II
avant de quitter le navire qui était encore la patrie, le duo d'Aumale écrivit à Guvillier-Fleury.
A bord du Solon, à Darmouth, 20 mars 1848.
Je profite de l'obligeance de ce bon Touchard, mon cher ami, pour vous donner de mes nouvelles et vous dire combien j'ai pensé à vous dans toutes ces lamentables circonstances.
Vous savez sans doute comment s'est effectué notre départ d'Alger; il a été aussi touchant et aussi honorable que possible, au milieu du concours volontaire et affectueux de la population et de l'armée. Ce soir nous sommes arrivés en Angleterre; demain, nous serons dans les bras de nos parents. Que ferons-nous ensuite, je l'ignore. Mes biens sont sous le séquestre ; aucune raison de salut public ne motivait cette mesure; aucune raison financière ne l'excusait, car ils n'ont jamais appartenu à la Couronne, et n'ont pas, comme le domaine privé, une sorte de solidarité avec la liste civile.
Si cependant le gouvernement veut ma ruine, il me ruinera, car il a la force. Dans ce cas, mon unique ressource sera la vente des diamants de ma femme. Si, au contraire, par un acte d'équité que je n'espère pas, mes biens me sont rendus, je ne prendrai pour moi qu'une portion de mes revenus : le reste sera dépensé en France. Dès que je serai fixé sur ce que je compte faire, je vous le ferai connaître par Couturié dont j'ai l'adresse. Je ne puis vous donner encore la mienne, que je ne connais pas, et j'ignore la vôtre. Adieu, mon cher ami; ne désespérez pas de la Patrie : tous les bons citoyens doivent la servir mainte-
nant, plus activement que jamais. Mon plus ardent désir serait d'y rentrer comme simple citoyen pour en remplir tous les devoirs. Si, comme je le crains, je dois renoncer à ce bonheur, je me ferai probablement citoyen des Etats- Unis; j'ai toujours aimé l'agriculture; je défricherai et je vivrai de mon travail; mais je ne puis rien déterminer avant d'avoir revu mes excellents parents. Adieu encore. Tout à vous,
Claremont, 31 mars 1848.
J'ai reçu, mon cher ami, votre lettre du 24*; je ne saurais vous dire combien elle m'a touché. Votre amitié survit au malheur; je n'en avais jamais douté. Hélas! pourquoi ne puis-je plus la reconnaître que par de stériles paroles! pourquoi faut-il que notre ruine ait été celle de tant de gens que nous aimons! L'offre si tendre et si cordiale qui termine votre lettre m'a ému jusqu'aux larmes; mais que vous répondre? Nous ne savons pas ce que nous ferons, ce que nous deviendrons. Gomment alors vivre auprès de nous? Et d'ailleurs la vie ruineuse de ce triste pays épuiserait bien vite nos modiques ressources. Vivre avec nous! Oh, j'accepterais de grand cœur; mais notre existence ici, si mesquine qu'elle soit (nous ne buvons que de la bière), ne saurait durer longtemps; à la manière dont on nous traite, et si l'on ne nous rend pas une partie de nos biens (dont quelques-uns, les miens, par exemple, sont détenus sans ombre de droit, sans aucun prétexte financier, sans aucun motif tiré de mes actes ou de mes paroles),
* Les lettres de Cuvillier-Fleury manquent jusqu'en 1854.
nous ne savons pas si nous aurons du pain. Dans notre patriotique imprévoyance, et Dieu merci, je ne le regrette pas, nous avions confié à la France tout ce que nous possédions.
Restez donc en France; vivez-y modeste et tranquille, je n'ose pas dire heureux, et servez, si vous le pouvez, la Patrie. Cette possibilité est la seule chose que je vous envie. Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, et permettez-moi de vous demander, quelquefois aussi, de petits services.
Pour moi, je ne me plains pas; je ne souffre que pour mes chers et vénérés parents, pour mes amis, et surtout pour la France. Vous connaissez mes goûts simples, trop simples peut-être jadis, et aujourd'hui bien précieux pour moi. J'étais peut-être fait, plus que bien d'autres, pour vivre dans une république. Ma femme pense comme moi; elle raccommode mon linge et mes habits, elle élève notre enfant, et se trouve très heureuse, comme elle le dit, de pouvoir m'être utile. Ma conscience ne me reproche rien. J'ai consacré au service de mon pays les plus belles années de ma vie que j'aurais pu passer dans toutes les jouissances du luxe; j'aurais voulu le servir plus utilement; je suis toujours prêt à lui consacrer mon bras et mon cœur; mon dévouement à la France ne s'éteindra qu'avec ma vie *.
J'ai prié M. Laplagne-Barris de continuer à défendre
* « Mon dévouement à la France ne s'éteindra qu'avec ma vie. » C'est le même sentiment qu'exprimait Mme la duchesse d'Orléans quand, le l^^^ mars, prenant congé de M. de Mornay qui l'avait accompagnée jusqu'à Cologne, elle lui disait : « Que vous êtes heureux ! Vous allez revoir la France, cette France qui me repousse, que je chéris, et sur laquelle j'appelle toutes les bénédictions de Dieu. Quel que soit le sort auquel elle me condamne, le heu où je dois mourir, qu'elle sache que les derniers battements de mon cœur seront pour elle. Reportez-lui mes vœux. »
Lettre de M. de Mornay. Journal des Débats, 22 juillet 1849.
mes intérêts ; ils sont fort simples ; on a séquestré mes biens, sans pouvoir dire pourquoi. Je les réclame. Si on me les prend, ce sera à peu près la même chose que de prendre cent sous dans la poche du premier venu, et ce serait surtout pour l'honneur de la France que j'en souffrirais. On me dit que la plupart des membres du gouvernement provisoire sont bien disposés à cet égard. Dieu le veuille ! Si vous en savez, ou si vous y pouvez quelque chose, vous me le manderez.
Si l'on peut retirer du linge à ma femme, vous aviserez avec Gouturié à me l'envoyer; enfin vous me donnerez des nouvelles de ma bibliothèque.
Adieu, mon cher ami; je vous embrasse bien cordialement. Je ne désespère pas de vous revoir un jour en France et de pouvoir y vivre, non pas certes comme prince, je le déplorerais, mais en citoyen dévoué et courageux. Adieu encore. Ma femme vous fait dire bien des choses. Mes respects à Mme Fleury.
Madame la duchesse d'Aumale écrivait, de son côté à M. Cuvillier- Fleury.
26 mars 1848.
Je profite d'une occasion sûre, mon bon cher ami, pour vous dire combien j'ai pensé à vous depuis ces derniers événements, combien je vous plains et combien je compte toujours sur votre bonne amitié qui est si bien réciproquée par moi. Je ne saurais vous dire tout ce que j'ai éprouvé
depuis un mois... Il vaut mieux ne pas revenir sur le passé. Quant à moi, je jouis de pouvoir être de quelque utilité à mon mari, à mon enfant, et je suis heureuse dans mon petit intérieur. Toutes les santés sont bonnes, grâce à Dieu. Adieu ; mille amitiés à votre femme.
Caroline Auguste.
Claremont, 5 mai 1848.
J'ai reçu votre lettre du 24, mon cher ami, ainsi que les précieuses valeurs qui l'accompagnaient et qui pourront m'être d'un grand secours, au train dont vont les choses, et à voir l'extension qu'on donne à la raison d'Etat ! Raison d'Etat qui fait renvoyer un pauvre diable de garde pour avoir déplu à un satrape pendant sa chasse ; raison d'Etat au nom de laquelle le ministre de la République française, horresco referens! a voulu toucher hier une misérable traite envoyée du Brésil à ma belle-sœur, et dont un duplicata avait été, non pas pris à Paris, mais était tombé, par hasard, dans les mains de M. de Lamartine !...
Mais, trêve de récriminations; je ne veux pas avoir de fiel, et j'attendrai patiemment que mon pays puisse ou veuille être juste. L'ami Gouturié vous donnera en détail de mes nouvelles ; il vous dira ce que nous faisons, ce que nous pensons. Ce que nous faisons est absolument nul; quant à nos pensées, elles sont toutes pour la France et pour nos amis. Pour ma part, j'espère que la République pourra se constituer, qu'elle sera grande, forte, et digne de la France; peut-être alors la Patrie aura-t-elle place pour tous ses enfants ; c'est mon idée fixe, mon delenda est Carthago, servir encore la France et vivre sous ses lois.
Vous avez vu Hippolyte à qui je n'avais pu donner aucune lettre, mon frère l'ayant fait partir subitement pour des raisons de santé; avant de quitter Paris, étant allé voir son frère, valet de chambre de Thiers, il a été reconnu par ce dernier qui l'a questionné sur nous avec beaucoup d'intérêt et nous a fait faire par lui les messages les plus amicaux. Gardez, je vous prie, tout à fait cela pour vous; je n'en écris qu'à Bocher que je prie de remercier Thiers.
Et maintenant, adieu, mon cher ami; je n'ai pas encore perdu l'espoir de vous revoir et de vivre encore près de vous. Les espérances sont, grâce à Dieu, à l'abri du séquestre et des intentions du gouvernement provisoire; mais vous savez bien que, de près ou de loin, je suis et serai toujours votre sincère ami.
Je vous envoie copie d'une note que j'ai adressée à M. Laplagne-Barris :
Claremont, 30 avril 1848.
Tous les biens meubles et immeubles que je possède en France (et je ne possède rien ailleurs, pas même la dot de ma femme, qui a été absorbée par la liquidation des dettes de mon bienfaiteur) ont été placés sous le séquestre. Une série de mesures déjà prises à cet égard produit aujourd'hui, pour moi, tous les effets d'une confiscation; on semble chercher, en effet, à frapper ma fortune d'une confiscation réelle, tout en évitant de donner son nom propre à une spoliation qui pourrait choquer la suscepti-
Lilité nationale, et qui est encore plus contraire à nos mœurs qu'à notre législation.
Je ne puis que protester contre ces actes qui n'ont aucun analogue dans les mesures prises par la Convention nationale, qui ne s'appuient sur aucune apparence de droit, sur aucune raison solide, sur aucun prétexte spécieux.
Les biens que je possède m'ont été légués par M. le duc de Bourbon, qui était mon grand-oncle et mon parrain. Ils étaient venus dans la maison de Gondé par héritage de familles particulières et, en presque totalité, par suite d'alliances avec les familles de Montmorency et de Guise. Un quart, environ, de ces biens, fut considéré comme appartenant à la catégorie des domaines engagés, et j'ai dû, pour en conserver la propriété, conformément aux lois de la Révolution, payer à l'Etat la valeur intégrale des futaies et le quart de la valeur du surplus, c'est-à-dire environ six millions, sur lesquels je ne dois pas un centime.
Pas un hectare ne provient d'apanage, ni de dotation, et n'a le moindre rapport, ni la moindre connexité avec le domaine de l'Etat, ni l'ancien domaine de la Couronne.
J'ai eu à soutenir de nombreux procès; j'ai gagné les uns, perdu les autres ; mes biens ont été soumis à toutes les lois qui régissent la propriété des autres citoyens.
Mais on me déclare aujourd'hui hors du droit commun, qui m'a toujours été, je viens de le dire, rigoureusement appliqué, et auquel ni moi, ni les miens, à aucune époque, nous n'avons jamais songé à nous soustraire.
On invoque la raison d'Etat, qui dispense de toute logique et de toute équité. Quelle est donc cette prétendue raison d'Etat? Suis-je un ennemi du pays?
Le séquestre prononcé contre les émigrés par nos premières assemblées nationales frappait des Français qui refusaient de se soumettre aux lois de la France, et dont
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plusieurs combattaient contre la Patrie. Ce cas est-il le mien?
Depuis l'âge de dix-huit ans, j'ai servi dans l'armée d'une manière presque constamment active, souvent rude et pénible, toujours dévouée et honorable. J'ai partagé six fois, dans des positions diverses, les travaux et les dangers de l'armée d'Afrique. J'y ai mérité, j'ose le dire, l'estime de tous mes frères d'armes.
La révolution de Février m'a trouvé Gouverneur général de l'Algérie. Frappé si douloureusement dans toutes mes affections, je n'ai eu, cependant, qu'une pensée, celle de sauvegarder tous les intérêts de la France; j'ai évité avec le plus grand soin et la plus entière abnégation personnelle, de comphquer les difficultés et les périls dont la Nation était entourée; je n'ai cherché qu'à maintenir l'union de l'armée avec la Patrie, et à assurer l'intégrité du territoire français en Afrique; mes actes, mes ordres du jour, mes dépêches au ministre de la guerre, en font foi.
Aujourd'hui, loin de la France, tous mes vœux sont pour elle. Mon cœur ne se sépare pas de la Patrie, et mes plus ardents désirs seront remplis si je puis la servir encore, comme je l'ai fait jusqu'à ce jour, avec le plus entier dévouement.
Je ne puis résister à la force; mais je proteste contre le maintien du séquestre apposé sur mes biens, et dont la rigueur, sans motifs, dépasse tout ce qu'avaient fait les lois de 1792; je proteste contre toute mesure qui me dépouillerait de la propriété de mes biens, de leur jouissance, et de leurs revenus. Je fais appel à l'équité de mon pays et de ses représentants, qui ne peuvent laisser se consommer une spoliation aussi violente et aussi peu justifiée.
H. d'Orléans.
Claremont, 11 mai 1848.
Ce petit mot accompagne, mon cher ami, une lettre où je réponds aux communications de M. Biesta, et qui est faite de manière à pouvoir lui être montrée; celle-ci ne regarde que vous. S'il me rend mes cahiers et mes livres de prix, veuillez aviser au moyen de me les garder en lieu sûr; car, ainsi que vous le prévoyez, je suis encore trop en l'air pour vous prier de me les envoyer, quelque prix que j'y attache. Pour le reste, je n'ai rien à ajouter à ce que je vous écris d'autre part; j'accepterai une provision sur mes revenus, mais je ne demande pas de secours et ne veux faire aucune démarche qui puisse infirmer mes réclamations sur le fond même de la mesure qui me frappe. Une allocation sur mes revenus me serait très précieuse et, ainsi que je le dis, je la recevrai avec reconnaissance ; cela ne saurait nuire à mes intérêts plus sérieux; mais une démarche directe pour demander une somme d'argent serait, je crois, une sorte de reconnaissance de la légitimité du séquestre, ou un acte qu'on m'imputerait comme un manque de dignité. Après tout, j'ai le bon droit pour moi ; mais si la cupidité et la haine sans motifs doivent l'emporter, je n'y peux rien. Aussi, maintenant que j'ai dit, à cet égard, tout ce que je pouvais dire à tous ceux qui peuvent défendre mes intérêts, je me tais et j'attends. J'essaye de n'y plus penser; mais je songe toujours à la France que j'ai hâte de voir sortir du chaos et redevenir heureuse et forte sous les institutions républicaines que je voudrais seulement lui voir adopter avec plus d'enthousiasme. Quant à moi, je ne songe qu'à constater que je ne suis pas un émigré ; que je ne proteste ni contre la France,
ni contre ses actes, et que je suis toujours prêt à vivre sous ses lois. Je voudrais pouvoir le dire hautement, à la face de mon pays. Mais je craindrais aujourd'hui de voir toute démarche de ce genre autrement interprétée, et j'hésite. En attendant, je vis toujours dans la retraite la plus absolue ; le temps est admirable ; je passe mes journées à lire dans les bois. Couturié vous aura dit que j'ai entrepris une lecture que je méditais depuis longtemps et qui m'intéresse vivement, celle des œuvres complètes de Voltaire. (A propos de Couturié, vous le traitez dans votre lettre bien cruellement et, pardonnez-moi de vous le dire, bien injustement; si je ne connaissais votre bon cœur, je m'en affligerais... ; nos malheurs communs doivent nous rendre indulgents les uns pour les autres.)
Je ne vous parle pas de venir me voir maintenant, parce qu'une visite en Angleterre sera toujours possible, et que je voudrais vous la voir réserver pour le jour où je serais décidé, soit à m'y établir, soit, ce qui est plus probable, à aller ailleurs; je vous en préviendrais, soyez-en bien sûr, et si vous tenez un peu à me serrer la main et à causer avec moi, croyez que ce sera aussi une grande joie pour mon cœur d'embrasser mon plus vieil ami. J'ai un parfait souvenir des manuscrits dont vous me parlez; je les ai emportés à Chantilly le printemps dernier et je les ai serrés dans l'armoire de Boule de ma chambre à coucher ; M. Aubert * les avait en consigne. Je ne vous donne pas d'autres nouvelles d'ici, n'ayant rien à ajouter à ce que Couturié aura pu vous dire sur nous tous. Adieu, mon cher ami ; je vous embrasse bien cordialement; mes respects à Mme Fleury. Ma femme vous fait dire mille choses.
Tout à vous,
* M. Aubert, l'un des plus fidèles, des plus dévoués serviteurs du Prince. Il est mort à Chantilly en 1892.
Claremont, 13 juin 1848.
J*ai bien reçu hier soir votre lettre du 29, mon cher ami, et je profite d'une occasion dont j'ai connaissance à l'instant, pour vous répondre un mot d'amitié.
Vous avez bien présumé tout ce que nous ferait éprouver le décret de bannissement * ; c'a été pour nous, pour moi surtout, un coup presque plus rude que la Révolution même. Cet ostracisme éternel, silencieux, et presque unanime, m'a brisé le cœur, malgré tous les commentaires qu'on nous en a donnés.
Maintenant, nouvelle machination : on nous dit à Paris, mon frère et moi ; on va jusqu'à prétendre que nous consommons en « intrigues bonapartistes » (sic) un argent auquel nous donnerions une destination bien plus prosaïque, si nous l'avions. Ces messieurs du gouvernement veulent absolument nous faire à leur image, ils veulent voir en nous des conspirateurs et des intrigants... Non, honnêtes gens, vous vous trompez ! inventez des prétextes pour arracher à la crédule Assemblée un décret de confiscation, mais ne fatiguez pas vos limiers à nous dépister. Nous sommes à Claremont, fort calmes, fort tristes, fort pauvres, toujours dévoués au pays, toujours à ses ordres, mais toujours décidés à ne pas exploiter ses malheurs à notre profit; ce dernier rôle est le vôtre, et nous vous le laissons de grand cœur !
Voilà maintenant Louis-Napoléon sur le tapis : vos élèves sont prédestinés, à ce qu'il paraît **. Mais, grand Dieu ! que sortira-t-il donc de tout ce gâchis?
* Le décret du 26 mai 1848 interdisant le territoire français aux membres de la famille d'Orléans.
** Le père de Cuvillier-Fleury, ancien chef du cabinet topogra-
Adieu; au revoir, car j'accepte l'augure de votre bonne visite dès que les circonstances le permettront ; vous serez le bienvenu de tous.
A roccasion du décret de bannissement, dont parle la lettre précédente, Mme la duchesse d'Aumale écrivait à la reine des Belges.
aaremont, 10 juin 1848.
... Depuis que je t'ai écrit pour la dernière fois, combien les événements ont marché ! Ainsi que toi, je ne veux pas revenir sur le passé ; mais un mot seulement, sur ce bannissement qui m'a fendu le cœur. Quoiqu'on pouvait s'y attendre, il m'a douloureusement frappée, d'autant plus que j'ai vu quel effet le décret a produit sur Aumale, et combien il en était affecté. Il aime trop cette belle France
phique du Premier Consul, avait tenu la plume au traité de Léoben comme aide de camp du général Glarke, depuis duc de Feltre, et était passé ensuite au service de Louis, dans son éphémère royauté de Hollande. En 1813, Napoléon accordait au jeune CuviUier-Fleury une bourse au lycée Louis-le-Grand ; grâce au duc de Feltre, cette bourse fut confirmée par Louis XVIIL Orphehn de père et sans fortune, le prix d'honneur obtenu par Cuvillier-Fleury en 1819 le désigna à l'attention du roi Louis, retiré à Rome, qui lui offrit gracieusement une place de secrétaire. Il la conserva deux ans ; puis, malgré la bienveillance du Roi qui avait gardé de son père le meilleur souvenir, il revint à Paris, où l'attendait une destinée plus enviable et plus littéraire. Il y commença son droit et fut ensuite chargé de la direction générale des études à Sainte-Barbe.
C'est pendant les deux années passées à Rome près du roi Louis que Cuvillier-Fleury avait pris part à l'éducation de son second fils, depuis Napoléon III.
à laquelle je m'étais déjà toute attachée pour ne pas avoir éprouvé ce qu'il a ressenti si profondément...
Les nominations de Thiers, de Ghangarnier sont bien bonnes ; celle de Louis Bonaparte m'a exaspérée : on bannit les frères qui, par leur dévouement tout patriotique lors du départ d'Alger, ont fait preuve de leurs sentiments pour la France, et on y fera rentrer un homme qui a tâché plusieurs fois d'y provoquer des désordres et d'y allumer la guerre civile ! J'en souffre pour la France...
Caroline Auguste.
Glaremont, 6 juillet 1848.
Je veux pleurer un peu avec vous, mon cher ami, sur les souffrances de la Patrie, et aussi me réjouir avec vous du triomphe de l'ordre et de la vraie liberté. Quelle effroyable lutte ! que de nobles victimes ! mais aussi quel courage ! quelle énergie et quelle victoire importante ! Voilà enfm un gouvernement patriote et bien intentionné ; voilà un grand pas vers la république honnête et forte que j'appelle de tous mes vœux, et que j'espère bien servir un jour, sans aucune arrière-pensée. J'espère que Gavaignac pourra faire tout le bien qu'on attend de lui et qu'il veut faire, j'en suis convaincu ; mais sa tâche est difficile, et sa situation bien délicate.
Je n'ai pas besoin de vous dire tout ce que mon cœur a soufYert pendant ce terrible drame, et combien j'ai amèrement senti la douloureuse impossibilité de prendre ma part des dangers communs, de payer à la Patrie ma dette de citoyen et de soldat ; vous connaissez mon cœur, et vous me comprenez. Il y a bien longtemps que vous ne
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1848 15
m'avez donné de vos nouvelles et il me tarde bien d'en avoir soit par écrit, soit de vive voix, si vous venez à réaliser votre projet d'une petite course en Angleterre. En attendant, j'espère que votre santé est toujours bonne, ainsi que celle de Mme Fleury au souvenir de laquelle je vous prie de me rappeler. Ma femme vous fait dire mille choses à l'un et à l'autre. Notre vie ici est toujours triste et monotone et je n'ai rien à vous en mander, si ce n'est que nos santés sont aussi bonnes que possible.
Adieu, mon cher ami; je vous serre bien tendrement, mais bien tristement la main.
Tout à vous,
27 août 1848, 11 heures du soir.
Me voici à vous écrire dans la nuit, mon cher ami, comme au beau temps où toutes mes journées étaient absorbées par le travail, et cependant ce n'est plus le cas. Mais Félix m'a remis à l'instant même votre bonne lettre, et je veux que M. de M... qui part demain matin vous porte cet accusé de réception. Je vous remercie de tout ce que vous me dites de mes affaires et surtout du coup d'épaule que vous me donnez. M. Barris Vous mettra au courant de leur situation actuelle; elle est loin d'être brillante, et nous avons affaire à des gens bien avides de nous dépouiller * ;
* Il ne faut pas oublier que le 5 juillet 1848, M. Jules Favre avait présenté à l'Assemblée nationale une proposition ayant pour objet de déclarer acquis à l'Etat les biens composant le domaine privé du Roi et à obliger les princes d'Orléans à vendre, dans le délai de six mois, les immeubles qu'ils possédaient en France. C'est cette proposition qui, repoussée à une très grande majorité par l'honnêteté de
mais enfin il ne faut pas se décourager : défendre son droit est aussi un devoir. Je suis prêt à subir loyalement toutes les garanties raisonnables, mais si l'on ne veut nous engager dans la voie des transactions que pour nous fermer la bouche et s'épargner les apparences de la violence en restant spoliateurs dans le fond, si l'on veut nous faire acheter ce qu'on nous laissera par des conditions trop humiliantes, je resterai à l'écart, et je laisserai faire. Au reste, il en sera, de cela, ce que Gavaignac voudra; je crois à la sincérité de son estime et de son affection comme il peut croire à la mienne; mais ce serait une singulière amitié que nous serrer la main avec la droite, et nous dépouiller avec la gauche.
J'ai lu avec un vif intérêt ce que vous me dites de la situation politique ; mon opinion est, en tout, conforme à la vôtre; mais, tout en rendant justice au gouvernement actuel, mon cœur est resté trop français pour ne pas souffrir profondément de la situation intérieure, et surtout de la situation extérieure de la France; j'ai le fanatisme de mon pays, et c'est avec douleur que je perds toutes mes illusions, l'une après l'autre.
Nous étions partis le 23 pour une course en Ecosse, Joinville et moi, avec nos femmes ; nous avons été arrêtés
l'Assemblée nationale, à la fin de 1848, a été reprise par Louis-Napoléon en 1852 : il en a fait les décrets de confiscation du 22 janvier.
En 1831, à l'occasion d'une proposition analogue concernant les biens de la branche aînée, le roi Louis-Philippe avait adressé au Président du Conseil le billet suivant :
« Je préviens monsieur le Président du Conseil que ma conscience et mon serment ne me permettant pas de sanctionner aucune mesure contraire à la Charte, je regarderais comme synonyme de la confiscation qu'elle a proscrite impérativement, tout séquestre et toute obhgation de vendre des biens possédés en France, quel que soit le délai accordé pour faire les ventes, car, selon ma conscience, toute obhgation de vendre est une confiscation.
« Louis-Philippe.
a Ce mercredi, 13 mars 1831. »
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à Liverpool par une affreuse calamité * où, du moins, nous avons pu contribuer à sauver cent soixante-dix vies : nous avons consacré à secourir les victimes la petite somme que nous avions mise à part pour notre voyage et nous sommes revenus le 25 à Glaremont. C'est l'obole du pauvre; elle n'en sera que plus agréable à Dieu.
Adieu, mon cher ami ; votre petit voyage a été un bien bon temps pour moi.
Glaremont, 17 septembre 1848.
J'ai trouvé hier votre bonne lettre du 13, mon cher ami, en arrivant d'une petite absence de deux jours que j'ai été passer dans un beau château loué à quelques lieues de Londres par la Reine douairière; c'était une visite de pure politesse que nous avons faite, ma femme et moi, aussi courte que possible, car la vie de château à l'anglaise ne convient pas à notre situation présente et ne m'apporte aucune distraction; aussi, avons-nous refusé toutes les invitations qui nous ont été faites. Le roi des Belges nous a fort gracieusement envoyé la permission d'user de sa chasse, ce qui nous procure une fois ou deux par semaine un exercice excellent et un plaisir sauvage de notre goût. Quant à l'étude dont vous a parlé Gouturié, c'est celle de l'histoire d'Angleterre depuis Charles I^^", que je connaissais fort peu ; je lis Hume, Smolett, et divers mémoires que j'ai trouvés dans la bibliothèque ; je suis avec un vif intérêt le développement du génie libéral et fier de cette grande
* Un navire, V Océan Monarch, avait pris feu en rade de Liverpool, les passagers et l'équipage se débattant entre le feu et l'eau.