‹ Correspondance du duc d'Aumale et de Cuvillier-Fleury;Chapitre 19 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

Quant aux portraits, il n'y aura pas de temps à perdre, et vous ferez bien de m'envoyer, sur ce point, vos instructions le plus tôt possible.

Pour l'impression du livre, je serai prêt, à votre retour, à vous soumettre toutes les propositions convenables. Je suppose que vous reviendrez en Angleterre par la Belgique. Rien ne me serait plus facile que d'aller vous y attendre au passage, recevoir vos manuscrits et vos indications de tout genre ; puis, pour le reste, pendant le séjour à Twickenham auquel vous m'invitez et qui est un des projets favoris de ma cinquante-cinquième année, si Dieu le permet, pour le reste, nous nous entendrons à merveille pendant l'été, et nous pourrons singulièrement pousser le travail à cette époque. Telle est la campagne que je vous propose ; Di fortunare velint!

Guvillier-Fleury.

Thoury-Ferrottes, l^r octobre 1856.

Un mot seulement, mon cher Prince, car aurez-vous le temps de lire une ligne? Vous voilà parti, ou bien près de l'être, et à la tête d'une smalah qui ne doit pas laisser de vous occuper et préoccuper. Que Dieu vous guide et vous accompagne, et que l'équinoxe vous soit favorable : ventorumque regat Pater! Ce que vous m'avez dit de la Sicile et de l'hospitaHté que vous pourriez m'y donner m'a fait faire bien des rêves... Et que ne suis-je seul au monde pour les réaliser ! Mais une chaîne, une douce chaîne me retient. Mes vœux toutefois, ma pensée, vous accompagnent ; laissez-moi espérer que votre retour sera aussi

prochain que vous le dites; votre absence est toujours une cause d'anxiété profonde pour vos amis.

J'ai répondu fort au long par ma lettre du 20 septembre à la vôtre du 17; j'irai prochainement à Paris pour toutes vos commissions. En attendant, je vis ici dans une solitude à peu prés absolue, en famille, et je compte dans ma famille les bons vieux livres que je relis. Les nouveaux sont, pour la plupart, des intrus. Mon isolement n'est pas tel, cependant, que je ne voie de temps en temps mes voisins, qui sont des amis, notamment Paul de Ségur, qui a une délicieuse résidence, et d'Haussonville, qui est également bien établi à sept lieues d'ici, à Gurcy, près de Dannemarie. D'Haussonville a quelques beaux livres qui lui viennent de ses ancêtres. Il a aussi de beaux chiens, au milieu desquels on n'est pas peu surpris de voir un loup à l'état sauvage, qu'il a nommé MentzchikofY. Ségur est à la fois moins chasseur et moins littérateur, et plus occupé de ce qu'on appelle aujourd'hui « la politique », c'est-à-dire des songes Me malade, œgri somnia. Je suis, pour ma part, aussi occupé qu'un autre des affaires de ce monde; mais il me semble que je suis moins travaillé que mon voisin du besoin d'agiter le vide et de me gonfler d'illusions. Le monde est de plus en plus entraîné vers la servitude par la prédominance des intérêts matériels, et l'Angleterre y met la main plus que personne avec l'hypocrisie et l'égoïsme qui la caractérisent.

Adieu, mon cher Prince; vous savez ce que ce mot, au moment où vous allez faire un si long voyage, contient de vœux sincères, de dévouement profond et inaltérable et de vives espérances d'un prompt retour.

Veuillez me mettre aux pieds des Princesses.

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 6 octobre 1856.

Mon cher ami, M. Hippeau, professeur à la faculté des Lettres de Caen, auteur de travaux sur les poètes français du moyen âge, et que j'ai eu occasion de voir ici, m'a demandé un mot d'introduction pour vous ; il désirerait avoir votre appui pour travailler aux Débats. Je lui ai envoyé le billet demandé, en le prévenant qu'il s'exagérait sans doute votre influence sur la rédaction du journal. S'il va vous voir, vous lui ferez, je n'en doute pas, un aimable accueil si vous ne pouvez pas faire plus.

J'ai reçu vos lettres des 20 septembre et l^'" octobre. Voici à quoi je m'arrête. Je vais, cet hiver, relire mes chapitres terminés, achever celui en train, avancer celui à faire. A mon retour, en février ou mars, puisque vous me l'offrez, vous viendrez me rencontrer, soit à Aix-la-Chapelle, soit à Bruxelles. Vous me donnerez toutes vos idées sur le mode de publication, l'impression, le format ; nous prendrons une décision et je vous remettrai la partie achevée du manuscrit. Vous mettrez immédiatement l'imprimeur en action. Dans le courant du printemps et la première partie de l'été, je corrigerai les épreuves et achèverai mon dernier chapitre dont je verrai les épreuves en août et septembre; pubhcation en octobre. Approuvezvous?

Notre départ est retardé ; les juntas de Sanitad espagnoles s'étant mises à flanquer d'interminables quarantaines à tous les navires qui touchent en Portugal, il a fallu parer cette botte. Nous partons donc le 16, directement pour Cadix. Jusque-là écrivez-moi ici, s'il y a lieu,

puis à Séville, sous le couvert de Latour. D'Espagne je vous manderai mes mouvements ultérieurs...

Nous avons eu Saint-Marc Girardin à dîner, aimable, charmant et libéral comme toujours; libéral est une très bonne note par le temps qui court, non pas aux yeux de tout le monde, mais aux miens ; ne Test pas qui veut ; les despotes peuvent se faire révolutionnaires, libéraux, non. En 1847, la politique française en Italie était franchement libérale, et, sans la catastrophe de février, elle devenait énergiquement libérale. Aujourd'hui, elle ne peut être que révolutionnaire ou nulle. Mais, pour en revenir à Saint-Marc, il a eu des enfants malades, de mauvaises nouvelles de sa mère, que sais-je encore. Enfin, nous ne l'avons plus revu, ce que j'ai fort regretté, car j'aime infiniment à causer avec lui.

Adieu ; mille amitiés.

Thoury-Ferrottes, 9 octobre 1856.

Mon cher Prince, votre lettre du 6 m'arrive à l'instant, et j'y réponds sans retard, pour que ma réponse ne vous arrive pas à son tour in extremis, et que vous puissiez même encore y répliquer, s'il y a lieu. Je suis charmé que vous soyez de mon avis, ou plutôt du vôtre, au sujet de l'impression des Condés ; c'est bien votre lettre du 17 septembre qui m'avait, en efTet, fourni les éléments du conseil que je vous ai donné en le fondant sur les termes mêmes des questions posées par vous. Tout est donc pour le mieux, et je serai exact au rendez-vous que vous me promettez à Bruxelles ou à Aix-la-Chapelle, sans préjudice d'un pèle-

rinage de toute ma smalah en Angleterre quand cela nous sera possible, à vous et à moi, car le souhaitable n'est pas toujours le possible, et qui sait ce dont je serai capable dans un an; ma prévoyance ne dépasse jamais le mois courant, et je la trouve encore bien audacieuse ; mais je n'ai pas un plus vif désir au monde que de vous voir.

J'aurais besoin de réfléchir un peu pour répondre à vos questions relativement aux cartes et aux estampes. En principe, un ouvrage chargé de livraisons accessoires est toujours d'un moins prompt débit, parce qu'il coûte plus cher; et il faut que votre livre se répande vite, pour le profit moral que vos amis en attendent. Cette réserve faite, l'utilité d'un atlas est incontestable pour un livre nécessairement rempli de stratégie ; et, vous avez beau dire, rien n'est moins connu que le détail de toutes ces célèbres campagnes et rien ne sourira mieux à l'ignorance de vos lecteurs que de bonnes cartes bien faites et des plans bien étudiés. Vous voyez le pour et le contre. D'un autre côté, les portraits joints à Vouçrage ont un grand prix, pour le commun des lecteurs, s'entend ; or, ils sont à peu près perdus pour eux dans un atlas qu'ih n'achètent pas ou ne regardent pas. Dans un atlas pourtant, vos portraits peuvent être publiés dans un format supérieur à celui du livre, vos batailles aussi; je ne suppose pas d'ailleurs, que, pour ces dernières, vous ayez l'idée de les joindre au volume, ce qui les condamnerait à des proportions vraiment microscopiques. Vous voyez que je ne fais que causer avec vous de tout cela. Que ne sommes-nous déjà à Bruxelles ! Mais il faudra avoir pris un parti auparavant : la gravure sera autrement longue que l'impression. Il est vrai que l'atlas pourra ne pas paraître en même temps que l'ouvrage même, et être réservé pour une seconde édition qu'il n'y a nulle flatterie à vous prédire. En résumé,

et pour dégager quelque chose de précis de toute cette confusion,

1° En ce qui concerne les portraits, je suis d'avis qu'ils soient, de toute manière, joints aux volumes, et, par conséquent, livrés sans retard aux graveurs.

2° Quant aux cartes, je crois possible de les ajourner ainsi que les batailles, pour une seconde édition, ou, tout au moins, de les publier tellement à part qu'elles ne gênent en rien la publication du livre, qu'il ne faut pas retarder au delà d'octobre. Dixi. Vous me direz ce que vous avez résolu avant de partir; je m'arrangerai pour être à Paris au moment où Hippolyte y viendra, et y recevoir avec vos envois, vos dernières instructions.

Quant à M. Hippeau, je l'attends de pied ferme et lui ferai le meilleur accueil, mais vous aviez parfaitement prévu mon impuissance à le faire admettre dans la rédaction des Débats, où le personnel foisonne, et où il y a comme dans le paradis, beaucoup d'appelés et peu d'élus.

Que ne pouvons-nous prendre, comme tête de chapitre, ce que vous me dites de la politique française en Italie ! Mais il me semble que nous pourrions, du moins, être plus hardis en parlant de la politique de ces flibustiers d'Anglais, qui se mêlent de faire la police des gouvernements étrangers quand ils ont tant à réformer chez eux, qui se plaignent du régime des prisons de Naples, eux qui donnent le fouet à leurs soldats, peuple libre, non libéral, ayant des habitudes, non des principes, grossiers — le langage de leur journaux le prouve — dans une civilisation rafïînée, cherchant à se venger sur les faibles du déchet de leur importance militaire que la campagne de Grimée a montrée misérable et précaire. Voilà les Anglais qui font la leçon au roi de Naples, et qui lui présentent le poing! Le poing, véritable emblème de leur politique actuelle, qui n'est qu'une politique de boxeurs.

J'espère que vous êtes de mon avis. Je puis envier les ^ens qui ont le bonheur d'être libres ; je n'estime, comme vous, que les libéraux. Je le suis jusqu'au fond de l'âme, -et c'est ma règle pour juger les hommes. Le libéralisme c'est le cœur; on en a, ou on n'en a pas.

Mille assurances d'inaltérable dévouement.

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 15 octobre 1856.

Ci-joint, mon cher ami, l'état de deux caisses qu'au commencement de la semaine prochaine, Hippolyte vous apportera; rien à dire pour les reliures, chaque volume étant, comme toujours, accompagné de sa carte.

L'estampe et les trois tableaux sont destinés à être reproduits par la gravure ; l'estampe n'a pas besoin d'être reproduite en entier; seulement les deux têtes, qui ont un grand caractère de vérité.

J'ai reçu votre lettre du 9 et je l'approuve. Ainsi, ces quatre estampes à faire sont destinées à être insérées •dans les volumes, et la préparation en doit commencer. Quant à un atlas, nous nous en occuperons quand j'aurai le plaisir de vous revoir; ce serait pour plus tard.

Je n'ai que le temps de vous serrer bien cordialement la main. Je vous donnerai souvent de nos nouvelles. Au revoir, en février. Nous nous embarquons demain avec des apparences de mauvais temps et pas mal de rhumes. But neçer mind.

Mille amitiés.

Séville, 24 octobre 1856.

Nous sommes heureusement arrivés avant-hier à Séville, mon cher ami, sans que notre voyage ait été marqué d'aucun incident qui mérite d'être rapporté. J'ai amené ma colonie à bon port, et j'ai trouvé mon frère et les siens dans l'état le plus satisfaisant. Je pense que notre séjour ici sera un peu prolongé à cause de diverses courses que je ferai, et je ne compte pas m'embarquer avant Noël pour la Sicile.

En feuilletant un catalogue de la librairie Potier, j'ai relevé les articles suivants que je désire acquérir : Plutarchus, Venetiis, 1507...

Je vous souhaite le ciel et le soleil que nous avons ici ; mais je ne crois guère à la réalisation de mon souhait. Enfin, le calme et le repos sont bons partout. Jouissez-en ; j'aurai soin de vous donner quelquefois de nos nouvelles.

Bien à vous,

Séville, 11 novembre 1856.

Mon cher ami, dans un catalogue d'autographes que j'ai rencontré sur le bureau de Latour, je trouve quelques articles désirables. La vente est celle du marquis de Z...; elle a lieu salle Silvestre le 24 novembre. Voici les trois lettres que je désirerais acquérir et qui sont réellement importantes pour moi...

J'espère que ce billet vous arrivera à temps et que vous pourrez donner tous les ordres nécessaires pour cette acquisition.

Santés parfaites ici; on s'amuse; on jouit d'une hospitalité charmante, d'un climat admirable ; on se promène beaucoup, on travaille un peu, bien peu ; enfm, on passe la vie fort douce.

Je vous en souhaite autant.

Mille amitiés.

Thoury-Ferrottes, 23 novembre 1856.

Mon cher Prince,

Je me croirais en retard avec vous si je croyais que les échos de Thoury-Ferrottes méritent de passer par-dessus les Pyrénées; mais j'ai une conviction toute contraire. Je continue à végéter ici le plus agréablement du monde, pour moi et le plus inutilement pour vous. Je suis plongé dans une solitude inabordable et dans un oubli de tout ce qui ne tient pas à mes affections ; c'est vous dire assez que votre souvenir est au milieu de nous. C'est vous expliquer aussi pourquoi je ne vous écris pas. Ces trois mois de Thébaïde m'ont jeté hors du courant, et, à moins de vous adresser des « impressions de lecture » ou des « méditations » à la façon d'Obermann, brouillard que dissiperait votre beau soleil d'Andalousie, je ne vois pas trop ce que j'ai à vous dire, hormis ce que vous savez de reste de mes vieux sentiments pour vous. Je suis bien

un peu honteux d'être si dépourvu d'actualité au moment de vous écrire, mais je m'en réjouis fort pour ce qui me concerne ; les affaires du monde sont dans un train qui n'éveille pas la curiosité d'un vieil ami du gouvernement libre, et elles tournent à une complication morne et terne qui doit faire naître, à mon avis, moins d'inquiétude et de préoccupation que d'ennui. L'//e des Serpents Q^i-eWe arrivée jusqu'à Séville? Je ne vous en fais pas mon compliment. Vous savez mon opinion sur la politique anglaise. Vous êtes aux premières loges pour la bien voir et la juger en Espagne. Le sacrifice de toute nationalité à la prééminence britannique est la loi de cette politique partout où on la laisse faire ; et il me semble que le monde est en train de lui laisser carte blanche. Mais je parle là de choses que je ne sais pas, que j'éprouve même une certaine satisfaction à ne pas savoir, persuadé que, ce qu'on apprend aujourd'hui par les journaux français et rien du tout, c'est la même chose.

Je ne reviendrai pas à Paris avant les premiers jours de décembre; j'y trouverai sans doute les petites commissions dont vous m'avez parlé dans vos lettres antérieures à votre départ ; et, pour ce qui est de celles dont vos lettres de Séville (24 octobre, 11 novembre) m'ont chargé, voici ce que Potier me répond quant à la première : il ne lui restait de disponible que le Pliitarchiis, aide 1507 ; Cousin avait mis la main ?ur le n^ 648; Potier pense qu'il vous le cédera volontiers si vous en exprimez le désir. Il ajoute qu'il doit vous envoyer deux catalogues à Séville. L'a-t-i! fait? Et a-t-il bien fait? Post eqiiitem sedet atra cura..., ce qui veut dire qu'un bibliophile porte sa passion avec lui jusqu'aux colonnes d'Hercule. Cela est-il vrai?

Techener a reçu la commission pour la vente d'autographes de M. de Z... ; je n'aurai de réponse à vous transmettre sur ce point qu'un peu plus tard; mais j'ai bon

espoir. Nous pousserons raisonnablement, mais énergiquement.

La carte en trois feuilles du bassin de la Méditerranée est toute prête et à vos ordres chez Collin. Le pauvre Picquet a quitté cette terre sur laquelle, en sa qualité de géographe, il avait vécu. Il est mort, laissant son fonds à Barthelemier auquel nous donnerons votre confiance pour l'avenir si vous l'autorisez. Une autre mort qui vous affligera davantage, c'est celle de ce pauvre vieux nonagénaire Dupuis, surnommé Pitt, qui a passé dévie à trépas sans trop de souffrances, le 18 octobre dernier. Il est le premier, de Véducation des Princes, qui soit allé recevoir, là-haut, comme je l'espère pour lui, le satisfecit qu'il donnait si rarement à votre pauvre petit frère le duc de Penthièvre. C'était, malgré tout, un brave homme, ayant du cœur, de la loyauté, et qui ne jouait pas trop mal du flageolet.

Veuillez bien, mon cher Prince, en me passant ce griffonnage un peu agreste, ne pas trop m'oublier là-bas. Dites-vous que vos plaisirs sont les miens et que je n'en veux plus d'autres. Votre soleil d'Espagne brille pour moi dans mon brouillard de novembre; je vois d'ici votre allegria en présence de cette belle nature, sous ce beau ciel, dans cette famille d'élite, parmi ces intarissables causeries. Si vuoV allegria, disent les Italiens. C'est là encore plus un mot français. Mettez-moi avec tout mon respect aux pieds des Princesses, embrassez pour nous le cher petit Condé, et croyez à mon inaltérable attachement.

Cuvillier-Fleury.

Séville, 30 novembre 1856.

Mon cher ami, dans le catalogue de la vente Techener qui commence le 8 décembre, je trouve quelques articles qui me paraissent fort désirables ; je les désigne seulement par leurs numéros... Ce catalogue m'est parvenu avant-hier; mais j'étais dans une propriété de mon frère, à Villamanrique, exclusivement occupé à guerroyer contre les oies et les canards sauvages, sans poste régulière, d'ailleurs, en sorte que je n'ai pu vous écrire avant aujourd'hui. Si vous êtes de retour à Paris, cette lettre vous arrivera à temps pour donner vos ordres à Techener ; mais, pour le cas où vous seriez encore à la campagne, je mande à Collin d'indiquer au dit Techener les articles que je le charge d'acquérir pour moi, en lui prescrivant de vous rendre compte immédiatement. Je ne crois pas que ce soit une grande affaire.

Notre temps se passe fort doucement, ou plutôt fort activement. Nous sommes sans cesse en courses et en plaisirs sous un ciel dont la sérénité n'a pas encore été troublée une seule fois. Les santés sont parfaites. Nous comptons partir d'ici le 9, pour aller voir Cordoue et Grenade, arriver à Gibraltar vers le 25 et nous y embarquer pour la Sicile. Il ne s'est encore rien produit qui doive nous faire renoncer à ce projet. Je n'ai pas le temps de vous parler politique ; d'ailleurs, on s'en occupe peu en Andalousie quoiqu'il y règne aussi un sourd mécontentement et un malaise véritable. Il ne me paraît pas, non plus, qu'on soit fort content en France. Adieu. Je n'ai pas encore eu de vos nouvelles, mais j'ai foi au proverbe : pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Que Dieu vous tienne en joie!

Gibraltar, 7 janvier 1857.

Un seul mot, mon cher ami, d'abord pour vous dire que je suis vivant et bien portant, ainsi que tous mes compagnons de voyage, ensuite pour vous apprendre que nous dérapons ce soir, en route pour Palerme. J'espère que nous ne serons pas chassés en arrivant, par la révolution ou par la guerre ; tout me paraît un peu plus au calme qu'il y a un mois.

Notre course en Andalousie a réussi au gré de tous, et surtout au mien. Selon moi, les vrais voyages ne se font qu'à cheval. Mais il faut que j'en vienne au véritable objet de ce billet, qui est de vous souhaiter une bonne année ; vous ne pouvez pas avoir plus de bonheur que je ne vous en désire. Ma femme et toute la société s'unissent en cela à moi. Soyez aussi notre interprète auprès de madame Fleury.

Nous laisserons les chers livres de côté pour aujourd'hui. J'ai lu avec beaucoup de plaisir votre premier article sur les Mémoires de Marmont.

Adieu, mon cher ami ; tout à vous.

Paris, 23 janvier 1857.

Votre petite lettre de Gibraltar me permet à la fm, mon cher Prince, de vous écrire à coup sûr, et j'espère que celle-ci vous trouvera bien portant et bien établi en Sicile. J'ai vécu longtemps dans une si grande ignorance de votre itinéraire et de vos projets, qu'après vous avoir écrit à Séville, à la date du 23 novembre, une lettre sans importance d'ailleurs et qui a pu être perdue sans inconvénient, comme je suppose qu'elle l'a été, je me suis résigné à attendre directement de vos nouvelles, non sans accueillir avec grand plaisir celles qui me venaient par voie indirecte : les journaux, d'abord, puis M. Bocher, puis enfin la Reine, qui a daigné m'informer, à la date du 5 janvier, de tout ce qu'elle avait appris de votre voyage chevaleresque de Séville à Malaga. Avant ces informations, mon incertitude sur les points où il fallait diriger ma correspondance a complètement retenu ma plume ; et c'est ainsi que, pour la première fois depuis janvier 1828, j'ai manqué à vous adresser mes souhaits de bonne année, et que je me suis laissé prévenir par vous. J'y joins aujourd'hui ceux que m'inspire aussi l'anniversaire de votre naissance. Vous marchez virilement à la maturité, je n'ai pas besoin de dire à la raison, — les événements ont tristement avancé et mûri votre expérience. Quant à moi, je dégringole vers le bas de la côte dont je n'aperçois plus le sommet, et je n'ai pas même la consolation de vieillir en silence, comme dit Ovide : tacitis senescimus annis; je vieillis au milieu du vacarme de cette grande ville si peu propre à inspirer les sentiments que mon âge réclame et comporte, dans ce tourbillon vide qu'on appelle le monde,

n'y donnant pourtant que ce que je ne peux lui refuser et tout prêt à le quitter au premier moment, sans difficulté et sans regrets. J'accepte dans ce dernier sens les vœux que votre amitié " m'adresse, et au contraire, la mienne vous souhaite toute « l'occupation » qu'il peut plaire un jour à la Providence de vous donner.

Je suppose que vous êtes toujours en disposition de faire paraître vos Condés en octobre prochain. Sicelides Musœ! Ces muses de l'églogue ne vous aideront pas beaucoup. N'y sacrifiez pas outre mesure, non plus qu'aux Géor gigues, que je vous invite pourtant à relire, dans cette Sicile, la terre classique de l'apiculture. Virgile et Pankoucke vous ont précédé à Palerme ; j'espère qu'ils sont arrivés à bon port.

J'espère que Bocher vous aura tenu au courant de bien des choses, si les choses qui se font ici méritent de vous intéresser beaucoup à la distance où vous êtes. Nous liquidons la paix de 1856, péniblement, mais sûrement Je n'ai pas grande confiance à la signature de l'Angleterre sur les derniers protocoles. Il faudra bien, pourtant, qu'elle s'exécute. Tout l'intérêt de ces complications extérieures a cédé, d'ailleurs, ici, à l'immense émotion causée par le crime de Vergés *. Vergés n'est plus aujourd'hui qu'un condamné à mort et il ne mérite plus que la pitié qui peut se mêler à l'exécration. Peut-être s'est-on bien pressé de le juger. Les lenteurs de la justice française sont une des plus précieuses garanties que la Révolution ait conquises, parce que ces lenteurs se composent de formalités protectrices. On ne les a pas violées, mais brusquées. Il y avait aussi à examiner avec plus de sang-froid l'état moral de l'accusé : on s'en préoccupe tardivement, aujourd'hui. Le peuple grondait, je le sais, et disait déjà qu'on

* L'assassinat de l'archevêque de Paris.

voulait enlever un prêtre à la justice égale pour tous. Mais cette justice n'est égale pour tous qu'à la condition d'être impassible, même devant les soupçons qui peuvent l'atteindre et dont elle ne peut se relever que par une imperturbable fermeté. La Cour des pairs de 1830, jugeant les ministres de Charles X au milieu d'une émeute, a donné sur ce point un exemple toujours bon à suivre.

Cuvillier-Fleury.

Au Zucco, 3 février 1857.

Gomme vous le dites mon cher ami, Sicelides Musœf il ne m'est guère possible de penser à autre chose. Les Géorgiques surtout m'absorbent presque entièrement, et les Gondés sont un peu négligés. Je ne rêve qu'orangers, oliviers, vignobles. J'ai voulu forcer Gouturié et Joly à m'assister en appliquant ce précepte de Virgile : Nudus ara, sere nudus; mais ils s'y sont refusés. Le temps n'y prête pas, il est vrai : il est pluvieux et venteux. Cependant le Zucco a paru, à tous, un endroit délicieux, que nous quittons à regret. C'est demain qu'a lieu cette douloureuse séparation. Les Princesses retournent à Palerme, où je les rejoindrai après avoir consacré quelques jours à visiter Ségeste et Sélinonte. J'espère avoir alors le courage de me remettre plus assidûment à la besogne. En attendant, parlons des estampes, pour lesquelles, comme vous dites, il n'y a pas de temps à perdre. Veuillez remercier Henriquel-Dupont et accepter ses offres; j'approuve le mode d'exécution qu'il propose ainsi que le spécimen envoyé ; je suis fort d'avis d'exclure absolument leâ ornements qui sentiraient h» livro illustré.

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