‹ Correspondance du duc d'Aumale et de Cuvillier-Fleury;Chapitre 22 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

Si l'impression de Buloz vous parait décidément favorable, s'il est disposé à publier le manuscrit à peu près tel qu'il est, et si votre propre conviction n'est pas contraire, va pour la Reçue/ Vous pourriez voir avec le renewer luimême quel est le meilleur mode de correction, sur le manuscrit ou sur les épreuves, et prendre vos dispositions en conséquence.

Les conditions pour l'insertion dans la Revue sont donc les suivantes : votre approbation, celle de Buloz ; pas trop de changements, et, en tout cas, pas de changements que je n'aye faits ou ratifiés moi-même ; division en deux parties, sans autre morcellement.

Si toutes ces conditions ne peuvent être réunies, préparez-vous à la publication séparée.

Mille remerciements de toute la peine que vous vous donnez; j'ai un bobo au doigt qui me gêne un peu pour vous écrire.

Tout à vous,

Paris, mercredi 17 mars 1858.

Alesia est décidément entre les mains de Buloz, mon cher Prince, et il est averti que vous désirez avoir nettement son avis sur la convenance de cette publication dans un recueil comme la Revue. Je crois qu'au fond Buloz la désire dans son intérêt et qu'il sera coulant sur les inconvénients ; je crois d'ailleurs qu'il y met de la bonne volonté pour vous. De tout cela, faites le mélange qu'il faut pour avoir une réponse favorable, et je crois que vous ne vous tromperez pas beaucoup.

ET GUVILLIER-FLEURY. — 1858 435

J'espère que votre bobo vous permettra bientôt d'écrire et qu'en tout cas j'aurai de vos nouvelles.

CUVILLIE R-FlE U RY.

Paris, 19 mars 1858.

Mon cher Prince,

Buloz sort de chez moi. Il a lu ; il paraît content. Bien que très peu expansif de sa nature, j'ai bien vu à quel point il tient à garder votre œuvre, à en tirer parti et à s'en faire honneur. Il est, m'a-t-il dit, non pas seulement disposé, mais décidé à la publier. La question, c'est le moment et la signature. Quant au moment, il demande jusqu'au 1" mai, pour des raisons à lui particulières tenant à ce qu'il ne veut rien hasarder avant d'avoir pris des arrangements dans le sens de l'expatriation de la Revue qu'il se croit toujours à la veille d'être obligé d'opérer. Je pense qu'il s'exagère beaucoup trop le danger qu'il court ; mais l'incertitude de toute existence du genre de celle de son journal (comme du nôtre) autorise suffisamment ses alarmes. Quant à la signature, il hésite entre trois partis : faire signer par son gérant, comme il a déjà fait dans plusieurs circonstances semblables, mais, cette fois, il n'y a pas de goût ; ou emprunter la signature d'un militaire ami, comme le général en retraite Drolenvaux ou un de vos anciens aides de camp, comme si c'était chose faisable ; ou enfin signer de votre nom même, avec un préambule où serait marqué le caractère exclusivement scientifique du travail, et où serait invoqué le souvenir du chef de la dynastie aujourd'hui régnante, comme ayant pu écrire, publier et signer, sous le dernier règne, non

seulement des livres de science militaire, mais des brochures politiques. Ce dernier parti est celui qui parait sourire le plus à Buloz comme le plus franc et le plus net. Cela ne veut pas dire qu'il puisse le prendre sans danger. Il y réfléchira donc. Il ne s'arrête à rien pour le moment, se donnant quinze jours pour y réfléchir; mais, sur le fond même, il est décidé. Votre Mémoire sur V Alaise de César paraîtra dans sa Re^ue, dût-elle périr avec, comme il me l'a dit en finissant ; et il ajoutait : « Ce serait une belle fin ! » Vous voyez à quel diapason il est monté sur le fait de votre écrit. Tout ce qui lui a échappé pendant notre longue entrevue prouve qu'il a été atteint. Buloz est frappé d'ailleurs du cachet de spécialité militaire que vous avez donné à votre écrit. C'est sa vraie supériorité, dit-il ; c'est par là qu'il réussira, même auprès des lecteurs ordinaires. Voilà, ce me semble, une affaire qui se présente bien, mais qui n'est pas finie. Il y faudra habileté et discrétion. Je ne vous avais pas flatté. Je n'attendais pas une décision si nette. Il m'est impossible de l'attribuer uniquement au bon vouloir de Buloz, — il est, avant tout, l'homme de sa Reçue, l'homme-revue, et c'est à ce titre qu'il vous accueille. Il ne veut d'ailleurs se brouiller avec personne, ni avoir l'air de provoquer personne. Cela, je crois, nous ramènera fatalement à la signature de son gérant.

Nous avons maintenant un peu de marge. Ne tardez pourtant pas à me répondre.

Adieu donc; et ce 6oèo.^ j'en suis tout préoccupé. Puisse cette lettre y mettre un baume, ou puisse le bobo avoir disparu, comme je l'espère.

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 23 mars 1858.

Mon cher ami, ne pouvant encore vous écrire moi-même et voulant, d'ailleurs, apporter quelque prudence dans nos communications sur certains sujets, j'ai prié Couturié de vous écrire hier, et ce matin j'ai recours à la plume de ma femme pour vous adresser ce mot qui partira par une voie sûre.

Je n'ai pas besoin de vous répéter combien je suis satisfait du résultat obtenu et combien je vous suis reconnaissant du zèle affectueux et habile avec lequel vous avez conduit notre campagne d'Alesia, qui me parait maintenant fort avancée.

Veuillez aussi vous charger d'exprimer toute ma gratitude au reçiewer. Sans plus de phrases je vais traiter les différentes questions que vous me posez.

Epoque : je n'ai aucune objection à ce que la publication soit remise au i^^ mai.

Signature : je n'ai aucune objection à ce que mon nom figure au bas de l'article ; mais, d'autre part, je trouverais tout naturel, si la prudence le conseille, qu'on ait recours à un prête-nom; seulement, je désirerais qu'on employât le même que par le passé, ou tout autre du même genre. Je ne vois pas trop à quel militaire on pourrait s'adresser, ni ce que signifierait un nom de cette sorte. Cette idée me garait à écarter.

Correction, révision : ainsi que je vous l'ai dit, je suis prêt à faire ce travail soit sur le manuscrit, soit sur l'épreuve ; mais, si vous adoptez l'épreuve, je demanderais que celle-ci fût la reproduction exacte du manuscrit; vous auriez la bonté de l'accompagner de vos propres indications, de

celles que vous avez recueillies, et de toutes celles que voudrait y rejoindre le renewer lui-même.

Cartes : je proposerais que l'on réunit sur une même planche, à une échelle réduite, un plan d'Alaise et un d'Alise ; je crois que cela suffira; mais il serait difficile d'avoir moins, si l'on veut être compris.

Mon doigt va mieux ; je peux même dire tout à fait bien ;

mais je ne puis encore vous écrire. Gouturié vous donnera

de plus amples nouvelles.

Mille amitiés.

Paris, vendredi, 26 mars 1858.

Mon cher Prince,

Je ne veux pas attendre lundi et le départ de la caisse des livres pour vous annoncer sa prochaine arrivée et vous donner quelques détails sur son contenu. Vous y trouverez quatre grands trains de reliures, ceux de Duru, de Gapé, de Petit et d'Andrieux. J'ai fait toutes les recommandations possibles pour l'emballage et le transport. Peut-être aurez- vous bien quelques observations à faire. Rien n'est parfait, même la reliure, et personne n'est sans reproche, même un relieur. Duru est un mulet pour l'entêtement, et il n'a pas volé son nom ; mais l'ensemble de son travail est bon. J'espère que vous serez content de V Imitation de Cape, C'est un gros joyau dans votre couronne de bibliophile, et il vous aura coûté cher. Voici, fort en abrégé, le contenu de la caisse... Cela fait un poids énorme. Puisse tout ce noble bagage d'érudition et de bon goût arriver à bon port !

Je finis par le plus important.

ET GUVILLIER-FLEURY. — 1858

Votre travail est à l'impression ; il sera en état de vous être envoyé vers le 3 ou le 4 avril ; le reviewer est toujours aussi bien disposé. Il n'a d'inquiétude que pour la carte à joindre au travail, et il me charge de vous dire que ce que vous auriez de mieux à faire serait de la faire dresser vousmême, sous vos yeux — il ne manque pas de géographes habiles outre-Manche — et de nous en envoyer le calque, que nous ferions exécuter ici. Ce serait pour vous l'affaire de quelques heures, et vous n'avez « pas fait ce pas pour reculer », comme dit, je crois, Corneille.

Une fois que vous aurez revu votre travail sur les épreuves, nous nous chargerons du reste; voilà qui est bien entendu.

Couturié est ici. Il m'écrivait, par votre ordre, le 22 mars, « que vous aviez reçu la communication très importante que je vous avais faite ». Il s'agissait de l'impression de votre mémoire sur Alaise. On aura cru, — la lettre m'est arrivée visiblement décachetée, — que j'avais la paix ou la guerre, comme Popilius, dans les plis de mon manteau, ou dans le bec de ma plume.

Avis au lecteur!

J'espère que vous êtes maître du bobo; j'ai eu un peu peur. De minimis non curât...; ces bobos engendrent souvent de grandes souffrances et se terminent par des catastrophes. Enfin, vous voilà bien. Je suis, quant à moi, à peu près toujours souffrant; j'aspire après le repos; mais j'ai encore un fameux ruban de queue à fournir. Quelle vie que celle de Paris!

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 30 mars 1858.

C'est samedi soir que j'ai reçu votre lettre du 26, mon cher ami; hier lundi, j'ai été à Londres pour chercher quelqu'un qui pût se charger de l'exécution bien simple de mes petites cartes, et ce matin même, j'ai donné mes instructions au dessinateur. Celui-ci ne sera pas prêt avant dix à douze jours. Tenez tout prêt pour que la gravure puisse commencer dès que vous recevrez le dessin. Pour l'envoi des épreuves, et surtout pour leur retour à Paris, il faudrait consulter des gens compétents; l'introduction des imprimés, en France, est soumise à beaucoup de formalités.

J'attends la caisse de hvres de pied ferme.

La meilleure nouvelle que je puisse vous donner de mon doigt, c'est de vous écrire moi-même. Voilà une drôle de phrase. Santés généralement bonnes.

TihissimuSi

Twickenham, 5 avril 1858.

Voici, mon cher ami, une note qui est le produit de l'examen de la fameuse caisse et qui répond, en même temps, à plusieurs points de votre lettre du 26. Ce que je puis ajouter, c'est que cet envoi a été pour moi une source de très vives jouissances, et que la dite source n'est pas encore épuisée, tant s'en faut!

L'édition anglaise du premier volume des Mémoires de M. Guizot vient de paraître, précédant ainsi l'édition française. J'ai eu l'occasion de rencontrer deux ou trois personnes qui ne sont pas des amis de l'illustre auteur, et qui m'en ont" parlé avec admiration ; vous pouvez le dire à M. Guizot ; pour moi, j'attends le texte original pour le lire.

Paris, 9 avril 1858.

Votre billet du 5 m'a trouvé dans le travail de lecture et d'extraits, pour le Journal des Débats, du premier volume de M. Guizot. C'est un beau livre, libéral, élevé, d'une information supérieure, d'un accent animé et grave, avec une variété suffisante, et plus de mouvement qu'on n'en pouvait attendre de la gêne très particulière où la situation d'auteur le plaçait. C'est une lecture saine et rafraîchissante, par cette température étouffée où nous vivons. Lisez cela donc, et donnez-m'en, s'il se peut, votre avis et celui des vôtres. J'aurai à juger prochainement le livre devant le public. Je me suis contenté, pour cette fois, d'appeler sur lui la curiosité des lecteurs qui, au surplus, pouvaient se passer de cette provocation. L'attente est grande, si toutefois je ne me trompe pas par celle que j'éprouvais. J'ai lu à M. Guizot ce que vous dites de l'édition anglaise qui s'est bien pressée et qui a mis Michel Lévy en grand émoi ; aussi a-t-il avancé de huit jours l'édition française; M. Guizot n'en est donc pas fâché ; mais c'est bien là un tour anglais ; qu'en dites-vous ?

Cuvillier-Fleury.

Paris, dimanche, 11 avril 1858.

Mon cher Prince,

Je ne veux pas laisser partir Pittié sans lui donner un mot pour vous ; et, cependant, je ne profiterai pas de l'occasion pour vous parler politique : je ne me fie à rien, ni à personne. Jamais nos correspondances n'ont été plus surveillées, ni décachetées avec moins de scrupules : toutes vos lettres m'arrivent maintenant avec la trace manifeste du décachètement et de la mutilation la moins problématique. Il y aurait donc duperie à confier à des gens si curieux ses sentiments et ses pensées, puisqu'ils semblent mettre tant de prix à les connaître. Pure curiosité de leur part, au surplus, et toute platonique; car, qu'y gagnent-ils? ils savent bien que les honnêtes gens, en France, ne conspirent pas ; c'est trop bête et trop salissant. Il faut se fier au temps et à la bonté de sa cause ; et ne pas trop s'y fier, cependant, c'est-à-dire n'entretenir pas des espérances exagérées et de chimériques illusions; croire en Dieu, et le laisser faire.

Voici ce pauvre Ghéruel mort ; et ce pauvre Camille Fain mort, et un de ces jours, on dira : voilà ce pauvre Fleury mort! cela ne peut pas me manquer : c'est une question de temps, mais le temps va bien vite pour moi ; je sens, à la fatigue que me cause le travail de cabinet, que je suis au bout de mon rouleau, comme on dit, quoique je sois condamné à le rouler encore.

Peut-être vous apercevez-vous parfois de cette fatigue que l'âge produit chez moi, au décousu de mes correspondances, à leurs redites, à leurs contradictions. Il n'y a pourtant qu'une chose que je fasse encore avec goût, c'est vous

servir et m'occuper de vous, de vos écrits, et de vos affaires bibliographiques.

Alesia m'a beaucoup occupé, jamais fatigué et j'ai la confiance que le public sera comme moi ; vous aviez raison de vouloir être publié dans un recueil périodique ; le reviewer a pensé comme vous : il s'y connaît ; il n'est personne que son intérêt conseille mieux et qui ait plus le tact de ces difficultés et de ces convenances. C'est donc une affaire faite, à moins que... Mais « à moins que » est circonspect; il va peu au-devant des obstacles, et je crois qu'on ne se donnera pas l'odieux de vous défendre la parole pour parler de César et de Vercingétorix aux descendants des Gaulois, naturellement fort refroidis sur ces questions-là.

M. Guizot vient d'interrompre ma lettre par une très aimable visite; il est venu me remercier des extraits de son livre que j'ai donnés ce matin dans le Journal des Débats. Qu'en direz-vous? Savez- vous que M. Guizot ira passer deux mois en Angleterre, dont cinq ou six semaines chez lord Aberdeen? Je crois que vous feriez bien de lui offrir quelques jours l'hospitalité chez vous, lui et son fils.

Avez-vous lu les Mémoires du comte Miot de Mélito? C'est un curieux livre ; le jugement d'un homme qui, pre» mier commis avant la révolution, a servi l'empire avec un zèle de fonctionnaire éprouvé et une réserve de philosophe et de libéral inaltérable ; son jugement est, parfois, sévère et inattendu, ses révélations piquantes ; un grand air d'honnêteté répandu partout.

Vous allez recevoir vos épreuves ; mais prenez vos aises ; moi aussi je suis dans un travail d'impression : se relire, se remanier, se corriger, quelle horreur! se corriger au moral, passe encore : cela mène au paradis, dit-on. Mais à quoi cela mène-t-il de faire imprimer de vieux articles? Michel Lévy me les demande, me les paie, me les fait

vendre; que puis-je répondre à cela? Hélas ! les fait-il lire?

A propos de paradis, avez-vous lu le Raçignan d'Albert de Broglie? C'est beau comme style, jeune et vif, animé; mais mon cœur n'est pas là, ceci soit dit entre nous. Je reste avec les préjugés de mon pays, de mon siècle, de notre histoire, de notre bourgeoisie, contre le jésuite, honnête ou non. Ce n'est pas là le christianisme de ma femme, ni le vôtre.

Mille assurances d'inaltérable attachement.

Cuvillier-Fleury.

Paris, 19 avril 1858.

Hier donc, mon cher Prince, je reçus votre lettre, vos tracés et vos photographies, le tout en parfait état, malgré l'indiscrétion manifeste des visiteurs ordinaires de notre correspondance, comme vous pourrez vous en convaincre en présentant à la lumière l'enveloppe ci-contre. Toute la partie géographique de cet envoi est, en ce moment, entre les mains de M. Delamare, un très habile artiste, qui m'a promis que, si la gravure était impossible en si peu de temps, il la ferait pour vous.

J'attends votre épreuve; j'espère avoir la seconde à la fin de la semaine ; je mettrai un jour à la lire, et à la grâce de Dieu ! Bien que la carte ne soit pas indispensable, elle sera utile, et les lecteurs sérieux ne pourront pas s'en passer. Voilà une affaire faite. Soyez tranquille, d'ailleurs, sur le fait de votre épreuve : je la laisserai, sauf les fautes typographiques, telle qu'elle sera sortie de vos mains. J'ai, comme vous, la conviction qu'il n'y a jamais avantage à être revu et corrigé par une main étrangère : on peut de-

ET GUVILLIER-FLEURY. — 1858 445

mander des conseils, non des corrections. Pour moi, toutes les fois qu'Armand Bertin me remaniait un article, il me semblait que c'était comme s'il eût mis son nez sur mon visage : « Chacun, pris dans son air, est agréable en soi », surtout quand on a, comme vous, le nez aquilin et bourbon. Va donc pour le style à'Alesia! j'en augure beaucoup. Entre César et les Zouaves, il n'y a que la main.

Le maréchal Vaillant est, d'avance, un champion de la cause archéologique et militaire que vous soutenez; il s'est déclaré pour Alise et pour l'Auxois. Champollion me racontait, récemment, qu'il s'était mis fort en colère à propos des publications de Quicherat et de la tolérance des officiers de la carte de France au sujet des assertions outrecuidantes de ce jeune et impétueux érudit. « Cet animal de Quicherat », voilà comme il a parlé auprès de Champollion à Fontainebleau, en essayant de répondre aux arguments du défenseur d'Alesia. Il me paraît donc évident que vous aurez pour vous son gros canon.

Mille adieux et amitiés. Ne croyez pas ceux qui vous disent que je me porte bien; je suis mourant. Plombières me sauvera peut-être; mais ce n'est pas bien sûr.

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 27 avril 1858.

Mon cher ami, je profite d'une occasion pour répondre à votre dernière lettre sans l'avoir sous les yeux. Tout me paraît parfaitement arrangé. Je n'ai aucune objection ni à un préambule, ni à une péroraison ; je demande seulement que l'un et l'autre soient placés de manière que chacun comprenne qu'ils n'appartiennent pas à l'auteur. Je n'avais

non plus aucune objection à voir le Mémoire signé, comme parle passé, parle dieu de la guerre *. Nous partons demain matin pour courir le Devonshire pendant quatre ou cinq jours; nous serons de retour chez nous lundi 3, à 11 heures du soir. Santés généralement bonnes, sauf un petit rhume de ma femme. J'espère que vous êtes tout à fait bien maintenant.

Adieu. Tout à vous,

Twickenham, 5 mai 1858.

Mon cher ami, je suis rentré ici avant-hier fort tard après une villégiature de quelques jours. Hier, je me suis donné le plaisir de me lire **; je me trouve fort intact et ne me plains nullement de la nouvelle révision dont j'ai été l'objet ; vous m'en aviez, d'ailleurs, informé par votre lettre du 29. La carte est très bien, malgré quelques erreurs de détail. Chargez-vous de mes remerciements pour le reçiewer, et gardezen une bonne part pour vous ; je ne saurais vous dire combien je vous suis reconnaissant de toute la peine que vous vous êtes donnée pour mener cette affaire à bonne fm.

Adieu, bien en hâte ; nos visiteurs nous quittent demain. Montalembert m'annonce son arrivée. Rémusat est ici depuis quelques jours. Vous voyez que nous ne chômons pas.

Santés bonnes; ma femme enrhumée, pourtant.

Tout à vous,

* V. de Mars, qui, jusqu'alors, avait indiqué les articles écrits par les Princes dans la Reime des Deux Mondes. ** Recrue des Deux Mondes, 1er mai 1858.

Tvvickenham, 14 mai 1858.

Nous avons ici Montalembert, qui est charmant de verve, d'esprit et de bonne humeur, Rémusat, que je n'ai pas encore vu, mais qui doit rester plus longtemps. J'ai écrit à M. Guizot pour le remercier de son livre, et je lui ai demandé de comprendre un séjour à Twickenham dans les arrangements de son voyage en Angleterre. Votre article sur le premier volume de ses Mémoires était excellent. Mais vous ne me parlez pas de vos projets pour cet été; j'espère bien que vous n'oubliez pas une villégiature à Orléans-House.

La Reine est un peu souffrante, mais Mussy assure que ce ne sera rien. Seulement cela pourrait bien retarder nos premières communions qui étaient fixées au 19. La saison €st mauvaise ; Robert a eu une grosse fièvre catarrhale et la duchesse d'Orléans a une grippe atroce. Tout le monde est bien à Twickenham. J'espère qu'il en est ainsi rue du Bac.

Adieu. Mille amitiés.

Paris, 14 mai 1858.

Mon cher Prince, j'espère que vous avez reçu l'épreuve de la carte d'Alesia; mais d'où vient que vous ne me la renvoyez pas? Les deux cent cinquante exemplaires du tirage n'attendent que votre décision pour être distribués. Beaucoup de personnes m'ont demandé si vous ne feriez

pas pour les légions de César ce que vous avez fait pour les zouaves de Bugeaud. Pensez-y. Il y a là un joli volume à faire; sans le grossir démesurément par les appendices, il vous est bien facile, en reprenant la seconde brochure de Quicherat, d'ajouter quelque chose à la note de votre Mémoire qui le réfute. C'est le seul point incomplet de votre argumentation. Au surplus l'opinion revient à vous sur le sujet même, ou plutôt, elle vous arrive, en quittant les partisans d'Alaise pour ceux d'Alise. Vous en jugerez par la lettre ci-jointe de M. Guizot, dont le post-scriptum seul aura de l'intérêt pour vous ; le reste se rapporte à un article du Journal des Débats sur le premier volume des Mémoires. J'y tiens, et je veux joindre cette lettre au volume ; vous me la renverrez donc, mais non pas par la poste : elle pourrait bien ne me revenir jamais. Attendez une bonne occasion; il est inutile, d'ailleurs, d'ajouter cette profession de libéralisme à notre dossier, si gros soit-il en ce point. Jugez de la valeur d'un volume qui aura en tête une telle lettre, sa date, sa signature, et surtout son postscriptum. Je commence à avoir une belle collection de ce genre d'autographes, aujourd'hui très recherchés, mais avec lesquels je ne battrai pas monnaie comme tant d'autres.

En résumé, le succès ai' Alesia est grand, et il dépasse de beaucoup ce que j'en attendais. Buloz est revenu me voir et m'a confirmé cette bonne impression. Vous n'êtes plus, pour lui, des princes de la maison d'Orléans, mais « des rédacteurs de la Revue des Deux Mondes », votre frère et vous; c'est-à-dire qu'à ses yeux vous êtes fort montés en grade. Cela, d'ailleurs, n'empêche pas les sentiments. Les siens sont à l'unisson de son intérêt, et c'est son honneur d'être prêt à sacrifier l'un aux autres. Cela ne court pas les rues. Il m'a beaucoup parlé du bon efîet de l'article dans les régions de la science et de l'archéologie ; il tient cela de

Renan. Quant à Cousin, je n'ai pu savoir son avis, ne l'ayant pas vu et n'étant pas en disposition de le chercher. Car je le sais malveillant pour moi, peut-être à cause de vous. La cause, je l'ignore. Le reviewer m'a dit qu'il avait, chaque fois que vous lui avez destiné quelque écrit, essayé de le détourner de la publication, en lui prédisant « que cela lui jouerait un mauvais tour ». Buloz est, d'ailleurs, en bons termes avec cet étrange et inexplicable esprit, qui semble pris du mal de vieillir, comme il arrive parfois aux femmes, et dont l'humeur fantasque commence à être insupportable à bien du monde. Je ne sais donc rien de son opinion sur Alesia. De celle de Thiers, rien non plus. Bocher ne vous en a-t il rien dit? Les Broglie sont très contents. Doudan, leur intime, un charmant et solide esprit, me le répétait hier, et j'en ai pu juger, d'ailleurs, par moimême. Doudan ne reproche qu'une chose à votre travail, c'est d'avoir mis l'ordre plus dans le fond que dans la forme. Ne vous en plaignez pas, c'est la manière des grands écrivains. Connaissez-vous M. Paul de Saint-Victor, le critique dramatique de la Presse, homme de beaucoup de cœur et d'esprit ? Il raffole de votre écrit, et me l'a dit il y a quelques jours, en présence de nombreux témoins, au foyer du théâtre Italien, à la première représentation de la Fedra (hélas ! la Ristori joue la Phèdre de Racine en bacchante, une bacchante sans naturel, la pire combinaison du monde). J'ai recueilli bien d'autres sufYrages. Au journal, Rigault a exprimé une vive estime pour votre Alesia. Il m'a rapporté le mot de Buloz : « Il n'y a qu'un général d'armée qui ait pu faire cela. » Rigault est très frappé de l'accent militaire qui se fait sentir dans votre récit, et du caractère particulier et personnel que vous lui avez donné sans afficher de personnalité. Le style est l'homme. Votre bibliographie a, d'ailleurs, réussi partout, comme votre stratégie. M. Daremberg, un de nos confrères du journal, est venu me pro-

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