II
Je comprends la passion qui vous attire du côté d'Alesia; c'est affaire de stratégie, d'histoire et d'archéologie, toutes choses que vous aimez. Puis, on vous a piqué au jeu; la partie est engagée. Vous la gagnerez, je l'espère. Les ignorants seront volontiers de votre avis, parce que vous êtes prince, et les. savants, parce que quelque chose me dit que vous avez raison. Avoir fait de la topographie imilitaire, le sabre au côté, n'est pas indifférent pour juger -ces questions. Quicherat est un érudit qui juge mieux un livre qu'un terrain. Quoi qu'il en soit, serrez-le de près. Vous avez le mémoire de M. Dey ; nous allons avoir celui •de M. Delacroix qui ne veut se dessaisir du sien qu'à bonnes enseignes. Ce mémoire n'est pas dans le commerce ; il lui faut un nom; je donne le vôtre pour n'avoir pas de refus. Je vois que vous travaillez pour la Revue des Deux Mondes : aléa jacta est! Mais, tâchez de ne pas trop oublier les Condés. J'approuve, d'ailleurs, que vous n'ayez pas interrompu un travail pour un autre : cela ne vaut rien dans une œuvre où la mémoire est si intéressée par la multiplicité des informations et des détails.
J'ai beaucoup à faire ici, et je ne suis guère bien. Voilà deux médecins que je consulte et qfui sont d'avis que la 'douleur persistante dont je souffre au côté droit de la tête, et les symptômes qui s'y rattachent, sont un pur •effet de rhumatisme. On avait dit cela au pauvre Couturié, et, aujourd'hui, on le condamne à moitié. Les méde- 'cins attribuent aux nerfs les maladies organiques dont des symptômes bien caractérisés ne disent pas la nature ; la maladie suit son cours, et emporte le malade. Je n'en suis pas là, sans en valoir beaucoup mieux. A la grâce de Dieu ! Nous dînons ce soir Couturié, de Wailly et de Latour, ensemble et nous boirons du Zucco à votre santé. Cette entorse est finie, je l'espère ?
Cuvillier-Fleury.
ET GUVILLIER-FLEURY. — 4857 403
Paris, dimanche, 8 novembre 1857.
10 heures du soir.
Vous aurez reçu avant cette lettre, mon cher Prince, un numéro de V Univers, où Veuillot s'est fait l'historien de Cavaignac. Comme sa notice est mêlée de bien et de mal, de vérité et d'erreur, dans une mesure plus équitable qu'il n'appartient, d'ordinaire, à ce passionné dévot ; comme, d'ailleurs, il parle de vous en bons termes, je vous ai envoyé ce numéro. Il a fait à Paris quelque effet. On en concluait une brouille entre le journal des sacristies et les hautes régions où il aime à faire monter son encens. Je n'en crois rien. Il y a certainement, dans cet article, à manger pour tout le monde; mais j'ai trouvé que du moins le plat qu'il servait à vos amis était préparé d'une main déhcate.
Voilà Couturié au bout de son congé. Puisse son retour à Twickenham lui rendre la santé. Je sais par expérience, qu'elle n'est pas à Paris. Tenez-vous pour dit que je commence une maladie sérieuse, car je n'ai jamais plus souffert, ni plus continuellement, ni plus étrangement. Je vais demain passer la journée à Dieppe, avec Duchâtel, qui est administrateur de la ligne, et qui nous y mène tous, femmes et enfants. Nous revenons le soir. J'aurai à vous écrire encore une fois mardi. Aujourd'hui je n'ai voulu que vous donner signe de vie. J'y ai du mérite, car la plume me tombe des mains. Adieu donc ; mille assurances d'inaltérable attachement ; et si je meurs, comme Cavaignac, comme Lerminier, comme A. de Lanneau, comme un nombre incroyable de mes contemporains tout autour de moi, vous continuerez à m'aimer encore dans ma femme
et dans mon enfant. Ne vous moquez pas trop de moi, et, surtout, portez-vous bien, vous et les vôtres ! Hommages aux princesses.
... Cuvillier-Fleury.
Paris, 10 novembre 1857.
mardi.
Mon cher Prince,
Je vous ai écrit dimanche, une lettre un peu bête et désespérée. J'avais depuis douze heures les griffes d'une névralgie dans le cerveau. J'éprouvais une sorte d^hallucination étrange. Une heure auparavant, j'avais cherché dans ma mémoire le nom de l'auteur de don Quichotte; et, la veille, j'avais oublié, non pas mon nom, mais mon adresse. Gela ne serait rien sans la souffrance. Hier, à Dieppe, je n'ai joui de rien; le temps était splendide, et la mer du Tréport, hélas ! n'avait rien de cette tristesse profonde qui se fût si bien associée à celle de mes souvenirs et de mes pensées.
Mais, parlons d'autre chose.
J'ai priéie général Dumas de vous entretenir, un de ces jours, d'une petite ou d'une grosse affaire, comme vous voudrez la nommer, et qui touche le Journal des Débats; mais c'est surtout à vos deux frères aînés que cette communication s'adresse ; vous verrez pourquoi. Le journal a éprouvé, dans ces derniers temps, une véritable crise ; non qu'il ait été menacé dans sa prospérité matérielle, qui se maintient ; mais il s'est trouvé placé, par suite de sa campagne électorale, entre les reproches
ET GUVJLLIER-FLEURY. ^ 1857 405
de son parti, et les défiances des amis et des serviteurs du gouvernement. Les uns l'accusaient d'avoir tendu la main à la république et au socialisme ; les autres, après lui avoir su gré de sa non-abstention qui lui donnait l'air de prendre au sérieux l'élection administrative des députés, lui en ont beaucoup voulu du succès des candidats que l'union des démocrates a fait nommer à Paris. Entre ces deux extrêmes, le Journal des Débats a fait bonne mine à mauvais jeu non sans en redouter les suites. Il a craint le désabonnement, qui n'est pas venu ; mais il a craint, aussi, quelques témoignages peu dissimulés du mauvais vouloir d'en haut, et il n'a pas attendu longtemps. Voici comment : Rigault a été mandé au ministère ; on lui a fait savoir qu'il fallait opter entre sa chaire de rhétorique et sa collaboration au journal. S'il faisait un choix de nature à rassurer sur ses sentiments, on lui promettait la croix, la suppléance de Nisard à la Sorbonne, toute sorte de faveurs ; si non, on lui contestait même son titre : vous savez que les professeurs de l'Université ne sont plus que des employés du ministère de l'instruction publique, révocables à volonté. Quoi qu'il en soit, Rigault a demandé huit jours. Il s'est offert à Bertin pour une rédaction plus suivie et aussi mieux payée, offrant, en même temps, de subir les conditions draconiennes du ministre. Il a été accepté. Le ministre l'ayant su, par un revirement peu exphcable, lui a dit qu'il le regrettait, mais qu'il l'en félicitait, et qu'à sa place il eût agi comme lui, ajoutant qu'il lui donnait un congé d'un an, et lui conservait son titre. Que s'est-il donc passé entre la première et la seconde entrevue? M. Bertin, charmé de la préférence que lui donnait Rigault, mais effrayé des motifs qui l'avaient rendue nécessaire, persuadé d'ailleurs que le gouvernement lui saurait peu de gré de cette sorte d'embauchag(* de ses professeurs (Paradol ayant déjà fait ce que Rigault
se proposait de faire à son tour), M. Bertin, qui a des amis dans la place, a su, par eux, que le mauvais vouloir du gouvernement tenait surtout à une lettre interceptée du prince de Joinville, dans laquelle votre frère, après avoir exprimé son adhésion à la conduite du journal pendant les élections, ajoutait que « cette tactique avait pour effet de rallier à la cause monarchique, au moins en apparence, les opinions les plus opposées ; qu'elle était bonne à ce titre ; qu'il ne fallait décourager personne, car on aurait besoin de tout le monde quand viendrait le moment de Vaction ». Cette lettre avait été adressée par le Prince à Ségur, puis interceptée (j'ignore si Ségur l'a reçue) ou copiée, avant d'avoir été rendue à sa destination. Le fait est que c'est M. Walewski lui-même qui en a montré la copie à Bertin. Mais la démarche de ce dernier ayant, dans une certaine mesure, calmé l'irritation qui s'était produite contre lui dans de hautes régions, l'adoucissement du ministre de l'instruction publique s'expliquait de reste, et le journal se trouvait sauvé d'un péril dont l'ignorance aurait pu le compromettre sérieusement : vous savez qu'il suffit d'un décret de l'empereur pour la suppression absolue. A la suite de cette crise, M. Bertin m'a prié de faire savoir au prince de Joinville le danger qu'il avait couru et dont Son Altesse avait été la cause involontaire. J'ai prié le général Dumas de se charger de cette mission délicate, et aussi d'en dire un mot au duc de Nemours, dont les conseils sur ce point, auront un poids respectable. Je vous en écris dans le même but. Vous en conclurez naturellement, ainsi que vos frères, je le suppose, que, toutes les fois qu'ils jugent à propos de parler du Journal des Débats dans les lettres confiées à la poste, il faut le faire avec une discrétion infinie ; car le journal est dans la gueule du loup, qui n'a qu'un coup^de dent à donner, pour en finir avec lui.
ET CUVILLIER-FLEURY. — 4857 iOT
Je n'ajoute rien, mon cher Prince ; tout cela s'appelle le despotisme. Le mot dit tout. Nous avons la chose. Tâchons de ne pas donner prise, gratuitement, et sans profit pour personne, à des persécutions qui n'auraient pas même pour effet de rendre Vinstitution plus haïssable. Combien de nos amis applaudiraient à la suppression du Journal des Débats, qu'il est de mode de trouver, aujourd'hui, irréligieux, et dont le libéralisme effraie l'ortho^ doxie légitimiste ! La clameur est grande dans tout nôtremonde, contre lui. Votre approbation même rend son? péril plus grand, car on prétend que c'est lui qui vous gâte. On applaudirait donc à sa destruction et on se réfugierait dans les bras immaculés de M. Mallac. Combien iraient, même, jusqu'à M. Louis Veuillot ! Les saints dumoment, les pénitents de juillet, ceux qui font leur mea culpa des dix-huit ans, après en avoir tiré croix, traitements, importance — sans parler du droit de contribuer à sa chute, — ces dévots de la réaction antilibérale ne connaissent plus qu'un moyen de sauver la société, c'est, de la livrer aux idées et aux passions qui ont perdu lat. Restauration. Vous voyez le progrès ! Mais cette sotteréaction en produit une autre, celle des régions d'en bas,, où tout s'exagère et s'envenime aussi, dans un sens contraire. Pauvre pays, qui a pu être sauvé et constitué parle juste milieu, et qui ne semble plus chercher son salut, que dans l'excès : autorité ou Hberté, il a besoin d'aller^, en tout, à l'extrémité de ses opinions. Mais, voilà que je me fais, à mon tour, le détracteur du siècle. C'est que ma foi dans le bon esprit de mon pays est souvent bien ébranlée ! Malgré tout, je mourrai dans cette impénitence : j'ai une antipathie instinctive contre le dénigrement du présent (j'entends l'esprit nouveau), qui trahit le retour hypocrite à un passé impossible.
Pardon de la tirade. Je vous l'envoie telle qu'elle m^est
vçnue. Je sais la robuste fermeté de vos convictions. Vous êtes, d'ailleurs, aussi discret que résolu. Tout ce qui précède n'a donc pas l'adresse que j'y mets sur l'enveloppe., Tout cela devrait rester en France et y être dit à nos amis. Ai-je besoin de vous dire que la majorité de l'Académie, obligée de compter avec la fraction fusionniste, est fort empêchée de ma candidature. Ah! qu'ils l'écartent, je ne m'en plaindrai pas ; je n'ai fait aucune démarche définitive et. officielle, et ne la ferai probablement pas. Ce sera partie remise. Mon Dieu ! que la souffrance physique et l'insécurité rendent insensible aux honneurs de cette triste terre, et que j'aimerais mieux vivre dans quelque coin : angulus ridet.
Adieu, cher Prince; ne répondez que très généralement au contenu de cette lettre, si vous n'avez pas une occasion.
Totus tihi ex imo corde.
Twickenham, 10 novembre 1857.
Hélas ! mon cher ami, que vous dirais-je de votre santé ! Voici que je viens de passer la journée auprès du cadavre d'une jeune femme qui, ce matin encore, était dans la maturité, sinon dans la fleur de la beauté ! Elle n'était jamais malade; elle venait d'accoucher; elle avait traversé heureusement, sans efforts, cette crise si périlleuse pour toutes les femmes; quatorze jours s'étaient écoulés; elle se réveillé joyeuse, parle de sa toilette, commence à se coiffer < « Ah mon Dieu ! « s'écrie-t-elle ; elle penche la tête, elle était morte ! En moins de trente secondes, tout était, fini j'son mari était en bas de l'escalier ; on l'appelle ; il accourt et n'embrasse qu'un cadavre ! Vous dire l'état de ce malheureux frère est au-dessus de moi ; je n'ai jamais
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1857 409
rien vu d'aussi déchirant. La Reine est, comme toujours, admirable de force et de courage.
Nous marchons dans la mort, dit Bossuet ; jeunes ou vieux, malingres ou valides, elle nous frappe au hasard et, à l'heure où j'écris, elle est peut-être plus près de moi que de vous. Il faut se résigner et être prêt.
Adieu, je vous embrasse et vous aime tendrement.
Paris, 12 novembre 1857.
Merci, mon cher Prince, quelque douleur qu'elle m'ait causée, merci de cette lettre d'une concision si effrayante et si touchante, qui m'a tout dit, votre malheur, le nôtre, celui des cœurs honnêtes, notre misère et notre fragilité. Merci ! car cette pensée qui s'adresse à moi dans une pareille émotion a tout le prix de votre amitié. J'ai lu votre lettre à nos amis ; ils veulent la donner, au moins par extraits. J'ai les mains pleines de ces douloureuses informations ; mais le cri du cœur est dans ces quelques lignes que vous m'avez écrites.
Ah ! vous ne pouvez pas savoir à quel point nous nous associons à vos pensées et à vos chagrins ! Vous avez trop le droit de croire que vous êtes seuls frappés dans cette solitude où Dieu vous éprouve ! Mais, dites-vous, cependant, qu'il y a ici, et partout, pour votre malheur, une immense sympathie.
Vous avez bien raison ! Penser à soi en présence de telles épreuves ce serait provoquer Dieu par l'égoïsme. Vous savez si c'est là mon défaut. Je suis tout en vous et dans vos souffrances ; comment donner une autre direction à sa pensée !
Veuillez bien dire à la Duchesse à quel point je m'associe à sa douleur; elle doit être accablée, même dans cette commune affliction ; elle perd une tendre amie ; nous sommes bien préoccupés de l'effet d'un coup si soudain et si cruel sur son organisation énergique mais délicate : on n'est pas sensible impunément. Elle ne saurait recevoir trop de consolations, et les plus humbles, comme les nôtres, se rachètent par l'intention.
C'est à peine si j'ose vous parler de votre malheureux frère, et à coup sûr je ne vous demande pas de lui parler de moi dans une circonstance où le plus respectueux dévouement lui-même peut être importun. Respect et pitié pour lui ; admiration pour le grand cœur de notre sainte Reine qui, encore cette fois, est à la hauteur de son infortune.
C U VI LLIE R-FlE U RY .
Claremont, 14 novembre 1857.
La dernière séparation vient de s'accomplir entre mon malheureux frère et les restes de sa fidèle compagne. Nous rentrons de cette douloureuse cérémonie, dont nous commençons à avoir, hélas ! une sorte d'habitude.
La Reine et Nemours me chargent de vous remercier de ce que vous avez écrit dans les Débats, et de vous prier aussi de remercier la direction du journal. Nous avons tous été très touchés et reconnaissants. Veuillez en faire prendre douze exemplaires et les adresser à Claremont.
Santés aussi bonnes que possible.
Tout à vous,
ET CUVILLIER-FLEURY. — 1857 41i
Paris, 17 novembre 1857.
Vous trouverez ci-joint, mon cher Prince, une lettre de M. de Tocqueville, qu'il m'a paru plus convenable de faire passer par votre entremise, que d'adresser directement à votre malheureux frère. Je suppose qu'il en aura reçu bien d'autres : solatia luctus exigua ingentis... Cette impuissance des consolations pour les grandes douleurs n'avait pas besoin d'être si bien exprimée pour être réelle. Tout le monde sent qu'il y a des abîmes dans le cœur humain, que rien ne peut plus combler.
Je regrette de ne pouvoir vous adresser les douze exemplaires du Journal des Débats du 13. Il n'en reste pas un seul; ils avaient été enlevés tous dans la journée; on était avide de détails. On savait qu'une lettre, la vôtre, insérée dans le numéro du 13, en donnait de poignants ; on a couru à cette émotion, et le tirage s'est trouvé insuffisant. 11 n'y a plus que ceux qu'on pourrait racheter et recueillir, mais maculés et flétris par une abondante lecture, dans les cabinets littéraires. J'en fais chercher, mais sans espoir d'en trouver de convenables.
Latour nous a tenus fort au courant des tristes épreuves et des lamentables spectacles qui ont rempli la semaine dernière à Claremont et à Weybridge. Il ne nous a pas caché quelle assistance votre sang-froid, resté ferme dans votre cœur brisé, a donnée à votre famille désolée. La Reine, il est vrai, donnait l'exemple; il n'y a, ici, qu'un cri d'admiration pour cette résignation sublime, qui n'est pas celle de l'inertie courbée sous la main de Dieu, mais du dévouement maternel se relevant sous le coup du sort pour accomplir de nouveaux devoirs. Je n'ai pas encore
osé écrire à Sa Majesté, mais j'ai compté sur vous. Que suis-je, pour m'adresser directement à elle, dans ces grandes épreuves où Dieu la conserve, plus pour votre bonheur que pour le sien !
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 25 novembre 1857.
J'avais reçu, mon cber ami, votre lettre du 10, et j'en a' parlé à mes frères qui sont, comme moi, très désireux de ne causer aucun embarras au Journal des Débats; sans parler de la douleur que nous éprouverions à voir frapper nos amis, nous regarderions comme une calamité publique de voir enlever à la véritable opinion libérale un organe si éminent et si utile, même dans les circonstances actuelles, et qui, surtout, peut avoir une telle importance à un jour donné. Vous connaissez mes idées là-dessus ; ce sont aussi celles de mes frères. La lettre incriminée, de mon frère, était dans ce sens ; il y avait une phrase qui n'aurait pas dû être confiée à la poste ; mais celle-là même était bien vague, et il fallait avoir bien envie de chercher une querelle d'Allemand aux Débats, pour que, même sous le régime actuel, on l'étayât sur un tel fondement.
Je vous réponds, là-dessus, par une occasion parfaitement sûre.
J'ai lu avec curiosité l'article de V Univers sur Gavaignac. Je me rappelle parfaitement M. Veuillot quand il était secrétaire du maréchal Bugeaud. Gela a peu duré. C'était, si je ne me trompe, avant sa conversion.
Nouvelles de Glaremont, aussi bonnes que possible ; grande tristesse, grand abattement, mais santés bonnes.
ET CUVÎLLÏER-FLEURY. — 1857 413
Aujourd'hui, treizième anniversaire d'un des plus heureux jours de ma vie. C'est aussi celui du mariage de la Reine. Que de douloureux souvenirs se mêlent à toutes nos joies !
Adieu ; mille amitiés.
Paris, i^^ décembre 1857.
Mon cher Prince,
J'ai bien reçu votre lettre du 25. Je l'ai communiquée, pour ce qui les concernait, aux intéressés, qui m'ont prié de vous remercier. Ils n'attendaient pas moins de votre raison et de votre obligeance. L'affaire, du reste, en est au même point. Nous continuons à être en but — ou en butte — à un mauvais vouloir peu dissimulé, non pas de la part du chef suprême, qui est plutôt bienveillant, ou qui le parait, mais dans l'entourage...
Nous avons reçu, par Mme de Coiffier, des nouvelles de Twickenham et de Claremont, et nous nous réjouissons bien de savoir que toutes les santés sont bonnes. Notre préoccupation est grande sur ce point, comme vous le pensez bien. Chaque coup qui vous frappe rend plus précieuse la vie et la santé de la Reine. M. Trognon m'écrivait récemment (soit dit entre nous) qu'il l'avait trouvée « dans un grand abattement ». Cela est bien peu conforme à tout ce qui a été dit et écrit ailleurs, sous tant de formes. Je suppose que cet abattement d'un grand courage n'aura été que passager. Je sais aussi par la même correspondance \ce que la présence de votre frère le prince de Joinville,
l'intérêt de ses récits de voyage et des vôtres apportent de diversion aux tristesses de Claremont ; je comprends que ce soit là votre principale occupation. Les Condés y perdent, mais ils peuvent attendre. Où en êtes-vous d'Alesia? Vous devez être bien embarrassé entre tant d'avis qui se contredisent et deux provinces qui se font la guerre. Un vrai succès de votre plume serait de les mettre d'accord. Nous verrons bien.
Guvillier-Fleury.
Twickenham, 20 décembre 1857.
Je suis, en effet, mon cher ami, fort en retard avec vous ; je m'étais dit : « Je ne lui écrirai que pour lui annoncer que j'en ai fmi avec Alesia »; j'espérais que cette belle résolution me forcerait à terminer plus vite et cependant je ne peux m'y tenir, car je ne suis encore débarrassé ni de mes Romains, ni de mes Gaulois. Les uns et les autres commencent, pourtant, à m'ennuyer un peu, et je suis bien sûr qu'ils ennuieront encore plus ceux qui prendront la peine de me lire si je me décide à faire imprimer ce fatras. Mais je suis trop près de la fm, et cela m'a coûté tant de travail, que je ne voudrais pas l'abandonner. Au reste, vous en jugerez, je l'espère, avant peu; je ne perds pas un seul des moments que je puis arracher aux devoirs de famille et à mille dérangements divers ; j 'ai grande hâte de retourner aux Condés et je maudis souvent la malheureuse idée que j'ai eue d'écrire trois ou quatre pages sur Alesia à M. de Lanneau, tandis que j'en suis déjà à plusieurs centaines. Je n'ai nul espoir de mettre les deux provinces d'accord et, bien que j'essaie d'exprimer mon
opinion avec tous les ménagements possibles, je suis bien certain si je vois le jour, d'être traité d'ignorant et d'esprit court par ceux dont je contrarierai le système.
Je remets cette lettre à Joly, qui part ce soir; il vous donnera de nos nouvelles. La Reine a certainement des moments de grand abattement, mais je trouve qu'elle ne s'est jamais mieux portée. Mon frère est aussi bien qu'homme peut aller après un tel malheur. Autres santés bonnes. J'espère que vous êtes plus content de la vôtre.
Twickenham, 27 décembre 1857.
Je ne sais comment j'avais oublié de vous féliciter, et de vous remercier tout à la fois, pour votre article sur M. Laplagne Barris ; il y avait, en effet, matière à félicitations, car le morceau était excellent, et à remerciements, car vous avez honoré la mémoire d'un homme que je regrette infiniment, et qui était pour moi un véritable ami. J'y joindrai aujourd'hui tous mes compliments pour votre dernier article sur Déranger, que j'ai lu hier; très soigné et très réussi dans la forme ; très juste et très sagace dans le fond ; vous y faites, selon moi, avec une équité et une convenance parfaites, la part du bien et du mal.
Je vous quitte, pour retourner à mes Romains et à mes Gaulois, à mes Comtois et à mes Bourguignons, que j'ai souvent envie d'envoyer à tous les diables, car ce travail, tout de mémoire, qu'il faut sans cesse recommencer après de constantes interruptions, est devenu, pour moi, une espèce d'œuvre de Pénélope.
A propos, je vous souhaite une bonne année, car le jour
de l'an est dans quatre jours; recevez aussi tous mes vœux pour Mme Fleury et Clémentine.
Mille amitiés.
Paris, 30 décembre 1857.
Mon cher Prince,
Sénèque a fait un traité de beneficiis avec son ingénieux esprit ; vous pourriez lui rendre des points en ne consultant que votre cœur. Vous m'avez adressé, sous la forme la plus cordialement affectueuse, un véritable « titre de famille )) — et récompensé, en quelques lignes, le dévouement d'une vie entière. Je n'ai jamais douté de vos bons sentiments pour moi ; mais quel bonheur et quel honneur de les voir ainsi exprimés, avec cet accent de franchise et de vérité qui ne trompe pas, et qui me donnerait bien de l'orgueil, si je n'avais tant de reconnaissance. En l'étendant à ces chers objets de ma sollicitude, ma femme et ma fille, votre bienveillance est plus que doublée pour moi. Elle ajoute à la joie du présent une cause de sécurité pour l'avenir. Merci donc pour votre excellente lettre.
Et moi aussi, je viens vous adresser mes vœux de nouvel an! Vous savez si j'en forme de plus vifs et de plus sincères que ceux qui ont pour objet votre bonheur et celui de tous les vôtres ; mais, hélas ! en écrivant ces mots, le cœur frissonne au souvenir des épreuves par lesquelles votre royale famille vient de passer, et ce frisson glace l'espérance même, si obstinée qu'elle soit dans le cœur humain. Laissons-lui, malgré tout, sa place légitime. II
faudrait ne plus croire à la providence de Dieu et à sa justice pour croire que tant de douleurs n'auront pas de terme.
Nous avons eu à dîner hier M. Joly ; il se porte bien et parle bien du prince de Condé. Il ne doit s'ouvrir sur son compte, s'il a des reproches à lui faire, qu'à la Princesse, à vous, et, au besoin, à moi ; la bonne renommée des princes commence avec leur enfance et je crois que la maxime maxima dehetur puero re^^erentia signifie cela encore plus qu'autre chose. Condé est, d'ailleurs, je le maintiens, un enfant hors ligne par l'esprit ; je lui crois le cœur excellent ; il ne lui manque que ce stimulant de l'émulation que le collège vous fournissait : hélas ! on ne peut pas lui en faire un crime.
Adieu, mon cher Prince ; voilà une longue causerie que vous n'aurez peut-être pas le temps de lire. Oui, votre Alesia est la toile de Pénélope, parce qu'il faut compter sans cesse avec les prétendans, j'entends ceux qui écrivent sous la dictée de leur province. Vous aurez, je l'espère, raison de tous. Je plains ces pauvres Condés ; mais je fais mon compliment à César, du temps que vous lui aurez donné ; c'est d'ailleurs un beau sujet pour vous, très spécial à un commandant d'armée, qui a remué des troupes et vraiment fait la guerre. Le pauvre Quicherat, avec toute son érudition, n'en sait pas tant. Vous le battrez, j'espère; mais à quand la chamade? J'ai pour vos œuvres une impatience d'enfant ou de pédagogue : à mon âge, c'est même chose.
Mille vœux du fond du cœur et actions de grâces de toute la famille.
Cuvillier-Fleury.
Paris, 5 janvier 1858
Mon cher Prince,
M. Joly vous porte les volumes de Thiers qui manquaient à votre collection; j'espère que son retour vous sera agréable; j'ai été fort content de ma conversation avec lui au sujet du prince de Condé. Il me semble qu'il a, lui-même, beaucoup gagné; il a plus de calcul et de raison; je lui ai donné le conseil de prendre le plus possible, par les bons sentiments, le cœur de son élève, de lui inspirer de luimême une bonne opinion : je crois que ce système ne m'a pas trop mal réussi avec vous. Je l'ai toujours vu réussir, même avec des esprits moins doués. Il faut aider le bon génie d'un élève contre le mauvais. Il y a toujours de l'un et de l'autre : en marquant bien le partage des bonnes et des mauvaises influences dans une même nature, on est à l'aise pour ne pas laisser de relâche aux unes, tout en encourageant les autres; mais il ne faut pas s'attacher exclusivement à un résultat, dans une œuvre si complexe. Le bien qui est en nous ne demande pas moins de culture que le mal n'exige de répression. Voilà ce que j'ai essayé de faire comprendre à M. Joly, parce que je le crois un peu porté à exagérer les défauts de cet aimable et spirituel enfant, que je garantis bon, avec plus de malice
LE DUC DAUMALE ET CLVILLIER-FLEURY. — 1858 419
que de malignité. N'est-ce pas votre avis? Veuillez me passer ce bavardage de professeur émérite : vous m'avez bien donné le droit de croire un peu à mon expérience.
Cuvillier-Fleury.
Paris, 15 janvier 1858.
Mon cher Prince,
Vous recevrez cette lettre demain 16 janvier, une date que je n'ai pas manqué de solenniser par l'affection, depuis trente-trois ans bien comptés que je vous connais, et qui serait célébrée au fond de mon cœur, si elle ne pouvait l'être par la parole ou par la plume. Jusqu'à la fin de ma vie, et à mon dernier soupir encore, je considérerai le 16 janvier comme une date fortunée pour ma chère femme et pour moi; j'ai bien le droit de dire aussi pour ma fille, que vous avez comblée.
Le retentissement de la machine infernale qui a éclaté hier soir sur le passage de l'empereur a dû parvenir déjà jusqu'à vous — j'entends au moment où je vous écris, car, demain, toute l'Europe le saura. — L'événement est immense. Il augmentera la solidité du trône impérial^ si ce n'est sa sécurité. L'indignation qu'inspire justement un pareil crime profitera à celui qui a failli, de si peu, en être la victime. Les machines infernales ont beau voler en éclats et répandre la mort tout autour d'elles avec leurs débris : elles affermissent les princes qu'elles ne tuent pas. Le 3 nivôse mettait le premier consul sur le chemin de l'empire; Fieschi sauvait la royauté de Juillet des excéda de la presse démagogique; l'attentat du 14 janvier fera
serrer les rangs autour du nouvel empereur. C'est bien souvent le châtiment des grands crimes que de tourner contre le but même que se proposaient leurs auteurs, et cela seul devrait en détourner les misérables insensés qui les conçoivent.
J'étais tranquillement occupé à achever un article pour les Débats, hier soir, lorsque, à minuit, ma femme revenant de chez Mme de Witt, m'a annoncé la nouvelle. L'émotion a été, dit-on, immense, comme le fait lui-même. Le Moniteur le raconte, ce matin, sans emphase ; c'est là être habile ; cette modération se maintiendra-t-elle dans les actes? Nous verrons bien.
Et Alesia? Et les Condés? Voici le moment où j'ai à répondre dix fois par jour à ces questions; M. de Broglie me les faisait encore hier, et j'y ai répondu, comme vous pensez bien, à votre honneur.
Guvillier-Fleury.
Paris, 22 janvier 1858.
Mon cher Prince,
...' Hier Rigault rencontre Nisard, l'un des zélateurs les plus décidés du régime actuel. — Qu'avez-vous ? lui dit Nisard. — Je suis triste, répond simplement Rigault. — Et moi, je suis consterné ! — Ce mot dit assez l'effet produit à Paris, même chez les amis du pouvoir, par les dernières mesures et les menaces qui les ont précédées et accompagnées. L'empire a passé, de la modération relative, dans la violence, celle qui ne se croit pas encore dispensée de donner des raisons de ses actes. C'est la seconde phase
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de tout pouvoir illimité. Au premier jour nous pouvons entrer dans la troisième. Et à la grâce de Dieu alors, pour les « anciens partis »! Diffamés aujourd'hui, on les attaquera demain à force ouverte. On en aura facilement raison, car ces partis ne se défendent pas. Leurs armes, c'est la pensée, les livres, la presse, la parole ; et c'est à l'anéantissement de ces seuls moyens de défense qu'ils possèdent, que le pouvoir a préludé par les récentes mesures. Dire que les lois répressives manquent chez un peuple où le pouvoir est tout, et peut tout, n'est-ce pas montrer que c'est à notre pensée même, à nos sentiments, à ce que l'homme a de plus cher et de plus inviolable, que la guerre est déclarée? Tout cela est bien triste; mais j'avais cru que le gouvernement tirerait un autre parti de l'attentat du 14 janvier; il fallait en profiter contre ceux qui l'avaient fait, ou inspiré, non contre ceux qui le détestent et qui auraient été les premières victimes de la démagogie triomphant par de pareils moyens. En résumé, l'impression générale est que le pouvoir est sorti de sa voie, celle de la modération prudente et habile, et qu'il entre dans celle des aventures. C'en est une que de confondre des partis honnêtes et leurs illustres chefs dans la complicité d'un assassinat.
... Mes prudents amis m'engagent à renoncer, pour le moment, à une candidature qui peut, disent-ils, être un prétexte entre beaucoup d'autres pour montrer du mauvais vouloir à l'Académie. J'avais une minorité avouable, neuf voix sûres, et des plus huppées. C'était une belle entrée de jeu. Le conseil des plus importants de mes appuis m'y fait renoncer. M'en saura-t-on gré à l'Académie dans l'avenir? Qui vivra verra. Mais quelle vie, grand Dieu! et comme je soupire après le plus humble cottage, le calme des jours et la sécurité des nuits, même sans académie! Car on a vu des gens arriver à quatre-vingts ans sans avoir été rien, pas même académiciens.
Adieu, cher Prince; croyez que mon attachement es! inaltérable, comme ma fidélité.
CUVILLIE R-FlE U RY.
Twickenham, 29 janvier 1858.
Mon cher ami, je mets en ce moment la dernière main à Alesia. La copie de ma femme est fort avancée; avant de la relire et de faire les dernières corrections, je voudrais bien savoir si j'ai chance de recevoir prochainement le nouveau mémoire dont M. Quicherat s'occupe et dans lequel nous devons trouver ses dernières impressions séquanes.
Je n'ai rien à vous dire au sujet de la résolution que vous avez prise pour l'Académie. J'espère qu'on vous saura gré plus tard de votre réserve et de votre modération, et que l'avenir vous donnera de meilleures chances.
Je ne vous parle pas politique; le vent n'y est pas. Je n'ai, d'ailleurs, pas besoin de vous dire combien j'ai horreur de l'assassinat et des tentatives semblables à celles qui ont si souvent menacé la vie de mon père. En ce qui regarde les mesures que le gouvernement a prises, ou prendra, à cette occasion, vous connaissez depuis longtemps mes inébranlables convictions.
Santés bonnes ici et tout autour de nous.
Mille amitiés.
Paris, 5 février 1858.
Mon cher Prince
J'ai fait toutes vos commissions bibliographiques. Je vous adresse par le courrier de ce jour la brochure de Quicherat ; elle m'arrive à l'instant.
J'ai reçu un très beau train de reliures de chez Duru^ que je garde pour la première bonne occasion, car il ne faut pas aventurer de si belles choses. L'animal m'a fait, encore des coups de tête de sa façon; je n'en connais pa^ de plus têtu. Il a doré ce qu'il lui était prescrit de ne pas dorer, à la tranche de deux ou trois volumes, de manière, il est vrai, à prouver qu'il n'a rien rogné. « Mais, lui ai-je dit, pourquoi n'avoir pas respecté les intentions et les instructions du Prince? » A cela il répond par des raisons tirées de son art : « Je ne suis pas un barbare, dit-il. — Non, mais vous êtes un sauvage. » Vous me direz si vous voulez un envoi spécial pour ces merveilles
Moi non plus, mon cher Prince, je ne vous parle pas politique. Nous sommes fort en peine de la situation que les projets de lois présentés vont faire à vos correspondants inofîensifs, et vous n'en avez pas d'autres. Je suis, pour ma part, bien las de cette vie de Paris, si brillante et si peu sûre...
J'attends votre Alesia avec impatience. Qu'en feronsnous? Buloz voudra-t-il entreprendre, à la suite de César et de vous, le siège de cette ville gauloise ? Tout est devenu difficile dans ce genre de relations et de communications. J'espère que vous êtes tenu au courant de ce qui se dit.
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 8 février 1858.
Voici Alesia, mon cher ami; et vraiment, quand je regarde ce gros paquet de papier, j'en suis un peu honteux. Je me dépêche de vous l'envoyer par une bonne occasion afin de n'avoir plus rien à y faire. Figurez-vous que samedi soir j'étais en train de relire paisiblement mon manuscrit pour les points, les virgules, les accents, etc., lorsqu'on me remet votre lettre et la nouvelle brochure de Quicherat. C'a été un coup de foudre. J'ai cependant lu et relu attentivement ce factum, et je vous avouerai qu'il a été audessous de mon attente. J'ajouterai même très confidentiellement qu'à mon avis ma démonstration reste entière. Je ne me suis donc vu forcé ni de supprimer, ni de recommencer mon travail; j'ai ajouté seulement une ou deux petites notes où je fais allusion à la nouvelle brochure. Je compte exprimer mon regret de ne l'avoir pas connue avant d'avoir achevé mon travail, et j'indiquerai sommairement les nouveaux arguments fournis ; ils sont peu nombreux.
Passons à ce qu'il y a à faire du manuscrit. D'abord lisez-le et dites-m'en franchement votre avis. Si vous le trouvez unfit for publication, nous en resterons là. Si vous êtes content, ce sera beaucoup pour moi ; mais comme je vous soupçonne d'un peu d'indulgence, j'aimerais à avoir aussi l'avis : !« de quelqu'un qui ait l'habitude des discussions d'érudition; je n'ai certes aucune prétention de ce genre ; mais enfin je n'aimerais pas à paraître trop absurde ; j'ai pensé à M. Régnier qui s'est déjà occupé de la question à l'Académie des inscriptions; 2° de quelqu'un qui eût l'habitude des discussions d'art militaire. J'avais pensé à
votre stratège des Débats, Saint-Ange, si toutefois cela lui contenait et qu'il vous convint. J'avais bien pensé à M. Thiers; mais il me semble que ce serait bien outrecuidant de lui demander tant de temps pour si peu de chose, et puis, je ne sais pas si tout lui plaira dans mon travail. Vous voyez que je songe déjà à n'avoir que des conseillers bien disposés.
Ces avis recueillis, s'ils sont favorables, il faudra porter la chose à Buloz, et c'est là que commence la difficulté. Il faudrait voir avec lui si ce travail n'est pas trop en dehors des habitudes de son recueil, et s'il croit pouvoir l'insérer prochainement.
Si la double réponse de Buloz est affirmative, il n'y aura plus qu'à s'entendre avec lui pour le nom à prendre, et les mesures de détail.
Si elle est négative, vous m'indiquerez vos idées en me disant bien franchement si cela vaut la peine d'être imprimé à part ou d'être donné à un autre recueil.
Si mon travail doit paraître, quel que soit le lieu où il paraisse, je désire qu'aucun changement n'y soit apporté sans mon assentiment. Comme il n'y aurait pas urgence, les épreuves pourraient m'être envoyées par le canal du correspondant de la Revue ici; elles seraient accompagnées de l'indication des changements proposés, et je prononcerais.
Ne faites aucune attention à ces formes impératives qui n'ont pour objet que d'assurer la clarté et de ménager le temps.
Quel que soit encore le mode de publication de mon travail, il sera accompagné de trois petites cartes, une carte générale comprenant presque tous les noms prononcés dans la première partie, une carte d'Alaise, et une carte d'Alise. Je comptais envoyer des indications très précises pour l'établissement de ces cartes ; mais l'appari-
tion du fantôme Qiiicherat a dérangé toute Téconomie de mon temps. Je vous enverrai très prochainement ces indications.
Vous m'enverrez ce train de reliures par une prochaine occasion; si elle se faisait trop attendre, on ferait un envoi spécial.
Twickenham, 12 février 1858.
Mon cher ami, « l'occasion » qui s'était chargée d^Aîesia ayant retardé son départ de quelques jours, elle emporte aussi les deux notes que m'a inspirées la dernière brochure Quicherat. Je crois que ces notes sont aussi pleines que possible de déférence pour l'érudition de M. Quicherat; je n'ai nulle envie de me prendre de bec avec lui. Si vous croyez que mon allusion à deux de ses étymologies, à la fin de ma deuxième note, ne soit pas à sa place, ou mette la discussion sur un terrain où il ne convient pas de la porter, dites-le moi franchement. Ci-joint aussi une instruction sur les trois cartes qui devraient accompagner mon mémoire, si jamais il voit le jour.
Rien de nouveau ici; beaucoup d'humeur chez tout le monde, mêlée à un peu de peur dans les régions gouvernementales. Santés bonnes et quiétude parfaite à Richmond, Glaremont et Twickenham.
Tout à vous,
Paris. 16 février 1858.
Mon cher Prince,
J'ai reçu vos lettres des 8 et 12 février, avec le manuscrit d^Alesia au grand complet. J'ai tout lu, les notes exceptées; mais j'ai hâte de vous accuser réception de cet important envoi, et de vous faire part de mon opinion, ou, pour mieux dire, de mon impression. Vous avez raison de vous en défier, pour deux raisons : la première, c'est que je suis, comme vous le dites, naturellement prévenu en faveur de vos œuvres; la seconde, c'est que je vis assez volontiers depuis quelque temps, quoique sans passion, dans le milieu d'idées et d'informations qui vous a inspiré le projet d'écrire sur Alesia. J'y prends l'intérêt que donne une certaine habitude d'un sujet. Pour ces deux raisons, et pour d'autres encore, je ne suis qu'un juge incompétent. Voici pourtant mon avis : votre travail se lit d'un bout à l'autre (j'y ai mis à peu près quatre heures) couramment, sans fatigue, avec plaisir même sur quelques points, et laisse dans l'esprit une impression qui, pour rester un peu confuse après une première lecture, n'en a pas moins un corps et une figure. De combien de livres en pourrait-on dire autant? Vous avez eu soin, pas assez peut-être, d'y semer de temps à autre des réflexions qui soutiennent le lecteur et qui font l'effet de points de relâche dans une course un peu tendue. Vous sauvez d'ailleurs l'aridité par cette qualité que j'ai déjà louée dans les Condés, la candeur inteUigente et forte du récit, un accent d'honnêteté supérieure, où l'homme éprouvé par une haute fortune se retrouve. L'intérêt de la lecture pour moi n'est pas dou-
teux. Il ne le sera pour aucun des intéressés de cette question délicate; il ne le sera non plus pour aucun esprit sérieux, militaire ou autre. Quand il s'agira ensuite de s'adresser au public, la question peut changer. Je ne la tranche pas. Buloz en sera juge. C'est lui, avec son excellent sens et cette sagacité du reçiewer, c'est lui qui décidera si votre travail peut être donné au pubHc de revue, qui est le plus difficile de tous, car ce n'est ni une élite ni une foule; ce sont gens qui recherchent volontiers un plaisir sérieux dans une lecture, mais à qui il faut ce plaisir, ou, au moins, cette sorte d'intérêt accessible au plus grand nombre de personnes bien élevées; une spécialité trop rigoureuse touchant au technique est de celles qui effarouchent cette classe de lecteurs et vous avez prévu l'objection possible de Buloz en disant que votre travail lui paraîtra peut-être en dehors des habitudes de son recueil.
Nous verrons bien, au surplus...
Voici ma première réponse à vos questions. Vous pensez bien que le désir que vous exprimez d'avoir l'avis de M. Régnier me tire d'un grand embarras et m'épargne une grande étude. M. Régnier verra du premier coup les passages défectueux et marquera les fautes les plus apparentes. Je vais lui envoyer votre manuscrit, après lui avoir demandé pourtant s'il a le loisir de s'en occuper sans retard. S'il ne le pouvait, je trouverais bien un autre juge dans la même académie. Quant à consulter la stratégie de M. Thiers, c'est une question que je réserve pour le moment où il sera nécessaire de la décider. Saint- Ange est bien vieux, bien fatigué et bien lent. Au fond, il me semble que la partie militaire de votre travail est encore celle à laquelle vous pouvez vous fier le plus.
Quant aux cartes à exécuter, ce sera bien long; je les réserverais, à votre place, pour une seconde édition qui ne peut manquer à votre Alesia, si vous la publiez en forme
de mémoire, à petit nombre, et même si vous la donnez hardiment au public. Quoi qu'il en soit, dites-moi s'il faut faire commencer ce travail de cartes très difficile et très compliqué.
Je ne veux pas finir ce qui, dans cette lettre, se rapporte à votre travail, sans vous prier de dire à la Duchesse à quel point j'ai admiré la netteté de sa copie et quel plaisir c'est de lire ainsi un manuscrit comme on lirait un livre imprimé, et de penser qu'on doit une satisfaction si puérile à une main si délicate !
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 28 février 1858.
J'ai reçu, mon cher ami. votre lettre du 16, à laquelle je ne puis répondre que par des remerciements. L'affaire est en vos mains; j'attendrai vos nouvelles communications. Quant au travail des cartes, je ne puis le croire ni difficile, ni compliqué, ni même très long. Il ne s'agit pas de gravure, mais simplement de lithographie...
Je me suis remis aux Gondés ; je suis aux prises avec le remaniement du premier volume.
Santés bonnes, malgré un froid qui n'est pas très vif,
mais assez persévérant.
Tout à vous,
Dimanche, 7 mars 1858.
Je vous envoie, mon cher Prince, et sans retard, une lettre de M. Régnier parce que je pense qu'elle vous fera
plaisir, même en maintenant sa contradiction sur quelques points. Je suis occupé d^ Alise pour le moins autant que vous, parce que vous me chargez d'ailleurs de la suite de ce siège quand vous êtes déjà sur la brèche, le drapeau de César à la main. Mon rôle est facile. Il n'y faut que du zèle. Je vois la question tourner dans votre sens, même avant que vos arguments historiques, stratégiques et topographiques soient connus. Quant à la topographie, le baron Baude, le même qui a écrit ces excellents articles sur les Côtes de France, est de votre avis. Il me charge de vous assurer que la carte du dépôt de la guerre est strictement exacte ; il a vérifié sur place Alise et Alaise ; il a été frappé de la conformité des lieux avec les relevés qui en ont été faits, et il me disait, avec une vivacité amusante, dans un entretien que nous avons eu hier : « J'aurais bien défié César de faire ce qu'il a fait sur le terrain d'Alaise, et vraiment je ne comprends pas qu'on ait l'impudence de substituer un système préconçu à une réalité aussi incontestable et des billevesées à des lignes de mathématiques... » Il est un des hommes de France qui ont étudié la question sous les deux faces et sur le terrain avec le plus de soin; et, jugez de la bonne fortune pour nous, il est en même temps un des actionnaires de la Reçue, et un de ceux avec lesquels Buloz compte le plus. Je l'ai bien éprouvé dans ma querelle avec défunt Planche ; je lui ai donc remis votre Mémoire ; il était utile qu'il le connût. C'est lui qui fera les premières ouvertures et j'arriverai comme deiis ex machina, si l'affaire s'emmanche bien. Je n'y crois guère, si vous voulez que je vous le dise ; mais si la chose est possible c'est par M. Baude. Encore quelques jours et je pourrai vous en écrire davantage. Croyez que je veille au grain. Je sais que par tempérament vous n'êtes pas impatient ; je le suis pour vous. A bientôt donc!
CUVILLIE R-FlE U RY.
ET CUVILLIER-FLEUKY. — 1858 431
Twickenham, 12 mars 1858.
J'ai reçu, mon cher ami, votre billet du 7, enté sur une très bonne et aimable lettre de M. Régnier. J'approuve fort la communication du manuscrit au juge très compétent que vous me nommez ; ni vous ni moi n'avons évidemment rien à faire avant de connaître le résultat de ses impressions. Vous verrez, d'après ce qu'il vous dira, quelles démarches il y a à faire auprès de Buloz; vous n'avez besoin d'aucune instruction nouvelle pour cela. Ce n'est qu'après avoir connu la décision de ce dernier, que nous aurions à nous occuper des modifications à faire, s'il y a lieu. J'avoue que je voudrais en faire le moins possible, non seulement par paresse, mais parce que le Mémoire, tout imparfait qu'il est, reproduit mon opinion bien réfléchie...
Mon frère Joinville a été repris par son genou; mais il va beaucoup mieux, et tout fait espérer que cette crise sera moins longue que l'autre; autres santés très bonnes.
L'opinion, ici, a subi une bien grande transformation. On est très frappé du mélange de violence et d'irrésolution que l'on remarque maintenant dans la politique de l'empereur. Son ambassadeur, si longtemps adulé, ne cache pas son irritation. Le nouveau cabinet est fort boutonné, mais il sera surveillé de près.
Adieu. Mille amitiés.
Paris, 12 mars 1858.
Mon cher Prince,
Le baron Baude m'a rendu votre travail. Il l'approuve fort ; il a vu Buloz, et l'a trouvé disposé à l'insertion, mais à la condition d'une réserve absolue sur le nom de l'auteur. Il parait qu'il m'a trouvé fort indiscret à propos de vos Zouai^es et qu'il ne veut pas recommencer la même campagne contre l'Alise de César, même assiégée par vous. Je n'ai eu cependant que l'indiscrétion inévitable, et je ne m'engagerai pas plus cette fois que je ne m'y suis engagé la première, à jouer la comédie du secret sur votre travail de pure érudition vis-à-vis de mes amis, quels qu'ils soient. C'est affaire de mesure, je n'en manquerai pas. Buloz avait demandé le manuscrit ; mais comme il est dans le travail de sa quinzaine — vous savez qu'il s'est mis en colère contre feu son beau-père, le vieux Castil-Blaze, de ce qu'il était mort un 14 du mois — comme, dis-je, il est grandement occupé, il ne vous aurait pas lu lui-même, vous aurait fait lire par un sous-ordre, et Dieu sait la conséquence ! Il y a lieu d'ailleurs de vous consulter une dernière fois pour le parti à prendre. Outre la condition un peu dérisoire, mais fort gênante du secret en pareille matière, Buloz demandera sans doute plus d'un remaniement et plus d'une suppression; il vous publiera en deux fois pour le moins, peut-être en trois, à quinze jours de distance, ce qui tuera votre travail, qui a besoin d'être lu d'ensemble et de suite. Puis, comment joindre des cartes à la Revue? Cela certes n'est pas impossible, mais assez inusité. Vous réfléchirez à tout cela. Consultez autour de vous, surtout M. Trognon,
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qui a rinstinct des choses littéraires et des convenances de toute sorte; et puis décidez; j'agirai sans plus rien dire et même sans croire que j'ai raison contre vous, conformément à vos instructions. Gela dit, je vous quitte, me trouvant fatigué de travail, malade et découragé, mais non pas pour vous.
CUVILLIE R-FlE U RY.
Twickenham, 14 mars 1858.
J'ai reçu hier soir votre lettre du 12, mon cher ami; je viens de causer de ce qui en fait l'objet avec mes frères et Trognon... Nous ne pouvons pas prendre de meilleur arbitre que Buloz lui-même, en lui demandant de lire le manuscrit, et nous dire bien nettement s'il croit ce travail de nature à intéresser la masse de ses lecteurs. Il me paraît difficile que les dimensions du Mémoire permettent de le faire paraître en une fois ; mais on peut, ce me semble, le diviser en deux parties : la première comprendrait les huit premiers paragraphes, toute la démonstration stratégique ; la seconde comprendrait les quatre derniers paragraphes, c'est-à-dire tout ce qui regarde le blocus lui-même.
Si Buloz répond négativement, ou qu'il demande un trop grand remaniement du travail, ou même si sa réponse, sans être négative, est froide et embarrassée, ou même encore, si de nouvelles réflexions vous amènent à une conviction ferme et contraire à l'insertion dans la Rei^ue, nous pourrons nous préparer à la publication sous forme séparée. Vous n'aurez alors qu'à me renvoyer le manuscrit avec toutes vos observations et celles que vous avez rassemblées, pour que je lui donne la dernière main.