‹ Correspondance du duc d'Aumale et de Cuvillier-Fleury;Chapitre 18 sur 37 · II. f · texte numérisé non relu

II. f

Paris, 27 juillet 1856, dimanche.

Mon cher Prince, votre lettre me prend au milieu de mes préparatifs de départ pour Plombières, ce qui ne m'empêchera pas d'y répondre ex professo. Refusez Lenormant, mais donnez à la Bibhothèque en faisant passer par ses mains, et chargez-moi de la lettre à écrire ; de Plombières, je gouvernerai mon empire bibliographique comme a été gouverné l'empire français, et à moins de frais. Je prendrai dans votre lettre de ce jour le sens de la lettre à écrire à Lenormant ; mais il y a trop d'érudits et de bibliophiles qui soupirent après le Roi Jean pour que vous fassiez jouir de sa présence réelle un lettré qui vous est complètement étranger et indifférent, après vous avoir été hostile meliorihus annis. Toute réflexion faite, une lettre de vous, comme vous savez les faire, aurait un bon effet dans le camp de l'érudition, et toute politique à part. Je suis persuadé que les grands politiques du règne se félicitent de vous savoir si fort entraîné dans les voies de la science et dans le goût du passé ; je crois même qu'ils se frottent les mains en lisant sur votre devise de bibliophile résigné : « J'attendrai », quoique vous ne soyez guère patient comme bibhophile. Tout compte fait, je suis persuadé que ce qui profite à votre renommée d'homme InteHigent ne nuit pas à votre destinée de prince, quelle qu'elle puisse être dans les décrets insondables de la Providence ; et tout ce qui vous rappelle légitimement et sans fanfare à l'attention et à l'estime du public me paraît bon. Ecrivez donc, soit à moi, soit à Dauban, une lettre que j'enverrais à Lenormant si elle était adressée à moi; qu'il ne manquerait pas, lui, Dauban, de montrer à ce

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savant si elle était adresée à lui. J'aimerais mieux être votre intermédiaire, car je me défie du zèle un peu bruyant de votre cher condisciple, et je crois qu'une affaire de ce genre doit se faire sans tambour ni trompette. Enfin, vous déciderez ; je cause avec vous ; écrivez-moi à partir de demain, à Plombières. .

A propos du Roi Jean, M. Lacàbanne prépare un remerciement auquel il se propose de joindre quelques observations au sujet du rôle que vous faites jouer aux fils du roi à la bataille de Poitiers. Le document avec lequel il vous réfute, et qu'il est bien étonnant que vous n'ayez pas connu, est une lettre par laquelle le roi Jean disculpe ses fils de tout reproche de l'avoir abandonné, et déclare que c'est sur son ordre exprès qu'ils sont partis... Michelet, dit-il, a cité cette lettre? Le temps me manque pour faire ces vérifications ; mettez-y la main. Il y aura peut-être une jolie controverse à établir sur ce point délicat.

J'ai distribué toutes vos plaquettes, hormis la part de Duru qui est absent. J'ai pris note de tout. J'ai donné, toute réflexion faite, le César à Cape, comme à celui avec qui je m'entends le mieux dans les choses délicates et qui met le plus de finesse dans l'exécution des choses difficiles; il offre de passer à l'eau les pages du César qui sont maculées ; il garantit que le lavage n'altérera en rien les notes. Quid jugeas a propos f ace re, comme dit Molière?

Adieu, mon cher Prince ; dites à qui de droit que des espérances, même vagues, d'une situation intéressante, nous remplissent de joie et que nous ne voulons pas êt^e les derniers à en mettre l'hommage à ses pieds.

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 30 juillet 1856.

Carissime, envoyez le Roi Jean à la Bibliothèque; veuillez vous chargea de la lettre à écrire et adressez-la à qui vous voudrez. Vous pourrez seulement en informer Dauban en le chargeant du déclinatoire Lenormant.

Que les puissants du jour se moquent de mes goûts et de ma devise ! Peu m'importe. Nous avons connu des gens qui attendaient aussi, mais dans les débauches et les conspirations; de gustibus et colorihus non est disputandum. Il y a des gloires que j'envie : celle gagnée en Crimée, par exemple, par ceux qui y ont combattu ; mais il est d'autres lauriers qui ne troublent pas mon repos.

Je serai très reconnaissant à M. Lacabanne de ses communications ; je connaissais, sinon le texte, au moins Tobjet de la lettre du roi Jean : j'avoue que je ne fais pas grand cas de cette espèce d'absolution donnée par un père à ses fils ; n'ayant qu'à mentionner la bataille de Poitiers sans la raconter et sans la discuter, j'ai préféré suivre la version généralement admise, et celle qui m'a paru résulter de toutes les relations contemporaines et que je trouve la plus vraisemblable. Je ne fais nullement bon marché de la gloire de mes ancêtres; je crois avoir parlé des Bourbons comme je le devais, « car de cette race de Bourbons, dit Brantôme, ils sont tous braves et vaillants, et n'ont jamais été malades de la fièvre poltronne ». Amen!

Il vaut mieux, je crois, ne passer à l'eau aucune page du César : l'apparence seule d'un lavage serait fâcheux ; ce n'est pas là un livre comme tous les autres,

Twickenham, 19 août 1856.

Mon cher ami, rien de fixé encore pour nos mouvements de cet automne; j'attends la décision définitive de la Reine pour en prendre une moi-même ; je vous ferai immédiatement part de ce qui sera réglé. Je mène, depuis quelques jours, une vie fort dissipée. Nous avons eu nombre de visites, entre autres celle, peu attendue, de la belle comtesse de Gastiglione qui a été des plus gracieuses, et celle de Thiers avec qui j'ai passé des heures charmantes. Nous avons aussi passé une semaine à Nuneham, chez la comtesse Waldegrave; les journées s'y écoulaient sur l'eau, c'est le cas de le dire,^et tous les soirs il fallait danser sans rémission. Tout cela, joint aux fonctions préceptorales que je remplis en l'absence de Joly, me laisse fort peu de temps.

Donnez-moi de vos nouvelles.

Plombières, 23 août 1856.

Je"^ viens de recevoir votre lettre du 19, mon cher Prince, et je vous en remercie d'autant plus que je vous dois une réponse à celle du 30 juillet. Mais vous me demandez obligeamment de mes nouvelles, et quoique j'eusse fait le vœu de ne pas toucher une plume pendant mon séjour ici, je reprends pour vous, et avec bien du plaisir, cet instrument habituel de mon labeur et de mpn supplice,

J'avais grand besoin de repos, et je continue à avoir grand besoin de santé ; mais, comme l'effet des eaux n'est jamais immédiat, j'espère encore. En attendant, je suis ici beaucoup, mpins bien portant que je ne l'étais en y arrivant. Par bonheur, ma femme et ma fille, surtout, y ont trouvé des forces que la vie de Paris fait plus ou moins perdre, même à ceux qui s'y abandonnent le moins, et ma fiJJe, veuillez le croire, est dans ce cas-là; mais Paris agit par contagion sur les plus innocents. Nous nous sommes trouvés tout à' CQup, et comme de concert, toute une colonie de vos amis aux eaux de Plombières, Mme Liadières, les d'Estissac, lesd'Ayen, les Duchâtel, et combien d'autres t Notre projet, en y venant si tard, — fm de juillet — était d'échapper à la période officielle et brillante pour y retrouver notre vie paisible d'autrefois. Mais nous avions compté sans notre hôte, ou, plutôt, sans celui de Plombières, qui a prolongé ici son séjour au delà de toute prévision; non pas, comme on l'a dit, pour y mener la vie d'un « mari qui se dérange » — c'est le titre d'une pièce jouée devant lui, — mais pour y soigner sa santé dont il a été visiblement préoccupé dans toute cette saison. Etait-elle sérieusement atteinte ? Il y avait ici un agent de change qui a posé confidentiellement la question à un médecin de ses amis, un de ceux que l'hôte de Plombières a consultés : « car je suis décidé à vendre ma charge, ajoutait-il, si votre réponse n'est pas favorable », t^ « Gardez votre charge », a répondu le médecin, homme d'esprit, et caractère indépendant. . Quoi qu^il en sdît, on a remarqué que, pendant tout son séjour ici, l'empereur n'est pas monté une seule fois à. cheval; il se promenait dans une voiture basse, conduisant deux chevaux dont il ne voyait que les oreilles ; sa fatigue était visible ; puis, vers la fin, il a repris bon pied, ij a reçu, il a donné de petites soirées intimes où sa gaité est, allée jusqu'à l'éclat,, et il est parti avec un contente-

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ment manifeste d'être resté là si longtemps. Quant à nous, notre situation a été, un moment, assez singulière : pendant les dix premiers jours, il ne s'en est pas passé un seul où nous n'ayons rencontré Sa Majesté une ou deux! fois par jour, pour le moins. Tout le monde saluait, les uns par goût, les autres par politesse, et l'empereur rendait les saluts, sans distinction. Nos propriétaires logeurs avaient magnifiquement décoré leur maison, et j'avais* pour ma part, un « Vive l'Empereur ! » de dix centimètres sur le balcon de mon appartement ; deux grands pins ornés de banderoles, avec des guirlandes, à deux pas de chez moi, le tout, un peu fané, ce qui faisait dire aux plaisants, vers la fm : « Les gens de Plombières n'ont pas trop gâté l'empereur, ils l'ont mis à l'eau et au pin sec. » Du reste, on plaisantait peu, du moins en public. La police était représentée par un chef de service fort poli, assisté de cinquante Corses à moustaches noires, qu'on voyait par-^ tout, prêts à vous sauter au visage si, comme cet esclave du roi de Maroc, vous vous étiez permis de rire. Un dé ces estafiers est venu chez moi, me demander doucereu-» sèment des nouvelles de la reine Marie-Amélie et des? Princes, et je lui ai donné celles que j'avais, et qui étaient,' Dieu merci, excellentes. Puis, il a voulu mettre la conversation sur la fusion, et alors je l'ai mis poliment à la porte. Je ne crois pas me tromper en affirmant que ce visiteur inconnu — qui n'a pas dit son nom et qu'on n'a pas revu, comme la femme d'Athalie, — était une des mouchei^^ du Palais. On appelait ainsi la maison Parisot, louée par l'empereur, et qui est l'ancien pied-à-terre ide Tabbesse de^ Remiremont. Un autre jour, devant ma porte, j'entends*, prononcer mon nom plusieurs fois, avec affectation et de' manière qu'il ne me fût pas possible de n'en pas demaii-' der la raison ; c'était un monsieur bien vêtu, Jqùi parlait d0» moi y de vous, des Princesv de la façon la^plus bienveil-*'

lante, mais avec le désir manifeste de m'entraîner dans la conversation. Ce monsieur vous avait connu à l'armée d'Afrique, s'extasiait sur l'affabilité avec laquelle vous saviez fumer un cigare au milieu des soldats. J'ai su depuis que c'était un des principaux agents de cette police qui avait jeté son réseau sur la ville entière ; et je suppose que l'empereur lui-même a dû être impatienté plus d'une fois de l'impossibilité où il s'est trouvé d'en rompre une seule maille, pendant ses promenades la cigarette à la bouche, n'ayant d'escorte apparente que des officiers, et protégé, en réalité, par cette brigade infatigable. Triste destin de la souveraineté dans notre pays !

L'empereur avait, du reste, une autre escorte plus agréable, si ce n'est moins importune, dans un certain nombre de jeunes demoiselles venues à Plombières avec leurs mamans, en tout bien tout honneur, et qui s'étaient laissées prendre, après quelques jours, dans le rayonnement de l'astre impérial. Les bonnes gens du pays appelaient ces poursuivantes acharnées « les demoiselles de l'empereur »; on les voyait partout, en effet, à sa suite, quelquefois dans sa compagnie, avec des toilettes mirobolantes, deux surtout, Mlles de B..., auxquelles leur mère s'était associée dans ce manège, en vue, dit-on, d'une sénatorerie fort convoitée par son mari. Mlle de P... poursuivait, elle, un mari qui faisait partie de la maison du maître, et on dit encore que les fiançailles ont été célébrées à Plombières même, sous son patronage. Tout s'est borné, au surplus, et en dépit des commérages de Paris, à une simple pastorale, d'un effet assoupissant pour la galerie, mais d'une parfaite innocence du côté de l'empereur. A Paris, on faisait venir ici pour le service de Sa Majesté, tantôt la comtesse de Castiglione, — pendant qu'elle allait chez vous, — tantôt Madeleine Brohan — tandis qu'elle courait h toute vapeur vers la Russie. —

Je maintiens qu'il était matériellement impossible que Sa Majesté eût, ici, une maîtresse, avouée ou secrète, sans que la ville entière l'eût su; une actrice n'aurait pas manqué d'afficher une telle faveur, une comtesse aussi... Or, nous avons trouvé ici la conviction la plus unanime, dans un sens contraire. Je n'attache, comme vous le pensez bien, aucune importance à défendre la chasteté de l'empereur, dont je n'ai pas la garde ; mais je tiens à laisser leur caractère aux faits dont j'ai été témoin. On a parlé d'une orgie; il n'y avait qu'une bucolique ; il n'y manquait que les moutons de Fontenelle, avec leurs faveurs roses. L'histoire a, quelquefois, de ces contrastes.

Le maréchal Pélissier est venu, un moment, jeter quelques reflets de gloire sur ce scénario d'opéra-comique. Il a passé un jour entier avec le « berger », qui lui a fait faire, bras dessus, bras dessous, le tour de la ville. Je me rappelais l'avoir vu, au camp de Fontainebleau, quand il était aide de camp de je ne sais plus quel général de division. J'ai retrouvé ses cheveux blancs, qui avaient pris de l'avance, comme vous savez; du reste, très vieilli, l'air assez ennuyé, avec ce hâle admirable des grandes fatigues et des glorieuses campagnes. Le maréchal n'a fait que toucher barres ici, et était allé à Paris faire cette autre campagne, moins héroïque, à mon avis, de la distribution des prix au Concours général.

L'empereur a quitté Plombières dix jours après notre arrivée, et nous avons eu les fêtes du départ.

Nous nous sommes retrouvés, l'empereur parti, réduits à nous-mêmes et nous en avons abusé. Nous formions, chez Mme Liadières, nos deux ménages — j'entends celui de Napoléon Duchâtel et le mien, — avec Gourgaud, Bocher le marin, un aimable homme, le duc d'Ossuna, une table complète des plus friandes et des plus bruyantes ; mais c'était le monde, c'est-à-dire ce que je venais éviter

à Plombières ; c'était la bonne chère, c'est-à-dire ce qui m'est le plus nuisible ; c'était la veillée, c'est-à-dire l'insomnie pour le reste de la nuit. Nous nous disions tous les matins, avec Napoléon Duchâtel : « Ah ! qu'on ferait un beau chapitre intitulé : les étourderies des hommes sérieux ! » Qu'en dites-vous ? Mais cela ne vous regarde pas. Au demeurant, je ne sais rien de plus fou et de plus faux que la vie des eaux; mais, de même que ce juif qui se fit chrétien après avoir séjourné un mois à Rome « parce qu'il fallait, disait-il, qu'une religion fût divine pour avoir survécu aux fautes de son clergé comme l'avait fait celle du pape »,. de même nous ne pouvons que célébrer bien haut l'efficacité des eaux de Plombières, puisqu'elle résiste aux excès de table qui s'y commettent, à la fatigue qu'on s'y donne,, aux variations de température en dépit desquelles on s'obstine à se baigner dans ces délicieuses étuves.

En voici bien long, mon cher Prince, et vous trouverez peut-être qu'après avoir abusé du silence, j'abuse de la plume; mais je ne sais pas causer avec vous sans abandon et sans longueur. C'est ma franchise qui excuse tout et même ce griffonnage que je trace d'une main un peu engourdie par l'abus de l'eau chaude et, peut-être aussi, de l'entremets sucré. Qu'il me tarde d'être à un régime plus sec et plus frugal ! Je quitte Plombières le mardi 26, et je serai à Paris le 27. • '

Vous promettez de me faire part de vos projets ; n'y manquez pas. Je doute qu'il me soit possible de faire un autre voyage cette année. J'ai soif de repos, et, si vous voulez que je vous le dise, de solitude. J'ai besoin de remettre quelques idées dans ma tête, et de remonter mon esprit. Je viens de relire V Emile, cette œuvre chimérique,, éloquente et souvent puérile ; et Lucrèce, ce grand athée, qui n'est pas si poète que Virgile, quoi qu'en dise Saint- Marc Girardin ; l'idée de Dieu est partout àSiU^V Enéide^

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C'est le Spiritus intus alit de ce beau poème. Celui de Lucrèce n'a guère, pour moi, que le mérite de la difficulté vaincue. Mais me voici en plein dans le quatorzième volume de Thiers. Cela commence comme un vrai drame, et me promet du plaisir, s'il en est dans de pareils souvenirs.

Adieu donc, mon cher Prince; rappelez-moi au souvenir de notre Reine pendant les tristes anniversaires que vous allez traverser et dites-lui que nos cœurs sont avec elle. Tout à vous aussi, avec l'assurance d'un inaltérable attachement.

Cuvillier-Fleury.

Paris, 2 septembre 1856.

Mon cher Prince, je veux, avant de quitter Paris, me mettre un peu en règle avec vous.

Je vous envoie donc, par Collin, un train de reliures, etc..

Je serai dès jeudi à Thoury-Ferrottes, pour n'en plus sortir, je l'espère, jusqu'au milieu de décembre; j'ai faim et soif de solitude; mais j'irais pourtant bien avec vous en Sicile, si je n'étais vieux, valétudinaire, marié et père de famille, c'est-à-dire chargé de tous les liens qui peuvent attacher et river un mortel au sol de son pays. J'espère que cet éloignement où nous allons être ne me fera pas complètement oublier : vous retrouverez à Palerme toute une masse de livres qui ont été les compagnons de vos pre^ mières études et qui vous rappelleront parfois mon souvenir. Hélas ! nos plus beaux jours s'envolent les premiers, dit Virgile ! Vous allez habiter une terre toute remplie def' la mémoire de ce grand et incomparable poète. Liseï^le

quelquefois, et, en le lisant, dites-vous que c'est mon auteur préféré. Il y a des amoureux qui se donnent rendez-vous à distance en convenant de regarder la lune à un moment donné : convenons de lire une ou deux pages de Virgile par semaine : Alternis cantemus; amant alterna Camœnx,

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 17 septembre^l856.

Je suis un peu en retard avec vous, mon cher ami; mais j'ai été occupé, depuis quelques jours, à prendre une décision, ce qui n'est pas un petit travail avec une smalah compliquée comme la mienne. Mon parti définitif n'a été pris qu'avant-hier soir; vous voyez que je ne tarde pas trop à vous l'annoncer. Donc, je compte m'embarquer le 7, laissant mon petit enfant sous la sainte et digne garde — c'est le cas de le dire — de sa grand'mère la Reine. Avec le reste de mon monde, je passerai cinq ou six semaines à Séville, gagnerai, de là, Palerme; y ferai un séjour de même durée, puis reviendrai doucement, de façon à être ici en février. Le désir de ne pas rester trop longtemps loin de la Reine et de ne pas être cloué loin d'elle si elle était malade m'a fait renoncer au projet d'établissement complet et prolongé en Sicile. Je regrette bien que vous ne puissiez y venir passer quelque temps avec nous ; mais je reconnais que le voyage serait peut-être un peu dur pour la saison. Enfin, vous verrez, si le cœur vous en dit, et, en tout cas, vous vous arrangerez pour nous donner quelques mois en 1857 si Dieu nous prête vie à tous.

Je suis fort pressé par diverses personnes de faire pa-

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raître ce que j'ai fait des Condés. Vous savez où j'en suis : terminé sauf révision jusqu'à la mort de Henri IV; à peu près terminé jusqu'à la. mort de Richelieu; reste à faire de 1620 à 1643 pour terminer ce que j'appelle la partie présentable.

Que pensez- vous de la manière suivante de procéder? Relire avant mon départ ce qui est fait; vous l'envoyer pour le faire mettre en épreuves ; vous envoyer aussi deux ou trois portraits que je voudrais faire graver au trait par Henriquel-Dupont ou Mercuri; vous envoyer, à mon retour, un chapitre ; le dernier serait terminé en mai. La publication pourrait-elle se faire ainsi : le premier volume, premier et peut-être second Gondé, en mai 1857; le deuxième volume allant jusqu'en 1643, en juillet 1857. Le troisième viendrait en 1858. Y aurait-il inconvénient à faire paraître les volumes ainsi séparés? Il est évident qu'avec mon voyage et la correction des épreuves, les deux premiers volumes ne pourront pas être publiés ensemble au printemps de 1857, et, pour débuter, la fm de l'année ne conviendrait pas. Vaut-il mieux attendre, pour rien faire paraître, l'hiver de 1858, ou procéder comme je viens de le dire? Donnez-moi bien franchement vos idées. Nous causerons alors du format, etc.

Adieu; bonne santé.

Thoury-Ferrottes par Voulx, Seine-et-Marne. 20 septembre 1856.

Mon cher Prince, je viens de recevoir votre lettre du 17, et j'y veux répondre sans retard, d'abord parce que vous

.n'avez pas le temps d'attendre, et, ensuite, parce que ma réponse n'a pas besoin d'être méditée ni délibérée. La question, telle que vous la. posez si nettement, est, pour moi, plus claire que le jour.

En principe, je crois indispensable que vous donniez deux volumes, et non pas un seul, et voici mes raisons : c'est un début, comme vous dites modestement, malgré le succès de vos opuscules; oui, c'est un début dans le grand. J'ignore encore le titre que vous prendrez; mais vous ne pouvez cacher à personne que c'est l'histoire du grand Condé que vous voulez atteindre par ce détour; or, plus vous vous rapprocherez, dans votre première publication, de votre sujet principal, plus vous mettrez de bonnes chances de votre côté. La progression de l'intérêt, de votre premier volume au second, est, pour moi, manifeste; le progrès du talent ne l'est pas moins; vous .êtes plus sûr de vous, plus maître du sujet, plus présentable, comme vous le dites vous-même. En 1643, où finit votre second volume, vous êtes au cœur même de votre histoire; vous avez donné, sur l'enfance, la première jeunesse, l'éducation classique, littéraire et mihtaire de votre héros, tout ce que vous en savez, c'est-à-dire, grâce aux documents que vous possédez et aux informations de tout genre que vous avez recueillies, beaucoup plus que n'en savent les plus instruits. C'est la nouveauté et l'originalité de votre hvre, talent à part. Et comment cet élément de succès vous manquerait-il, j'entends l'art d'exposer et de raconter, au moment même où la richesse de vos matériaux en rend l'emploi et la disposition plus faciles? Je ne doute donc pas que la réussite exceptionnelle du livre ne tienne justement au soin que vous avez de n'en détacher, une première fois, qu'un fragment pré- ,,sentable, c'est-à-dire votre sujet abordé franchement, résolument, au lieu d'un simple prologue si intéressant qu'il

soit, et le vôtre a ce mérite, pour moi qui sais ce qui va suivre. Pour le public, cet unique premier volume sera reçu comme une pierre d'attente d'un monument que vous ne vous pressez pas d'achever, comme ces premières pierres que, dans une cérémonie publique, scelle une main royale.

Pardon de ma franchise ; mais vous y faites non moins franchement appel, et qui vous dira la vérité, si ce n'est moi? Non; ne débutez pas devant ce public, bienveillant pour vous, mais froid, indifférent, volontiers sceptique quand il s'agit du mérite littéraire d'un prince, ne débutez pas devant ce public en lui donnant à penser que vous n'êtes pas pressé d'achever votre ouvrage, mais que vous êtes pressé de jouir de son suffrage; car, devant lui, un auteur est un auteur, un livre est un livre; le vôtre sera singulièrement aidé, comme cela doit être, par votre qualité de prince sérieux, expérimenté, qui a fait la guerre, gouverné une colonie, administré et légiféré ; ce préjugé en faveur de votre œuvre est de toute justice, et on ne vous jugera pas comme le premier venu. Cette mesure et cette tempérance, qui sont dans votre manière, on aimera à y voir un résultat de votre expérience même. Le public aime assez ce désintéressement de la gloriole littéraire qui se trahit dans l'austérité du récit, et dans ce que M. Thiers appelle « le fanatisme de la simplicité », quand il s'agit de quelqu'un qui a occupé de grands emplois et fait beaucoup de choses, grandes ou utiles; c'est dans ce sens que vous serez aidé par votre qualité de prince, mais à la condition de ne rien hasarder. Votre premier volume, donné au public, tout seul, avec une avance de sept ou huit mois sur le second, c'est un hasard à courir. Les deux volumes ensemble, c'est la certitude d'un honorable accueil, suivi d'une attente qui n'aura plus rien de douteux.

Voilà donc, dans mon opinion, un premier point établi ; la simultanéité, dans la publication des deux premiers

volumes, à condition, bien entendu, que la seconde moitié du second morde considérablement sur le grand Condé, et vous mette en plein, et le public avec vous, dans votre sujet.

Reste l'époque de la publication. En principe encore, le moment le plus favorable à la publication d'un livre tout à fait nouveau et qui a deux volumes, c'est le retour de la campagne, fin d'octobre et novembre; c'est le moment d'une reprise générale de toute chose ; les salons se rouvrent, les impressions se communiquent, les journaux parlent, les critiques sont à l'œuvre; un livre a devant lui sept ou huit mois pour s'établir dans l'opinion, pour en appeler, s'il y a lieu, de son injustice ou de sa froideur, pour échauffer et entretenir sa bienveillance; au lieu qu'une publication faite au printemps, bien que ce soit aussi une bonne saison pour la librairie, court la chance, si le succès n'est pas enlevé, d'échouer dans le sauve-qui-peut de l'été, où l'on se baigne beaucoup, et où on lit très peu. Malgré tout, je le répète, je n'aurais pas une objection absolue contre le mois d'avril ou de mai 1857, si vous pouviez être prêt avec vos deux volumes; mais c'est l'impossible. Alors, à quoi bon commencer l'impression du premier volume? Songez, avec la disposition où vous êtes de revoir vous-même toutes vos épreuves — et vous avez bien raison — songez à la difficulté de suivre convenablement ce travail délicat à la distance où vous serez? Et, encore une fois, à quoi bon? Si vous insistez pour paraître en mai, il vous suffira de vous mettre à l'œuvre en mars prochain : deux mois y suffiront ; j'entends pour un volume. Si vous êtes, au contraire, de mon avis, commençant en mars votre impression, vous aurez plus de sept mois pour l'achever, et vos deux volumes sont livrés au public du 1^^ au 15 octobre, sans délai possible, à condition que votre manuscrit soit terminé pour le

moins à la fin de juillet ; c'est donc un ajournement de quelques mois pour paraître en deux volumes, pour épargner à votre voyage et à votre absence ce supplice d'épreuves à corriger, pour assurer à votre impression la surveillance immédiate, commode, et, suivant moi, indispensable, que vous lui devez, enfin pour donner à l'achèvement manuscrit de votre œuvre beaucoup de ces instants que le voyage vous laissera. J'en conclus que, ce que vous avez de mieux à faire, puisque vous ne pouvez donner qu'un volume en mai 1857, c'est d'en publier deux en octobre de la même année, avec le double avantage de la simultanéité et l'opportunité.

Maintenant, quant au reste, je suis bien tranquille. Vous me parlez déjà d'un troisième volume; celui-là, vous pourrez le donner tout seul et l'ajourner, soit au printemps, soit à l'automne de 1858. Le public attendra patiemment, mais d'une attente curieuse et encouragée par la possession d'une partie présentable de votre travail ; vous savez dans quel sens je répète ce mot, employé par vous. Une fois afîriandé, le public ne vous laissera plus, et ce que vous lui aurez donné de votre grand Gondé servira à lui faire désirer le reste.

J'ai insisté, trop peut-être, sur cette nécessité d'un bon début, et le mot de succès est, peut-être aussi, trop souvent revenu sous ma plume. Mais vous m'avez tracé la route à suivre, quand vous m'avez écrit, et fort justement : « Pour débuter, la fin de l'été ne conviendrait pas. » Vous sentez vous-même l'importance de ne pas jeter légèrement et votre nom et votre livre au public. Quand un prince court volontairement un aussi grand risque que d'appeler le jugement du public sur une production de son esprit, il doit mettre toutes les bonnes chances de son côté, dans la mesure où leur recherche est légitime. C'est ainsi que vous Tavez compris, et que je le comprends.

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