ce que j'appelle l'école des erreurs, et elle a bien son utilité; la fm du dernier volume est immonde.

Voilà Sébastopol pris * ! Nul n'a désiré plus que moi le succès des armes françaises ; nul ne s'en réjouit plus. Mais, quand je reçois la nouvelle de ces batailles auxquelles je n'ai pas pris part, je voudrais être dans la Nouvelle-Zélande. Je vais faire tirer l'artillerie de Guégué.

* Dans les derniers jours du mois de septembre, le bruit avait couru de la prise de Sébastopol.

" ■ Paris, 6 octobre 1854.

.. J'espère que cet érysipèle touche à sa fin; je n'aime pas cela, et je vois d'ici votre légitime impatience d'action au milieu des travaux que vous avez commandés pour votre établissement ! Mais, hélas ! que vous devez en éprouver une bien plus cruelle en songeant à tout le mouvement de guerre qui se fait en Europe et en Asie, et au milieu duquel vous n'êtes pas, si ce n'est par le cœur, et la pensée, et l'amer regret ! Combien je m'associe aux souffrances morales que vous ressentez, et que vos deux lettres expriment si simplement et si noblement ! Je les fais lire, depuis hier que je les ai, à tous nos amis, et il n'est personne qui n'en soit touché jusqu'aux larmes. Cette artillerie du prince de Condé, célébrant la prise de Sébastopol, est une idée charmante et touchante. Vous savez, maintenant, ce qui en est de cette victoire. Elle nous a été servie un peu à la Tartare. Le désappointement est grand ; mais l'espoir dans le succès de nos armes n'est pas affaibli. Quant à moi, qui ne crois pas facilement, même au vrai, quand il est invraisemblable, le Tartare m'inspirait peu de confiance, et je n'ai été que médiocrement mystifié. Partout ailleurs la digestion du puff de Bucharest est plus difficile. Où en est-on maintenant ? Je vous vois d'ici interrogeant vos cartes ; cette poussée jusqu'à Balaklava parait incompréhensible. Qu'en dites-vous? Et que dites-vous aussi de l'élargissement de Barbes ? L'effet, ici, n'est pas ce qu'on en attendait. Hélas ! si la prison ou l'exil devaient cesser pour tous ceux qui font des vœux pour l'honneur et le succès de nos armes, et qui les rédigent noblement, j'irais vous attendre à la frontière, votre lettre de ce jour à la main. Si je voyais mon

ET GUVILLIER-FLEURY. — 1854 165

ami Vieillard, je lui ferais lire ce que vous me dites de la prise de Sébastopol, et il comprendrait peut-être qu'il y a autant de sang français dans les veines d'un petit-fils de Henri IV que dans celles de Barbes. Mais brisons là-dessus, car la comparaison seule fait rougir.

Merci de l'approbation que vous avez donnée à mon article sur la guerre de Crimée du 30 septembre ; non seulement mon cœur y était, car je suis très peu Russe, et suis crânement Français; mais j'aime à ne pas manquer une occasion de montrer que nous sommes, nous autres partisans du gouvernement libre, aussi patriotes que personne ; et j'aime aussi à croire que, de ces manifestations, il vous en revient toujours quelque chose, à vous et aux vôtres, quand elles paraissent dans un organe de l'opinion monarchique qui ne passe pas pour être de vos ennemis. Merci donc de la justice que vous me rendez.

Avez-vous lu mon second article sur Mme de Sablé? Dans le premier, j'essayais de caractériser la petite dévotion; j'ai voulu, dans le second, caractériser la grande, et le souvenir de notre pieuse et magnanime Reine s'est tout naturellement rencontré sous ma plume. Lisez cela. Si la Reine ne l'a pas lu, montrez-le lui ; car je suis persuadé, si modeste qu'elle soit, qu'elle se reconnaîtra au portrait que j'ai fait d'elle ; et vous verrez ci-joint, parce que m'en écrit Cousin (et que vous me renverrez) ce qu'il en pense. Je crois que la Reine sera touchée de cette émotion de Cousin ; mais comme vous êtes un homme d'esprit, vous ne me mêlerez pas à cette communication. La Reine était absente ; elle n'a sans doute pas lu ; elle ne peut pas me remercier d'une allusion. Ce que je veux, ce n'est pas être remercié, c'est lui faire plaisir. Je passe ma vie à vous aimer, à vous défendre, mais cela est trop simple pour être remarqué ; je le dis du fond du cœur.

Cuvillier-Fleury.

i66 LE DUC D'AUMALE

Twickenham, 9 octobre 1854,

J'avais voulu vous écrire, mon cher ami, aussitôt après avoir lu votre deuxième article sur Mme de Sablé, pour A^ous exprimer l'émotion et le plaisir que m'avait causés l'allusion à la Reine *; puis je pensais qu'il valait mieux, d'abord, recueillir les impressions de Claremont : la Grimée m'a mis un peu en retard; mais voici, littéralement, le message dont je suis chargé par la Reine : « J'aurais écrit moi-même à M. Fleury pour le remercier s'il avait été question d'une autre que moi ; mais il m'est impossible d'avouer que je me suis reconnue dans le portrait qu'il a tracé. Cependant, dis-lui combien je lui en sais gré, com-

* Feuilleton du Journal des Débats du 24 septembre 1854, Revue littéraire de la quinzaine.

Voici le passage auquel se rapportent les deux lettres ci-dessus.

« ... S'il était possible qu'il existât une race intermédiaire entre l'homme et Dieu, et si l'égalité chrétienne ne repoussait pas un rapprochement si profane, cette race eût été celle des Gondé, car là, la grandeur est partout, même dans la faute ; il y a je ne sais quoi de fier et de supérieur même dans l'expiation. Je sais ce qu'une longue suite de prospérités enlève parfois d'énergie aux races royales, et dans quels excès d'abêtissement la petite dévotion peut faire descendre les plus grands noms. Quant à moi, j'ai vu, et de bien près, la dévotion sur le trône. Je l'ai vue, mêlée à toutes les joies d'une maternité longtemps florissante et à tous les soucis d'un grand règne. Je l'ai vue tour à tour et suivant le temps, indulgente et ferme, douce et résolue, héroïque aux jours d'épreuves, tout le monde le sait,, héroïque encore dans l'exil; car aspirant de cœur après la retraite et ayant bien gagné sa part du ciel, elle est restée mêlée aux préoccupations du monde et aux angoisses de la vie active par le sentiment d'un grand devoir à remplir. La dévotion ainsi comprise, elle est de tous les rangs, de tous les temps, je le sais ; le trône ni même le malheur n'en ont le privilège. Mais quelle supériorité ne donnent pas, soit à son action sur la terre, soit à son mérite auprès de Dieu, l'épreuve de la puissance et celle de l'infortune, ces deux grandes écoles de la vie humaine ! »

ET CUVILLIER-FLEURY. — 183i 167

bien j'en suis émue. Dis-lui encore que je le remercie doublement, car il m'a fait faire un retour sur moi-même, et j'ai compris, en le lisant, combien je devais travailler à me rendre meilleure. » — Je transmets, sans commentaire! Elle a été aussi très touchée de la lettre de Cousin, que je vous renvoie. Dites-le lui, en lui faisant mes amitiés. Remettez aussi à M. Cousin la copie ci-jointe d'un nouveau billet de Mme de Longueville, que nous avons rencontré dans le dépouillement de mes archives et qui m'a paru curieux. J'attends les livres annoncés pour les apprécier. Vous pouvez faire ce que vous voudrez des notes que je vous avais envoyées sur la soumission d'Abd-el-Kader.

Le canard à la Tartare était un peu épicé ; ici, il est apprécié comme un stock jobbing hoax. Malheureusement il a défloré la bataille de l'Aima, qui est une belle et glorieuse affaire, et qui vala'it bien la salve de Guégué. Les affaires ne me paraissent pas aller plus mal en Crimée, pour suivre une marche plus régulière. Voilà le pauvre Saint- Arnaud mort ; je le regrette ; il avait du cœur ; je le plains de n'avoir pas été emporté trois jours plus tôt par un boulet ; cependant, il est mort au champ d'honneur. Tout cela m'émeut profondément, et cette épreuve-ci, pour moi, passe toutes les autres. Ces zouaves, ces chasseurs, que nous avions formés avec tant de soin ; ces généraux, dont le gouvernement de Juillet avait préparé la carrière avec tant d'impartialité et de désintéressement, ils battent les Russes sans nous !

i68 LE DUC D'AUMALE

Paris, 16 octobre 1854.

Mon cher Prince,

Je vous écris au milieu de mon déménagement, dans un de ces moments où l'on ne trouve pas une plume, si, par hasard, on trouve une feuille de papier, et où l'esprit déménage encore plus que tout le reste; mais je ne veux pas vous faire attendre ma réponse à vos deux dernières lettres. Mon Dieu! qu'un sentiment vrai est toujours la meilleure inspiration, et comme vous rendez bien ce que cette guerre de Grimée vous cause de patriotiques regrets, quand vous songez que vous n'êtes plus là pour partager les périls de vos camarades d'Afrique, « les premiers soldats du monde », comme les nommait ce pauvre Saint-Arnaud. Tous vos amis s'associent bien vivement à ces regrets, et je ne sais personne qui ait résisté à l'émotion de cette phrase : « Ils battent les Russes sans nous ! » Et puis, vous avez un mérite que n'ont pas, hélas ! tous ceux que la révolution de Février a jetés hors des affaires et hors du pays : vous ne faites de vœux, même dans l'exil, que pour le drapeau français, dût sa gloire se traduire en force pour le gouvernement qui vous a proscrits et dépouillés. Oh ! c'est là un exemple qui mériterait d'être mieux compris et plus sincèrement imité.

Merci de ce que vous m'avez transmis d'admirables paroles au nom de la Reine. Je compte assez sur la délicatesse de votre âme pour être sûr que vous n'aviez pas demandé des remerciements pour moi à Sa Majesté. Le sentiment qui m'a fait vous écrire était celui-ci : tout le monde, en France, avait applaudi à une allusion que la

ET CUVILLIER-FLEURY. — i854 169

Reine, seule, n'avait peut-être pas saisie; que peut-être, dans cette vie décousue d'un voyage, elle n'avait pas remarquée. Je tenais à ce qu'elle sût que personne, de ce côté-ci de la Manche, ne s'y était trompé ; et, si vous avez bien fait ma commission (passez-moi le mot que votre amitié excuse), je suis sûr que la Reine n'aura pas cru à une exigence d'amour-propre, ou même de dévouement, qui était loin de ma pensée.

J'ai vu Cousin, qui a reçu votre communication avec une gratitude visible; il a lu cette lettre de Mme de Longueville sans trop la comprendre et il vous en demandera l'explication. Je lui ai lu ce qui, dans votre lettre, se rapporte à la campagne de Crimée ; il parait que Thiers trouve que la bataille de l'Aima n'a pas été bien conduite; quant à Cousin, il n'y blâme qu'une faute, la double attaque en flanc. Qu'en dites-vous? J'espère que vous donnerez, un de ces jours, une petite leçon à' anthologie à Cousin, qui vous en donnera de stratégie. Tout le monde, ici, au surplus, s'est mis en campagne, et c'est toujours l'histoire des nou{fellistes de Montesquieu et de La Bruyère : « ... Ils ont des ponts sur toutes les rivières, des magasins pour toutes les armées. »

J'arrive des obsèques du maréchal Saint- Arnaud, que je suis allé voir chez mon beau-frère, au ministère des Affaires étrangères. C'était convenable; beaucoup de belles troupes, grand monde, affluence plutôt curieuse que triste (mais est-on jamais triste à Paris, excepté aux funérailles des hommes politiques, et, alors, c'est un parti qui est triste) ; du reste, on n'avait déployé aucun luxe exceptionnel ; le char était simplement de première classe, et il y avait, à la suite de quatre belles voitures de l'empereur, un certain nombre de fiacres où s'étaient empilés nos amis les Turcs, dans tout le négligé de leur douleur ; des échantillons de la garde qu'on a montrés au peuple; les guides,

rartillerie à cheval et les grenadiers ont paru magnifiques ; les voltigeurs, un peu jaunes ; l'ensemble, pas assez simple... J'ai reçu — et vous? — le catalogue de Renouard. Il se trouve, au surplus, chez Barthès, à Londres. Voyez, et méditez. Songez aussi un peu à la grande dépense que vous avez faite l'an passé. Prendrez-vous Potier, ou Techener? On ne commencera que le 20 novembre. D'ici là je serai établi et prêt à recevoir vos commissions.

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 18 octobre 1854.

Mon cher ami, j'avais bien fait votre commission au sujet de Mme de Sablé ; la réponse que je vous ai transmise a été spontanée.

... Je trouve tout naturel que MM. Thiers et Cousin trouvent à redire aux opérations en Grimée ; moi aussi,, j'aurais bien des critiques à faire ; mais, dans ma situation, je trouve de meilleur goût de les garder pour moi. Et puis,, quand on a connu le poids de la responsabilité, on devient indulgent pour ceux qui le portent. Si vous revoyez Thiers, demandez-lui de vous parler en détail sur ce qui s'est fait et se fait en Crimée ; prenez des notes, et envoyez-les moi ; demandez-lui cela de ma part, je suis curieux de connaître son opinion. Nous avons soif de détails, et nous n'en avons pas, au moins sur l'armée française ; car les Anglais s'en donnent, de nous conter les prouesses de leurs soldats.

Savez-vous bien que les créations du nouvel empire pâlissent à côté de celles du gouvernement de Juillet, et que la nouvelle garde a assez mauvaise grâce à étaler ses fanfreluches dans les rues de Paris, quand les zouaves et

ET CUVILLIEK-FLEURV. — 1854 47f

les chasseurs d'Orléans battent les Russes ! Mais je deviens compromettant.

J'ai passé aujourd'hui plusieurs heures avec un de vos collaborateurs, M. Foucauld, qui a eu l'obligeance de venir répéter ici ses très curieuses expériences sur le mouvement de la terre ; que pourrait-on faire pour reconnaître cette gracieuseté ?

Louveciennes, 30 octobre 1854.

Vous jugez sans doute, et peut-être ne vous trompezvous pas, mon cher Prince, que c'est bien mauvais signe de répondre, de Louveciennes, à une lettre qui aurait pu me confiner à Paris, si je n'avais compté sur votre indulgence pour m'accorder ces derniers beaux jours qui nous restent entre un été calamiteux et un sombre hiver. Et,. de fait, je n'ai encore rien de définitif à vous mander au sujet de vos récentes questions bibliographiques; j'ai beaucoup vu et beaucoup causé ; je n'ai rien d'arrêté à vous dire. J'ai, mercredi matin, une dernière conférence avec Potier et la semaine ne se passera pas sans que vous sachiez à quoi vous en tenir, du moins quant à ses estimations. Jusqu'à présent, je les trouve excessives ; mais ce n'est pas sa faute. La hausse des effets de librairie continue — peutêtre pour tenir lieu de celle de la Bourse. La fureur y est plus que jamais; la mort des bibliophiles fameux n'y fait rien; un bibliophile meurt, vivent les livres! uno avulso...y vous savez le reste. Tant il y a que Potier s'effraie, et, à bon droit, de ce qui s'apprête. Les Anglais se sont mis, à ce qu'il paraît, à s'engouer de cette vente, et ces bons alliés

nous feront une concurrence effroyable ; ils seront plutôt prêts qu'à la bataille de TAlma, et ils n'oublieront pas leurs bagages, comme à Balaklava, puisqu'ils arrivent à ces ventes écus en poche et paient comptant. Enfin, vous verrez; nous sommes à temps pour nous décider avec poids et mesure. Je ne reste plus ici qu'une huitaine, le temps que durera ce renouveau de printemps au jaune feuillage, que je préfère à l'autre : nulla fides Zephiro. Et puis je vais m'engloutir dans mon emménagement, déjà fort avancé, malgré mille incidents qui l'ont retardé...

Je vous envoie un compte de Techener ; item, une lettre de lui à laquelle vous ferez telle réponse que de raison; item encore, l'extrait d'un article de Sainte-Beuve sur le Journal de Dangeau où se trouve un souvenir assez curieux qui vous inspirera peut-être quelque regret *.

Voilà tout, si je ne me trompe, en attendant mieux. Je vais m'occuper de répondre à une bien aimable et charmante et spirituelle lettre de la Duchesse, et à une autre, de la Reine, comme son grand cœur sait les dicter. Mais, comment répondre à des remerciements qui me confondent ! Il est vrai que je ne manque pas une occasion de glorifier un passé auquel tous mes plus chers souvenirs se rattachent ; mais il n'y a, à cela, ni mérite ni courage, pas plus qu'à respirer avec mes poumons et à marcher avec mes jambes. Je n'y mets ni préméditation, ni malice, ni héroïsme. Adieu donc; j'espère que vous me pardonnerez de vous avoir cité : vos charmantes lignes ont fait le succès de ma vieille prose.

Cuvillier-Fleury.

* Au sujet d'un volume donné par Mme de Montespan au Roi, le 31 décembre 1684, volume qu'un libraire aurait eu en mains et qu'il aurait offert au duc d'Aumale.

ET CUYILLIER-FLEURY. — 1854 173

C'est à l'occasion d'un article sur les Mémoires du maréchal Soult que la Reine et la duchesse d'Aumale ont adressé à M. Cuvillier-Fleury les lettres dont il vient de parler et qu'on va lire. Dans cet article, M. Cuvillier-Fleury avait, en effet, cité quelques lignes de la lettre que le duc d'Aumale lui avait écrite le 11 août (voir ci-dessus) au sujet de ces Mémoires. La censure impériale qui s'exerçait sur la presse ne permettant pas qu'on imprimât même le nom des exilés, la citation était ainsi amenée : « Je n'ai pas encore entamé les Mémoires du maréchal Soult, m'écrivait récemment, dç Londres, un jeune général, un très bon Français, qui a très vigoureusement fait la guerre d'Afrique; je comprends qu'ils vous effraient, etc. » Personne ne s'y trompait, et le journal n'était pas compromis.

Claremont, le 26 octobre 1854.

C'est un besoin, pour mon cœur, mon cher monsieur Fleury, de vous exprimer combien j'admire le noble courage avec lequel vous saisissez toutes les occasions de parler d'une manière aimable de vos anciens amis ; et combien je suis touchée et reconnaissante de ce que vous avez dit encore dernièrement de mon bien-aimé Roi, dont la prédiction commence à se vérifier : on me rendra justice après ma mort, et sur mes braves enfants, dont les cœurs, toujours français, battent vivement au récit des dangers, des fatigues et de la gloire de leurs anciens compagnons d'armes. Il m'était impossible de vous parler d'un feuilleton précédent ; l'intention était trop bienveillante pour que je pusse l'accepter; mais vous devez être content, parce qu'il m'a fait réfléchir sérieusement pour mieux remplir mes devoirs. J'ai lu aussi, ce matin, l'article de M. de Sacy sur le digne évêque d'Evreux, si méritant et si méconnu ; sa perte a été encore un chagrin pour nous. Nos santés sont

d74 LE DUC D'AUMALE

bonnes; les enfants ont repris leurs études, les grands, leurs occupations sédentaires, et nous vivons plus dans le passé que dans le présent. J'espère que votre santé est bonne, ainsi que celle de Mme Fleury et de Clémentine; dites-leur bien des choses de ma part, et comptez toujours sur les anciens et constants sentiments de votre bien affectionnée,

Marie-Amélie.

Twickenham, 27 octobre 1854.

Mon cher monsieur Fleury,

Permettez à la femme d'un jeune général de venir vous remercier du fond de son cœur de votre excellent article, qui m'a fait un plaisir extrême et m'a vivement touchée. Il est plein de courage, rempli de grandes vérités et d'affection pour nous ; aussi a-t-il été apprécié selon son mérite, et la Reine et toute la famille unissent l'expression de leur reconnaissance à la mienne.

On a, dans ce moment, un véritable besoin de consolations : cette guerre qu'Aumale suit avec un si vif intérêt est une dure, une cruelle épreuve ! Je crois que mon pauvre mari n'a jamais souffert autant; il voit cette brave armée française, dont il a si souvent partagé les travaux et la gloire, engagée dans une grande guerre, sans pouvoir s'associer à ses dangers et à son sort. Bien souvent, je lui ai entendu dire : « Si je pouvais commander un régiment, je serais bien heureux ! » et il est quelquefois d'une tristesse fort peu en harmonie avec son caractère ordinairement si gai, et si au-dessus des événements : je

ET CUVILLIER-FLEUKY. — 1854 175

souiïre pour lui, et je comprends parfaitement combien tout ce qui se passe doit être pénible pour son cœur, vraiment et avant tout français.

La mort de l'excellent évêque d'Evreux nous a aussi bien douloureusement affectés; c'était un noble et digne prélat et un véritable ami ; je n'oublierai jamais tout le bien que m'a fait la première retraite que j'ai suivie en France, et pendant laquelle il nous a parlé trois fois par jour, avec tant de sagesse et d'onction. Ses dernières paroles ont été fort belles et touchantes ; puissent-elles retentir dans tous les cœurs.

Que vous mander d'ici? Toutes les santés sont, Dieu merci, fort bonnes ; Condé a été souffrant pendant un mois et il a prodigieusement grandi ; maintenant il commence à reprendre ses occupations, exercices et jeux. Le tout petit se roule, se tient assis comme un homme et je serais bien heureuse de pouvoir vous le présenter. Aumale continue, malgré ses préoccupations guerrières, de s'occuper de son œuvre littéraire, qui avance beaucoup et lui fait grand honneur. Les chers bouquins ne sont pas abandonnés, et on les visite, inspecte, époussète et change de place, ce qui forme et complète le bonheur bibliographique ; on mène de pair les travaux de bâtiment, percements de portes, de fenêtres, invention de ventilateurs, calorifères ; on s'occupe de la formation d'une belle galerie de tableaux et j'espère que, quand vous viendrez nous faire cette visite tant de fois promise, si impatiemment attendue et qui nous fera tant de plaisir, vous trouverez bien des changements et improvements de tout genre. Je vous conseille aussi de vous munir d'une grande dose d'admiration pour pouvoir vous extasier devant ma ferme, ma basse-cour, et ses nombreux produits dont je suis très fière; mes élèves cochinchinois sont de toute beauté ; mes vaches très admirées, mes pigeons magnifiques, et certains petits animaux

que je n'ose nommer, d'un profit énorme (achetés £ 6, vendus £ 18,6). Voilà le dernier résultat ; n'est-il pas vrai que je deviens une fermière très entendue?

Nous allons souvent passer la journée à Glaremont, tant pour voir la Reine, qui est. Dieu merci, à merveille, que pour procurer à Condé la société de ses cousins, qui est une chose bien bonne et nécessaire à son âge. Ils font ensemble Vexercice, la promenade, et jouent pendant une heure.

Mais il faut que je mette un terme à ce bavardage ; bien des amitiés à votre bonne et charmante femme, qui connaît ma tendre affection; j'espère qu'elle a reçu ma lettre contenant les remerciements pour la délicieuse chaufferette qui me sert journellement. J'embrasse Clémentine. Tout le monde, ici, me charge de bien des choses pour vous ; conservez-moi votre amitié, à laquelle je tiens tant, et croyez-moi toujours votre bien affectionnée,

Caroline-Auguste.

Louveciennes, 2 novembre 1854.

Je suis obligé, mon cher Prince, d'ajourner encore, mais de très peu, mon rapport sur vos commissions, car Potier était loin d'avoir à sa disposition les ouvrages que vous avez mentionnés et que je voulais voir. Le manuscrit no 50 est fort beau à première vue ; il est, surtout, d'une conservation admirable, mais moins naïf, s'il est permis de le dire, que d'autres de la même époque.

J'espère que vous avez reçu mon dernier et volumineux paquet du 30 octobre. Je me rappelle, en y reportant ma pensée, que j'ai oublié de répondre à ce que vous me disiez de Thiers dans votre lettre du 18. En réalité, je ne le vois

plus que chez Mme Liadières, depuis une assez vive querelle que Mme Dosne me fit chez elle, pendant Texil de son gendre en Angleterre, et à propos de la prétendue couardise[du Journal des Débats. Je me suis promis, ce jour-là, de ne plus remettre les pieds chez elle, et j'ai tenu parole. Mais que voulez-vous faire de Topinion de Thiers en matière de stratégie ? Passe encore pour celle du passé, qu'il arrange à sa manière ; il a certainement le génie de cette science-là ; mais il lui manque la pratique, et, soit dit entre nous, et malgré mon admiration pour son mérite d'historien, j'aimerais mieux faire dix campagnes avec vous, qu'une étape avec lui. Drolenvaux, que j'ai vu ici, m'avait promis des informations très précises sur la bataille de l'Aima; je les attends encore. Vous n'attendrez pas si longtemps ma lettre bibliographique ; et, aussi bien, je retourne m'établir à Paris d'aujourd'hui en huit, le 9 novembre.

Cuvillier-Fleury.

Twickenjiam, 5 novembre 1854.

J'ai reçu, mon cher ami, vos lettres des 30 octobre et 2 novembre. Je vais y répondre méthodiquement. D'abord je ne vous reparle pas de votre excellent article sur le maréchal Soult et de l'heureux tour de force que vous avez fait en l'incarnant au gouvernement constitutionnel ; d'autres se sont chargés de vous dire quel plaisir cela avait causé ici, et je n'ai, quant à moi, qu'à vous remercier du très grand honneur que vous avez fait à ma prose. — Je ne regrette pas le manuscrit des médailles de Techener ; peutêtre s'y trouvait-il un ou deux dessins qui pouvaient provenir du volume dont parle Sainte-Beuve ; mais la plupart ■. 18

étaient d'époques antérieures. Pour le n^ 50, les miniatures ne doivent certainement pas être des plus naïves; mais si elles sont de la main qui a décoré les Heures d'Anne de Bretagne, ou d'une main contemporaine et aussi habile, elles sont la perfection; c'est là ce qu'il faudrait établir. Voici les numéros des articles du catalogue Renouard pour lesquels je donne commission définitive; je ne fixe pas de maximum pour chaque article; les estimations de Potier me paraissent justes; mais je crois que quelquesunes seront dépassées et je l'autorise à ne pas s'y arrêter...

Twickenham, 7 novembre 1854.

Mon cher ami, j'ai lu avec soin le dernier rapport de M. Bertrandi du 7 octobre ; je n'ai pas d'observations à faire ; les renseignements sur la direction donnée par le grand Gondé à l'éducation de son fils sont curieux, malgré la prolixité des considérations du bon Bertrandi. Il reste convenu qu'il va terminer le dépouillement des papiers de Lenet, auquel nous reviendrons plus tard pour les copies à faire et que, ce dépouillement terminé, il commencera celui des Carnets de Mazarin, à moins qu'il n'ait rencontré quelque autre mine dont l'exploration soit plus urgente pour la période antérieure à 1649. Je le prierai encore de rassembler ce qu'il pourra rencontrer sur sa route en fait de renseignements biographiques sur le père du grand Condé, depuis sa rentrée en France, après la mort de Henri IV...

D'après votre note du 5, je renonce au'n^ 50; ces sortes

de choses perdent leur valeur quand l'authenticité et la perfection n'y sont pas.

Twickenham, 20 novembre 1&54.

Mon cher ami,

Techener m'a envoyé le catalogue d'une vente d'autographes qui commence le 7 décembre. Voici les articles pour lesquels je vous prie de lui donner commission... toutes pièces qui se rapportent à mes études.

Les difficultés sont grandes en Crimée; l'armée alliée y fait face avec la plus admirable valeur. Je continue de •croire au succès de l'entreprise ; mais il sera payé cher •et je doute qu'il soit décisif pour la fin de la guerre. On aurait dû songer un peu plus tôt à pourvoir et à renforcer convenablement cette armée qui fait des prodiges; c'était plus important que de donner des leçons de stratégie au •camp de Boulogne, ou de régler l'organisation des musiques de la garde, ou de satisfaire une mesquine haine dans le puéril décret qui a changé les noms des corps d'infanterie. Plonplon est retourné à Constantinople : nous avions aussi quelquefois la dysenterie, mais il me semble qu'elle nous prenait plus à propos et nous faisait partir moins vite. En voilà assez ; mon cœur s'aigrit, tant je souffre de ne pas 'être au milieu de tous ces braves gens.

Jules Janin a trouvé moyen de glisser un mot aimable pour moi dans son article sur la vente Renouard; c'est chose à laquelle les rédacteurs des Débats nous ont habitués ; mais on ne se blase pas là-dessus, et nous y sommes toujours très sensibles.

La mort de Marbot m'a bien affligé.

Santés toujours bonnes ici ; j'espère qu'il en est ainsi^dans votre ménage.

Les témoignages rendus de toutes parts à la valeur et à l'endurance des troupes que le gouvernement de Juillet avait formées, avivaient encore la souffrance du duc d'Aumale. L'un de nos alliés qui combattait auprès des zouaves, le prince Edouard de Saxe-Weimar, colonel du premier régiment des Life Guards, lui écrivait :

Camp devant Sébastopol, 7 décembre 1854.

! Mon cher duc.

Je ne puis assez vous remercier pour votre aimable lettre que j'ai reçue il y a quelques jours. Elle m'a bien charmé, je vous assure. Ma blessure n'était pas grand'chose, mais elle a donné l'occasion à lord Raglan de me nommer dans les dépêches, chose très flatteuse.

Nous sommes encore devant Sébastopol et il me paraît, pour le moment, peu de chance pour que la place se rende bientôt ; nous attendons encore des renforts ; il nous en arrive tous les jours.

La bataille du 5 novembre était une rude affaire, et nous surtout, les Guards, nous avons perdu beaucoup de monde. Ce jour-là j'ai eu l'occasion de remarquer le courage des troupes françaises, surtout des zouaves, qui sont des troupes admirables. Nous sommes campés ici tout près du

2® régiment de zouaves, commandé par le colonel Gler.

Le métier de la guerre est fort amusant; mais il faut avouer que ce n'est pas agréable en hiver ; nous avons une pluie continuelle et nos tentes ne sont qu'un pauvre abri «contre une pluie comme nous l'avons ici.

Nos troupes sont fort bien nourries; c'est ce que je ne peux pas dire des Français. A Balaklava on peut acheter tout ce qu'on veut.

Dieu merci, je me porte parfaitement bien et, ce qui vaut autant, je suis en bonne humeur.

Le duc de Cambridge a dû aller à Constantinople à cause de sa santé ; il a montré beaucoup de courage ; mais ses nerfs ont été tellement ébranlés qu'on a craint une fièvre cérébrale. Le prince Napoléon est aussi à Constantinople ; je pense qu'il en a eu assez de la guerre, et qu'il se trouve heureux d'avoir •échappé aux dangers qui nous entourent tous les jours.

J'ai fait vos compliments à lord Raglan, dont il a été très sensible.

Veuillez avoir la bonté de me rappeler au souvenir de la Reine, de Mme la duchesse d'Aumale et de vos frères. Excusez cette petite lettre, mais la poste part dans le moment même ; je n'ai que le temps de me nommer

Votre dévoué ami,

Edouard de Saxe-Weimar.

Paris, 23 novembre 1854.

Je voulais attendre que la vente Renouard fût un peu en train pour vous écrire ; mais votre lettre du 20 ne me laisse

i82 LE DUC D'AUMALE

pas le loisir d'attendre plus longtemps, et j'en suis bieiï aise, puisque cela rapproche de quelques jours une de cesbonnes occasions d'entretien épistolaire qui me sont si douces. Je vais investir Techener de la commission quevous lui donnez pour les autographes. Cela essuiera seslarmes. Imaginez qu'il est allé pleurer chez de Sacy, en lui disant qu'il avait perdu, si ce n'est mérité de perdre, votre confiance et la mienne et que votre clientèle était transportée à Potier, son rival. Je n'ai pas eu de peine à convaincre Sacy que vous n'aviez fait là que ce que font tous les bibliophiles qui veulent avoir plus d'une corde à leurarc, et j'ai cité Bertin, qui n'en faisait pas d'autre, et qui. me l'avait conseillé...

Je passe ma vie à faire à cet excellent Bertrandi le reproche que vous lui adressez et à l'engager à garder ses réflexions morales et historiques pour lui. Mon Dieu ! qu'on a de peine à se résigner à n'être qu'un excellent copiste î" J'espère qu'il y mettra plus de mesure à l'avenir, lui ayant insinué que vous aviez fait la même remarque que moi, et. que vous étiez le moins rhétoricien des hommes, quoique voug ayez fait une excellente rhétorique. Mais on la fait bonne au collège précisément pour ne pas la continuer dans le monde. Peu de gens savent cela ; et, quant à moi, jeme suis souvent dit que je n'étais qu'un rhétoricien un peu frotté de monde et exercé par le journalisme. Qu'en ditesvous? Je suis bien sûr que vous ne me démentirez pas ; j'ai fait de la rhétorique toute ma vie; j'y ai mêlé un peu dedévouement à mes amis ; et puis, c'est tout...

Je suis Comme vous, mon cher Prince, triste, bien triste^ Vos réflexions me vont au cœur; elles flattent aussi ma vanité de stratège amateur (nous le sommes tous ici), car elles s'accordent avec les miennes. Mon ignorance me disait depuis longtemps ce que votre expérience vous inspire,, c'est qu'il ne fallait entreprendre de telles expéditions qu'à

ET CUVILLIER-FLEUKY. — 1854 483

bonnes enseignes, en mettant toutes les précautions de prudence et de prévoyance de son côté; et plus le caractère français est ardent à se jeter dans la mêlée, plus ceux qui gouvernent notre pays doivent se garder d'être plus téméraires que lui-même. Que Dieu vienne en aide à tant de courage, d'énergie et de vaillance ! Je suis comme vous, je ne doute pas du succès final. Personne n'en doute ici non plus; pourquoi donc l'alarme est-elle si grande qu'elle en est même excessive et injuste? C'est que tout le monde a le sentiment des sacrifices d'hommes et d'argent par lesquels il faudra passer pour arriver au terme de cette guerre qui n'était, à son sage début, qu'une guerre diplomatique, pour ainsi dire, c'est-à-dire destinée à appuyer les négociations, et qui devient, j'en ai peur, une guerre d'extermination. Les lettres reçues de Crimée marquent un grand acharnement des deux parts, et ce n'est pas ainsi, au dix-neuvième siècle, que la guerre devrait se faire entre les trois nations les plus civilisées du monde. Mais ce n'est la faute de personne ; le sang veut du sang. Etions-nous réservés à ces tristes spectacles ! Car la Crimée a beau être loin, les souffrances de notre armée, il semble qu'on les éprouve personnellement, et honte à ceux qui pourraient, même au plus caché de leur cœur, faire des vœux contre elle.

Vous savez que le pauvre général Auvity a perdu là-bas un de ses fils, mort du choléra la nuit qui a suivi la bataille» de l'Aima.

Guvillier-Fleury.

Paris, 27 novembre 1854. >

Mon cher Prince.

M. Bocher vous porte vos premières acquisitions de la vente Renouard et j'espère qu'elles vous feront plaisir. Je vous ai déjà annoncé les deux volumes de de Thou; nous avons manqué le Sophocle avec les notes soi-disant de Racine; mais leur authenticité a été très contestée et il n'en fallait pas tant pour nous arrêter court. Ce n'est pas que V Aristophane ^ avec les notes également attribuées à Racine, n'ait trouvé aussi des incrédules, et Potier a longtemps douté lui-même. Il m'avait fort ébranlé et j'ai été obligé de m'en rapporter complètement à sa loyauté. « Si le courant de la vente porte à l'authenticité, ai-je dit, lâchez la main ; si les objections sont trop fortes, résistez au désir que nous vous avons exprimé ; de toutes manières, ne faites l'acquisition que sous toutes réserves. » Et ainsi a-t-il fait. Le livre a été acquis à votre compte. Les vrais amateurs se sont accordés à reconnaître là une des écritures de Racine. H faut que ce soit une de celles de sa jeunesse, quand la passion du grec le possédait si exclusivement ; car vous remarquerez que son commentaire est plus grammatical que littéraire : on dirait un écolier qui étudie une langue et qui veut aider sa mémoire, la plume à la main. Ainsi faisions-nous au collège, si parva licet componere magnis. Cependant, je n'ai pas tout lu, et vous pourriez bien y trouver, çà et là, dans un examen plus attentif, la touche de l'homme de génie. Quoi qu'il en soit, vous jugerez de la valeur de cette acquisition d'un coup d'œil, par la grande habitude que vous en avez; et puis, n'avez-vous

pas déjà un exemplaire à^Euripide, je crois, dans ces conditions? Montrez-les à Panizzi, et si vous n'êtes pas convaincu, nous ferons un petit procès de faussaire à la succession Renouard. Plaisanterie à part, Potier se fait fort de pousser la chose, s'il y a lieu, jusqu'aux dernières limites de notre droit, qui est de provoquer un jugement d'experts pour peu que vous doutiez. Voyez, et jugez. L'exemplaire de Salluste a été acquis aussi. M. Bocher vous les remettra. J'avais compté sur un envoi de reliures que Petit m'avait promises; j'attends encore; et, comme c'est parole de relieur que j'avais reçue, j'attendrai encore longtemps, peut-être. Petit veut vous faire des chefs-d'œuvre. Il aspire à la succession de Niédrée et à se faire compter dans Vart, comme ils disent ; il y réussira, étant habile et laborieux, et pas trop cher encore.

Guvillier-Fleury.

Twickenham, 2 décembre 1854.

J'ai reçu, mon cher ami, vos lettres des 13 et 27, ainsi que les livres et papiers remis à Bocher. Le de Thou est magnifique ; le Salluste est beau ; la signature est celle du père du grand Gondé. Je vérifierai, si je le puis, la semaine prochaine, l'authenticité des notes de Racine sur V Aristophane; je suis fort peu compétent en ces matières-là; le grec de ces notes ne ressemble pas à celui des notes de VEschyle attribuées à Racine, livre qui me fut donné par ma belle-mère, il y a un an. Vous avez fort bien fait d'abandonner le Sophocle plus que douteux.

Je suis bien affligé de la mort du jeune Auvity ; dites-le bien à ses père et grand-père. Je connaissais beaucoup le

général de Lourmel et le colonel de Gamas, qui ont été tués à Inkermann.

On me dit qu'il serait bon de prendre quelques exemplaires du livre de Janin ; prenez-en cinq ; disposez de quatre ; envoyez-m'en un. Je désire aussi souscrire à l'ou-^ vrage de VioUet-le-Duc sur l'architectui ;.

Mille amitiés.

Paris, 4 décembre 1854.

Mon cher Prince,

Avez-vous entendu parler du désir qu'aurait l'ambassadeur de France d'avoir une copie des lettres de l'empereur Napoléon qu'on suppose, je ne sais sur quel fondement, que vous avez entre les mains ? Jules de Saux, secrétaire à l'ambassade, m'a sondé là-dessus, et j'ai dit que j'ignorais si vous étiez, en effet, possesseur de ces précieux autographes, mais, qu'en tout cas, je ne doutais pas que vous ne fussiez disposé à en donner ou laisser prendre copie, dans l'intérêt de l'histoire, si la demande vous en était convenablement transmise, et non par voie indirecte. Qu'en pensez-vous? Veuillez me répondre par un mot sur ce point. Il y a du bon Guéneau de Mussy là dedans, à ce que m'a dit Jules de Saux.

Tenez-vous pour dit, que la guerre va être menée vivement en Grimée, et qu'on n'épargnera rien pour amener le vrai résultat qu'on désire, que l'Angleterre surtout veut,, avec rage, l'abaissement de la Russie. Malheureusement on l'a trop dit, et on a trop intéressé l'honneur du gouvernement russe à résister jusqu'à l'extermination. Un de mes

ET CUVILLIER-FLELKY. — 4854 187

très proches parents a dîné, la semaine dernière, chez le ministre d'Autriche avec Thiers, qui lui a fait un grand éloge de tout ce qui se fait, politique, diplomatie et guerre. « J'aime fort la cuisine, a-t-il dit, quoique je n'aime pas le cuisinier. » Malgré tout, la cuisine elle-même ne plaît pas déjà tant aux financiers qui ont une peur affreuse du quart d'heure de Rabelais. Vous les reconnaîtrez là; et que cette épreuve nous les fait bien connaître !

Guvillier-Fleury.

Orléans- House, 7 décembre 1854.

Je suis assez perplexe sur V Aristophane, mon cher ami; je l'ai porté hier au British Muséum, où il n'y a que des signatures de Racine; je l'ai fait voir à divers conservateurs et amateurs. La signature qui est sur le titre présente bien quelque analogie avec celles que nous avons vues; mais Foss, l'ancien libraire bien connu, et très expérimenté, lui trouve aussi certains caractères de l'écriture du père Renouard ; et comme ledit Renouard avait fort mauvais renom, il doute un peu. D'autre part, le grec des notes de V Aristophane ne ressemble pas à celui des notes de V Eschyle attribuées à Racine par Nodier. Les deux livres ontils été annotés à différentes époques de la vie du grand poète? Son écriture avait-elle changé à ce point? Faut-il attribuer une erreur volontaire ou involontaire à Renouard ou à Nodier? Toutes questions que je suis hors d'état de résoudre. Le mieux ne serait-il pas de vous envoyer les deux volumes pour les soumettre à quelque expertise?

Je ne me connais pas de lettres de l'Empereur (celui qui commandait ses armées en personne) au moins en original.

Si j'en avais et qu'on me les demandât, comme vous dites, d'une manière directe et convenable, je serais charmé d'en donner copie.

Je ne doute pas que la guerre soit vigoureusement menée en Crimée ; mais je n'en trouve pas moins le gouvernement impardonnable d'avoir pensé si tard à renforcer et pourvoir convenablement cette admirable armée. C'est aussi l'opinion de celui dont vous me parlez dans votre lettre du 4 ; -c'est, du moins, celle qu'il nous a fait connaître.

Paris, 15 décembre 1854.

... Encore une lettre à bâtons rompus, mon cher Prince, pour répondre à la multitude de points d'interrogation ■dont votre correspondance est pleine; je ne m'en plains pas, au contraire, puisque ce sont des occasions de vous lire et de vous écrire, et qu'il n'est pas une de vos lettres, si bibliographique soit-elle, qui ne finisse par quelques lignes -qui en sont comme le cachet, mis de la main du maître. Oh ! le beau recueil que je laisserai à ma fille, sous ce titre : Correspondance d'un bibliophile, et où ceux qui savent ce que parler veut dire découvriront le Prince à chaque ligne, homme de guerre, bon politique, et bon patriote !

Tant il y a qu'il y aurait de quoi perdre la tête si on ne mettait un grand plaisir à faire ce que vous demandez; et qu'il y faut souvent remuer ciel et terre, comme dans cette affaire du soi-disant Aristophane de Racine! Je suppose Racine fort tranquillement assis dans l'Elysée des grands poètes, pauci quos œquus amavit Jupiter, et voilà

qu'il nous faut soumettre sa calligraphie à quelque Saint- Orner, amateur d'autographes illustres, dont l'expertise fera foi pour ou contre son écriture! Je suis en train de faire cette besogne. M. Renouard fera bien de se tenir dansl'autre monde, si par hasard il est admis dans la société des grands écrivains, dont il a si légèrement mis les noms sur tous ses bouquins. Ne tranchons cependant pas la question de V Aristophane; j'ai, lundi, un rendez-vous avec un des plus habiles connaisseurs en ce genre; j'irai jusqu'au bout de l'expertise, sans sourciller, et il faudra bien, si elle tourne contre la succession Renouard, que Potier s'exécute. Qu'eût-on dit si le pauvre Techener avait patronné une pareille vente ! Ce que c'est qu'une bonne renommée t J'ai remis à M. Bocher, pour vous les faire passer tous,, les autographes que nous avons pu avoir avant son départ. Les prix sont marqués sur les enveloppes ; ils m'ont paru raisonnables. Le Fabert peut sembler cher; c'est que lesautographes de ce nom sont très rares ; hier vous avez eu un Scarron, deux Vendôme, un Sévigné admirable, de douze pages; vous n'en pouvez avoir un plus beau. J'espère que vous serez content de ces acquisitions...

GUVILLIE R-FlE U RY.

Paris, 18 décembre 1854.

Mon cher Prince,

Je viens de m 'assurer, ipsissimis oculis, que l'écriture du commentaire attribué à Racine sur les marges de V Aristophane acheté par vous à la vente Renouard, n'est pas du grand tragique, mais du médiocre poète son fils. Cette

•certitude résulte pour moi d'un examen très sérieux que j'ai fait, de l'écriture de l'un et de l'autre, chez M. Feuillet de Conches, qui m'a ouvert avec une obligeance infinie le trésor de ses autographes, et y a joint son avis, conforme au mien. Il n'y a aucune controverse admissible sur ce fait : nous avons vérifié lettre par lettre, délié par délié, et le nombre des preuves n'est égalé que par leur évidence. Potier, à qui j'ai porté le dossier recueilli chez M. Feuillet et confié par lui à mes soins, en est tombé d'accord du premier coup, et il en est à faire de grands hélas ! en songeant avec quelle facilité M. Renouard ou ses ayants <îause auraient pu se procurer la même conviction ; l'écriture du français, celle du grec, la signature même, tout cela est incontestablement de Louis Racine. La signature de Jean Racine est à quelques égards différente, d'une écriture moins serrée, moins fine et moins liée ; quant au .grec de votre Eschyle, il y a tous les rapports désirables avec les autographes français de la même main que j'ai sous les yeux, et Potier m'a montré du grec même, attribué à Racine, et parfaitement conforme soit à celui de votre Eschyle, soit au caractère de ces autographes français que je vous signale. Feuillet voulait que je leur fisse faire le voyage de Twickenham pour votre édification; mais, à quoi bon? Consentez à voir par mes yeux cette fois : si vieux qu'ils soient, ils ne vous tromperont pas.

Reste une question : garderez-vous V Aristophane ? Potier est prêt à le reprendre et à le remettre en vente, ainsi réduit, par jiotre expertise, à n'être plus qu'une curiosité très ordinaire; pourtant il faut que vous sachiez que l'écriture de Louis Racine est très rare ; un mot par la poste, s'il vous plaît.

Votre autographe Séçigné a été vivement poussé, et il est aujourd'hui vivement demandé; vous en trouverez, quand vous voudrez, le prix que vous l'avez payé, malgré

ET CUVILLIER-FLEURY. — 1854 i91

les tromperies du catalogue. Cet autographe ne renferme absolument rien d'inédit, comme le catalogue prétend qu'il en renferme beaucoup, d'après une note, probablement très ancienne, mise sur la marge, avant les éditions modernes ; seulement, il a une curiosité particulière qui tient à l'imperfection de ces éditions, même les meilleures, qu'il faudra corriger, votre autographe à la main. J'ai fait soigneusement ce relevé, qui est assez piquant, à la suite d'une confrontation rigoureuse, et je vous demande de me laisser mettre quelques mots là-dessus dans les Débats, autant pour donner à penser aux charlatans de catalogues, que pour montrer le prix d'une pièce originale bien authentique et remuer quelques petites questions philologiques. Si vous n'y mettez pas obstacle, je me donnerai ce petit plaisir; répondez-moi un mot là-dessus. Cousin avait poussé cet autographe jusqu'à 300 francs; il le croyait en grande partie inédit, comme l'affirmait le catalogue ; mais, inédits ou non, de pareils autographes ont toujours un prix relatif, non pas aux révélations qu'ils contiennent, mais à la main d'où ils émanent. Celui-là est parmi les plus précieux : c'était la véritable perle de cette vente. Le catalogue, en cela, ne se trompe pas et ne ment pas : ce n'est pas peu dire.

Rien de plus nouveau. Je sors de chez M. Guizot, qui prend plus au sérieux que John Lemoinne le traité de la triple alliance. Je persiste à dire que ce n'est qu'une étape de l'Autriche dans la voie où le sentiment de ses périls la contraint de marcher. A cela, on nous dit : — Mais si elle avait fait un traité pareil avec la Russie?... — Oh! alors, c'est qu'elle aurait suivi son inclination; — avec nous, elle obéit à une contrainte. Aussi n'est-elle qu'à moitié loyale, et ne signe-t-elle que d'une main. C'est assez pour s'engager; mais tout engagement paraît ajourné, ce me semble, jusqu'après le !«' janvier; et, qui vivra, verra.

i92 LE DUC D'AUMALE

En attendant, on parle de l'envoi d'un détachement de la garde impériale en Crimée.

A propos de M. Guizot, il me disait ce matin qu'un écrivain, du nom de de^Calonne, attaché, je crois, à la rédaction de la Reçue contemporaine (est-ce cela?) était revenu d'Angleterre tout récemment et de Twickenham, fort enchanté de votre accueil et de vous — je crois cela sans peine; — ce que je crois moins, c'est que vous lui ayez fait promesse d'extraits de votre ouvrage pour sa Reçue, car, lorsque vous en serez là, il faudra mûrement y songer, et faire un bon choix.

La Reçue des Deux Mondes m'a désagréablement traité par suite d'un malentendu de Buloz, qui est un butor; mais je crois que, si vous deviez faire une première apparition quelque part, avant la grande, et vous montrer de profil, comme écrivain, il vaudrait mieux débuter dans cette Reçue qu'ailleurs... et puis, après, vous déciderez.

Adieu donc, car toute ma matinée, jusqu'à l'heure du courrier, a passé à ces vérifications, et je n'ai que le temps de vous renouveler l'assurance de mon inaltérable attachement.

Cuvillier-Fleury. ' '~\

Twickenham, 19 décembre 1854.

f^ J'ai reçu, mon cher ami, votre lettre du 15; je ne vous dis rien au sujet de l'expertise sur V Aristophane; j'attends lejrésultat; faites aussi examiner V Eschyle. — Ausujet de la vente Renouard je me recommande particulièrement pour les Mazarinades et le Ms. Conti. J'ai reçu les autographes; j'en suis fort content; vous savez que je ne les

recherche que comme pièces historiques ; je fais exception cependant pour quelques grands noms dont je poursuis récriture quand elle me manque, Henri IV, Sévigné; je n'ai pas encore vu l'autographe de cette dernière ; d'après ce que vous me dites, il ne serait pas trop payé.

Twickenham, 20 décembre 1854.

Je ne sais comment votre lettre du 18 ne m'est pas arrivée hier, comme elle le devait ; la poste ne me la livre qu'aujourd'hui; si elle l'a retenue par curiosité, je crains que cette curiosité n'ait guère été satisfaite; maintenant, je réponds.

Je vous le disais hier, je ne suis pas un collecteur d'autographes; je me laisse séduire, il est vrai, quelquefois par d'illustres écritures; j'aime les exemplaires qui ont appar» tenu à des hommes célèbres; mais je veux des célébrités de bon aloi, et Louis Racine n'est pas du nombre. Je n'ai donc que faire de son Aristophane; je demande qu'il soit restitué à qui de droit, pour être remis en vente, ne voulant, quant à moi, ni le garder, ni le payer. Vous comprendrez V Eschyle vérifié dans le prochain envoi. Je vous ai dit que je prenais le Séçigné; gardez-le tout le temps qui vous sera nécessaire pour le travail que vous projetez, et que je lirai avec bien du plaisir ; vous me l'enverrez ensuite.

Je vous parlerai peu du traité du 2 décembre; j'attends l'Autriche à l'œuvre, pour la juger; c'est un gouvernement qui ne m'a jamais inspiré ni confiance, ni sympathie. On se dit cependant très sûr de lui cette fois. L'Angleterre est mécontente; le bill pour l'enrôlement des étrangers pas-

Page 1