‹ Correspondance du duc d'Aumale et de Cuvillier-Fleury;Chapitre 23 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

poser de faire un article sur Alesia afin de trouver occasion de parler de vous. Je l'ai renvoyé à de Sacy et à Bertin, qui ont trouvé la chose momentanément trop périlleuse. ]\ous en sommes là. Je ne demanderai rien. La vogue de la Reçue des Deux Mondes et son sérieux succès nous suffisent. Mais ne vous endormez pas, et arrêtez-vous à quelque résolution, soit pour la distribution du tirage, soit pour l'impression du livre. Je quitterai Paris vers le 15 juin, sans remise, pour aller aux eaux dont j'ai un besoin irrésistible; j'aimerais à savoir à quoi m'en tenir sur Alesia avant mon départ.

CUVILLIE R-FlE U RY.

Richmond, 18 mai 1858 (mardi).

Encore un coup de foudre, mon cher ami! Encore une mort subite qui vient de frapper un être si cher et si bon ! La duchesse d'Orléans avait la grippe depuis quelques jours, et bien que cette indisposition fût compliquée d'accidents divers, on les attribuait à l'état habituel de la malade et on s'en préoccupait peu. Hier cependant, pour la première fois, Mussy crut devoir venir passer la nuit ici. L'état du pouls l'alarma. Il voulut veiller la malade ; elle était calme cependant. Vers quatre heures et demie elle s'étonna de le voir encore au chevet de son lit. « Me trouvez-vous donc si malade, lui dit-elle. — Et vous, Madame, comment vous trouvez-vous? — Mais, pas trop mal. » Mussy était moins rassuré ; il trouvait l'état grave, mais non désespéré. Il sortit pour m'écrire, ainsi qu'à Nemours. Dix minutes après, il rentra dans la chambre ; aucun bruit ; les femmes veillaient en silence. Il s'approcha du lit, elle ne

ET GUVILLIER-FLEURY. — 1858 454

respirait plus ! La vie venait de s'éteindre sans secousse et

sans aucun des signes précurseurs habituels de la mort ! On

est allé éveiller les malheureux enfants ; on est venu nous

chercher tous. Nous sommes dans la consternation. La

Reine, alitée aussi, a bien subi le premier choc.

Adieu, bien en hâte.

Paris, 19 mai 1858 (mercredi).

Mon cher Prince,

La dépêche funèbre d'hier nous avait atterrés. Votre lettre confirme douloureusement cette affreuse nouvelle et notre émotion. Chacun de vos amis se sent frappé par le coup foudroyant qui a, comme une autre affliction si récente, un caractère de fatalité. Mais comment songer à la part de douleur qui revient à chacun de nous, en sondant l'abîme où cette nouvelle rigueur du sort jette vos deux malheureux neveux? Tout le monde se dit en ce moment que vous êtes là, que votre protection ni votre direction ne leur manqueront ni à l'un ni à l'autre. Tout le monde aussi nomme cette courageuse mère qui leur reste. Puisse Dieu la conserver! on l'invoque encore, on l'invoque avec confiance même quand on ne s'expHque pas ses impénétrables décrets, et quand la raison qui ramène à lui est près de succomber dans l'excès de son trouble et de son impuissance.

J'ai porté votre lettre à Bocher chez qui tous vos amis sont arrivés à la première nouvelle de votre malheur. Elle a été lue et copiée. On est avide de détails. A quoi bon? il n'y a qu'un mot à dire : elle est morte. Mais votre émotion

à rendu vivante, pour ainsi dire, cette scène de deuil; et elle répond à celle de tous vos amis.

Dieu, mon cher Prince, ajoute ainsi chaque jour à vos épreuves et à votre responsabilité. Malgré la maturité qui vous gagne, cette rude école du malheur devient chaque jour pour vous plus difficile. Vous n'avez pas eu, dans toute votre vie déjà si remplie, même en exil, une conjoncture plus grave que celle qui met entre vos mains pour ainsi dire, la direction et Vaç^enir de ces deux fils de votre frère aîné. C'est la pensée de tous ceux qui essaient de se rendre compte des conséquences de cette nouvelle épreuve.

Je sais que vous aurez à peine le temps de me lire; je n'ajoute rien, mais j'ai fort à cœur de vous remercier de cette intention bienveillante qui, dans vos adversités comme dans vos joies, vous reporte vers moi, et vous inspire un souvenir qui m'est personnel.

Merci donc, s'il est possible d'avoir en ce moment, au fond du cœur une impression qui ne soit de désespoir; le mien est sans bornes. Adieu ; veuillez me mettre aux pieds des Princesses avec toutes mes respectueuses condoléances.

Cuvillier-Fleury.

Twickenham, 3 juin 1858.

C'est moi qui suis bien en retard avec vous, mon cher ami; ne m'en voulez pas. Sans que vous me l'eussiez dit, j'étais convaincu de la part bien vive que vous preniez à notre douleur, et je savais bien que les circonstances seules vous empêchaient de nous témoigner plus publiquement votre sympathie. Au reste, vous aurez déjà vu plusieurs fois des voyageurs avec lesquels j'ai pu causer, et ils vous

auront dit comment je comprenais la situation de tout le monde.

La Reine est arrivée hier soir à Saint-Léonard. Malgré une chaleur accablante, le voyage s'est bien passé. Dieu veuille que ce changement d'air lui rende promptement les forces dont elle a besoin pour elle et pour nous tous. Nos infortunés neveux sont avec elle; ils vont bien, et sont excellents. J'irai les voir tous dans quelques jours, de façon à m'y rencontrer avec ma sœur Clémentine qui doit aussi y faire une apparition.

Vous ne me dites pas quand vous partez pour Plombières; j'espère que vous pourrez y faire une bonne provision de santé que vous viendrez ensuite gaspiller à Twickenham où l'air, d'ailleurs, n'est pas trop mauvais, témoins les joues de mes enfants. Condé a bien fait sa première communion ; j'en suis beaucoup plus content. Adieu ; aimez-moi toujours et tâchez de vous bien porter.

Tout à vous,

Twickenham, 6 juin 1858.

J'espère, mon cher ami, que vous avez reçu ma lettre d'avant-hier. Je vous ai lu, dans les Débats, avec émotion et gratitude ; je ne vous en dis pas davantage. Cette lettre sera lue par M. Boitelle qui, je le sais, s'occupe de moi avec une bienveillance toute particulière. Donc non est hic lociis... Rien de nouveau depuis avant-hier. Bulletins satisfaisants de Saint-Léonard ; je souhaite que vous m'en envoyiez de semblables de Plombières, et je serai heureux de vous revoir au mois d'août.

14 juin.

Mon cher ami, hier à Saint-Léonard où j'étais allé m'informer des nouvelles de la Reine (fort satisfaisantes heureusement; la toux a presque entièrement disparu et les forces reviennent), on m'a remis les épreuves des portraits des trois Gondés ; j'en suis fort content et n'ai que des observations toutes matérielles à faire...

J'espère que ce billet vous arrivera à temps pour vous porter tous mes souhaits de bon voyage. Je pense qu'avant de partir vous aurez pris quelques dispositions au sujet de la distribution du tirage à part d'Alesia. Adieu, mille amitiés.

Paris, 14 juin 1858.

Mon cher Prince,

Me voilà parti, et je vous dis adieu. Demain, je serai à Plombières; Dieu veuille que j'y trouve repos et santé!

Vous devez avoir besoin de repos comme moi après ce printemps si rempli de travaux, de douleurs, de préoccupations de tout genre. J'espère que vous allez en prendre enfin. Je sais qu'on s'occupe de vous répondre sur Alesia; mais si vous avez des adversaires, vous avez des défenseurs. M. de Goynart, un des partisans de l'Alise bourguignonne, est occupé à faire le relief en plâtre des lieux contestés et ''espère bien que vous aurez, par un moyen ou par un autre,

un exemplaire de son travail. J'ai su hier, chez le baron Baude, par un officier supérieur d'état-major, le commandant de Gravillon, l'excellent eiïet scientifique et stratégique de votre Alesia. Quand vous publierez votre volume, ce souvenir d'un premier succès lui assurera une bonne réception. Adieu donc, mon cher Prince ; ne m'oubliez pas, même si vous n'avez rien à m'écrire. Un mot de vous, deux lignes de votre écriture, m'aideront à vivre si loin de vous, jusqu'au moment où j'irai peut-être vous demander l'hospitalité; mais il faudra, pour cela, que je me porte bien, car je ne veux, à aucun prix, vous empêtrer d'un malade et d'un ennuyeux.

Cuvillier-Fleury.

Plombières, 28 juin 1858.

Mon cher Prince,

Votre lettre du 14 de ce mois finissait ainsi : « Je pense qu'avant de partir vous aurez pris quelques dispositions au sujet de la distribution à' Alesia. » Elles ont été prises en effet; et, à propos à^ Alesia, voici ce que je trouve dans une lettre de Séville, d'un de nos amis communs, lettre qui n'était pas destinée à la publicité de Twickenham et que, pour cette raison, je vous transcris : « ... Et puis, quand l'impression du moment se sera un peu adoucie, quand il aura retrouvé, s'il l'a perdue un instant, cette admirable sérénité de cœur et d'esprit dont j'ai été témoin, et qui est la ressource de tous, dites- /mi, je vous prie, que j'ai lu son grand travail comme si j'avais fait la guerre à côté de lui. Il a pris dans cette lutte, purement d'abord archéo-

logique, la part du lion, c'est-à-dire du soldat. Il a jeté entre les combattants ce bâton de commandement que le grand Condé, lui, avait jeté je ne sais plus dans quelles lignes. C'est la seconde fois qu'il se sert de ce bâton-là, et d'une manière aussi éloquente, cette fois, qu'elle avait été héroïque la première. Tous les académiciens ont dû être étonnés de voir que le côté de la question qu'ils n'abordaient pas était précisément le plus grand, et celui par où la place pouvait être emportée... »

Avouez, mon cher Prince, que cet ami de Séville tourne galamment les choses et convenez qu'il est difficile de dire plus vrai en meilleur style. Mais ne voilà-t-il pas que je tourne, moi aussi, à la flatterie? Ne craignez rien; je soigne ici ma triste santé et ne m'occupe pas d'autre chose.

On annonce pour mercredi l'arrivée de l'empereur. En attendant, je dîne, à table d'hôte, entre le gouverneur des Tuileries, le général Alexandre, un aimable homme, et M. Evariste Bavoux, conseiller d'Etat, voisin non moins agréable. De politique, pas un mot. Le général m'a beaucoup parlé de vous, avec affection et respect ; et puis nous nous sommes mis à ne plus parler d'autre chose. Mais, pour ces messieurs, si respectueux qu'ils soient, vous êtes de l'histoire ancienne ; leurs souvenirs ne les embarrassent nullement et s'accommodent merveilleusement avec leurs intérêts du jour. Gela est un peu le caractère de notre époque : on aime à tout concilier pour bien vivre. Et puis, il y a une sorte de pudeur qui condamne ceux qui ont vécu, combattu, bivouaqué avec vous, à vous rendre justice. Le général Alexandre le fait, du reste, et coram populo, dans les meilleurs termes. C'est un causeur assez vif et nullement ennuyeux. Nous avons d'autres voisins, de toutes couleurs : le duc et la duchesse d'Ayen porte à porte avec le préfet des Vosges; le duc de Montmorency sur le même balcon que le général Lawœstine; puis le

général Lagrange, le général Roguet venu pour sa santé, non pour son service. Tout cela n'est pas d'une gaieté folle ; mais « les embrassements de la naïade » nous consolent de tout. Je m'y livre avec toute l'ardeur de mon goût pour un autre genre de vie et j'escompte avec impatience le moment d'échapper à celui-ci. Rien faire est doux, mais à condition de vivre à sa guise. Ladite naïade me tient encore pour une quinzaine. Adieu, cher Prince; j'ai eu, par le duc de Montmorency, des nouvelles presque quotidiennes de la Reine ; Dieu la conserve ! Donnez-moi des vôtres et croyez-moi votre affectionné, dévoué et fidèle

Guvillier-Fleury.

Twickenham, 30 juin 1858.

Nouvelles de Saint-Léonard plutôt bonnes, mon cher ami; l'état général est sensiblement meilleur; mais les forces ne reviennent pas aussi complètement, ni aussi rapidement que nous pourrions le désirer. J'y vais demain en visite.

Ici, tout va à merveille ; je travaille un peu, mais je suis bien souvent dérangé. Pas encore de projets bien arrêtés pour notre campagne d'été. Nous avons eu le plaisir d'avoir Clémentine quelques jours; elle est rajeunie. Les Belges sont ici en ce moment.

J'espère que la distribution d'Aîesia ne troublera pas vos doux rapports avec la naïade de Plombières, et que si ses embrassements ne vous causent pas de très douces sensations, ils vous donneront au moins les forces et la santé qu'ils vous promettent. C'est ce que je vous souhaite, comme disent les prédicateurs.

Latour est, comme toujours, de l'amabilité la plus cordiale et la plus métaphorique.

J'ai reçu et lu la réponse de M. Quicherat; elle est fort modérée et courtoise pour moi; je ne trouve pas qu'elle change rien à l'état de la question.

Twickenham, 12 juillet 1858.

Voici, mon cher ami, mes projets du moment : ne bouger de céans jusqu'au 26 août. Après l'anniversaire, conduirje ma smalah sur le continent, et y passer environ six semaines. Revenir à Twickenham vers le 15 octobre ; ainsi, avant le 26 août, et après le 15 octobre je serai at home. Je voudrais bien que ces projets pussent s'accorder avec les vôtres, et nous donner le plaisir de vous posséder un peu ici.

13. J'ai été interrompu hier matin par M. Guizot qui nous a consacré vingt-quatre heures ; il a été des plus aimables et intéressant.

Je vous félicite d'avoir échappé à l'effet des eaux qui, d'après votre description, me parait avoir peu de charme.

Condé a eu une petite ébullition dont il est entièrement délivré. La Reine, décidément mieux, part à la fin de la semaine pour aller passer un mois à Malvern (Worcestershire).

Mes neveux partent pour le continent.

Tout à vous,

Plombières, 14 juillet 1858.

Mon cher Prince,

Cette lettre vous portera mes vœux accoutumés, et vous ne doutez pas que la coutume ne soit pour moi une des plus douces et une de celles où le cœur ne se blase pas par le fait de l'habitude. Il y a un an, j'étais plus heureux; mon hommage ne perd rien de sa vivacité à vous être adressé de plus loin. Recevez-le avec la bonne amitié qui encourage et soutient tous mes bons sentiments dans cet exil où nous vivons tous les deux, l'un par rapport à l'autre. Dans l'ordre de ces sentiments le mien n'est pas le plus doux, car l'âge ajoute un bien grand poids à tous nos regrets.

Je vous ai écrit le 8 de ce mois au sujet de votre liste d'Alesiay'le gros de la besogne est fait; une fois à Paris, je réglerai le reste. En attendant, j'achève ici mon traitement thermal interrompu pendant onze jours : c'est jouer de malheur! je ne serai pas de retour chez moi avant le 23; cette prolongation m'a causé ruine et ennui ; mais être venu ici pour un rhumatisme et en être chassé par un catarrhe, c'était trop bête. J'ai persévéré, et me voilà de nouveau aux prises avec la naïade qui me traite plus doucement. Le temps est redevenu magnifique. Nous nageons toujours en pleine cour, mais le plus modestement du monde. Tout se borne à un peu de musique militaire sur la promenade et à un grand étalage de coquetterie chez les dames. Le spectacle n'est pas trop à dédaigner dans une si petite ville, et nous en jouissons en vrais philosophes. Nous avons eu hier ici le maréchal Randon qui, lui, me paraît un militaire sérieux, et n'a pas l'allure d'un solliciteur; il est vrai qu'il

n'a plus rien à demander. Le général d'Oraison, qui est ici en inspection générale, nous a fait, à ma femme et à moi, une visite qui nous a été fort agréable et qui a été remarquée. Le pauvre duc de Montmorency va partir, emmenant sa femme, plus atteinte, je crois, que jamais.

J'ai lu Quicherat, c'est pédant, sec et tranchant. Sa courtoisie est tout au plus polie, et elle n'est que sur le bout des lèvres. C'est un savant à la façon du quinzième siècle, quand des querelles d'érudition étaient des causes d'animosités implacables. Au demeurant, vous devez être content, moins de sa politesse que de la faiblesse de sa réplique ; c'est, d'ailleurs, écrit à la diable.

Plombières, 20 juillet 1858.

... J'ai déjà lu énormément ici. Oh! lire, c'est-à-dire ne rien faire qu'occuper agréablement son esprit, lire sans penser au public, c'est autant de joie que les comédiens ■en doivent éprouver quand ils ont dépouillé l'habit à paillettes ou le tablier de Marton, pour s'affubler d'une robe de chambre au coin d'un bon feu : ante focum, si frigus -erit; si messis, in herba. En lisant beaucoup, je suis tombé sur le dernier volume de Michelet, Richelieu et la Fronde ; je vous recommande le portrait qu'il y fait du grand Condé <( animal féroce et docile... nourri par Richelieu dans sa ménagerie » (p. 159). Rien de plus grotesque que cette peinture. Tout le Richelieu est ainsi traité. Il faudra que vous lisiez tout cela, et je crois que vous y gagnerez, en traçant à votre tour la physionomie du grand ministre, €e que la controverse, même indirecte, ajoute de chaleur

ET CUVILLIER-FLEURY. — 1858 46i

à la plume, et d'éclat au pinceau. Michelet, décidément, fait la caricature de l'histoire, dont Henri Martin (lisez son Richelieu) fait la grande peinture. Si Henri Martin ne mêlait des touches vulgaires à des traits supérieurs, s'il ne se ressentait trop de l'attache d'un parti, il marquerait parmi les plus grands. J'ai relu VAgricola après ces deux volumes. Arrivé aux dernières pages, depuis le § XLI, j'ai, un moment, pleuré d'admiration. Essayez de cette jouissance, un jour que vous serez seul et maître de vos impressions, et dites si le génie de l'éloquence dans l'histoire peut monter plus haut!

CuVILiLIE R-FlE U RY.

Twickenham, 26 juillet 1858.

J'ai reçu, mon cher ami, vos lettres des 14 et 20; je me réjouis fort du bien final — si l'on peut ainsi parler — que vous a fait votre séjour à Plombières, et j'espère que vous en conserverez longtemps le bénéfice. J'enregistre aussi comme une quasi-promesse l'espoir que vous me donnez d'une visite; je vous tiendrai soigneusement au courant de mes faits et gestes.

... J'ai lu le Richelieu de Michelet, ainsi que ses derniers volumes; je les ai lus avec un vrai chagrin, parce que j'aimais l'homme; avec un certain dégoût, parce que c'est, comme vous le dites, la caricature de l'histoire, mais la caricature dénaturée, mêlée à la chronique scandaleuse dans ce qu'elle a de plus ordurier; enfin avec intérêt, ou, plutôt, avec un plaisir de mauvais aloi, car on ne peut nier que ce ne soit fort amusant, malgré la fatigue que cause

l'exagération constante de la forme, l'abus du trait et de l'alinéa. Il y a un joli mot sur Henri IV, qu'il appelle le roi-homme.

Je fais, je vous l'ai toujours dit, grand cas d'Henri Martin. Mais vous voulez donc bien du mal à ces pauvres modernes, de leur faire subir le parallèle de VAgricolaf

l^r août, Malvern.

Je trouve la Reine infiniment mieux. Je ne suis pas aussi content de ce que j'apprends sur mes enfants ; je vais probablement leur faire passer quelques jours ici où l'air est excellent. Comment vous trouvez- vous depuis votre retour à Paris?

Paris, 26 juillet 1858.

... M. Adolphe François, le graveur, m'a posé une question indiscrète que je vous transmets néanmoins, comme il me Fa faite : « A quand le tirage des portraits ? w Je lui ai dit que je n'en savais rien et que je prendrais vos ordres. A quand le tirage? Cela veut dire : à quand le second volume des Coudés? question que vos amis ont bien le droit de se faire, et où il se mêle un peu de cette impatience que les auteurs, généralement, ne désapprouvent pas dans leurs futurs lecteurs. A quand les Coudés ? Vous me dites,

dans votre lettre du 30 juin : « Je travaille un peu, mais je suis bien souvent dérangé... » C'est beaucoup, de travailler un peu, si Ton travaille un peu chaque jour. Un prince se doit au monde, à ses affaires, à ses relations, à ses correspondances, à sa famille, à ses goûts et à ses exercices militaires et chevaleresques, avant de se devoir à ses livres; mais il y a toujours deux ou trois heures de la journée qui appartiennent à la culture de l'esprit : c'est peu, et c'est beaucoup, si l'on s'impose irrévocablement et invariablement ce genre de travail. La matinée d'un homme d'esprit doit être inviolable. Donnez aux Gondés vos matinées, et je ne serai plus embarrassé de répondre à ceux qui demandent : à quand les Gondés? — J'espère que le prochain hiver verra la fin de votre travail, j'entends les deux volumes en train, et le printemps, leur impression : cela ne peut plus être différé. Surtout, plus de campagnes autour d'Alesia, plus de digressions, quoiqu'elles vous réussissent. Défendez-vous aussi, pendant quelque temps, d'une bibliographie trop laborieuse. Aux Gondés ! Aux Gondés ! Dès que vous serez de retour à Twickenham à la fin d'octobre, remettez-vous à l'œuvre, et ne la quittez plus.

Guvillier-Fleury.

Twickenham, 3 août 1858.

Mon cher ami, les dix-huit volumes de la collection du Dauphin sont ravissants. Mon Dieu ! pourquoi n'a-t-on pas plus de temps pour lire dans ces délicieux livres ! impossible de rien voir de plus joli. Un ou deux dos ont été légèrement endommagés par l'emballage ; rien de grave.

Je vous renvoie le croquis d'Henri I^^; c'est parfait, et bon à graver.

Mes enfants et ma belle-mère partent demain pour Malvern dont l'air leur fera du bien; j'y conduirai ma femme le 9; mais je serai le plus souvent à Twickenham, où toute ma smalah sera de nouveau réunie le 14.

Le prince Napoléon n'a pas fait de grands frais d'imagination pour son projet d'organisation du nouveau ministère (de l'Algérie). Quel beau gâchis nous allons avoir dans tout cela, et que ce serait drôle, si on pouvait en parler! C'est, d'ailleurs, un phénomène curieux — et l'avenir ne le rendra que plus éclatant — que la puissance de désorganisation et la stérilité administrative du despotisme impérial depuis que nous avons l'empire sans l'empereur. Excepté les embellissements de Paris (car ni Cherbourg ni les chemins de fer ne sont son œuvre), ce gouvernement ne laissera après lui que des ruines. Il a déjà bien plus détruit que la république. Comme les harpies de la fable, il salit tout ce qu'il touche.

Adieu, mille amitiés.

Page 1