‹ Correspondance du duc d'Aumale et de Cuvillier-Fleury;Chapitre 20 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

Envoyez-moi VHenri IV de M. Poirson...

Voilà mon sac vidé ; le temps et la place me manquent, pour vous en dire davantage. Vous avez raison de ne pas vous fier à la poste napolitaine, ni même à la poste impériale française.

Mille amitiés.

Palerme, 14 février 1857.

Mon cher ami, je viens de faire une course fort intéressante et tout antique à Ségeste, Sélinonte, et au mont Eryx,

Tum vicina astris Erycino in vertice sedes Fundatur Veneri Idalise...

J'ai retrouvé mon gynécée en bon état ; mais Couturié fort souffrant. Je me crois aussi libéral que le Journal des Débats, et je n'aime le despotisme nulle part, même à Naples et à Palerme. Toutefois, la violence et l'injustice de l'article des Débats du 4 sur la question napolitaine m'ont fort surpris, et sont bien peu dans le ton habituel du journal. Il me semblait lire la prose de M. Lamarche dans le Siècle, ou les articles fournis au Morning Post par l'ambassade de France à Londres. Quel peut être le but de cette campagne?

Rien de nouveau, d'ailleurs.

Mille amitiés.

ET GUVILLIER-FLEURY. — 1857 371

Palerme.

Mon cher ami, quand je vous ai écrit mon dernier billet, je n'avais fait que donner un coup d'œil aux journaux; j'ai relu, depuis, l'article dont je vous parlais. Il est moins violent que je ne l'avais cru, dans la forme, et, au fond, à certains égards, il n'est pas complètement injuste. Mais il l'est souverainement quand il blâme un souverain indépendant d'avoir résisté, avec une fermeté qui l'honore, au plus inique usage qu'on ait fait de la force contre la faiblesse, et en ce qu'il approuve le procédé le plus absurde qui ait jamais été adopté pour améliorer la condition d'un pays.

Je n'ai pas le temps de vous en écrire davantage; j'ai voulu, seulement, éclaircir ma pensée et je crains de l'avoir rendue encore plus obscure. Croyez que je suis loin de faire un grief aux Débats de rester fidèles au libéralisme, mais ici la question libérale n'est pas en jeu, et la discussion du Parlement le prouve bien.

Santés toujours bonnes ici.

Paris, 3 mars 1857.

Mon cher Prince, je crois avoir acquis à peu près la certitude que cette lettre vous trouvera encore en Sicile ; aussi je vous l'écris sans crainte qu'elle se croise avec vous en pleine Méditerranée. Mais si je ne vous écris pas

plus souvent, c'est que vos très aimables petites lettres me laissent chaque fois dans la plus complète ignorance de vos projets, et que, d'aucun côté, je n'en puis rien savoir. N'étant plus curieux, tranquille sur les chères santés que le soleil de Sicile protège de ses rayons, incertain si mon bavardage mondain ne fera pas double emploi avec d'autres correspondances plus assidues et mieux informées, j'attends d'avoir quelque chose à vous dire de ma spécialité pour vous donner de mes nouvelles, ne jugeant pas que cette dernière considération toute seule me doive mettre la plume à la main. Je veux seulement constater que si ma correspondance avec vous n'est ni plus soutenue ni plus nourrie, ce n'est pas tout à fait ma faute ; et ce n'est pas la vôtre non plus si elle ne vous manque pas ; hahes confitentem. Quoi qu'il en soit, il m'est impossible de ne pas répondre à vos trois dernières lettres des 3 et 14 février, la dernière, sans date.

Du manuscrit que Techener vous propose, je ne sais rien... ; les gravures sont en train...

Je ne réponds pas à ce que vous me dites de la polémique des Débats au sujet de l'affaire de Naples. Je ne prends au sérieux ni la polémique des Débats, ni aucune polémique. Je sais bien que, puisqu'on ne peut écrire en toute liberté sur les affaires publiques, il vaudrait mieux s'en tenir à un silence prudent dans des questions si délicates. Mais le jeune homme qui écrit les « Premiers Paris » des Débats quand Alloury se repose, est un jeune libéral arriéré de 1820, qui a appris à lire, nous disait-il, dans le Constitutionnel d'alors, et qui a gardé de cette éducation ce qu'on appelait « la haine des tyrans ». Il a écrit sous cette impression. On l'a laissé faire, parce qu'aussi bien cela ne fait pas mal de se montrer très libéral contre le roi de Naples, quand tout autre libéralisme est d'une production si difficile, et enfin, parce que c'est l'avis de

ce jeune homme, honnête et sincère nature d'ailleurs, mais bien novice dans cet impossible métier. C'est une raison pour que vous n'attachiez pas à notre politique plus d'importance que notre pays lui-même n'y en attache. Le pays est politiquement endormi, je n'ose dire mort. Tout y concourt. Il serait absurde de se montrer plus exigeant que lui. Ce qu'il y a de liberté de la presse lui suffit, et je n'ai pas encore rencontré quelqu'un, même dans les salons les plus intelligents, qui, n'étant pas journaliste, en demande davantage. Nous portons la peine de notre révolution de 1848 et nous la porterons longtemps. Tout ce qui s'est dit ces jours-ci sur l'avortement définitif de la fusion n'est pas fait pour rendre à ce pays-ci le goût du gouvernement libre, puisque ceux qui passent pour en représenter le principe ne peuvent s'entendre entre eux. Quant à moi, je suis charmé, pour votre honneur, que vous vous soyez retirés d'un accord sans franchise et d'une équivoque sans dignité. En attendant, les salons fusionnistes de Paris continuent la comédie de l'accord. Mais le pays est fm : il n'y croit pas. C'est la foi qui sauve ; nous sommes donc loin de compte en ce moment, et vous pouvez vaquer à vos plantations,

Insère nunc, Melibœe, pyros, pone ordine vites!

A propos de vignes et de vignobles, nous avons entamé, ici, les bouteilles du Zucco et j'en ai fait boire à un attaché des affaires étrangères qui ne s'est pas cru empoisonné. Votre vin n'est pas contemporain de Manlius, nata mecum consule Manlio, il s'en faut. Sa verdeur est un défaut dont il se corrige tous les jours, comme on se corrige de la jeunesse. Mais il donne de belles espérances, et je vous engage à soigner cette culture et à viser au « premier cru », bien que Dieu lui-même^ comme disait ce bon Dufour de Bordeaux, n'en puisse pas faire. Mais vous en ferez, comme

mon ami Duchâtel, qui est en train de faire monter son Lagrange à la première classe. Nous avons eu chez lui un très beau bal suivi d'un magnifique souper le vendredi gras (absit i>erho insidia!) le tout assaisonné de fusionnisme à forte dose. Mais je crois que les fusionnistes étaient tout simplement des légitimistes qui voulaient bien souper ; il y a de ces esprits conciliants dans tous les partis. Je me suis trouvé le mardi suivant chez des amis où la couleur dominante était représentée par la cour du roi Jérôme, et le soupazzo (n'est-ce pas vous qui avez fait le mot?) n'a pas été moins fêté, quoique nous fussions là une cinquantaine de fidèles du passé. Vous voyez que Casimir Delavigne avait raison,

Tout se fait en douceur dans le siècle où nous sommes, Et c'est par des soupers qu'on gouverne les hommes.

Et puis cela dure ce que dure toute chose en France. Je crois pourtant que les gouvernements, comme le dit le duc de Raguse, ne périssent que par le suicide. Lisezvous Raguse ? Dites-m'en donc votre avis, vous qui n'avez jamais manqué de le faire quand il s'est agi d'ouvrages de ce genre moitié historiques, moitié militaires, et qui soulagez ainsi mon incompétence. Le monde s'est fort occupé et s'occupe encore beaucoup de ce curieux livre. Pour moi c'est un pamphlet contre l'empire, en neuf volumes. Mais voici le meilleur ! Le septième volume vient de paraître. C'est aux Bourbons, maintenant, que Marmont s'attaque, également funeste, comme je l'ai dit ou le dirai, à ceux qu'il sert et à ceux qu'il abandonne, Trojae ac patriâe communis Erynnis! Le septième volume montre bien que Marmont, après s'être bravement conduit jusqu'au 31 mars, n'a plus songé qu'à se sauver du naufrage et à faire sa paix avec l'avenir ; — l'avenir, au 31 mars, c'était Louis XVIII. Trahir Napoléon pour devenir capi-

taine des gardes, c'est trahir, quoi qu'il en dise. Quitter son poste sous prétexte de sauver les restes de l'armée par une transaction, cela pouvait se soutenir si on n'eût rien retiré personnellement de cet abandon. Je dirai tout cela, j'en suis plein; et il est incroyable à quel point ces questions enterrées passionnent le public des salons qui ne se passionne plus pour rien. Sous ce rapport, Marmont nous; aura fait vivre trois mois en ressuscitant, sans grand honneur pour lui, sa triste mémoire.

Maintenant, je vous quitte. Vous me passerez cette' causerie; j'aurais voulu y joindre les commérages de nos salons si je ne vous savais bien informé, et, au demeurant,, assez indifférent à nos caquets. Nous vivons encore de la Question d^ Argent, d'Alexandre Dumas fils, et du castigat ridendo Mires. Mais vous savez cela. La pièce est une reculade de son talent et se sauve par le caquetage ; mais c'est iHisible. Grâce à ma fille Clémentine, je fais de fréquentes visites à la maison de Molière, et je me console là de la prose et des vers qui courent. On vous a raconté aussi la présentation de M. Biot en haut lieu : « La science est un monument auquel chaque génération met une pierre. » M. Biot s'incline. « C'est le seul édifice qui ne croule pas », dit M. Guizot. On aurait pu lui répondre : « Les ministres de la monarchie parlementaire en savent quelque chose. » « L'Académie est bien lente à terminer son dictionnaire? — Sire, l'Académie se croit éternelle. » etc. Prenez cela pour ce que cela vaut ; mais cela s'est dit. Adieu donc; j'ajoute que Thiers a été charmé de la mention auguste qui lui a été accordée, et il a raison, s'il n'a rien fait pour l'obtenir, et s'il reste dans sa voie.

Cuvillier-Fleury.

Paris, 8 mars 1857.

On me remet à l'instant, mon cher Prince, l'extrait ■ci-joint d'un catalogue d'autographes dont la vente doit se faire le vendredi 27; je pense que vous recevrez ma lettre assez à temps pour me faire connaître .vos intentions ; de toute manière je prendrai sur moi une poursuite modérée de la pièce importante qui ajouterait un curieux document à la correspondance autographe des Condés dont vous êtes possesseur.

On parlait beaucoup hier soir chez Paul de Ségur des nouvelles espérances de paternité que vous avez apportées, ou trouvées en Sicile, Saturnia tellus, aima virum! Comme je n'en savais rien, je n'ai reçu que sous toutes réserves les félicitations qui m'étaient adressées à votre intention; mais je n'ai pas besoin de vous dire combien je désire qu'elles soient fondées. Veuillez dire à la Duchesse la vive part que nous prenons à son bonheur. On dit que vous ne reviendrez en Angleterre que dans le courant de mai, par suite de cette circonstance qui aura donc été pour vous doublement heureuse en prolongeant un séjour qui vous est si agréable. Si vous oubliez les Condés parmi tant de préoccupations comme propriétaire et comme mari, tant pis pour eux ! Vous voyez que je ne les oubHe pas ; ici, d'ailleurs, nous travaillons pour eux et les graveurs sont à l'œuvre.

Rien de nouveau ici que la défaite parlementaire de Palmerston. J'ignore s'il a raison ou tort; mais je me réjouis, très peu chrétiennement, que l'orgueil de ce boutefeu ait été si cruellement atteint sur une des questions

ET CUVILLIER-FLEURY. — i857 377

où la tyrannie internationale de son pays et de son gouvernement s'est le plus signalée. Ma haine bien récente, mais bien vive, pour le peuple anglais, a obtenu là une complète satisfaction. Ici, personne ne plaint Palmerston ; on le dit d'ailleurs bien baissé, devenu sourd et myope ; M. Guizot croit que c'est la fin de cet homme d'Etat, en attendant la fin du monde, qui est, comme vous le savez, une des préoccupations actuelles du peuple le plus spirituel de toute la terre.

Cuvillier-Fleury.

Au Zucco, 19 mars 1857.

Me voici encore au milieu des orangers, des oliviers et des vignes, mon cher ami, et, cette fois, avec un temps adorable, dont nous jouissons à pleine poitrine. J'ai toujours eu,. vous le savez, beaucoup de goût pour les champs et les bois, et je prends grand plaisir à migliorare il fundo mio. Je souhaite que ces améliorations exercent une influence favorable sur ce vin qui, déjà, ne vous paraît pas trop à dédaigner, malgré une verdeur dont il se corrigera avec l'âge, et une amertume que nous tâcherons de lui ôter. Je compte rester ici encore quelques jours, puis faire une apparition à Naples, et je pense que, peu après Pâques, nous ferons nos préparatifs de départ. Ma femme est, décidément, dans un état intéressant, en sorte que nous prendrons probablement la voie de mer, malgré l'immense ennui et les petites souffrances inséparables de ce moyen de transport ; mais les chances d'accident sont bien moindres. Nous serons donc vraisemblablement à

Orléans-House dans les premiers jours de mai; réglez-vous là-dessus pour choisir le moment où vous viendrez nous y voir avec toute votre smalah ; le plus tôt sera le mieux ; et, cette fois, je ne vous tiendrai pas quitte avec une apparition; il faudra bel et bon vous laisser séquestrer longtemps. Songez, d'ailleurs, que nous devons causer à fond de ces pauvres Gondés avec lesquels je vais avoir aussi un certain arriéré à régler. Je ne lis pas Marmont, pour deux raisons :1a première, c'est que je lis fort peu ici ; la seconde, qui pourrait me dispenser de toutes les autres, c'est que je n'ai pas lesdits Mémoires. Mais j'ai lu vos articles, qui m'ont paru fort judicieux. Et, à ce propos, je calcule que je vais avoir à disposer d'une traversée d'une dizaine de jours, et que cet interminable loisir sera admirablement propre à une lecture de longue haleine. Faites-moi donc expédier promptement, si vous le pouvez, un exemplaire de Marmont, afin que je puisse le dévorer à bord, tout d'un trait.

Rien de nouveau ici. La politique a tort, devant ce soleil et cette admirable nature. Oh ! si ce n'était pas si loin, comme je vous aurais demandé de nous y venir voir; où peut-on mieux tlâner et deviser que dans ces beaux Heux? Or, vous ne détestez pas la paresse à l'occasion, soit dit sans reproche, mon très cher maître, et, comme vous savez votre Virgile par cœur, chaque arbre, chaque champ, chaque rocher vous rappellerait un vers. Nos oliviers sont les plus gros de toute la Sicile ; les gens du pays les appellent Saraceni; mais je crois qu'ils n'ont été que greffés par les Maures ; ils sont groupés avec une irrégularité où on ne retrouve pas la main de l'homme, et ils m'ont tout l'air d'avoir fait partie de quelque bois sacré ; peut-être sont-ils contemporains de Théocrite, car on n'a pas encore constaté la durée d'un olivier. Sur ce, je vous laisse; j'espère que C3tto lettre trouvera le ménage en parfaite santé. Votre

princesse vous fait dire à tous deux mille choses, et je

m'unis à elle, de grand cœur.

Tout à vous,

Palerme, 25 mars 1857.

Mon cher ami, je profite d'un bateau supplémentaire qui part aujourd'hui pour vous accuser réception de votre lettre du 8. Elle m'est arrivée hier soir, dans une lettre de Bocher, expédiée le 9; j'aurais lieu de m'étonner de ce retard si je n'étais pas habitué depuis longtemps aux lenteurs inexplicables, ou, plutôt, trop explicables, de la poste. Je n'ai pas besoin de vous dire que je n'ai plus le temps de vous donner d'instructions même par le télégraphe (qui ne commence qu'à Naples) pour une pièce qui sera vendue après-demain. Je veux seulement vous dire que, si vous avez pu m'acheter cette lettre du premier Condé, vous m'aurez fait un vrai plaisir. En général, quand je suis trop loin pour être consulté à temps et qu'il passe dans une vente quelque belle pièce historique qui rentre dans ce que j'appelle mes attributions, vous pouvez toujours la faire acheter à des conditions modérées. Rien de nouveau depuis ma lettre de samedi ; nous avons quitté le Zucco hier, à mon grand regret. Santés toujours bonnes.

Paris, 4 avril 1857.

Je vous écris bien au hasard, mon cher Prince, car si j'en crois vos assurances de départ après Pâques et le temps

que nos correspondances mettent à vous parvenir, vous ne lirez guère cette lettre qu'en Angleterre, où Dieu vous conduise ! Mais en Angleterre nos relations reprennent leur régularité et leur certitude et j'aime mieux remettre au premier courrier que je vous enverrai là, les mille choses que j'aurais à vous dire à celui-ci. J'ai reçu vos lettres des 19 et 25, très exactement cette fois, mais la dernière, trop tard pour que je n'aie pas dû prendre sur moi l'acquisition de la lettre de Louis I^"^, de Condé, qui est une véritable rareté et pourra vous servir à mettre un fac-similé dans votre premier volume. Le Raguse vous*arrivera-t-il?.. Vous avez bien raison, je suis devenu le plus paresseux des hommes ; mais non ignobile otium : ma paresse est occupée ; elle l'est trop pour ma santé et pour mon goût. Je ne prévois pas que je puisse être libre avant la fm de mai sans faire faillite à beaucoup d'engagements littéraires qui ne me lâcheront pas jusque-là; je vous écrirai, d'ailleurs, une fois que je vous saurai arrivé et que je pourrai voir clair dans ma fin d'année. Tous mes vœux sont d'accord avec vos obligeantes propositions; il faut seulement que j'essaie d'accorder le positif de ma vie, bien étroitement dépendante, avec les douces espérances dont vous m'ouvrez si affectueusement la carrière.

Voici votre ami Augier élu par l'Académie ; c'est un grand succès pour sa jeunesse, pour son école; je n'ose pas dire : pour son parti, car, décidément, il n'en a aucun. Il a seulement dit (dit-il) à tous ceux qui lui ont offert soit des places, soit un appui au nom du gouvernement : « Je suis le bibliothécaire du duc d'Aumale. » Il a été nommé quoique par une douzaine de ses adhérents, et comme poète aimable et populaire, par les autres. Avant lui, M. de Falloux avait été reçu par l'Académie en séance publique. Si vous lisez le compte rendu que j'en ai donné dans les Débats du 29 mars, c'est la vérité. La Reine m'a

remercié d'avoir relevé le règne des dix-huit ans de l'omission par trop significative que M. de Falloux en avait faite. « Recevez, m'écrit-elle, les remerciements de celle qui ne vit que dans ces souvenirs heureux et glorieux. » Et nous aussi, nous vivons dans ces souvenirs, plus sûrs, hélas, que les espérances.

Cuvillier-Fleury.

Palerme, 14 avril 1857.

Mon cher ami, je reçois votre lettre du 4. Vous avez le bill d'indemnité demandé pour l'acquisition de la lettre de Louis l^^ de Condé. J'attends le Raguse de pied ferme et je compte en faire ma pâture pendant notre longue traversée. En attendant, nous donnons, lundi, un bal d'adieux qui occupe assez Palerme. Santés parfaites. Temps délicieux; l'air est embaumé par le parfum des fleurs d'oranger. Je raffole de mon jardin. Que Dieu vous tienne en joie ! Vous viendrez faire provision de santé à Orléans-House. Le jardin ne vaut pas Palerme, ni le Zucco ; mais il a bien son charme, et on n'y entend parler ni de malaria, ni d'arbitraire; puisque j'ai prononcé ce mot d'arbitraire, je dois cependant ajouter que les couleurs sous lesquelles on peint l'état de ce pays-ci sont absolument fausses. Je voulais vous faire compliment de votre excellent article sur le discours Falloux;» mais je ne puis rien ajouter à ce que vous a écrit ma mère.

Tout à vous,

Paris, 22 avril 1857.

Mon cher Prince,

Je ne réponds qu'un mot à votre lettre i^ery high spirited du 14 avril, d'où je conclus que vous étiez, au moment où vous l'avez écrite, en très belle humeur et en très bonne santé. J'en dis autant de celles que vous y aviez jointes pour Duchâtel et pour Poirson, et que j'ai lues avec grand plaisir comme vous m'y autorisiez. Le propriétaire de Lagrange sera charmé. L'historien de Henri IV se trouvera d'autant plus autorisé dans la poursuite qu'il est en train de faire du grand prix Gobert, où il prétend remplacer Henri Martin. Je crois qu'il réussira. Votre lettre ne lui nuira pas, s'il sait la montrer discrètement à vos amis. Ce pauvre Henri Martin n'aura de ressource, s'il est écarté, que de se présenter pour un des prochains fauteuils de l'Académie. Mais là même, le vent a tourné contre lui. Il y a une réaction, à mon avis, assez injuste, contre sa grande histoire. Henri Martin est un homme de talent, qui n'écrit pas toujours bien, et qui sacrifie trop à des idées préconçues, ce qui est une grande faute chez un historien ; mais il a de l'ampleur, une certaine verve, de la vie, de la suite, et, au demeurant, son livre résume assez bien la science historique au point où ses prédécesseurs l'ont amenée. Il a élevé un monument d'un goût contestable, mais d'une vigueur qui le fera durer et qui lui assurera un nom dans l'avenir. Je n'ai pas encore lu Poirson. On le dit admirablement complet, un peu sec, d'un excellent effet au point de vue politique. Nous en causerons. Je suis impatient de savoir votre avis vrai sur le livre, pen-

-sant bien que vous n'aviez voulu qu'être aimable avec l'auteur, et vous avez eu raison, étant à la veille d'être autour à votre tour.

Quand le serez-vous? Autre sujet de causerie ajourné. J'en ajourne bien d'autres; comment lutter avec la vive «t spirituelle parole de Bocher, qui vous dira, en une heure de conversation, ce qu'il nous faudrait vingt pages pour vous raconter? Il sait beaucoup, voit beaucoup de monde; il a beaucoup de finesse et de jugement, d'indépendance et de courage. J'oserais presque dire qu'à tous ces titres il n'est pas un homme de notre temps. Consultez-le, et croyez-le. Pour moi, je ne veux pas manquer cette occasion de ne rien dire : vous savez que Royer- Collard, parlant d'un discours malheureux qu'avait prononcé Cousin, disait de lui : « Il a manqué là une belle occasion de se taire. » Je laisse donc la parole à Bocher.

Je ne vous attends guère en Angleterre avant la fin de mai. Il faudra vous laisser le temps de vous établir; et puis, nous verrons ensuite ce que vous pourrez faire de nous. J'ai un certain tremblement à la pensée de mener ma fille, un peu jeune, dans un si grand monde, dans une si grande vie, avec si peu d'habitude et d'expérience ; car c'est précisément du monde que nous la défendons. Je sais ce que votre amitié et la bienveillance de la Duchesse peuvent prêter de faciUté à cette épreuve; j'y compte, et je n'en ai pas moins de souci. Nous y reviendrons ; il faut d'abord vous laisser arriver, et vous souhaiter un bon voyage, terre ou mer, puisqu'on m'a dit que M. Moreau n'est pas d'avis d'une navigation prolongée. Je voterais avec lui, si j'étais là-bas, persuadé qu'en fin de compte, les chemins de fer sont moins fatigants que les bateaux à vapeur, la pire espèce de véhicules que je connaisse.

Je ne vous envoie rien, puisque vous arrivez. J'espère que le Raguse est en Sicile. Le neuvième volume, qui a

paru depuis, est insignifiant et ne vaut pas la peine d'aller vous chercher si loin. Mais j'engage M. Bocher à vous apporter le quinzième volume de Thiers, que vous pourrez comparer avec le cinquième volume de Raguse. Que ne l'avez-vous déjà! J'aurais aimé à avoir votre avis sur la campagne d'été de 1813. Thiers est dans une grande admiration du génie -persistant du grand empereur. M. Bocher me parait d'un avis contraire, et n'est guère frappé que du côté un peu factice et théâtral des efforts auxquels Napoléon se livre pour ajourner sa chute aux dépens de la France. Quant à moi, l'émotion du spectacle m'en dérobe les ficelles. Thiers hausse les épaules en parlant du récit de Marmont. « Je n'ai jamais connu personne, dit-il, qui fût à la fois plus spirituel et moins intelligent ; il pouvait parler de tout, et n'était bon à rien. » Il m'a reproché d'avoir rappelé, dans un de mes articles, que Napoléon l'avait consulté sur son plan de campagne en 1813; c'est cependant incontestable, comme vous le verrez. Il y a la lettre de Napoléon à Raguse et la réponse. Mais Thiers prétend que Napoléon, à cette époque, adressait une pareille demande de conseil à tous ses lieutenants sans tenir aucun compte de leurs avis. Au fait, l'événement Ta bien prouvé, [j

Lisez donc Raguse et Thiers. Gela vous fera une agréable compagnie, quoiqu'un peu provocante parfois, pendant votre longue traversée de retour. Pensez aussi aux Condés. On y pense ici pour vous ; le prince de Broglie en a une impatience qu'il ne dissimule pas. Le travail de la gravure est commencé; j'ai idée que nous aurons, de ce côté-ci de la Manche, fini avant vous ; mais ne pressez rien : festina lente. Il est évident que vous ne pourrez plus paraître qu'en mars prochain, à la grâce de Dieu ! Je trouve tout simple que, ne faisant pas métier d'écrire, vous ne fassiez pas le sacrifice de tout le reste, et que vous

ET CUVILLIER-FLEURV. — 1857 385

avez eu raison de faire ce que vous avez fait. Que seulement la devise de votre exil « J'attendrai », ne soit pas celle de votre ouvrage.

Adieu donc, mon cher Prince; j'espère que M. Bocher me donnera des nouvelles de visu de votre « duc de Guise » que j'ai vu, quant à moi, à la séance d'ouverture de l'expo* sition de Paul Delaroche où il a eu le plus grand succès. On classe décidément ce tableau à la tête de l'œuvre de cet artiste éminent. C'est l'avis de Vitet, de Lami, de Rémusat, que j'ai trouvés là.

Cuvillier-Fleury.

Paris, 20 mai 1857.

Mon cher Prince, j'ai remis hier à Hippolyte, dans l'espoir qu'il allait partir, une longue lettre bibliographique que celle-ci précédera pourtant, selon toute apparence, puisque j'apprends qu'il ne partira que demain. J'ignorais encore votre arrivée à Liverpool ; nous la connaissons maintenant ; le ciel en soit béni. C'est une chose très simple et vieille comme le monde qu'un voyage sur mer ; quand ce voyage est long, on aime autant qu'il soit fini et que toute inquiétude ait disparu. La mer, c'est l'inconnu et l'imprévu. Il y en a bien aussi sur terre, mais c'est le plancher des vaches, comme on dit, et on s'en tire plus facilement. Enfin, vous revoilà citoyen de Twickenham; vous y retrouvez une partie de votre famille et l'espoir du reste ; voilà un bel été qui s'annonce pour vous. Mais ces pauvres Condés, comment vont-ils s'arranger de tout cela? Il n'y a décidément que la solitude pour le travail. Je renonce, quant à moi, à jamais ri(Mi faire, que des II. 25

articles, à Paris ; et encore faut-il en disputer le travail au tremblement dans lequel on vit bon gré mal gré.

Ma lettre d'hier est une espèce de compte rendu de situation bibliographique; j'ai réservé des volumes, le César de Montaigne, VHorace de Didot, que je n'ai pas voulu confier au hasard d'un encaissement et d'un transport sans une certaine surveillance délicate et intelligente. C'est dire que Joly ou Couturié vous les apporteront, s'ils me donnent signe de vie, ou moi-même, si je ne trouve une meilleure et plus prochaine occasion.

Le pauvre Vieillard est mort hier matin. J'en ai ressenti un chagrin très vif. Je n'ai jamais éprouvé à ce degré à quel point une vieille amitié est supérieure à toute dissidence politique, dissidence qui, de lui à moi, n'était pas d'hier.

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 24 mai 1857.

Mon cher ami, j'avais la prétention de vous rendre compte aujourd'hui du dernier train expédié et dont votre lettre du 18 indiquait le détail ; mais il m'a été jusqu'ici impossible de terminer cette délicate opération; je me borne donc à vous accuser réception de l'envoi dont l'ensemble me paraît fort satisfaisant. J'ai reçu aussi votre lettre du 20. Vous connaissez donc notre heureuse arrivée ici ; les santés des arrivants sont tout ce que l'on pouvait espérer, et nous avons trouvé toutes celles d'ici dans l'état le plus prospère. Il y a un chapitre des Gondés terminé et à la copie ; espérons que celui qui doit copipléter la première partie pourra être achevé cet été. Je ne vous reparle

pas de votre venue à Twickenham, que je regarde comme une affaire convenue, arrangée, décidée. J'espère bien que vous avez commencé vos paquets ; nous comptons vous voir arriver le 7 ou le 8 du mois prochain ; il y a toute la place possible pour vous loger.

Mille amitiés.

Twickenham, 30 mai 1857.

... J'ai presque achevé la lecture des Mémoires de Marmont ; c'est un livre qui respire l'envie et la malveillance universelles, mais, hors cela, très attachant, et portant un certain cachet de vérité quand l'auteur n'est pas directement en scène, et ne se croit pas forcé de justifier ses fautes, ses erreurs et ses revers.

Adieu, à bientôt, j'espère.

Paris, 30 mai 1857.

Mon cher Prince,

Un mot seulement, pour vous dire que vous recevrez très prochainement le César de Montaigne et VHorace de Didot, que M. Delfosse, premier secrétaire de la légation belge, s'est chargé de porter en Angleterre. J'attendais une occasion, ne voulant pas exposer le César dans un transport anonyme, Couturié et Joly n'arrivant pas. Je

me reprochais chaque jour de jouir plus que vous de ces beaux livres. Par M. Delfosse, qui m'a dit avoir été reçu par vous plusieurs fois, ils vous arriveront à coup sûr, avec les franchises de la légation.

Henriquel-Dupont continue son œuvre. Dans votre lettre du 14 février, vous promettez d'envoyer la légende et le nom' d!auteur du portrait de Henri II de Condé. Cette légende nous manquera, si vous ne nous l'envoyez bientôt.

Cuvillier-Fleury.

Paris, 31 mai 1857.

Mon cher Prince, je vous fais connaître sans retard le résultat de la vente Coislin...

Avez-vous lu le neuvième volume de Raguse ? Vous le qualifiez bien. Au demeurant, son livre sera un témoignage de haute importance sur le premier empire. Avezvous lu ce que j'ai écrit sur la défection d'Essonne ? J'avais écrit cela pour vous, et presque sous votre dictée. Aussi le succès a été grand surtout dans l'armée. Je tiens cela de Frossart. Je crois avoir défendu les principes, la subordination sous les armes et la fidéhté au drapeau, à tout risqua, devant l'ennemi. C'est Va 6 c du métier.

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 3 juin 1857.

Mon cher ami, j'ai reçu vos lettres du 30 et du 31. La date du portrait de Henri II de Condé est inscrite sur le

dessin même. L'artiste est Ottavio Leoni, qui faisait beaucoup de ce^ dessins. Il fit celui-là dans une séance de deux heures que le prince lui donna pendant un voyage à Rome. Expliquez cela dans une légende qui serait mise au bas de la page, et que je vous laisse le soin de rédiger. J'ai trouvé ce portrait chez Golnaghi dans un volume de dessins de cet artiste. L'authenticité n'est pas douteuse ; la date correspond à un voyage en Italie dont le prince a écrit le récit; j'ai, de ce récit, le manuscrit même et deux éditions imprimées *.

J'ai lu un, et je crois même deux, de vos articles sur Raguse, et les ai fort approuvés. Ne vous l'avais-je pas écrit de Palerme? Mais, par suite de mon voyage, j'ai été près d'un mois sans Débats et je crains que le ou les derniers de vos articles m'aient échappé. Nous recauserons de tout cela très prochainement, j'espère, car, avant huit jours, vous serez, je n'en doute pas, installé à Orléans- House.

Paris, samedi, 6 juin 1857.

Mon cher Prince, une tuile me tombe sur la tète. Elle peut, il est vrai, à un jour donné, se changer pour moi en un laurier académique, car on se flatte toujours un peu ; en attendant, elle n'en est pas moins lourde. La mort trop prévue de M. Brifaut a donné l'idée à mes amis de me pousser décidément dans une candidature dont je n'ai, jusqu'à ce jour, accepté l'espoir et la tentation que

* C'est ce portrait qui figure en tête du tome III de VHistoire des princes de Condé.

SOUS toutes réserves. Mais Saint-Marc Girardin et de Sacy, qui s'étaient montrés froids et circonspects sur ce point jusqu'à présent, disent bien haut que le moment est arrivé et que mon tour est venu. Ils se déclarent pour moi, et ouvrent la liste de mes adhérents. On est toujours un peu commandé par l'adhésion de ses amis dans ces sortes de poursuites, sans compter ce qu'on y apporte de bonne volonté. Il faut donc marcher sous peine de les trouver refroidis et inactifs une autre fois. L'opportunité tient au caractère même des élections précédentes. Biot, admirable savant d'ailleurs, un pur expédient académique ; Falloux, un légitimiste ; Augier, un auteur dramatique. Un lettré de ma nuance se fait accepter plus facilement, après ces différents compromis. Laprade succédera probablement à Musset ; pour la succession de Brifaut, il y aura Liadières, Marcellus ou moi, suivant toute apparence. Quoi qu'il en soit, je n'ai rien voulu risquer sans le conseil du duc de Broglie qui, spontanément, m'offre sa voix, mais me conseille de n'aller pas plus avant sans l'appui de M. Guizot. Je lui écris par ce courrier. Il est au Val-Richer, et j'aurai sa réponse lundi ou mardi. Je ne doute pas de son adhésion, si ce n'est de sa voix qui est peut-être engagée, et je ne demande pas plus pour le moment. Je ne suis pas libre de reculer ; mes amis m'ont mis sur la voie à toute vapeur ; il faut donc marcher. Par malheur cet établissement d'une candidature qu'il faut poser nettement dès l'abord, me prendra la semaine prochaine, du 7 au 15 pour le moins. Il faut voir, écrire, se remuer, et se faire jauger par un chacun. Quot lihras in duce summo? On disait cela d'Annibal ; que dira-t-on de moi, hélas ? Je ne prétends pas à l'immortalité, mais à l'Académie; j'y veux arriver, si je puis, pour l'honneur de la prose dont je suis un des fidèles,, et pour celui du choix qui m'a placé, il y a trente ans, près de vous. J'ai la conscience que j'étais le plus humble

de tous ceux qui ont mis la main à l'œuvre libérale de l'éducation des fils du Roi, mais j'étais un de ceux-là. Ce titre d'honneur fera valoir les autres. J'espère qu'il vous disposera favorablement pour les espérances de mes amis et les miennes. Mon regret est grand d'être condamné à un nouvel ajournement de ce voyage tant désiré et dont ma santé a si grand besoin. Pardonnez-moi, plaignez-moi et soutenez-moi. Ma femme, à la fois charmée et désolée, se résigne à ce délai qui la gêne de toute manière. Elle écrira demain à la Duchesse.

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 8 juin 1857.

Je reçois à l'instant, mon cher ami, votre lettre du 6. Je ne puis pas vous dire qu'elle m'ait fait plaisir, puisque votre arrivée, dont tous, ici, nous nous faisions une fête, se trouve retardée. Mais je comprends parfaitement le motif qui vous retient et je fais les vœux les plus sincères pour le succès de vos démarches. J'espère qu'elles ne vous retiendront pas au delà du 15, et qu'après cette date et les premières escarmouches, vous pourrez venir vous reposer ici et y attendre le moment opportun pour une nouvelle passe d'armes, car on dit que l'élection n'aura pas lieu de sitôt. So, help you Godf et arrivez-nous le plus tôt que vous pourrez.

, Paris, 1er septembre 1857.

Mon cher Prince, nous sommes arrivés ici après un heureux voyage, non sans y rapporter bien des souvenirs mêlés de bien des regrets. L'habitude était douce de vivre chez vous et avec vous. Cette douceur était pour moi plus que doublée par la bienveillance que vous n'avez cessé de montrer à ma femme et à ma fille. Je ne me suis donc jamais senti plus exilé, à mon tour, qu'en me retrouvant si loin de vous et des vôtres et avec une perspective si longue encore avant l'instant qui pourra nous réunir de nouveau. Ce sont là les revers des brillantes médailles. Les instants rapides de bonheur donnent aussi une preuve trop manifeste de la brièveté de la vie par la façon dont ils passent, et, à mon âge, on n'a pas besoin d'être édifié sur ce point. On sent de reste que chaque heure du jour vous mine et que chaque coup d'aile du temps vous emporte.

Cette lettre vous serait arrivée plus tôt, si je ne savais que vous ne deviez être de retour à Twickenham que demain. Je me suis déjà occupé sérieusement des Condés, et j'ai trouvé Michel Lévy disposé à faire à l'auteur les meilleures conditions.

Vous avez dû recevoir l'article qu'Eugène de Lanneau a publié sur la brochure de Quicherat au sujet d'Alesia. Ce pauvre garçon est tout ému à l'idée du travail que sa communication a provoqué de la part d'un écrivain et d'un stratège tel que vous ; il l'attend avec impatience. Pendant ce temps-là, Quicherat est en Franche-Comté, étudiant le terrain, levant des plans comme un officier

d'état-major et décidé à ne céder la place qu'à la dernière extrémité.

Nous voici rentrés dans nos habitudes ; je ne crois pas que j'aille m'établir à Thoury-Ferrottes cette année. Paris est triste et dépeuplé ; mais cela me convient pour l'usage que j'en veux faire. J'ai un logement qui donne sur des jardins; j'ai de l'air et de l'espace; pas de visites à recevoir ou à rendre; j'atteindrai comme cela le mois de novembre où beaucoup de monde revient. Puis je ferai quelques excursions chez des amis. Le reste du temps, je travaillerai; je vous conseille d'en faire autant, une fois sorti des fêtes de famille et de l'ouverture des chasses; ne vous laissez pas gagner par l'hiver avant d'avoir envoyé le premier volume; je suis tout prêt; je n'aurai pas eu, dans ma vie, un travail plus agréable que celui de lire les épreuves des Condés.

Adieu donc ; veuillez dire à la Duchesse à quel point le souvenir de sa bienveillance me suit partout. J'ai été touché jusqu'aux larmes de la sensibilité de ses adieux. Mettez à ses pieds mes plus respectueux hommages et ne m'oubliez pas auprès de la princesse de Salerne. Croyez toujours, mon cher Prince, et pas plus qu'autrefois, malgré vos bienfaits, à mon vieil et inaltérable attachement.

Cuvillier-Fleury.

Paris, 8 septembre 1857.

... Nous continuons de vivre à Paris qui a pour moi, grâce à la fuite universelle de nos relations et grâce aussi à un logement commode et aéré, l'avantage de la campagne. Je m'y résigne et je sacrifie le potager de Thoury-

Ferrottes aux exigences de mon labeur. Je n'en fais pas moins de fréquentes sorties hors de la place ; cette semaine, vers le 17, j'irai chez M. Guizot, où je passerai trois jours ; puis, après une semaine passée à Paris, j'irai faire une autre villégiature, puis chez Ségur plus tard. Cela me mènera jusqu'à l'arrivée de votre premier volume que j'attends comme le Messie. Nous allons rédiger le traité avec Lévy et je l'enverrai à votre approbation.

Avez-vous lu la lettre de Bedeau sur les bureaux arabes ? De V Indépendance belge, elle a passé dans presque tous les journaux français, des Débats au Siècle, sans aucun retranchement, et vous pensez le plaisir qu'elle m'a fait ; je n'aborde pas la question de fond, je n'en suis pas juge. Mais si quelqu'un a le droit de s'associer à la justice qui vous est rendue, ce sont vos amis, et tous en ont usé largement; moi surtout.

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 12 septembre 1857.

Nous avons été bien heureux, mon cher ami, de vous savoir arrivés à bon port et si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c'est que j'aurais voulu pouvoir être en mesure de traiter simultanément toutes les questions que j'avais en tête. Enfin je ne puis tarder plus longtemps, et je me présente aujourd'hui devant vous avec mon bagage tel qu'il est.

J'approuve les conditions dont vous me parlez pour les Gondés, tirage à quatre mille exemplaires ; faites-moi faire un projet de traité, et envoyez-le moi.

Nous parlerons d'Alesia un autre jour.

J'ai lu la lettre de Bedeau, et j'en ai été fort touché, d'autant qu'il y en a beaucoup d'autres qui ont fait plus et mieux que moi, et qui, assurément, méritaient d'être nommés avant moi. J'ignore ce qu'on mettra à la place des bureaux arabes ; l'institution pouvait bien n'être pas parfaite, mais il est certain que nous apportions tous, dans l'accomplissement de nos devoirs, un désintéressement et une vigilance qui remédiaient à bien des choses et qui ne sont peut-être plus autant à la mode sous le régime actuel. Au reste, je n'ai absolument aucune raison d'accuser ou même de soupçonner les administrateurs actuels de l'Algérie ; je persiste à croire que la création des bureaux arabes a été, pour les indigènes, un immense soulagement, pour nous-mêmes un très efRcace instrument de gouvernement, et que, si l'esprit de l'institution n'a pas été altéré par la négligence des chefs ou pour tout autre motif, les abus ne pouvaient être que minimes.

Mes amitiés à votre hôte du Val-Richer; je vous envie

bien les trois jours que vous allez passer dans la société

de cet esprit éminent.

Tout à vous,

Au Val-Richer, 19 septembre 1857.

Mon cher Prince,

Vous m'avez fait une galanterie véritable en m'adressant une lettre de Twickenham au Val-Richer, et je crois en faire une à mon hôte illustre en vous écrivant du Val- Richer à Twickenham. Bien que sa pensée prenne faci-

lement le chemin du lieu où vous êtes, il lui sera agréable de savoir que le courant de souvenirs sympathiques que vous avez dirigés jusqu'ici est, par mon entremise, remonté vers sa source, chargé des siens, car il m'a paru fort sensible aux quelques mots de réminiscence affectueuse qui terminent votre lettre, et il m'a chargé de vous le dire. Vous pensez bien que nous avons beaucoup parlé de vous et des vôtres. M. Monckton Milnes, qui m'avait précédé ici, m'avait, d'ailleurs, utilement prévenu sur ce que je voulais dire de votre situation dans la haute société anglaise, et il vaut mieux, en effet, que la vérité, sur ce point, soit arrivée à M. Guizot par un membre du parlement que par moi. M. Guizot m'a semblé attacher une extrême importance à ce fait de votre adoption par les esprits éminens et par les grands noms de l'autre côté du détroit. Il aime fort l'Angleterre ; il compte y passer deux mois l'an prochain, dont un à Londres, et l'autre en Ecosse chez lord Aberdeen. Il a tout à fait arrêté son plan, avec cette fermeté d'esprit qu'il apporte aux petites choses comme aux grandes. Le Val-Richer est le triomphe de cette persévérance dans une idée juste. C'était une grande et vieille maison, fort solidement bâtie en pierre, ayant servi d'abbaye, sur les ruines d'un monastère qui remonte à saint Bernard. Il y a un petit bois, dans lequel les paysans montrent encore la place où le prêtre venait prier : ce prêtre, c'était saint Thomas de Canterbury. Tant il y a, qu'à force de planter des arbres, de remuer des terres, de semer des prairies, M. Guizot est parvenu à faire de son petit domaine un lieu enchanteur. La maison est vaste et confortable, fort ornée de tableaux, de gravures et de bas-reliefs qui lui viennent du Roi ; le parc est riant ; les environs sont un spécimen de la plus riche Normandie ; tout autour du château, une ferme, de vastes potagers, une fabrique de tuyaux pour le drainage, tout cela, dirigé

par M. de VVitt, un des gendres du châtelain, et établi sur une assez grande échelle, donnant la vie et le mouvement à ce désert de verdure. « Une famille heureuse, au sein d'une riante nature », voilà comment notre hôte résume sa situation actuelle. Avouons que cela peut bien tenir lieu de la grandeur, si ce n'est du pouvoir, car rien n'en remplace l'émotion et la jouissance chez ceux qui étaient nés pour l'exercer de haut. Chez M. Guizot, il n'y parait pas. Il a, comme on l'a dit de lui, la fierté de son malheur — malheur politique, je veux dire; — l'homme privé ne peut être plus heureux, ni donner une plus noble idée du bonheur. M. Guizot est fort occupé en ce moment de deux volumes * qu'il veut publier au pnntemps prochain, et donne, par là, un bel exemple de travail à ceux qui auraient un projet de même sorte... soit dit sans allusion offensante pour le lecteur. Il travaille de six heures du matin à onze heures, tout d'une venue, non sans faire une lecture de la Bible pendant un quart d'heure avant le déjeuner, à toute sa famille, composée de deux filles, un fils, deux gendres et six petits-enfants. Le reste de la journée se passe à se promener, à lire, même des romans. M. Guizot lit des romans anglais volontiers, de cinq à sept heures, et il n'oublie rien, dit-il. Il a offert à ma femme de lui raconter tout Walter Scott qu'il a lu il y a trente ans. Le soir, causerie, comme il cause ; quelquefois musique, souvent lecture à haute voix ; hier il nous a lu, de sa voix de grand orateur fort adoucie, la Gageure imprévue de ce bon et pâle Sedaine, le tailleur de pierres devenu académicien — heureux tailleur ! — Voilà, mon cher Prince, les habitudes, les loisirs, les travaux et les mœurs de l'endroit. J'y passerais bien ma vie sans songer que quelquefois je tiens une plume, car auprès de cette vie si calme

* Mémoires pour servir à V histoire de mon temps.

et si intelligente, on perd toute prétention. Mais est-on maître de sa destinée?

Nous partons demain à midi; nous passerons l'aprèsmidi et la soirée sans doute, à Broglie, où nous sommes invités depuis Twickenham, et où nous avons écrit.

Guvillier-Fleury.

Paris, 1er octobre 1857.

... Avez- vous lu le seizième volume de Thiers? Que pensez- vous de la stratégie et du reste ?

Je vous préviens que Quicherat arrive de la Franche- Comté, plus convaincu que jamais, avec des preuves écrasantes, dit de Lanneau qui reste, en vous attendant, exclusivement franc-comtois, mais ne demande pas mieux que de redevenir Alésien comme devant.

Guvillier-Fleury.

Twickenham, 5 octobre 1857.

Mon cher ami, je vais terminer ma note sur la question d'Alesia. Elle a pris des proportions plus grandes que je ne le croyais d'abord. Mais, avant de finir, il me prend un scrupule; je ne connais pas toutes les pièces du procès. En les parcourant, je pourrais peut-être soit supprimer quelques redites, soit corriger quelques-unes des nombreuses erreurs dans lesquelles je serai inévitablement

tombé. Tâchez donc de m'envoyer par la voie la plus prompte les brochures suivantes :

Mémoire de M. Delacroix, ( J'ignore leurs titres

— de M. E. Desjardins, < exacts; ce sont les avo-

( cats d'Alaise.

Mémoire de M. Dey, i Même observation; ce

— de M. Rossignol. ( sont les avocats d'Alise.

Spectateur militaire, année 1839, pour avoir le mémoire du commandant Dumesnil.

Précis des Guerres de César, par Napoléon, publié en

1836 par M. Marchand.

Verrières par Antony, Seine, 9 octobre 1857.

Mon cher Prince, Bertrandi m'écrit qu'il vous a fait parvenir en Angleterre quelques-uns des documents que vous aviez demandés pour votre travail sur Alesia; il suppose que vous les avez reçus ainsi que quelques autres pièces qu'il avait jointes à son envoi ; il me donne aussi une assez longue nomenclature de renseignements qui peuvent être utiles à votre dissertation; mais j'hésite à vous y engager trop avant et j'aime mieux attendre que le besoin s'en fasse vraiment sentir. Il me semble que vous prenez au grand Gondé le temps que vous donnez à César. Ils sont frères par la gloire, cela est vrai, et ils peuvent se partager vos soins ; mais charité bien ordonnée commence par soi-même, dit-on, et je doute que le vainqueur de Rocroi vous sache, au fond, très bon gré de le planter là pour la plus grande gloire de César parmi les ruines pro-

blématiques d'A^esia. Qu'en dites-vous? Voilà pourtant un travail qui prend insensiblement sous votre plume la proportion d'un article pour la Reçue des Deux Mondes. Macte animis! Sur ce terrain-là, je vous rends les armes. 0 perse pretium est; mais dépêchez-vous.

Je serai à Paris sans remise, et pour n'en plus sortir, dimanche soir ; je brûle l'étape que je devais faire à Lorrez chez Ségur.

Michel Lévy est revenu de voyage ; il accepte toutes vos conditions, et je vous enverrai dans quelques jours le projet de traité. A quand le premier volume? Si vous voulez paraître fm janvier, il faudra ne pas attendre plus tard que le 15 novembre pour le donner à l'imprimeur.

J'espère que le siège d'Alesia avance. Voici, en attendant, une petite note de grande conséquence que Quicherat vous envoie ; elle est de sa main. Il arrive de Franche- Comté avec le regret d'être moins de votre avis que jamais, et muni d'informations écrasantes, qu'il est allé chercher sur place.

Je mets à la poste VAlesia de M. Dey; avez- vous le Desjardins (n"' des 8 et 15 octobre 1857 de la Revue de V Instruction publique)! Nous sommes sur la piste du Delacroix.

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 24 octobre 1857.

Je me suis distendu un tendon du pied droit, ce qui me tient, depuis quelques jours, dans une immobilité relative. Cela n'est rien, et va fmir; je n'en parle, mon cher ami, que pour vous tenir au courant. Couturié est

allé passer quatre ou cinq jours à Paris pour y terminer quelques affaires avant de se mettre dans les mains de Mussy qui va le soumettre à un traitement énergique pendant quatre ou cinq mois. J'espère que cela réussira; mais il est bien entrepris.

Alesia avance; vous ne pouvez vous imaginer ce^'qûe cette malheureuse campagne m'a imposé d'études làtéraies pour traiter la question à fond. Cela n'est pas abéolument du temps perdu ; mais je regrette de m'y étire engagé, d'autant plus que j'aboutirai, sans doute, à quelque chose de peu amusant. Remerciez M. Quichéràt de sa note et de sa courtoisie ; il ne me manque plus que M. Delacroix; j'ai reçu tout le reste.

Si je ne préférais battre le fer pendant qu'il est chaud, je laisserais \k Alesia pour relire le premier volume de Condéei retourner ensuite à la Gaule ; mais j'aurais peur de perdre te fil. Je ne crois pas que cela puisse être bien long maintenaifit.

La duchesse d'Orléans et ses fils sont ici pour quelques jours.

Adieu; mille amitiés.

Paris, 26 octobre 1857.

Mon cher Prince,

Voici une occasion qui me permet de vous adresser quelques pièces dont aucune n'était pressée; Une seule a de l'importance, c'est le projet de traité de Michel Lév^ ; vous me le renverrez quand vous le jugerez à propos. Nous avons strictement suivi vos indications ; il ri*y manque plus que l'envoi du premier volume.

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