II
quis pour vous les Commentaires de César annotés par Montaigne ! Mais enfin nous l'avons, ce précieux volume, objet d'une concurrence si sérieuse, que toute ma diplomatie n'a pu ni détourner ni amener à composition. M. Brunet l'a poussé jusqu'à onze cents francs, la Bibliothèque nationale jusqu'à mille ; un M. de Chambry jusqu'à douze cents; M. Payen jusqu'au bout. Mais nous étions là, écus sur tablC; et le volume nous a été adjugé à quinze cent cinquante francs. Je ne dis pas que c'est pour rien, mais je dis que c'est pour moins que je ne croyais ; et pendant que cette enchère se poursuivait, vulgi stante coronâ, au milieu d'une afïluence inusitée, nous emportions les Mazarinades pour moins que ne portait votre commission, en sorte que nous avons reporté sur le Montaigne ce que cet honnête Mazarin nous laissait, et nous l'avons eu. L'effet a été excellent quand on a su que le livre ne passerait la Manche que pour rester dans des mains françaises; et, si un bibliophile est sensible à la gloriole plus qu'à la possession, quod erat demonstrandum, cette acquisition vous a fait grand honneur. Je vais examiner le livre plus à fond que je n'ai pu faire — ô naïveté de bibliophile même par commission! — et si j'y trouvais matière à quelque révélation pour le public, le permettriez-vous ? Dites oui ou non sans vous gêner; si vous dites non, vous me rendrez probablement service en me dispensant d'un travail; j'en ai bien assez. Le livre aura d'ailleurs besoin d'être relié; la reliure est en veau brun, et pas du temps. Vos ordres, là-dessus.
Guvillier-Fleury.
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1856 291
Twickenham, 1«' mars 1856.
Un mot seulement, mon cher ami, pour vous accuser réception de votre lettre d'hier et vous féliciter de l'acquisition du César et des Mazarinades. L'un a coûté un peu plus que je ne croyais, l'autre un peu moins; cela se compense et l'ensemble est des plus satisfaisants. Recevez donc tous mes remerciements. S'il y a, dans le César, matière à révélations pour le public, révélez; je ne suis nullement disposé au mystère en ce qui concerne mes raretés, et, d'ailleurs, le livre ne peut qu'y gagner. Il n'y a pas de bibliophile qui puisse rester exempt de cette espèce d'orgueil causé par l'accroissement de valeur des livres. Voilà une phrase mal faite, mais vous me comprenez. Si la reliure n'est pas du temps, changeons-la ; un maroquin janséniste avec gardes en maroquin et quelques fers aux gardes me paraîtrait ce qu'il y aurait de mieux.
Mille amitiés.
Sur toutes choses, qu'on ne rogne absolument pas le César/
Paris, 4 mars 1856,
Mon cher Prince, je suis, depuis trois jours, pris par les yeux, la chose du monde dont on a le plus besoin pour lire et pour écrire. J'ai attrapé un coup d'air à la séance de
réception de Legouvé, et j'en souffre encore. La séance était chaude, la salle à la glace. J'aurais voulu vous rendre un compte circonstancié du César, si mes yeux ne s'étaient refusés à lire l'écriture de Montaigne, si authentique qu'elle soit, et précisément pour cela. Vous parlez de ne pas le rogner? Hélas! la chose est faite. Le relieur du dernier siècle, qui a eu le volume entre les mains, a rogné deux et quelquefois trois lettres aux notules marginales. Vous vous étonnerez justement que les lois de l'époque n'eussent pas prévu le cas, ni même encore celles de la nôtre ; il y a aux galères des malheureux qui n'ont pas fait pire. Quoi qu'il en soit, le mal est irrémédiable ; c'est beaucoup si l'on n'y ajoute pas; j'en fais mon affaire. J'oublie de vous dire, pour vous consoler, que la grande note de la fm est intacte, absolument, et c'est l'important. Le livre était bien digne du prix que nous l'avons payé, si j'en crois l'ardeur et l'obstination des enchères. C'est l'excuse d'une telle folie pour un tel bouquin (je parle la langue des profanes et non pas la nôtre). Mais, en effet, le livre a bien besoin d'être habillé pour prendre l'air qu'il doit avoir. Figurez-vous un La Bruyère, un Buffon, se montrant en blouse dans une belle compagnie, chez Mme de Sablé ou Mme de Pompadour! Vite, habillons ce grand seigneur, ou, ce qui vaut mieux, ce grand esprit fourvoyé en tel équipage. Je n'oublierai pas vos recommandations; je le donnerai à Duru, qui désire fort travailler pour vous, qui est un maître, mais qui est cher en diable.
Nous avons eu le très bel exemplaire de la Propriété des choses pour deux cents francs, bonne condition, maroquin vert; reliure un peu jeune pour le livre; je le tiens à votre disposition. Quant aux Mazarinades, n'aimez-vous pas mieux les avoir telles quelles, et faire exécuter le travail sous vos yeux? Le triage sera plus sûr, fait sous votre direction.
Je m'occupe de réaliser vos intentions au sujet des archives des Affaires étrangères et de celles de Simancas, à supposer qu'il en existe un dépôt à la conservation des archives de l'empire. Quant au premier point, j'y arriverai peut-être, mais difficilement, par Mignet ; quant au second, Lacabanne est très lié avec Chabrié, un original qu'il faut savoir prendre, grand ami de Vieillard, par qui j'arriverais s'il fallait une charge à fond; puis je lâcherai Bertrandi, une fois la brèche ouverte. Tout cela est en train ; mais il y faut mine, sape, et contre-mine, tout un siège.
Je réponds maintenant à vos trois derniers billets. Vous croyez que cette inondation de lettres, comme vous l'appelez, me déconcerte ? Elle me rafraîchit l'âme. Je n'aime rien tant que ces causeries à distance; j'aimerais mieux le tête-à-tête ; mais à défaut de ce plaisir et de ce bonheur, vos lettres me donnent l'idée d'une sorte de cohabitation : ce qui ne se dit pas se devine ; ce qui se dit supplée à la distance : major e longinquo caritas : cela est aussi vrai de l'attachement que du respect.
Mais, au moment de répondre à vos trois lettres, et les ayant relues, je m'aperçois que, tout naturellement, et par un agréable effet de la mémoire, la réponse est faite, puisqu'elles m'entretenaient uniquement des objets dont je viens de parler. J'ai pris note de la commission pour la vente prochaine, et, quant à la « paresse de Guégué », sujet d'un de vos P.-S., j'en puis parler comme de l'histoire ancienne, puisque vous me dites que « la veine est meilleure ». Il est donc bien peu votre fils, s'il est paresseux, et bien peu le fils de la chère Duchesse, parla, du moins ! Mais ces défauts du jeune âge ne résistent pas longtemps à une bonne direction : en principe, l'homme naît paresseux, et la femme coquette. Et cependant le monde est la preuve que l'activité humaine n'y fait pas défaut, et les honnêtes femmes sont dans la proportion de quatre-vingt-dix-neuf
sur cent. Guégué prendra le pas, dès que sa force physique sera égale à l'ardeur un peu aventureuse de son esprit, car c'est faute de vigueur que les imaginations très vives s'égarent dans l'impuissance et le gaspillage de l'esprit; dès qu'elles peuvent se concentrer, elles sont sauvées. Gela ressemble un peu à la dissertation « pourquoi votre fille est muette » ; mais, réfléchissez-y, vous verrez qu'il y a du vrai là dedans. Je crois qu'il faut sacrifier beaucoup à la santé du prince de Gondé, qu'il faut compter avec elle, ne jamais le lasser intellectuellement, et tenir grand compte de tout ce qu'un si facile esprit gagne chaque jour par la lecture, la conversation, le spectacle en toute chose, le mouvement de la vie elle-même, qui n'est pas perdu pour lui comme il le serait pour un enfant moins supérieurement doué. Quant à moi, quand j'entends parler ce cher petit être avec un choix d'expressions, et, souvent, avec une délicatesse, et même, un marivaudage de pensées si au-dessus de son âge, je me dis toujours qu'il y a là une précocité dont la direction est, sans doute, difficile, mais qui doit rendre très peu impatient d'obtenir, sur d'autres points, des progrès extraordinaires; ce qu'il faut, c'est que chaque jour lui fasse prendre l'habitude de la règle et de Vennui classique, pas à trop forte dose, mais de manière à s'enraciner dans les habitudes générales. Dixi.
Guvillier-Fleury.
Twickenham, 5 mars 1856.
Je suis fort affligé de votre mal d'yeux, mon cher ami; il n'y a rien de plus agaçant que ces indispositions-là. J'en ai eu une du même genre, en novembre dernier, mais avec
la disposition fébricitante que je garderai toute ma vie, elle a pris immédiatement le caractère intermittent; je m'en suis délivré avec la quinine.
J'espère que vous serez aussi bientôt débarrassé et qu'il en sera de votre cécité imminente comme de toutes les maladies mortelles que je vous connais depuis vingt ans et qui ne vous empêcheront pas d'avoir une longue vie, s'il plaît à Dieu.
Donnez à Duru le César et le Manutius; mais que ni l'un ni l'autre ne perdent un quart de ligne de leurs marges ; j'aime mieux qu'on renonce à les dorer sur tranches plutôt que de leur donner un seul coup de ciseau. Ce Duru est un habile homme, et j'ai de magnifiques livres qui sortent de ses mains. Mais, de tous ces relieurs actuels, Bauzonnet était le seul dont la manière sentît un peu l'artiste. Il faut voir si son gendre héritera de son goût en même temps que de sa boutique.
Ce que vous comptez faire au sujet des deux « archives » me parait très bien entendu. Il n'y a pas de doute qu'il existe aux grandes archives des fragments de celles de Simancas : d'Haussonville les a touchés.
Merci de ce que vous me dites au sujet de Guégué; c'est bien vrai; cet enfant a d'heureuses dispositions et il a besoin d'être ménagé.
Tout va bien ici ; les nouvelles de Nervi sont excellentes ; ma femme fait ses amitiés à Mme Fleury et lui souhaite un prompt rétablissement.
Paris, 7 mars 1856.
Mon cher Prince, je réponds sans tarder à votre lettre de ce jour (nous ferons un almanach : une lettre par jour,
je ne m'en plains pas); j'y réponds, parce que j'ai autre chose encore à vous dire ; d'abord cette vente Parison qui est finie : vous avez le Virgile, pour six cents francs. C'est une grosse enchère. Nous devons cela à Brunet, qui a poussé jusqu'à extinction à cinq cent quatre-vingt-dix ; c'est une garantie de la valeur du livre, non une consolation de la •dépense; mais je connaissais le volume; il avait une belle renommée et j'avais allumé Techener jusqu'à concurrence de cinq cents francs ; s'il a dépassé ce chiffre, c'est à bonne intention et je crois qu'il mérite un bill d'indemnité... Je garderai le César et les notices de Payen pour deux ou trois jours, m'occupant d'une petite note pour les Débats *. Au fait, cet exemplaire de Montaigne est d'une prodigieuse valeur quand on songe qu'il a été le livre d'études du grand moraliste, qu'il y a mis près de quatre cents notes de sa main et un jugement — défloré par M. Payen — mais remarquable en ce qu'il est comme le germe de tous ceux qu'il a, dans le cours de ses Essais^ portés sur César.
Merci de vos souhaits pour ma longévité ; mes yeux vont mieux, mais sérieusement, je les crois atteints, car l'irritation a disparu, la faiblesse est restée. Ne plus lire, c'est mourir. Ne plus écrire, passe encore ! mais vous voyez que je n'en prends pas le chemin.
Adieu donc; je vais me donner un peu de grand air; voici deux grandes heures que je passe à écrire des lettres, n'ayant trouvé de plaisir que dans le quart d'heure que je vous ai donné.
Cuvillier-Fleury.
* Elle a paru dans les numéros des 16 et 23 mars 1856.
Twickenham, 13 mars 1856.
Me voici bien en retard, mon cher ami, mais, outre que je n'ai pas eu grand'chose à vous mander, j'ai été un peu souffrant d'une suite de mal de gorge épidémique que la violence et la persévérance du vent d'est fait régner dans cette région. M'en voici, je crois, débarrassé, et, en tout cas, je suis purgé à mort, ce qui est, ici, la panacée universelle.
Je garde très certainement le Virgile elzévir; je ne m'étais pas pressé de répondre, me fiant au proverbe : « qui ne dit mot... »
Vous ne me donnez plus de nouvelles de vos yeux; j'en conclus qu'ils ont repris toute leur vigueur et leur pénétration.
Mille amitiés.
Paris, 16 mars 1856.
Un mot seulement, mon cher Prince, pour accompagner l'expédition de livres que je confie au bon Jarnac ; j'y joins le Virgile; voyez-le, et s'il ne vous convenait pas, nous donnerions une leçon à Techener en le lui rendant. Je n'avais pas fixé de maximum, comprenant bien que vous aviez un penchant de ce côté-là; et, quoique je n'aime pas à flatter vos passions^ il m'a paru que vous étiez bien le maître de donner satisfaction à celle-là au
prix coûtant. J'espère que vous ne me désapprouverez pas en voyant le livre.
J'envoie par Gollin V Imitation de l'Imprimerie impériale...; item, un rapport de Bertrandi qui travaille bien; nous sommes entrés à « Simancas » comme chez nous, grâce à ma diplomatie. Bertrandi a déjà mis le nez dans ces liasses vénérables et il en a tiré parti. A bientôt un rapport sur ce point. Reste le dépôt des Affaires étrangères où nous nous glisserons aussi, s'il plaît à Dieu; que ne suis-je plus jeune, moins attaché à la glèbe, et que n'ai-je de meilleurs yeux ! Merci de votre intérêt ! Je vais mieux; mais guérissez votre gorge et ne vous purgez pas trop. Somme, comme dit Montaigne, il ne faut jamais trop imiter les Anglais, qui sont des animaux sui generis.
Voici une sérieuse commission dont M. de Salvandy m'a chargé auprès de vous, et qu'il n'a voulu confier ni à la poste, ni à un autre que moi. Il s'occupe d'un gros travail sur le comte Mole à la suite de ses articles (interrompus) dans le Journal des Débats. Il voudrait avoir, de votre fait et de celui de Mgr le prince de Joinville, un résumé : 1" des institutions et créations militaires dues au gouvernement du Roi votre père, et à celui de la Restauration accessoirement, s'il est possible ; 2» desdites créations dans la marine. Voyez si vous pouvez brocher deux ou trois petites pages là-dessus, et en demander autant au prince votre frère. M. de Salvandy y attacherait un prix infini. Les écrits précédents du prince de Joinville et les vôtres l'ont mis en goût de vous demander ces informations, et je crois que vous ferez bien de ne pas les refuser ; il s'agit de vos souvenirs, puisque vous n'avez que cela sous la main ; mais c'est beaucoup, avec des mémoires comme les vôtres. Heureux ceux qui ont une grande mémoire, bien que Montaigne ne l'eût pas, et s'en félicite.
CUVILLIE R-FlE U RY.
ET CUVILLIER-FLEURY. — 48oG 299
Twickenham, 16 mars 1856.
Cette lettre, mon cher ami, est d'un homme fort agacé. J'avais demandé au secrétaire de notre Société * cinquante exemplaires du Roi Jean, et l'imprimeur ne m'en a envoyé que vingt-huit ! J'ai écrit pour réclamer, et n'ai pas encore perdu tout espoir; mais je crains que la composition ne soit détruite. Si trente exemplaires vous paraissent peu pour Paris, que sera-ce en nous réduisant à vingt ! Envoyez-moi toujours votre liste ; mais je ne pourrai prendre que des bibliophiles ou des curieux.
Dans le dernier Bulletin du bibliophile, je trouve, no 305 du Catalogue, la Collection des poètes français de Coustelier, non rognée. Combien me prendrait Techener pour m'échanger cet exemplaire contre un autre, beau, en maroquin rouge, par Cape, qu'il m'avait acheté à la vente Van den Zand?
Je reviens au Roi Jean; je prendrai très prochainement mon parti pour la distribution, et j'enverrai les exemplaires par la première occasion; j'y joindrai un second exemplaire du volume entier de Mélanges, que je vous offre, heureux homme ! Il y a plusieurs morceaux intéressants. Ne pourrait-on pas faire un petit compte rendu qui s'appliquât à tout le volume?
Je suis écrasé de demandes de gens qui veulent voir mon manuscrit de Gênes. Le fait est que c'est une des plus belles choses qui se puissent voir.
Rien de nouveau ici ; je vais tout à fait bien.
Mille amitiés.
* La société des Philobiblon.
Paris, 17 mars 1856.
Je n'ai rien à ajouter, mon cher Prince, à ma volumineuse causerie d'hier, que Jarnac se charge de vous remettre avec le Virgile. Voici la liste de propositions pour le partage des exemplaires du Roi Jean : à vous de choisir. J'ai pris, dans les Académies, ou des hommes hors ligne, ou des amis à vous ; ou, ailleurs, des érudits ayant eu avec vous des relations soit épistolaires, soit d'envois d'ouvrages avec vous; puis, quelques amis suspects de bibliomanie ou de littérature. J'ai écrit cela sans beaucoup d'ordre puisque vous vous êtes chargé de le mettre dans cette distribution. Au fait, si vous n'avez que très peu d'exemplaires à donner, il n'en faut envoyer qu'à des amateurs connus pour tels, de manière à ne pas faire de jaloux, et à ne pas mettre l'eau à la bouche des politiques qui se mêlent de tout, et qui se croient propres à tout. Mais n'en disons pas de mal ! Ils sont aujourd'hui dans le quinzième dessous.
Ce qu'il y a à remarquer, dans ce nouveau coup du sort *, au profit de l'ordre actuel, c'est l'impossibilité de trouver le défaut de la cuirasse en fait de bonheur. Aussi, les indifférents commencent-ils à parler beaucoup de son habileté; quant aux serviteurs du règne, l'événement de la nuit dernière leur a fait tourner la tête. On dit que le chef a, seul, gardé son sang-froid : obstiné et modéré, on va loin avec cela, quand on est le maître. Si le sort n'eût pas donné un prince, la débâcle était grande par le ridicule, à cause du cérémonial publié, que vous avez vu, sans doute, et qui a reculé les bornes du possible en ce genre, à ce qu'il
* La naissance du Prince impérial.
ET CUVILLIER^FLEURY. — i856 301
nous semblait, fils que nous sommes de l'esprit moderne. Tant il y a, que la fête est grande un peu partout. Les illuminations d'hier soir, bien qu'arrosées de pluie, ne manquaient ni d'éclat ni de nombre. Vatry avait allumé le portique de sa maison. On avait fait quelques invitations, et non pas donné des ordres sur l'air « des lampions », comme on l'a dit; ce serait trop bête à un gouvernement né de la peur des rouges d'imiter les procédés de la démagogie.
Lisez le dernier article de Xavier Raymond dans la Rei^ue des Deux Mondes; il y a là comme un reflet reproduit de vos Zouaves. L'article est, du reste, politiquement anglais, mais militairement curieux.
Cuvillier-Fleury.
Paris, mercredi 19 mars 1856.
J'espère, mon cher Prince, que dans cette course au clocher de notre correspondance bibliographique, quoique vous montiez un meilleur cheval que moi, vous ne me trouverez pas trop distancé. Je réponds à votre lettre du 16 reçue hier 18... 18 mars 1802!
Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte ; Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
et votre futur précepteur venait au monde, avec la destination de vous apprendre, hélas! bien peu de latin, comparé à celui que vous savez aujourd'hui, sans parler du reste. Quoi qu'il en soit, Techener vous cédera, au prix de mille francs, son n^ 305, qui est dans une belle condition, non rogné, reliure Bauzonnet : ce qui ne m'empêche
pas de le trouver bien cher; et il reprendra, au prix où vous l'avez acheté, votre Coustelier; il vous restera à payer bien près de huit cents francs, et cela me parait énorme, même avec l'incontestable beauté du livre. Consultez là-dessus vos conseils ordinaires et votre expérience; je ne dis pas votre bourse, qui n'est que trop ouverte à vos passions. Rien de nouveau ; il n'y a qu'à lire le Moniteur. Les surprises n'y manquent pas...
Guvillier-Fleury.
Twickenham, 21 mars 1856.
Réponse à vos lettres des 16, 17, 19. Je commence par le Roi Jean. Donc, mon cher ami, par l'étourderie de notre honorary Secretary, je n'ai eu que vingt-cinq exemplaires, et tout ce que j'en peux envoyer à Paris est vingtdeux. J'ai ces brochures à votre disposition, comment vous les envoyer? Voici la liste que je propose...
Je garde certainement le Virgile elzévir; j'ai rapidement examiné tous les livres des derniers envois; j'en suis fort content, h' Imitation a parfaitement répondu à mon attente pour la beauté du papier et des caractères; les ornements sont aussi généralement bien; j'admire moins les gravures. Je crois bien que je garderai ce livre, qui est, après tout, un magnifique spécimen; je vous en écrirai prochainement.
Votre premier article sur le César Montaigne était charmant. A quand le second? Le fait est qu'une édition de César avec ces notes et quelques autres, non pas de philologie, mais de critique historique et militaire, serait une bien belle chose. Mais il serait bien un peu outrecuidant
de commenter les Commentaires, bien que Turpin de Crissé, et même l'empereur (le grand) l'aient fait de manière à laisser le champ libre à d'autres. N'épuisez pas entièrement la matière; quand cet adorable bouquin sera convenablement habillé, vous me l'enverrez.
Je vais parler à Joinville de la communication Salvandy, qui, entre nous, est une grande seccatura; je verrai si je suis en état de faire ce qu'il me demande; mais je serais bien étonné si j'obtenais quelque chose du frère.
Pour le Goustelier Techener, payer huit cents francs quelques lignes de marge du dix-huitième siècle, c'est bien cher; j'y renonce. Pour cette vente, je m'en tiens aux recueils de pièces que je suis disposé à bien payer, mais pas follement, car vous voyez que je deviens raisonnable.
Adieu; j'espère que vous portez bien vos cinquantequatre ans; après tout, ce n'est pas encore un bien grand âge et vous avez encore, j'en ai le ferme espoir, une longue carrière devant vous.
Mille amitiés.
Paris, 23 mars 1856.
Mon cher Prince,
Je ne saurais trop vous approuver des renonciations dont votre dernière lettre du 21 courant est remplie : vous finirez par établir une balance égale entre votre sagesse et vos passions.
J'aurais bien quelques observations à faire à votre liste pour le Roi Jean; je réserve à vous parler de cela
prochainement. Vous ne me dites pas si je suis autorisé à publier, ou à extraire? Quant à parler du volume des Philobiblon, j'en fais mon affaire; mais dans quelle mesure, même à cette occasion, voulez-vous qu'il soit parlé de votre Roi Jean? Cette question est proprement le but de ma lettre d'aujourd'hui.
Je reviendrai aussi sur le Montaigne. « N'épuisez pas la matière », me dites-vous épigrammatiquement. Vous verrez, par l'article d'aujourd'hui, que je vous ai laissé généreusement tout à faire. Mais quelle idée qu'une édition de César, dirigée et commentée par vous, avec ces notes et cette page de Montaigne! Il ne faudrait pas donner le César à la reliure avant d'avoir décidé ce point-là.
N'oubliez pas Salvandy, quoi qu'il vous en cuise.
J'écris à bâtons rompus. Aussi je vous apprends que la veuve de ce pauvre Solange Pellat vient de mourir à son tour et que c'est une grande désolation dans cette famille. Les décrets de Dieu sont bien incompréhensibles ! Ce pauvre garçon méritait mieux.
Rien de plus nouveau; vous avez Guérard, qui a dû vous apporter les propos de la grand'ville. Je n'y ajoute rien, mon cher Prince, que la nouvelle assurance de mon inaltérable dévouement.
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 24 mars 1856.
Mon cher ami, je ne crois pas qu'il soit loisible, ni peutêtre même utile, de publier ma notice in extenso. Mais si vous croyez que cela en vaille la peine, vous pourriez
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1856 305
extraire, en rendant compte à propos du volume des Philobiblon.
Je garde décidément V Imitation. C'est un livre à avoir; vous voyez que nous sommes au jour de la folie.
Savez-vous que l'idée d'une édition de César m'avait souvent trotté par la tête? Il y a deux ans, je l'ai lu presque entier à haute voix, en annotant le commentaire (assez médiocre) de Turpin de Crissé. Mais il faudrait y revenir, étudier à fond, comparer, méditer longtemps! Et j'ai tant d'entreprises en train, sans compter celles qui peuvent me tomber sur les bras. Et puis, je le répète, ce serait bien outrecuidant!
Votre second article Césaromontaigne est charmant; mais, comme vous dites, vous êtes loin d'avoir épuisé la matière.
Dites bien au père Pellat combien je suis affligé du nouveau malheur qui le frappe. Pauvre Solange! c'était un saint; mais il est peut-être plus heureux que nous.
Mille amitiés.
Paris, 17 avril 1856.
Je ne sais pas, mon cher Prince, comment j'ose vous écrire, vous sachant au milieu de cette émigration d'aimables Français qui doivent occuper tous vos instants et qui vous ont apporté des nouvelles de France qu'il me serait difficile, même de ce côté-ci de la Manche, de renouveler et de rajeunir. Au fait, nous sommes au calme plat. Vous avez dû savoir le détail de l'entrevue de 1' mpereur et du duc de Broglie : « Monsieur, lui a dit Sa Majesté, j'ai ". 20
lu votre discours avec plaisir, et je ne désespère pas que votre petit-fils ne juge, un jour, le 2 Décembre, comme vous avez si bien jugé le 18 Brumaire. » Ceci est textuel; je tiens le récit de Doudan lui-même, le fidèle Achate de la maison de Broglie. Vous voyez que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. A l'élection de M. de Falloux, on dit que l'empereur a répondu en disant : « J'ai eu grande satisfaction à voir M. de Falloux comme ministre; j'aurai beaucoup de plaisir à le revoir comme académicien. » Vous savez aussi ce qui s'est passé entre le Figaro et le chef de l'Etat. Le Figaro avait été fort maltraité par la justice dans ces derniers temps. Il a eu l'idée de ressusciter une vieille anecdote relative au roi de Rome; il s'agissait d'un condamné qui s'était adressé à ce prince au maillot... « Et que lui a répondu le roi de Rome? » dit en riant l'empereur à quelqu'un qui s'était chargé de faire valoir la requête : « Qui ne dit mot, consent », répliqua celui-ci, et l'empereur fit grâce. Une adresse du Figaro adressée au Prince impérial a eu, dit-on, le même succès. Ce qui est certain, c'est que cette feuille a été relevée de ses condamnations, et qu'elle marque sa reconnaissance aujourd'hui sur toute la ligne en faisant une guerre à mort à l'Académie. L'Académie est, aujourd'hui, le point de mire de ceux qui veulent réussir en cour, bien que l'empereur continue à lui faire bon visage.
Je ne vous parle pas de Nervi *, qui a été ce jour-là
* Une visite faite par M. le comte de Ghambord à la Reine qui se trouvait alors à Nervi. La Reine en rend compte au duc d'Aumale dans les termes suivants :
Nervi, 6 avril 1856.
« Nous avons eu hier la visite imprévue du comte de Ghambord, qui m'a dit qu'il était empressé de me voir, et que, voulant m'épargner la peine d'un déplacement, il avait saisi le moment où il se trou^vait à Parme pour faire une course ici ; il a été fort aimable et affectueux; il m'a exprimé le désir de vous voir, m'a parlé des
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rentretien de tout Paris, et que vous savez mieux que moi. Le fait a une grande valeur si je ne l'exagère pas et si on ne se fait pas d'illusions. Hélas, le moment n'y porte
guère.
Guvillier-Fleury.
Leamington, 17 avril 1856,
Je vous écris, mon cher ami, dans le cours d'une petite excursion que nous faisons avec nos hôtes en Angleterre, et, comme je me lève plus matin que le reste de la société, j'en profite pour me mettre en règle avec vous.
J'ai donc reçu l'ami Bocher. Je ne vous parle pas du César que j'ai tenu dans mes mains avec une vive satisfaction. Le Siège de Metz est cher; mais c'est un superbe livre, bien complet à tous égards. Pas d'observation sur le reste de l'envoi, qui était bien complet.
Xavier Raymond ayant retardé son voyage, nous l'aurons à déjeuner dimanche prochain.
J'ai repensé à ce que vous m'avez écrit de la part de M. de Salvandy ; j'en ai causé avec mon frère; nous sommes très sincèrement reconnaissants de la pensée qu'il a eue de nous consulter en semblable matière. Mais un travail, même une esquisse de ce genre exige, pour être présen-
Zouavesy de ton établissement à Twickenham, de ses occupations, des anciens souvenirs d'enfance, et voilà tout. Il est resté dîner avec nous ; le soir, j'ai fait avec lui sa partie de wisth. Nous allons tantôt à Gênes lui rendre la visite pour être quittes. La comtesse était un peu souffrante, et n'est pas venue. Il m'a beaucoup demandé des nouvelles de ma sœur que j'embrasse tendrement ainsi que vous tous, pressée par l'heure de la messe.
« Marie- Amélie. »
308 LE DUC DAUMALE
table, une précision, une exactitude qu'il est impossible d'atteindre quand on n'a pas sous les yeux les documents officiels, et nous n'avons rien de ce qu'il faudrait pour bien faire. Veuillez donc exprimer à M. de Salvandy notre gratitude et nos regrets.
La réimpression du Roi Jean va son train. Adieu.
Mille amitiés.
Twickenham, 25 avril 1856.
Voici Twickenham rentré dans l'ordre accoutumé, mon cher ami, et ma correspondance va, sans doute, redevenir plus régulière. Nos hôtes sont partis ce matin, un peu fatigués, je le crains, des amusements peu féminins des derniers jours. Mais cette revue navale a été un grand spectacle, qui m'a rempli, tout à la fois, d'admiration et de tristesse, tant de puissance, d'ordre, de discipline et de liberté tout ensemble; un armement sans pareil, une immense foule d'hommes, dont les acclamations unanimes et spontanées avaient cet accent mâle qui ne sort que des poitrines libres, une foule presque aussi grande de steamers, pas un accident, et pas un gendarme ! Mais vous en saurez plus par les journaux et par votre ami Raymond qui a déjeuné ici dimanche, et que je vais revoir aujourd'hui avec sa femme. Sa conversation me plaît et m'intéresse; il sait beaucoup et bien, et nous sommes d'accord avec lui sur bien des points, sinon sur tous. Faites-lui relier immédiatement le grand papier des Zouaves, et faites-en autant pour un des exemplaires du Roi Jean que vous avez entre les mains. Vous lui offrirez l'un et l'autre de
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ma part ; je ne sais vraiment s'il n'y a rien de plus à faire ; ce n'est pas la dépense qui m'arrête, mais la crainte de le désobliger. Qu'en pensez-vous?
Pour ne pas perdre de temps, j'ai confié à Joly la correction des épreuves du second tirage du Roi Jean; cela marche aussi promptement qu'il est possible dans ce pays, où rien ne va fort vite. Je n'ai pas besoin de vous dire que
j'ai reçu votre lettre du 17.
Twickenham, 3 mai 1856.
Nous poussons tant que nous pouvons, mon cher ami, l'imprimeur du Roi Jean; mais il nous désole par sa lenteur. Vous serez, du reste, informé à temps de l'expédition des brochures, et la liste définitive la précédera.
Vous avez dû recevoir ma dernière lettre par M. Raymond.
Techener est ici chargé de séductions...
Nous avons eu de vos nouvelles par Mme de Coifïier; mais elle nous a donné, sur votre voyage en Angleterre, des doutes qui nous ont fait beaucoup de peine. Je ne vous en parle pas plus souvent, parce que je croyais que c'était chose convenue, et pour toute la famille. Certes, je ne voudrais vous causer une gêne ou un embarras d'aucune sorte; mais si le voyage est possible, croyez qu'il nous rendra bien heureux et que, s'il n'a pas lieu, nous serons privés d'un plaisir sur lequel nous comptions bien.
Toujours bonnes nouvelles de Nervi; la Reine compte en partir le 10 et sera ici dans les premiers jours de juin. Je n'ai rien à vous dire ni à vous apprendre sur la visite qu'elle a reçue à Nervi; d'ailleurs, j'écris par la poste.
Rien de nouveau ici; le ministère a paru malade un moment et on a parlé de dissolution; mais tout se calme. La sortie de M. Walewski contre la liberté en Belgique, alors qu'il réclamait la liberté en Italie, a fort ému, et un peu indigné.
Adieu; mille amitiés.
Paris, 4 mai 1856.
Mon cher Prince, il me semble bien que je suis fort en retard avec vous ; j'ai là sous les yeux deux lettres (25 avril et celle d'hier 3 mai que je viens de recevoir) ; ces retards accusent une paresse à laquelle je ne vous avais pas accoutumé : mais ne croyez pas à la paresse, c'est mon moindre défaut. J'ai été occupé tous ces jours-ci d'une petite infamie que Buloz a laissé passer — par étourderie, dit-il, — dans la Revue du 1^^ mai. En esprit faible que je suis, j'ai pris la mouche, et ce matin, les Débats donnent ma réplique à ce coup de Jarnac. Le rapprochement perfide entre ma candidature possible à l'Académie et la justice que j'ai occasion de rendre, de temps à autre, à des académiciens, m'a indigné. Ma conscience me dit que c'est une diffamation, et j'envoyais Buloz en police correctionnelle si mes amis ne m'eussent détourné de cette voie qui est, en eiïet, toujours hasardeuse. Je pousse le scrupule, quand j'ai à juger le livre d'un membre de l'Académie, jusqu'à y chercher des défauts où la critique se puisse prendre, même quand ils ne me sautent pas aux yeux du premier coup; et ainsi ai-je fait récemment, pour ce spirituel et aimable Rémusat qui m'a su gré, m'écrit-il, autant de mes
critiques que de mes éloges, car les unes font valoir les autres. Tant il y a que j'ai écrit cette lettre que vous lirez, et que le soin de prendre conseil, d'écrire, de consulter après avoir écrit, sans parler de l'irritation où tout cela jette un esprit déjà trop disposé à l'amertume sur toute sorte de sujets, que tout cela, dis-je, m'a pris le temps que je vous devais et dont je vais vous tenir compte aujourd'hui, car, si vous êtes, en fait de correspondance, le plus indulgent de mes créanciers, vous êtes aussi celui que j'ai le plus de hâte et le plus de plaisir à satisfaire.
Gustave Planche est un sanglier de l'espèce dont parlait une dame récemment reçue par le ministre de la guerre, assez maltraitée par l'Excellence pour une réclamation, mal fondée peut-être, qu'elle lui adressait : « Une femme ne devrait pas être reçue de cette manière par un des ministres de Sa Majesté, lui dit-elle. — Je suis donc un sanglier ? reprit le ministre. — Non, pas tout à fait : quelque chose de moins sauvage ! » Et la dame tourna le dos. Vraie ou fausse, l'anecdote a couru et a fait rire. Mon Planche non plus n'est pas tout à fait sauvage; mais il est bien, physiquement et moralement, ce que cette dame voulait dire.
Pardonnez-moi cette digression préhminaire. A votre lettre du 17 avril, je n'ai rien à répondre. Je n'ai pas revu Salvandy. Je crois bien que votre refus très fondé, de documents pour son histoire de M. Mole, l'aura un peu blessé, d'autant qu'il est d'une susceptibiHté maladive comme nous tous lettrés, hélas ! ou non lettrés, mais croyant l'être. Xavier Raymond m'a apporté votre lettre; il raiïole de V0U8. « rie qui m'a fait le plus d'impression en Angleterre, dit-il à (jui veut rontendro, c*est le duc d'Aumale. » Et sa femme ne parle qu'avec attendrissement du déjeuner de Twickenham. Raymond vous appartient de cœur et d'âme ; il est, lui, un peu dur à cuire, au demeurant sérieux- ot
3dâ LE DUC D'AUMALE
solide. Il triomphe, de ce que vous avez approuvé sa politique anti-russe. Je crains que, sans le vouloir, il nous ait représentés, nous autres, comme plus noirs que nous ne sommes. Nous n'avons jamais cessé d'être bons Français, d'appuyer le gouvernement contre ses ennemis du dehors, et nos amis du dedans trouvent que nous y mettons du luxe. Quoi qu'il en soit, vous avez fait la conquête de Raymond ; ce n'est pas tout à fait un aussi grand exploit que la Smalah, puisqu'avec des Français et les plus résistants, il ne faut souvent que le sourire d'un prince et une caresse à leur vanité. Evidemment vous avez pris Raymond par des moyens plus sérieux et plus honorables pour lui et pour vous. Bocher est revenu également enchanté de son séjour. Il m'a raconté Spithead et Leamington. Comme je vous ai manqué là! Et que j'aurais été pour vous un admirable souffre-douleur, dans le désarroi physique de ces expéditions à fond de train! Cela n'empêche pas que je regrette profondément le plaisir et l'instruction que j'y aurais trouvés.
Un petit mot de bibliographie maintenant...
Votre lettre d'hier 3 mai m'est arrivée seulement à deux heures : l'enveloppe était déchirée et recollée aux coins. On m'a prévenu que mon concierge était un agent de police et qu'il avait charge d'ouvrir mes lettres; cela ne m'étonne pas. C'est à lui, sans doute, que je dois la visite que j'ai reçue hier : un monsieur, d'un extérieur commun et d'une mise endimanchée, s'est présenté chez moi et m'a offert de souscrire, sur un registre disposé ad hoc « à l'hommage destiné au Prince impérial » : je lui ai dit, montrant les tableaux qui ornent mon salon, comme dans la fameuse scène d'Hernani : «. Monsieur, voici le Roi et voici la Reine; voici le duc d'Orléans, le duc d'Aumale et la Smalah!... Vous le voyez, je vis avec les souvenirs du passé; je n'ai rien à dire ù ce que vous faites,
mais je ne saurais m'y associer. » Il est parti en me demandant fort poliment excuse de m'avoir dérangé. On dit qu'à une requête pareille, une dame de notre voisinage a répondu : « Monsieur, j'ai mes pauvres. » On dit aussi que le cadeau destiné au Prince impérial sera une magnifique moustiquaire, pour le garantir du Cousin!
Quoi qu'il en soit de ces plaisanteries plus ou moins douloureuses, car nous ne rions, croyez-le bien, que du bout des lèvres, le gouvernement est plus fort que jamais. La paix, qu'il a su bien faire, lui a donné une assiette d'une solidité irrésistible, s'il n'en abuse pas. Mais chut! si innocente que soit ma politique, il m'est interdit d'en faire la confidence à mon portier. J'aime mieux ajourner sur ce point toute démonstration ultérieure à notre prochaine causerie ; mais à quand cette causerie ? Ma chaîne, jusqu'au milieu de l'été, me retient à Paris, et je n'essaierai de l'allonger que pour aller chercher, dans une inaction absolue et un hébétement systématique, l'amélioration de ma triste santé. Di meliora piisf car je citerai du latin toute ma vie, dum spiritus hos reget artus^ quoi qu'en puisse dire ce butor qui s'appelle Planche, peut-être parce qu'il ne voit pas la poutre dans son œil et qu'il a signalé une paille dans le mien.
Adieu, cher Prince, et mille assurances d'inaltérable attachement.
Cu VILLIE R-FlE U RY.
Twickenham, 8 mai 1856.
J'avais lu, mon cher ami, la Revue du l^r, et j'avais trouvé comme vous que l'article Planche était du plus
éclisses, et je chargeai un garçon de les humecter constamment avec de l'eau fraîche. Mais je me gardai bien de tenter une réduction que j'aurais été incapable de faire, d'autant plus que, même pour un ignorant comme moi, il était très facile de voir que le cas était ce qu'on appelle compliqué. En effet, en passant à Givita-Vecchia, le capitaine, à ma sollicitation, fit appeler le chirurgien militaire français qui approuva ce que j'avais fait, déclara ne pouvoir improviser la réduction et se borna à un pansement provisoire. Quand nous fûmes arrivés à Naples, je remis mon patient à son consul. Quelques jours après, en revenant de Palerme, je fus voir M. Ward dans l'infirmerie où il se faisait soigner; l'opération avait été difficile ; elle était faite et avait réussi, mais il en avait encore pour plusieurs semaines de lit. C'est un homme très comme il faut; il me témoigna une gratitude que je ne méritais pas; le ministre des Etats-Unis vint aussi me remercier. Vous voyez que, dans tout cela, je n'ai nullement fait le métier d'un chirurgien, mais le strict devoir d'un homme et d'un chrétien. J'ai laissé chez mon frère, à Glaremont, le petit extrait du Journal de San-Francisco; je vous le renverrai quand je l'aurai repris.
Mille amitiés.
Paris, 25 mai 1856.
Je viens de recevoir votre lettre du 22 mai, mon cher Prince, et j'y réponds sans tarder, n'ayant jamais un meilleur emploi de mon dimanche que de vous écrire. Cette histoire de M. Ward m'a charme et je suis bien fâché
que vous ayez conservé l'extrait du Journal de San-Francisco, car j'aurais aimé à donner la nouvelle avec la rectification un peu déguisée dans la forme, si bonne qu'elle soit. Ce sont des anecdotes qui intéressent toujours le public et qui profitent aux bons sentiments.
Vous trouverez ci-après la note exacte de l'état des publications de la Société de l'histoire de France... Vous m'avez annoncé un train de reliures : veuillez faire en sorte que cela m'arrive avant le 20 ou le 25 juin, comptant mettre le cap sur Plombières à cette époque. J'en ai grand besoin, et mon monde aussi; je n'ai jamais plus senti le poids de la stérile existence de Paris et j'aspire à m'en affranchir; mais la vie se passe à souhaiter le repos, et, quand on l'a, on ne sait qu'en faire. Nous avons conduit au champ du repos définitif ce pauvre Augustin Thierry. La cérémonie a été surtout triste par le petit nombre des assistants; il me semble que tout homme qui a tenu une plume ou aimé à lire un bon livre, devait être là. Villemain a été bien éprouvé. Génin est mort; la semaine n'a pas été bonne pour les gens d'esprit. Elle ne l'est guère non plus pour les Gentlemen riders, si j'en crois la bourrasque au milieu de laquelle je vous écris. Ah! Chantilly! je ne puis en vouloir au mauvais temps quand il attriste vos beaux ombrages un de ces jours, si radieux dans nos souvenirs, si tristes dans le présent; on éprouve une joie secrète à voir assombrir ces anniversaires.
... Solatia luctus Exigua ingentisl...
J'espère que Gustave Planche lui-même me passerait cette citation. Sa consolation, à lui, c'est de manger d'énormes portions de bœuf rôti avec une voracité anglaise. Buloz le tient par là, et il le lâche, de temps en temps, sur ses adversaires moins bien nourris, comme les chiens de
la barrière du Combat. Du reste, notre querelle est finie; mais la blessure reste des deux parts.
Guvillier-Fleury.
Twickenham, 30 mai 1856.
Mon cher ami, le tirage du Roi Jean va être achevé d'un jour à l'autre...
Rien de nouveau ici ; les fils de mon frère Nemours sont arrivés en bonne santé. Nous avons de bonnes nouvelles de la Reine qui était en plein Tyrol le 23 ; nous l'attendons ici du 10 au 15 juin. Les fêtes de la paix se sont bien passées hier, mais froidement, comme tout se fait en Angleterre; les feux d'artifice que nous avons été voir chez la duchesse de Sutherland étaient, à mon avis, fort médiocres.
Mille amitiés.
J'ai reçu la visite de mon ancien camarade Poisson, riche, marié, plein de feu et de cœur.
Paris, 2 juin 1856.
Mon cher Prince,
J'attends de pied ferme votre Roi Jean et j'exécuterai ponctuellement vos instructions à son égard. Envoyez le tout par Molini comme vous me l'annoncez; cette voie nous a toujours réussi.
ET CLVILLIER-FLEURY. — 185G 319
Je vais m'occuper de vos livres. Je ne vais que d'une aile et j'aspire fort après le grand air. Nous vivons dans le déluge. On dit que l'empereur est parti ce matin pour Lyon, où l'inondation a pris un caractère de gravité exceptionnel ; mais je n'en crois rien, n'ayant encore vu que Xavier Marmier qui m'a apporté la nouvelle.
Nous faisons des vœux pour le voyage de la Reine; puisse ce mauvais temps ne pas lui être contraire.
Guvillier-Fleury.
Twickenham, 9 juin 1856.
Ce matin, mon cher ami, j'ai expédié à Molini, avec ordre de la faire tenir immédiatement à Techener, une caisse contenant les exemplaires du Roi Jean et des livres destinés à la reliure. Prévenez donc ledit Techener, afin qu'il prenne de suite les mesures légales pour faire entrer la caisse et la remettre entre vos mains.
... Il fait beau et chaud ici, et nous nous en réjouissons pour la Reine que nous attendons mercredi. Hélas! la pauvre France a grand besoin de soleil pour sécher ses campagnes dévastées et réchauffer tant de familles sans asile !
Paris, 11 juin 1856.
Mon cher Prince,
Un mot seulement, en vous envoyant la lettre ci-jointe de M. Payen; je tiens à votre disposition les magni-
fiques feuilles qu'il vous destine, et j'attends la première occasion. Vous verrez s'il n'y aura pas lieu de riposter par quelque cadeau montaignologique : ces messieurs ont créé l'école des montai gnolo gués.
Eugène de Lanneau a fait tirer pour vous un exemplaire sur vélin de ses Réflexions sur l'art dramatique (par Talma). C'est un charmant livre ; il y a fait mettre une dédicace imprimée; j'attends aussi la première occasion.
J'attends votre Roi Jean de pied ferme, bien qu'il fût un rude jouteur. Il est convenu que le journal en donnera des extraits, avec un en-tête signé par de Sacy, et qui sera consacré aux Philobiblon. Gomme le temps me manque pour lire tous ces morceaux en style britannique, envoyezmoi donc un mot là-dessus; vous devez les savoir par cœur; il suffirait d'une ligne pour chaque morceau, la « note de l'air » qu'il faut chanter, afin que rien ne soit en contre-mesure dans l'éloge qui en sera fait. Gela est d'une certaine délicatesse.
Je suis accablé, surchargé et souffrant; je pars dans une quinzaine pour les eaux; je ne laisserai rien derrière moi en souffrance, soyez-en sûr.
GUVILLIE R-FlE U RY.
Twickenham, 12 juin 1856.
Mon cher ami, je trouve votre lettre d'hier en arrivant de Douvres où j'ai été chercher la Reine ; je viens de laisser cette chère Majesté à Glaremont; je ne crois pas l'avoir vue mieux depuis longtemps; que Dieu soit béni! Je repars presque immédiatement pour Londres où je vais faire entendre à Joly et à Gouturié le Winter's Taie de
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1856 321
Shakespeare, que l'on représente avec une grande magnificence de" mise en scène.
M. Payen est fort aimable; je pense que vous l'aurez bien remercié en mon nom; j'attendrai vos propositions sur ce qu'il y aura à faire à son égard, car je ne m'entends guère en cadeaux montaignologiques. Mille remerciements aussi à l'excellent Eugène de Lanneau.
" Pour mes Anglais, tout ce que jej demande, franchement, c'est qu'on n'en^ dise pas de mal. Voici, fort en hâte, quelques renseignements sur ceux qui ont écrit cette année...
Je n'ai que le temps de vous serrer la main sans relire ces quelques notes.
Paris, 17 juin 1856.
Mon cher Prince,
J'attendais, pour répondre à votre lettre du 12, l'arrivée du Roi Jean; mais « sœur Anne ne voit rien venir ». Techener ne me donne pas signe d'avoir reçu aucun avis. Est-ce la faute de son correspondant de Londres, ou celle de^la douane de Paris? La police s'est-elle mêlée de l'affaire? Elle en trouvera difficilement une plus innocente. Il serait curieux que le Roi Jean eût 'à subir une captivité nouvellcj'^m partibus infidelium. Quoi qu'il en soit, j'attends, pour donner suite à la distribution si restreinte des exemplaires, de les avoir entre les mains : ce qui est une condition sine qua non. Je ne les enverrai, du reste, que quand le journal aura donné, s'il le donne, l'extrait projeté. La question est encore pendante. Bien entendu que vous
H. Il
n'êtes absolument pour rien dans l'instance, et bien entendu, aussi, que la délibération ne porte que sur la convenance politique de l'insertion, en vue des ombrages si faciles à exciter, et de la délicatesse de nos rapports avec le pouvoir; on ne veut ni le provoquer, ni même lui déplaire. Mon avis est que votre Roi Jean ne fait courir aucun de ces deux risques au journal. C'est aussi l'opinion de de Sacy, qui signera les préliminaires sur le Philohihlon, Vous avez dû recevoir bien des récits sur ces jours passés. Rien n'a manqué à la bonne chance qui sourit au présent. J'ai vu, de chez Techener, et à petite distance, le défilé impérial *; c'était d'une magnificence hors ligne. Il m'a paru que l'effet ne répondait pas àja mise en scène et que le public était froid. Ces pompes d'un autre âge l'attirent et le dépassent. Bosquet était à la portière de gauche du Prince impérial; je suppose qu'il était plus à son aise devant Malakoff.
Cuvillier-Fleury.
Paris, 22 juin 1856.
Mon cher Prince,
Vous aurez été, peut-être, un peu^bien étonné, en ouvrant le Journal des Débats de ce matin, de vous y voir imprimé tout vif. Que la faute d'impression, si faute il y a, me soit légère ! J'ai relu votre texte avec mille fois plus d'attention que le mien; mais il y a toujours un compte à faire sur la négligence des imprimeurs. Quant à ma
* Le baptême du Prince impérial.
ET GUVILLIER-FLEURY. — 4856 323
prose, pourquoi la trouvez-vous en forme d'encadrement de la vôtre, — un cadre de bois blanc à un tableau de maître — c'est ce qu'il me serait bien difficile de vous expliquer dans une lettre. Notre rédacteur en chef, de Sacy, avait d'abord pris la chose à son compte ; puis il a hésité, en sa qualité de fonctionnaire public ; puis, le journal lui-même a eu peur ; car on ne craint pas seulement d'attaquer, par le temps qui court, on appréhende de déplaire ; et, au fait, déplaire peut être mortel, le jour où, à son tour, le pouvoir se fâchera. Tant il y a, que le parti auquel on s'est arrêté, c'est ma prose et ma signature, comme ce qu'il y a de moins compromettant, à raison même de ma position bien connue et de l'entraînement légitime qu'on me suppose. L'insertion a fmi par être mise à cette condition, que j'ai acceptée, dans la conviction où je suis que l'insertion est excellente de toute manière, même au prix d'un peu d'embarras pour le signataire. Me suis-je bien tiré de cet embarras? Il ne fallait pas vous louer; j'y suis parvenu. C'est votre œuvre seule qui vous loue. Je ne suis pas votre apologiste, mais votre introducteur, faisant un peu le métier d'un aide de camp de service annonçant que le Prince arrive et qu'il faut que l'assistance se prépare. C'est ainsi que la chose a été prise, et je vois déjà qu'elle réussit fort. De Sacy a été charmé du morceau de votre composition, l'a trouvé original et intéressant, ei d'un très bon style. Je ne doute pas du succès littéraire et historique, et je vais me hâter d'envoyer aux principaux de votre liste les exemplaires dont je dispose déjà. Revenons à notre journal ; il fallait opter entre la suppression d'une assez grande portion de ce que j'ai cité, et celle des notes au bas des pages, outre que ces notes sont, en général, très fatigantes au bas d'un journal quotidien qu'on lit vite. J'ai sacrifié celles de ces notes qui m'ont paru supporter le mieux ce sacrifice, non sans regret,
n'êtes absolument pour rien dans rinstance,et bien entendu, aussi, que îa délibération ne porte que sur la convenance politique de l'insertion, en vue des ombrages si faciles à exciter, et de la délicatesse de nos rapports avec le pouvoir; on ne veut ni le provoquer, ni même lui déplaire. Mon avis est que votre Roi Jean ne fait courir aucun de ces deux risques au journal. C'est aussi l'opinion de de Sacy, qui signera les préliminaires sur le Philohihlon, Vous avez dû recevoir bien des récits sur ces jours passés. Rien n'a manqué à la bonne chance qui sourit au présent. J'ai vu, de chez Techener, et à petite distance, le défilé impérial *; c'était d'une magnificence hors ligne. Il m'a paru que l'effet ne répondait pas àla mise en scène et que le public était froid. Ces pompes d'un autre âge l'attirent et le dépassent. Bosquet était à la portière de gauche du Prince impérial; je suppose qu'il était plus à son aise devant Malakoff.
Cuvillier-Fleury.
Paris, 22 juin 1856.
Mon cher Prince,
Vous aurez été, peut-être, un peu^bien étonné, en ouvrant le Journal des Débats de ce matin, de vous y voir imprimé tout vif. Que la faute d'impression, si faute il y a, me soit légère ! J'ai relu votre texte avec mille fois plus d'attention que le mien; mais il y a toujours un compte à faire sur la négligence des imprimeurs. Quant à ma
* Le baptême du Prince impérial.
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1856 323
prose, pourquoi la trouvez-vous en forme d'encadrement de la vôtre, — un cadre de bois blanc à un tableau de maître — c'est ce qu'il me serait bien difficile de vous expliquer dans une lettre. Notre rédacteur en chef, de Sacy, avait d'abord pris la chose à son compte ; puis il a hésité, en sa qualité de fonctionnaire public ; puis, le journal lui-même a eu peur ; car on ne craint pas seulement d'attaquer, par le temps qui court, on appréhende de déplaire ; et, au fait, déplaire peut être mortel, le jour où, à son tour, le pouvoir se fâchera. Tant il y a, que le parti auquel on s'est arrêté, c'est ma prose et ma signature, comme ce qu'il y a de moins compromettant, à raison même de ma position bien connue et de l'entraînement légitime qu'on me suppose. L'insertion a fini par être mise à cette condition, que j'ai acceptée, dans la conviction où je suis que l'insertion est excellente de toute manière, même au prix d'un peu d'embarras pour le signataire. Me suis-je bien tiré de cet embarras? Il ne fallait pas vous louer; j'y suis parvenu. C'est votre œuvre seule qui vous loue. Je ne suis pas votre apologiste, mais votre introducteur, faisant un peu le métier d'un aide de camp de service annonçant que le Prince arrive et qu'il faut que l'assistance se prépare. C'est ainsi que la chose a été prise, et je vois déjà qu'elle réussit fort. De Sacy a été charmé du morceau de votre composition, l'a trouvé original et intéressant, et d'un très bon style. Je ne doute pas du succès littéraire et historique, et je vais me hâter d'envoyer aux principaux de votre liste les exemplaires dont je dispose déjà. Revenons à notre journal ; il fallait opter entre la suppression d'une assez grande portion de ce que j'ai cité, et celle des notes au bas des pages, outre que ces notes sont, en général, très fatigantes au bas d'un journal quotidien qu'on lit vite. J'ai sacrifié celles de ces notes qui m'ont paru supporter le mieux ce sacrifice, non sans regret,
mais il le fallait. Vous verrez, d'ailleurs, que votre récit se soutient sans trop de lacunes, si vous avez le courage de vous relire, et je vous le conseille, cela en vaut la peine ; vous aurez un succès d'écrivain et d'érudit qui dépassera celui des Zouaçes. Et pourquoi pas ? Pourquoi votre esprit ne visiterait-il pas ainsi de temps en temps votre pays, le corps ne le pouvant pas? J'ai tâché, quant à moi, de dire un mot de chacun de vos Anglais, et j'ai lu, un peu vite il est vrai, les morceaux qu'ils ont donnés au recueil des Philobiblon. J'ai peut-être dit bien des bêtises à propos d'eux ; vous me les pardonnerez, et eux aussi, en faveur de l'intention. J'ai bien regretté Gaces de la Buigne *; mais j'espère que V Assemblée nationale le donnera, avec quelques extraits du poème. En résumé, j'ai fait pour le mieux. Je n'ambitionnais pas cet honneur de marier mon nom au vôtre — ce mariage étant trop connu; mais on m'en a fait ce que les légistes appellent une quasi obligation^ c'est-à-dire une obligation tout entière. Le mal n'est pas grand : personne ne songera à moi après vous avoir lu. J'éprouve je ne sais quel plaisir de grand- parent, de vous avoir mené, de ma propre main, au feu du journal. Heureusement pour vous que cela ne vous engage à rien,
Guvillier-Fleury. *
* Un des chapelains du Roi Jean, qui enseignait la fauconnerie au jeune Philippe de France, pratiquant lui-même avec bonheur cet art dans lequel il excellait et dont il a mis les préceptes en vers. M. le duc d'Aumale lui a consacré une notice spéciale dans son travail sur le Roi Jean.
ET GUVILLIER-FLEURY. — 4856 325
Paris, 25 juin 1856.
Mon cher Prince,
Je pars décidément demain pour aller rejoindre ma belle-sœur Thouvenel dans son château de Lamotte, et je suis dans un grand coup de feu. J'ai réglé, avant de partir, le plus de petites affaires bibliographiques possible, et j'espère que vous allez vous reposer un peu. En tout cas, ne craignez pas de tirer sur moi ; je serai à Paris, avant d'aller à Plombières, et je terminerai ce qui ne serait pas achevé, ou ce qui serait survenu. Au besoin j'irais à Paris, s'il y avait lieu, pour quelques affaires d'importance. En attendant, je m'en vais chercher un peu de repos et de fraîcheur dont j'ai grand besoin. Je suis à bout ; non que je fasse grand'chose, mais je fais des choses qui ne me plaisent pas ou ne me plaisent plus, du journalisme, de la stérile politique de salon et de la sociabilité mondaine. Rien de tout cela n'est plus fait pour moi, et vous apprendrez un de ces matins que je me suis fait ermite... Ne riez pas, surtout d'incrédulité; rien n'est plus sûr. Vous n'avez pas voulu me vendre Saint-Firmin ; ma vie eût fini là; il y a trop longtemps qu'elle dure, j'entends ma vie de mondain et d'écrivain.
Le succès du Roi Jean ne pouvait être plus grand : j'avais eu bon nez. La publication en entier aurait fait un effet merveilleux dans quelque revue. Le retentissement ne pouvait être plus grand que par les Débats : le journal a été enlevé dans tout son tirage disponible ; et quelle chance, si nous avions pu envoyer, du même coup, tous les exemplaires destinés par vous à trop peu de vos amis !
La duchesse de Galliera a commencé le défilé des remerciements et m'a écrit une chaude lettre à votre intention ! Montalembert allait monter en voiture pour aller dans sa terre ; il est venu vous remercier lui-même dans ma personne. Duchâtel vous écrira, il est charmé. Thiers a parlé de votre envoi à Bocher avec une satisfaction visible» Je ne saurai rien des autres, puisque je m'en vais. La publication de V Assemblée nationale a complété l'effet, et je puis dire que mon dévouement m'a, cette fois, bien inspiré dans votre intérêt : c'est une carte de visite que nous avons mise pour vous chez le pubhc français, de la façon la plus inoffensive et la plus loyale. Il importe que de certains noms ne s'oublient pas.
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 28 juin 1856.
Merci, mon cher ami, des détails que vous me donnez au sujet du Roi Jean dans votre lettre du 25, détails toujours doux, quoi qu'on en dise, à un cœur d'auteur. Je suis seulement désolé des petits ennuis que vous a donnés cette affaire.
Jouissez en paix de l'air de la campagne, car, si j'en juge par la chaleur que nous avons ici, celui de la ville doit être insupportable. Cependant, pour que vous n'ignoriez pas tout à fait ce qui se passe dans le monde, je joins ici une expédition d'une lettre qui a été adressée séparément aux membres du Corps législatif *.
* Les décrets de confiscation du 22 janvier 1852 avaient soustrait les biens formant leurs constitutions dotales aux trois filles du roi Louis-Philippe, devenues étrangères par leur mariage. La spoliation
[ Santés bonnes ici.
I N'oubliez pas que si, dans le cours de vos villégiatures, vous pouvez intercaler un déplacement à Twickenham, vous nous ferez un bien vif plaisir.
Claremont, le 25 juin 1856.
Messieurs,
Informés, il y a quelque temps, qu'il se préparait un projet de loi destiné à modifier les décrets de confiscation du 22 janvier 1852, nous nous étions bornés à demander à nos amis de se refuser d'une manière absolue à toute démarche qui nous fît participer à cette velléité de réparation.
Des raisons de délicatesse et d'affection pour des Princes étrangers, alliés à notre famille, nous commandaient de ne pas faire davantage.
Mais, en lisant l'exposé des motifs du projet de loi qui vient de vous être soumis, nous y trouvons un mot que notre respect pour la mémoire de notre père et le sentiment
contre laquelle les Princes avaient vainement lutté dans un procès célèbre devant le tribunal de la Seine et le Conseil d'Etat, provoqua de vives réclamations diplomatiques. Le gouvernement impérial se soumit à une restitution qu'il qualifia de mesure équitable et bienveillante. Une loi du 10 juillet 1856, votée silencieusement par le Corps législatif, autorisa le ministre des finances à inscrire sur le grand-livre de la dette publique trois rentes 3 pour 100 de 200 000 francs chacune, au profit des héritiers de la reine des Belges, de la princesse Clémentine, duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha, et des héritiers de la princesse Marie de Wurtemberg. L'une de ces trois rentes a été délivrée au roi Léopold; la princesse Clémentine et les représentants de la princesse de Wurtemberg ont refusé de recevoir les autres.
de notre propre dignité ne nous permettent pas de laisser sans réponse.
C'est le mot de hiençeillance.
La bienveillance ne trouve à s'exercer que là où le droit n'existe pas. Or notre droit se fonde ici sur l'autorité des lois, et la justice du pays l'a consacré, jusqu'au jour où la justice elle-même a dû s'incliner devant la force.
La bienveillance qui nie ce droit est donc une nouvelle attaque à la mémoire de notre père, et nous devons la repousser.
En 1852, une politique accoutumée à regarder l'argent comme un instrument de révolution, a voulu prendre ses sûretés contre nous en confisquant le patrimoine de notre famille. Elle s'est efforcée de colorer l'injustice et la violence de ses procédés par des considérants qui ont révolté la conscience publique et contre lesquels nous avons protesté alors. Aujourd'hui, le mot de bienveillance, appliqué à la mesure qui vous est proposée, implique la même pensée que ces considérants, et c'est pourquoi nous renouvelons notre protestation.
Peut-être obéissons-nous, en cela, au sentiment d'une susceptibilité exagérée : après tout ce qui reste à la France des bienfaits du gouvernement de notre père, qui osera dire qu'il n'ait régné que dans un intérêt étroit de famille ? Le Français toujours dévoué à son pays, qui, en 1792, combattait en soldat pour repousser l'invasion étrangère ; le Roi qui, pendant dix-huit ans, a su rendre la France en même temps libre et prospère, le Roi qui lui a donné cette armée dont l'héroïsme vient de couvrir notre drapeau d'une nouvelle gloire, ce Roi est, à jamais, au-dessus des atteintes delà calomnie.
Louis d'Orléans, duc de Nemours, François d'Orléans, prince de Joinville, •Henri d'Orléans, duc d'Aumale.
ET CUVILLIER-FLEURY — i856 329
Thoury-Ferrottes, 1« juillet 1856.
J'ai reçu, avec votre lettre du 26 juin, la communication que vous m'avez bien voulu faire. Vous ne pouviez pas moins. Toutes les fois qu'une occasion vous est donnée de défendre la mémoire du Roi votre père, vous devez la saisir. Dans cinquante ans (et j'espère que vous assisterez à cette justice) on en dira, de lui, beaucoup plus, non pas peut-être que vous n'en pensez, mais que vous n'en pouvez dire. Si les honnêtes gens qui l'ont connu de près, si les plumes autorisées qui l'ont servi, si les hommes supérieurs qui l'ont si officiellement défendu, laissent des souvenirs, ces confidences apprendront à notre ingrat pays quel homme loyal, vraiment bon, vraiment supérieur par l'âme et le cœur, il y avait sous ce politique habile, condamné à être circonspect, le plus libéral des^hommes et le plus humain. Vous avez bien fait de relever en passant une des plus grandes iniquités qui se soient adressées à sa mémoire, car, perdre de l'argent n'est rien; se sentir blessé dans ce qu'on respecte le plus au monde, et dans ce que le monde aurait dû le plus respecter, c'est affreux. Je ne sais rien de l'effet produit par votre filiale répHque sur les pohtiques du jour. Mais est-il un homme de cœur qui osera vous donner tort ? Tout cela ne ressemble guère à une conspiration. C'est le ciel ouvert qui est votre champ de bataille; vous n'en aurez jamais d'autre.
Nous restons chez ma belle-sœur une quinzaine au plus ; puis nous passerons une huitaine à Paris où je réglerai quelques petites affaires, et à Plombières tout le mois
d'août. Nous ne savons plus rien du reste. Pour Twickenham, ce sera bien tard. Et vous-même, que ferez-vous en septembre ? Mon beau-frère Thouvenel nous laisse sa campagne pour tout l'automne. C'est un lieu de délices par l'éloignement de tout voisinage, de toute visite; une thébaïde de verdure. Nous avons pourtant Ségur à petite distance; mais nous n'en abusons pas.
Twickenham, 6 juillet 1856.
J'ai fait, mon cher ami, ainsi que vous me l'aviez conseillé, un peu de Montaignologie, fort médiocre et fort banale, j'en ai peur ; mais enfin, telle quelle, je vous l'envoie pour que vous la fassiez parvenir au docteur Payen, si elle en vaut la peine.
Ci-joint un mot sur les derniers envois...
Voilà tout, si je ne me trompe. D'ailleurs la poste est là si j'avais oublié quelque chose. Et puis, je ne veux pas trop vous troubler dans votre thébaïde de verdure, quoique je sois bien sûr que, même au désert, vous aimiez à recevoir de nos nouvelles. Elles sont nulles, c'est-à-dire parfaites pour aujourd'hui. Merci de tout ce que vous me dites sur un sujet dont je ne reparlerai pas aujourd'hui, car il ne faut pas amuser tous les jours MM. les directeurs du cabinet noir; cela leur gâterait la main.
Adieu ; mille amitiés.
ET CUVILLIER-FLEURY. — 1856 33i
Thoury-Ferrottes, 11 juillet 1856.
« Même au désert, me dites-vous, mon cher Prince, jesuis bien sûr que vous aimez à recevoir de nos nouvelles. » Vous avez bien raison ; votre souvenir m'est agréable partout, et il embellirait pour moi-même le bonheur, si nous n'étions tous un peu brouillés avec ce mot-là. Au désert^ les nouvelles qui me viennent de vous m'arrachent à la tristesse souvent bien égoïste de mes pensées, en me faisant vivre de votre vie de jeune prince intelligent, actif et courageux ; et vos lettres ont le mérite de me faire sortir un instant du cercle étroit où il me semble que j'aime à me renfermer chaque jour davantage, par fatigue et désenchantement de la vie littéraire, dégoût de la politique, égoïsme de quinquagénaire déjà avancé. M'écrire est donc de votre part une bonne action ; cela seul doit vous encourager à me donner quelquefois de vos nouvelles, en dépit de l'insignifiance exceptionnelle à laquelle ma correspondance est nécessairement condamnée, puisque je ne puis vous parler de rien de ce qui m'intéresse, et vous plus que moi.
Votre lettre à ce bon Payen est un morceau achevé et j'espère bien que vous lui aurez fait tourner la tête du coup, et qu'il ne songera plus qu'à faire un testament montaignomaniaque en votre faveur, ce qui ne serait pas si sot, car il a des richesses véritables en ce genre : il ne lui manque que le César. C'est à lui que vous devez de^ l'avoir payé si cher. Votre lettre sera un dédommagement pour le docteur, si ce n'est pour vous.
Le Roi Jean est, au moment où je vous écris, à peu près complètement distribué.
Cuvillier-Fleury.
Thoury-Ferrottes, le 12 juillet 1856.
Je tiens fort à être présent, au moins par le souvenir, au rendez-vous annuel de la Saint-Henri, mon cher Prince, et c'est pourquoi je vous écris, quoique ma dernière et toute récente lettre vous ait tout dit du peu que j'avais à vous dire, dans la solitude où je vis. Mais si le présent est vuide, comme le passé est rempli ! Et quelle mine inépuisable de réminiscences que ce temps d'autrefois qui me semble hier, tant ma mémoire en est pleine, et qui a pourtant tous les caractères d'une époque mythologique •et antédiluvienne, tant l'abîme qui nous en sépare est profond! Mais le cœur n'a pas de peine à le franchir. J'y suis tout entier en vous écrivant. J'y serai surtout quand reviendra cet anniversaire qu'on saura fêter, je l'espère, à Twickenham comme nous le fêtions autrefois à Neuilly, et où je vous prie de croire à ma présence réelle ; ma lettre vous y aidera. Elle n'est à d'autre fin que de vous porter les témoignages chaque année plus vifs, en dépit de l'âge, d'une inaltérable affection.
Avez-vous lu le second article de M. Guizot sur Sir Robert Peel? L'auteur, sans se déchirer, rend une loyale justice au Roi votre père et marque admirablement, selon moi, la source de cette politique, amie de la paix, qui a été une des gloires de son règne. L'habileté et le calcul y étaient pour quelque chose, non pour tout, ni même pour la plus grande part : une inspiration plus honnête et plus désintéressée dirigeait le Roi. Je l'ai toujours dit : il y avait un vrai sage dans ce grand homme d'Etat ; peut-être même que le sage nuisait parfois au politique; quelquesunes de ses vertus n'étaient pas de ce monde ; le siècle
non plus n'en était pas digne, comme disait Bossuet, et aussi ne les a-t-il pas comprises ; mais l'avenir leur rendra justice *. M. Guizot a commencé : il faut lui en savoir gré, même quand son éloge est sous-entendu dans celui du Roi.
Avez-vous lu V Ancien régime de Tocqueville? Livre écrit avec un grand sens, à mon avis, une érudition supérieure et un vrai talent (à la Montesquieu) dans quelques parties ; — un peu vague pourtant dans ses conclusions, ce livre semble accuser un défaut de sympathie véritable pour la Révolution française, quoique rempli de l'aversion la plus significative pour la tyrannie. Quoi qu'il en soit, la conclusion à tirer de l'ouvrage, indépendamment même des opinions de l'auteur, c'est que la Révolution française était provoquée par les causes les plus légitimes, que le tempérament des classes supérieures la rendait inévitable, celui du peuple irrésistible, et que ce dernier l'a faite avec autant de colère que de raison. Quant à moi, cela me suffît. Littérairement, le tort du livre est de donner pour des révélations, et avec un ton d'initiateur, des vérités connues la plupart, et démontrées depuis longtemps, quelques-unes notamment dans le premier et remarquable volume de V Histoire des causes de la Révolution française, par Granier de Gassagnac, qui depuis...
Avez-vous lu le treizième volume de Thiers? Si vous l'avez lu, vous me pardonnerez cette très sincère interrogation, et vous me direz, un de ces jours, votre avis du livre, particulièrement sur la partie militaire. L'intérêt est
* a Disons-le bien haut, pour n'être pas injuste envers un roi auguste, une famille accomplie, des hommes éminents, ce gouvernement [du roi Louis-Philippe] a donné à la France les dix-huit meilleures années que notre pays, et peut-être l'humanité, aient jamais traversées. »
Ernest Renan, Philosophie de l'histoire contemporaine, Revue des Deux Mondes, 1« juillet 1859.
toujours grand, et il me semble que l'histoire intérieure de la France s'en dégage plus que dans les derniers.
Mais adieu, mon cher Prince; je finis comme j'ai commencé, par les compliments adressés à votre grand saint, plus grand, j'en ai peur, par ses homonymes que par sa propre gloire, si ce n'est par sa sainteté ; mais Henri le grand a fait oublier Henri le boiteux.
y^ Mille assurances d'inaltérable attachement.
Cuvillier-Fleury.
Grillon's-Hôtel, 17 juillet 1856.
J'ai reçu vos deux dernières lettres, mon cher ami; mais je n'ai, en ce moment, sous les yeux, que la dernière, reçue hier; c'est donc à celle-là que je réponds. Merci de tous vos bons vœux pour la Saint-Henri que nous avons fêtée en famille, et non sans douceur; la vie que je mène maintenant, je l'avais toujours rêvée, mais pour la commencer vingt ans plus tard. Et peut-être, après avoir passé dans un repos obhgé les années d'ardeur et de force, serai-je obligé de reprendre le harnais à l'âge où le repos convient ! Mais, je voulais vous parler du livre de M. de Tocqueville, que j'achève en ce moment. Je l'ai lu avec le plus vif intérêt et j'en fais le plus grand cas, bien que je ne partage pas toutes les opinions de l'auteur, et que je ne tienne pas pour neuf tout ce qu'il présente comme tel. Voici comme je résume les impressions que me laisse cette lecture.
M. de Tocqueville montre bien que la Révolution était
nécessaire, légitime, malgré ses excès, qu'elle seule pouvait détruire les abus, affranchir le peuple, les paysans, comme dit l'auteur. Il absout la Révolution d'avoir créé une centralisation exagérée et beaucoup d'instruments de tyrannie : tout cela existait avant elle ; il l'absout d'avoir détruit les contrepoids qui pouvaient arrêter l'anarchie ou la tyrannie : ils avaient disparu avant elle.
Mais il l'accuse, non sans quelque vraisemblance, de n'avoir su, jusqu'ici, créer aucun de ces contrepoids dont la place, au moins, était encore marquée sous l'ancienne monarchie. Il l'accuse d'avoir repris toute la machine gouvernementale de l'ancien régime, et d'avoir constitué un état tel, qu'au bout de soixante an-, nous avons été, pour la seconde fois, et Dieu sait pour combien de temps, ramenés à une tyrannie plus logique, plus égale, mais assurément plus complète que l'ancienne.
Le défaut du Hvre est de ne pas conclure ; d'être un peu désespérant, de ne pas faire assez ressortir le bien, de ne pas indiquer le remède au mal. Il est bon de dire la vérité aux peuples, mais pas d'un ton décourageant;, il ne faut surtout pas avoir l'air de dire à une grande nation qu'elle est indigne de la liberté : cela réjouit trop les oppresseurs, les serviles et les égoïstes.
Avec tout cela, c'est un beau livre, que j'admire, et qui mérite, je crois, qu'on en dise du bien, pour le fond comme pour la forme. Car, ainsi que vous le dites, on y respire une sincère horreur de la tyrannie, et c'est là qu'est l'ennemi. L'ancien régime est mort, pour ne plus revenir; mais il n'est pas permis de croire que, sur ses ruines, on ne puisse reconstruire que le despotisme ou l'anarchie : ce sont là les bâtards de la Révolution; c'est la liberté seule qui est sa fille légitime, et qui, avec l'aide de Dieu, chassera un jour les intrus.
J'ai aussi lu le treizième volume de Thiers, toujours
avec le même intérêt ; je n'ai guère de temps de vous en parler. Le chapitre du Concile m'a paru entièrement neuf et fort remarquable.
Je partage tout à fait votre sentiment sur les articles de M. Guizot. Je n'ai que le temps de vous serrer la main,
Thoury-Ferrottes, 20 juillet 1856.
Mon cher Prince,
... J'approuve fort ce que vous dites du livre de Tocqueville, que vous jugez supérieurement, et avec un libéralisme intelhgent. Savez- vous ce qui manque à ce livre, car il faut parler à cœur ouvert : c'est précisément ce que vous avez mis dans votre jugement, l'intelligence et le goût de la hberté politique. M. de Tocqueville appartient, quoi qu'il dise, au parti des découragés et des désespérés, ceux qui ne croient plus à la liberté parce qu'ils ne sont plus ministres ou députés influens, et qui ne l'aiment plus parce qu'elle est absente. Ce n'est pas assez de protester contre le despotisme : tous ceux qui disent la liberté impossible en France donnent raison au pouvoir d'un seul. Je sais que c'est le grand nombre. Le livre de M. de Tocqueville est à côté de la Révolution française : il n'entre pas au cœur du sujet. On dirait qu'il en a peur et qu'il l'évite. Nous verrons s'il ose l'aborder plus tard et dire ce qu'elle a dans le ventre. S'il n'y trouve que les reliefs de l'ancien régime, il peut bien s'arrêter à son premier volume : je lui fais grâce du second. Merci de votre juge-
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1856 337
ment, qui m'a fort ému, moi et ma chère femme. Je retourne à Paris jusqu'au 28, dès demain lundi.
Cuviluer-Fleury.
Twickenham, 24 juillet 1856.
Mon cher ami, en me remerciant du Roi Jean, Dauban me demande un exemplaire au nom de M. Lenormant, conservateur des médailles à la Bibliothèque nationale, et me prie aussi d'en donner un à la Bibliothèque ellemême. Qu'en pensez- vous?
Peut-être pourrait-on répondre que je regrette de n'en avoir plus à offrir à M. Lenormant et que je dispose du dernier qui me reste en faveur de la Bibliothèque. En l'offrant à cet établissement, on pourrait dire que, le document que j'ai publié intéressant l'histoire de France, j'ai pensé qu'il ne serait pas inutile d'en mettre un exemplaire à la disposition de tous ceux qui s'occupent d'études historiques, et que je suis heureux de pouvoir offrir ce modeste tribut à notre grand établissement national.
Je souhaite que Plombières vous fasse tout le bien du monde. Nous avons aussi notre canicule ; mais je ne m'en plains jamais. Pas de projet arrêté, si ce n'est quelque villégiature sans sortir de notre île. Des raisons intimes de ménage, quoique encore fort vagues, nous condamnent au statu quo.
Mille amitiés.