‹ Correspondance du duc d'Aumale et de Cuvillier-Fleury;Chapitre 4 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

48 LE J)UG D'AUMALE

nation que je ne pourrai jamais aimer, mais que j'admire sincèrement. Cette étude occupe très agréablement et, je crois, utilement mon temps. Quant à entreprendre un travail qui soit mon œuvre, je ne m'y suis pas encore décidé; j'ai encore trop à acquérir pour ne pas consacrer à ma propre instruction les loisirs que la République m'a faits.

Vous me dites, dans votre lettre du l^^", que l'on exploitait contre nous les secours donnés à l'équipage de VOcean Monarch : j'avoue que cela m'a surpris. Je ne croyais pas que l'on oserait dire, sur cette noble terre de France : « Ah ! vous donnez à des malheureux le produit de la vente des dentelles de vos femmes ! Nous y mettrons bon ordre ! » Enfin, que voulez-vous, il me reste encore beaucoup à apprendre; mais, n'en déplaise à nos vertueux républicains, ils ne m'empêcheront pas de faire le bien chaque fois que je le pourrai, alors même qu'ils ne me laisseraient à partager avec mes semblables que le verre d'eau de l'évangile. Chacun comprend la fraternité à sa manière.

Au reste, ne craignez pas de ma part une protestation aigre contre ce qui pourra être décidé de mes biens. Si l'on me dépouille et qu'il faille protester, mon intention est que ce soit par un acte purement légal, et où mon nom n'ait pas à intervenir. Je m'attends à tout et ne me sens pas de fiel. Je deviens philosophe et mes passions s'amortissent. Doisje ajouter, très secrètement, que malgré mon amour pour mon pays, je me sens gagné par une sorte de dégoût qui exclut la colère; je ne m'habitue pas à voir la France supporter la servitude sans la gloire.

Adieu, mon cher ami; merci encore de ce que vous me dites et de ce que vous faites pour mes affaires; il faut espérer que tant d'efforts dévoués ne resteront pas sans résultat. Mes respects à Mme Fleury. Ma femme vous fait dire bien des choses.

ET CLVILLIEK-FLEURY. — 1848 49

Glaremont, 3 novembre 1848.

Mon cher ami,

J'étais tout joyeux d'avoir à vous annoncer que nous étions tous en convalescence (moi plus que tous les autres puisque j'ai été le moins sévèrement atteint) et que, d'ailleurs, toute inquiétude avait disparu avec la cause du mal *. Mais une nouvelle et déchirante douleur vient d'accabler notre triste intérieur. Vatout est arrivé samedi de Paris, gai et plein de santé. Lundi, il a été saisi de coliques néphrétiques ; le médecin a constaté la présence d'un calcul dans les reins ; ce calcul a déchiré le rein, la gangrène s'y est mise, et cette nuit, à une heure, notre vieil ami a cessé de vivre ! C'est un vrai coup de canon. Nous avons eu la triste consolation, malgré notre faiblesse, d'aller lui serrer la main; il avait toute sa force et toute sa connaissance. Il a essuyé, les deux premiers jours, d'affreuses souffrances ; mais depuis que la gangrène s'est déclarée, il ne souffrait plus; vous jugez combien cette perte, combien la rapidité de la maladie ont assombri encore l'esprit de nos vieux parents; pour le Roi, surtout, c'est un bien rude coup et nous ne devons que trop nous attendre à ce qu'il ait bientôt une nouvelle et très vive douleiu*, car je crains bien que la pauvre Mme de Mont joie ne passe pas l'hiver. Tout cela est bien triste, et il s'ensuit que le vote du décret sur les biens ** n'a pas produit toute la détente que nous espé-

* De mauvaise eau, amenée dans des tuyaux de plomb mal

entretenus, avait provoqué, à Glaremont, des indispositions graves.

** Le décret repoussant la proposition de confiscation de Jules

rions. Nous sommes cependant unanimes pour regarder ce décret et la manière dont il a été voté comme un très heureux événement pour nous. Tout dépend, maintenant, de l'interprétation et de la rapidité de l'exécution.

Je n'ai pas le projet de faire, cet hiver du moins, d'établissement à part; tout me semble encore trop précaire en France; ce sera à voir au printemps. Je désire seulement faire venir, en ce moment, tout ce que je pourrai de livres, sauf à en entreposer la plus grande partie, pour ne pas être ruiné par les droits. Si je ne dois pas rentrer de longtemps en France, cela me sera utile ici; si je rentre plus tôt, je ne regretterai pas les frais de port. Nous voilà à pleines voiles dans le bonapartisme. Cette parodie du cirque rapetisse tellement mon pays que j'en ai le cœur navré. La France en est à avoir des caprices de fille ! Enfin, qui vivra verra. Adieu, mon cher ami, j'espère bien que votre établissement à Chantilly ne souffre plus maintenant aucune difficulté. Mes respects à Mme Fleury; ma femme vous fait dire mille choses; et moi je vous souhaite beaucoup de calme et de santé; c'est tout ce qu'on peut souhaiter par le temps qui court. Tout à vous,

Richmond, 15 novembre 1848.

Il faut que je vous donne encore, mon cher ami, une preuve visible de mon rétablissement; j'espère et je crois

Favre et prorogeant au 3 décembre 1849 les délais de liquidation de la liste civile.

Le même décret de l'Assemblée nationale autorisait le gouvernement à remettre aux Princes, sur leurs revenus, des provisions de l'importance desquelles il resterait juge.

que c'est le définitif. Il fait un temps charmant, et je viens de jouir de deux heures de soleil dans le jardin de l'auberge. Vous devez savoir que la vue de Richmond-Hill a une réputation colossale en Angleterre; je dois avouer qu'elle est méritée. Nous sommes, du reste, ici, beaucoup plus gaiement et agréablement qu'à Claremont; mais la dépense, quoique médiocre pour une dépense d'auberge, dépasse beaucoup nos faibles ressources que le gouvernement français, malgré le décret de l'Assemblée, se presse fort peu de relever, et j'ai bien peur que nous ne soyons obligés d'en déguerpir bientôt. Il faudra cependant bien attendre le rétablissement complet de la Reine qui souffre toujours de l'estomac, et qui est d'une extrême faiblesse; cependant le docteur la trouve en progrès et n'a aucune espèce d'inquiétude; mes deux frères ne sont pas tout à fait aussi avancés que moi, mais ils sont en pleine convalescence.

Je ne vous parlerai pas politique : qu'en puis-je dire, pauvre proscrit étranger à toutes choses; que puis-je faire, si ce n'est gémir de l'abaissement progressif de mon pays ! Mais parlez-m'en toujours, vous, car je tiens à savoir les choses; je ne suis pas découragé et je ne désespère pas de servir encore la France. Je vous serre la main.

28 novembre 1848, au café, à Londres.

Mon cher ami,

Druart est arrivé comme je me rendais à la très gracieuse invitation do la Reine douairière, qui me priait

depuis longtemps de venir passer huit jours chez elle avec ma femme et mon gars; j'y suis depuis hier; j'y ai déjà exploré une magnifique bibliothèque où j'ai vu les plus belles éditions des classiques : je commence à croire que je suis atteint de bibliomanie. Je suis venu passer aujourd'hui deux ou trois heures à Londres pour terminer avec Druart, qui part demain soir, après l'emmagasinement de mes caisses ; je n'ai que le temps de vous serrer la main. Plus tard, je répondrai à votre bonne lettre. Ci-joint une note détaillée de ce que je vous prie de faire relativement à ma bibliothèque et à mes papiers. Je n'ai pas eu le temps de dépouiller les papiers envoyés par M. Biesta; je lui suis très reconnaissant de ses procédés et de l'ensemble de son administration ; dites-le lui bien de ma part ; je le lui écrirai sans doute. Mille amitiés.

Richmond, 10 décembre 1848.

Malgré la solennité de ce jour pour quiconque a un cœur français *, mon cher ami, je profite d'une occasion pour vous envoyer un mot de bon souvenir. Ma grande préoccupation du moment est le travail; mes manuscrits sont ici. Je voudrais commencer par explorer tout ce qui regarde le dix-septième siècle, et en particulier le grand Gondé ; je crois que c'est ce qu'il y a de plus saillant et que c'est par là qu'il vaudrait le mieux débuter; mon intention serait de recueillir, de mettre en ordre et de publier les documents curieux et inédits, en y joignant des notices et des aperçus historiques de ma façon; voilà quelle est, en ce

* L'élection présidentielle.

moment, ma grande préoccupation, et j'ai grande hâte de commencer; mais je ne pourrai travailler que quand j'aurai pu m'installer, et, pour cela, il faut que ma position financière soit réglée autrement qu'elle ne l'est. Je me borne aujourd'hui à ce que j'appelle chercher et réunir des éléments de travail. Je vous prierai donc de comprendre dans le premier envoi de livres qui me sera fait en Angleterre, tout ce que je puis avoir de livres historiques, ou même littéraires, mémoires, etc., pouvant servir à des études sur les seizième, dix-septième et dix-huitième siècles; aussi quelques livres classiques et usuels.

Je deviens décidément bibliomane : quand je vais à Londres, je vais chez les libraires qui ont de vieux livres ; j'en regarde, j'en marchande, et je m'en vais, me bornant à emporter le catalogue; j'ai cependant acheté un Jean- Jacques compact, complet et bien imprimé, pour trente schellings. Je suis en ce moment très tenté par un superbe Corneille avec commentaires de Voltaire, de 1774; il est, je crois, assez rare; mais cinq livres sont un morceau un peu dur... Il doit du reste se faire en France, en ce moment, beaucoup de ventes de bibliothèques, et à vil prix; je voudrais que vous les fissiez suivre un peu par quelqu'un de sûr ; s'il se trouvait une bonne occasion pour avoir à bon compte soit quelque ouvrage rare, soit quelque très belle édition des classiques latins ou grecs, je serais disposé à en devenir acquéreur. Vous m'enverriez les factures, et je tâcherais do no pas faire allondro longloiiips le paiement ; nous pourrions aller jusqu'à deux mille francs, sauf à renouveler le crédit plus tard si j'étais mieux en fonds...

Un mot de vous, maintenant : établissez-vous à Chantilly ; j'espère bien vous y rejoindre quelque jour ; menez-y, en m'attendant, une vie tranquille, indépendante, honorée. Vous serez près du chemin de fer de Boulogne; vous le prendrez quelquefois ; le plus souvent sera le mieux, pour

venir passer quinze jours, trois semaines auprès de votre ancien élève et sincère ami.

16 décembre 1848.

Je reprends, mon cher ami, ma réponse à votre lettre du 10. Le Journal de 1815 a paru à l'auteur une réimpression exacte d'une brochure qu'il avait fait imprimer à Twickenham, chez lui, afm de se justifier des propos des ultras, mais dont la publication n'a jamais paru nécessaire. Elle a été trouvée aux Tuileries par le fameux Pontécoulant, dont vous connaissez sans doute la valeur, et qui a fait savoir qu'il la pubhait à bonnes intentions. Ce vainqueur de Février juge sans doute prudent d'assurer ses derrières. La publication m'a paru faire plaisir; je crois, en effet, qu'elle fait ressortir la droiture et le patriotisme de l'auteur*. Ces détails sont pour vous; mais je crois que, sans démasquer l'origine de l'ouvrage, on peut le qualifier et le commenter dans ce sens. Vous en jugerez.

Je passe au projet de location de Saint-Firmin ; j'y ai réfléchi quelque temps, voici pourquoi : nous avons quelque espoir de voir rapporter notre proscription; c'est, du moins, m'assure-t-on, l'intention formellement et hautement avouée du nouveau Président. Ce projet est-il réel; est-il réalisable ? C'est, sans doute, une question. Je crains, entre autres obstacles, l'opposition sourde de nos amis politiques, qui nous aiment mieux de loin que de près, et qui craindraient de nous voir -perdre notre -prestige. Je crois cette opinion erronée. Le rappel du décret ne nous force-

* Le roi Louis-Philippe, alors duc d'Orléans.

rait pas à résider en France, si nous y sommes compromis ou compromettants; mais il nous ouvre les portes de la patrie si rétablissement actuel se consolide, et, dans le cas contraire, nous pouvons être là, légalement, à jour donné. Si l'on profite de l'enthousiasme du premier moment et de la situation actuelle pour rapporter cet odieux décret, ce sera pour nous un immense bonheur et un immense avantage sous tous les rapports. Si ce projet devait échouer devant la froideur ou le mauvais vouloir de nos amis politiques, ce serait pour nous le dernier des dégoûts. Ceci soit dit en passant ; vous en ferez l'usage que vous jugerez convenable.

Je reviens à la location. Cette espérance (toute hypothétique qu'elle est, mais l'espérance a tant de charmes pour les malheureux), cette espérance m'a fait hésiter; cependant j'ai réfléchi que, de quelque temps au moins, je n'aurais à Chantilly qu'un établissement très modeste; que la maison de Saint-Firmin ne me serait d'aucune utilité; que quelques personnes se promenant dans le parc n'auraient aucun inconvénient; j'admets donc la proposition, telle que vous me la présentez.

... Je suis toujours absorbé dans mes lectures et mes visites de librairie ; je n'achète rien et ne prends que les catalogues. Mais je vais acheter le Manuel du libraire, de Brunet, que j'ai trouvé d'occasion et que Trognon m'a recommandé. Adieu ; mille amitiés. Je suis, malgré moi, agité par cette espérance du rappel de la loi de bannissement ; mes respects à Mme Fleury ; ma femme voub serre la main.

Tout à vous,

Richmond, 26 décembre 1848.

Je continue, mon cher ami, mes épanchements de bibliophile novice. Il faut d'abord que je m'excuse de mon Rousseau compact; il n'y a pas de Rousseau à Glaremont; je ne croyais pas en avoir à Paris. Je voulais lire le Contrat social et quelques autres de ses ouvrages qu'il me paraît nécessaire d'avoir lus pour pouvoir comprendre ou discuter tout ce qui se dit ou se fait de nos jours; j'ai donc acheté le Rousseau le meilleur marché et le moins encombrant que j'aie pu trouver. J'ai renoncé au Corneille en question. La Reine m'a donné pour mes étrennes un Brunet, édition augmentée, Bruxelles 1838, que j'ai trouvé fort bien relié et à un bon prix. En ce moment, je consulte le catalogue d'une des plus belles bibliothèques anglaises qui va se vendre, celle du duc de Buckingham, dont la ruine complète a eu un si grand retentissement ici, et dont la déconfiture a même trouvé place dans un article des Débats. Je ne vous ferai pas l'énumération de toutes les richesses signalées dans ce catalogue : il y a des raretés uniques en fait de littérature ou d'histoire anglaise; la plupart des classiques y sont représentés par quatre ou cinq des plus belles éditions; quelques-uns, par des éditions princeps : toutes choses hors de ma portée. Mais voici une liste de quelques ouvrages que j'ai notés et dont je serais tenté de faire l'acquisition si les prix ne montent pas trop haut, par l'intermédiaire d'un bouquiniste que j'ai rencontré en battant le pavé de Londres et qui m'a paru assez honnête homme. Vous m'en direz votre avis et vous me préviendrez, si je ne possède pas déjà quelquesuns de ces ouvrages.

Adieu ; tout le monde va bien. Mille souhaits de bonne année pour vous et Mme Fleury.

Richmond, 14 janvier 1849.

Je n'ai eu que le temps de vous écrire un mot l'autre jour par M. Oulmann, mon cher ami; je veux vous faire part sommairement de mes projets du moment. Après mûr examen, j'ai renoncé à faire un établissement à part, qui eût absorbé, pour être convenable, une grande partie de mes ressources, et que j'aurais comme un boulet aux pieds quand je voudrais remuer. Je garde donc ma résidence à Claremont où j'ai obtenu un léger agrandissement de logement qui me permettra d'y travailler à mon aise. J'y aurai deux ou trois chevaux que je vais acheter, afin de me rendre la vie un peu plus agréable et de ne pas me rouiller tout à fait dans un art qui peut encore faire partie des devoirs de ma profession. Enfin, j'aurai mon bazar, mes caisses et mon quartier général de livres dans un petit pied à terre que je vais louer à Londres, qui me coûtera peu, me sera fort commode pour aller au spectacle et pour mille autres choses, et qui, gardé par une house keeper anglaise sous la surveillance de MM. Goutts, ne sera pas une entrave à ma mobilité.

La vente de Stowe continue; j'y ai déjà fait quelquesunes des acquisitions dont je vous ai parlé ; je vous en enverrai la note quand ce sera fini.

Indépendamment de mes lectures et travaux de la journée, je lis uiuintcnant tous les soii^s les lettres de Cicu-

ron, que Trognon m'a prêtées ; c'est une lecture particulièrement intéressante par le temps qui court.

Adieu, mon cher ami; donnez-moi quelquefois de vos nouvelles et des nouvelles du pays. Pauvre France ! quand je songe à sa destinée actuelle, malgré mes résolutions philosophiques, mon inaction forcée me pèse lourdement !

Claremont, 28 janvier 1849.

Saint-Gharlemagne ! heureux souvenir !

Je vous envoie, mon cher ami, quelques notes relatives au service de la bibliothèque, que j'ai jetées sur un morceau de papier à mesure que les idées me passaient par la tête. Je n'ai d'ailleurs rien à y ajouter.

La Reine est toujours languissante ; elle se trouve cependant mieux aujourd'hui. Rien de nouveau sur les autres santés qui sont toujours prospères. Ecrivez-moi quand vous en trouverez l'occasion.

Mille amitiés.

Richmond, 11 février 1849.

... J'ai déballé mes manuscrits dans un petit pied à terre que j'ai pris à Londres et où j'espère bien vous donner à dîner et mêrtie à coucher, si vous venez me voir ce printemps, comme j'en ai le ferme espoir. Je suis toujours absorbé dans le passé et je ne me tiens au courant du triste

ET CLVILLIKK-KLKIKY. — 1849 29

présent que par devoir civique. Cependant le vieil homme

(à vingt-sept ans!) vit encore *; j'ai relu, il y a quelques

jours, dans les Mémoires de l'Empereur, une admirable

esquisse des campagnes de Turenne qui me causa une

vive exaltation. Adieu, mon cher ami; je vous serre bien

cordialement la main.

La Reine est toujours souffrante ; plutôt mieux, cependant.

Richmond, 25 février 1849.

... Je suis toujours occupé de dresser mes chevaux et de feuilleter mes manuscrits où je trouve chaque jour des choses très curieuses. Mon temps est toujours trop court pour tout ce que je veux faire. Je sais que mon pays est tranquille, cela me suffît, car ils sont passés, ces jours où l'on pouvait songer à la gloire pour la France; mais ils reviendront peut-être ; nous avions une vieille chanson de troupiers, dont le refrain était : la France ne périra pas.

Merci de votre bonne et affectueuse lettre. Bonne santé ;

il y a un mieux sensible, quoique non encore décisif, dans

celle de notre bonne mère.

Tout à vous,

* Gomment ne pas rapprocher de cette réflexion le passage suivant d'une lettre que la duchesse d'Aumale adressait à M. Guvillier-Fleury quelques mois auparavant :

« Claremont, 16 mai 1848.

« ... Aujourd'hui, anniversaire de la prise de la Smalah, je me sens le cœur bien gros pour Aumale, de penser que, maintenant, ce noble cœur n'a plus l'occasion de se distinguer et de servir activement sa patrie ! C'est bien triste à vingt-six ans !... »

Richmond, 3 mars 1849.

Voici, mon cher ami, quelques demandes de secours annotées; je n'ai rien à ajouter à ces notes; nous dépasserons peut-être un peu les crédits budgétaires; mais il faut bien que les pauvres s'aperçoivent que je suis déséquestré *.

Je garde les pièces envoyées par Techener; j'ai déjà deux volumes de Mazarinades de 1649 ; cela leur fera une bonne suite. Pour les pièces relatives à Louis I^^", mettez-les avec les Mémoires de Condé ; on me les enverra en même temps.

Voici encore une lettre pour Molènes **; elle est destinée à son colonel ; je le connais, mais peu. J'avais songé à lui faire écrire par Chabannes qui a été lié avec lui ; mais j'ai pensé qu'il valait mieux le faire moi-même. M. de Lauer est un très galant homme ; néanmoins, comme je ne sais pas bien quelles peuvent être ses dispositions, je désire que Molènes consulte M. de Mirandol avant de lui donner ma lettre. Si la réponse de Mirandol est négative, il la brûlera.

Toutes les santés ici sont bonnes; le Roi est remonté. Nous retournons le 7 à Claremont où il faudra m'écrire depuis cette date. Je continue de travailler et de bouquiner, bien que je me déclare indigne de la glorieuse épithète de « bibliophile » qui m'a été donnée par le Bulletin; néanmoins, veuillez m'abonner à ce recueil. N'ou-

* Le séquestre n'était pas encore tout à fait levé : il ne l'a été qu'en 1850. M. Biesta avait seulement été autorisé à rendre au Prince un peu de liberté dans l'administration de ses biens. C'est de cette liberté à demi recouvrée que les pauvres profitaient.

** Paul de Molènes, un des condisciples du Prince.

ET CUVILLIEU-FLEUIIY. — 1849 31

bliez pas de m'envoyer aussi le catalogue des ventes remarquables.

Adieu, mon cher ami; je crois comme vous le terrain où vous êtes bien mouvant, et cependant je voudrais bien y être.

Je ne crois pas que nous soyons au bout des épreuves, mais je ne me sens ni sans espoir ni sans courage. Mes respects à Mme Fleury. Je ne sais quand partira cette lettre ; mais j'ai adopté le dimanche pour mettre ma correspondance en règle.

Tout à vous,

Glaremont, 12 mars 1849.

J'espère, mon cher ami, que ma respectable filleule est tout à fait hors d'affaire au moment où je vous écris : la santé de ceux qu'on aime est, dans tous les temps, une chose capitale; mais aux jours d'épreuve, c'est une bien douloureuse préoccupation quand elle s'ajoute aux autres. Grâces à Dieu, la Reine va sensiblement mieux : mais elle a encore besoin de grands ménagements. Les autres santés sont toujours bonnes, sauf une petite grippe qui sévit chez les enfants, mais sans aucune gravité. Nous avons, de plus, la consolation d'avoir notre excellente Louise, qui est toujours cet ange et cette femme d'un si haut cœur et d'un si éminent esprit que vous connaissez. Nous causons beaucoup avec elle et elle nous remonte, quoiqu'elle n'ait aucune illusion ; mais elle a la foi dans la France.

Glaremont, 21 mars 1849.

Je VOUS écris ce petit mot, mon cher ami, par Trognon, comme je le fais par toutes les occasions pour vous donner signe de vie. J'espère que vous avez cessé vos tristes fonctions de garde-malade et que Mme et Mlle Fleury sont tout à fait hors d'afîaire. Mon mioche, qui avait eu la grippe avec un peu de fièvre, est rétabli, ainsi que les autres moutards que l'influence avait atteints. La Reine va de mieux en mieux et les progrès du bien n'ont même pas été ralentis par la douloureuse émotion que lui a causée la mort de sa dernière sœur.

Tout me parait de nouveau bien confus dans notre pauvre pays ; mais je ne me plaindrais pas de la confusion du monde si la France était ferme sur ses pieds et en mesure de reprendre son rôle historique et providentiel. Plus mon pays est malheureux, et plus je l'aime, et plus je suis exclusif dans mes affections. Enfin j'ai eu, ces jours-ci, une petite consolation : les Anglais ont perdu peu glorieusement une bataille sur le Ghelum, l'Hydaspe, fahulosus Hydaspes, où Alexandre battit Porus. C'est une humiliation pour la superbe de ce mauvais ange du monde qu'on appelle l'Angleterre.

Adieu, mon cher ami ; je vous serre la main.

M. Barris m'écrit que M. Biesta a autorisé les paiements ; j'espère que c'est chose faite. J'espère aussi que l'on solde toutes les pensions.

Claremont, 30 mars 1849.

Mon cher ami, Mme d'Hulst emporte demain ce billet et je n'ai pas le temps de répondre ce soir à vos lettres des 28 et 29 qui me sont remises à l'instant ; ce sera pour la semaine prochaine. Ceci n'est donc que le certificat de vie habituel ; j'espère qu'il vous trouvera en partance pour Chantilly où le bon air achèvera la convalescence de Mme et Mlle Fleury, et où vous serez protégé contre le choléra par une belle et verte cuirasse de bois qui vaut bien le précepte de votre quatrain. Rien de nouveau ici ; c'est ce qu'on peut dire de mieux.

J'ai grande presse d'avoir les détails des dernières affaires d'Italie ; le résultat ne m'a pas surpris ; mais, quoi qu'on puisse dire, il m'afflige ; la cause était bien gâtée, mais enfm c'était la cause de l'indépendance italienne, et je suis incurable à cet égard. Il en est de même de l'opinion que vous me reprochez sur l'Angleterre ; je vous ai parlé, je crois, de tout ce que j'estime et de tout ce que j'admire dans ce grand pays, malheureusement le premier du monde à l'heure qu'il est ; mais je persiste à croire que son influence sur le monde a quelque chose de satanique. La lecture de quelques discours du Parlement et de quelques leadings articles du Times suffirait, je crois, pour démontrer ce théorème, que je n'ai, du reste, ni le temps ni la prétention de soutenir...

Adieu ; je vous serre la main.

Glaremont, l^r avril 1849.

Je reprends, mon cher ami, ma réponse à vos lettres des 28 et 29. Vous trouverez ci-joint une note qui accompagne les deux mémoires que vous m'aviez transmis et que vous me renverrez, s'il y a lieu, avec les éclaircissements demandés. J'ai écrit à M. Barris, comme je l'avais déjà fait, pour hâter les paiements, mais d'une manière générale et en m'appuyant sur les états qui m'ont été fournis. J'espère que cela va marcher.

Il est vrai que la famille part, après Pâques, pour Saint- Léonard, où le séjour durera sans doute deux mois; les médecins ont pensé que l'air de la mer ferait du bien à la Reine. Mais je préluderai à cet établissement, qui ne m'arrange guère, par une petite course en Allemagne, pour embrasser ma belle-sœur et ses chers enfants; j'irai avec ma femme; je compte partir le lundi de Pâques et serai absent du quartier général de la famille environ quinze jours. Je rallierai à Saint-Léonard. Veuillez garder ceci pour vous. Je ne prétends pas voyager mystérieusement; mais je ne veux pas que la chose s'ébruite.

Notre pauvre mère a été, comme vous le pensiez, vivement affectée de la mort de sa dernière sœur, bien qu'elle s'attendit à ce douloureux événement; les progrès de sa santé n'en ont pas été, d'ailleurs, sensiblement ralentis. Nous n'avons aucun renseignement direct ou indirect sur les dernières volontés de ma tante : les dires des journaux ne reposaient, je crois, sur aucun fondement.

Lorsque, à ma grande satisfaction, vous viendrez nous voir, mon pied à terre de Northumberland Street suffira, je crois, parfaitement, à votre établissement de Londres, c'est-à-dire que vous pourrez y déposer tout ce que vous

voudrez, y manger et y coucher quand vous voudrez. L'installation n'est pas somptueuse, mais elle vaut bien l'auberge.

Je ne travaille pas autant que je le voudrais, malheureusement, et je ne mérite pas les éloges que vous me donnez à ce propos. Je suis constamment dérangé ; je n'avance pas; et puis l'œuvre m'effraie un peu et j'ai quelque peine à fixer mes idées sur ce que je devrai et pourrai faire à propos du dix-septième siècle; on a tant écrit sur tout cela ! Ces hommes, Condé lui-même, sont si connus, qu'il est difficile de faire quelque chose d'un peu neuf et d'un peu brillant. Par moments, je songerais à écrire une sorte d'exposé de ce que j'avais entrepris et de ce que je comptais faire en Algérie. Mais, c'est maintenant une question bien secondaire, et puis, bien des documents officiels me manquent; d'autre part, bien des amours-propres y sont engagés et il serait difficile de ne pas les blesser tous. Au fond, cela serait sans doute peu opportun; mais, malgré moi, ce pays attire toujours ma pensée et mon cœur. Adieu, mon cher ami ; je vous souhaite une bonne santé, ainsi qu'à tous les vôtres; ma femme joint ses vœux aux miens.

Saint-Léonard on Sea (Sussex), 27 avril 1849.

C'est en arrivant ici hier soir, mon cher ami, que j'ai trouvé votre lettre du 19. Asseline ayant su, à Bruxelles, qu'il ne me trouverait pas à Eisenach, avait remis votre missive à Louise, qui me l'a expédiée ici. J'aurais été, vous n'en doutez pas, charmé de vous rencontrer et de pouvoir

causer au moins quelques heures avec vous. Au reste, je ne suis pas revenu par la Belgique, que je n'avais fait que traverser fort rapidement en allant, ne voulant pas, vous comprenez pourquoi, m'y arrêter dans ma situation actuelle. J'ai désiré mettre, autant que possible, à profit ma pointe en Allemagne et je suis revenu par les bords du Rhin et la Hollande, ce qui m'a fort intéressé et amusé.. Mon voyage à Eisenach n'avait d'autre but qu'une visite d'amitié à mon excellente belle-sœur et à ses chers enfants. Il avait aussi l'avantage de bien constater les sentiments de parfaite union qui n'ont cessé de régner entre nous. J'en ai été enchanté sous tous les rapports.

Je n'ajouterai pas grand'chose dans ce billet qui part par la poste. J'ai trouvé dans la santé de la Reine une amélioration telle que je n'aurais osé la prévoir et qui m'a bien réjoui le cœur. J'espère que, quand vous la verrez, il n'y aura plus de traces de cette longue et douloureuse indisposition. Dès que je saurai quelque chose sur l'époque probable de notre retour à Claremont, je vous le manderai.

Adieu, mille amitiés pour vous, et mille remerciements à tous ceux qui pensent à moi.

Tout à vous,

Saint-Léonard, 20 mai 1840.

Je vous renvoie, mon cher ami, la lettre de Mme de Susleau, qui m'a été au cœur; je vous remercie de m'avoir procuré cette douce émotion. Je ne vous parle pas des élections dont les résultats ne nous sont encore que très imparfaitement connus; celles de Paris me paraissent.

dénoter une situation excessivement grave ; qu'en sortirat-il ? Ce qui m'inquiète le plus, c'est la nomination des deux sous-ofiîciers *. L'armée est le palladium de la France ; si elle manque, on ne peut savoir quelle effrayante crise traversera notre pauvre pays. Je trouve déjà inouï qu'elle se soit maintenue jusqu'ici ; ce prodige de la discipline et du sentiment de l'honneur militaire continuera-t-il ? j'en doute, hélas !

De nous, je n'ai rien à vous mander; rien n'anime, rien ne trouble notre vie paisible et monotone. Toutes les santés prospèrent. On ne parle pas de quitter Saint-Léonard; père et mère s'y trouvent à merveille. Je vous tiendrai au courant de ce qui sera décidé pour nos mouvements ultérieurs.

Adieu ; je suis préoccupé plus que je ne puis vous le dire. Ecrivez-moi souvent et longuement, car j'ai soif de nouvelles.

Adieu encore. Tout à vous, i 5.

Saint- Léonard, 4 juin 1849.

La bonne Mme Angelet, mon cher ami, se charge de vous donner de mes nouvelles verbales et emporte cet accusé de réception de votre lettre du 28. Elle vous dira qu'elle nous laisse tous sains de corps et d'esprit, grâce à Dieu, et elle vous donnera sur notre vie des détails que mes habitudes épistolaires ne comportent pas. J'avais lu les lettres de Gouvieux, dont j'avais cru deviner l'auteur; vous apprendrez avec plaisir qu'elles ont eu les honneurs

* Le sergent Boichot et le sergent-major Rattier, nommés députés.

de la traduction dans le Times. J'avais déjà fait aussi, à part moi, la géographie politique de la France, et, la carte à la main, je la mettais d'accord avec sa géographie naturelle et militaire. Le hasard me fait étudier, en môme temps, la guerre civile de 1652 et 1653 entre Condé et Turenne, qui a tenu presque toute la France, et ce rapprochement me donnait à penser. Après tout, la guerre civile est un horrible fléau, mais tel jour peut venir où il faudra choisir entre elle et l'anéantissement. Voilà le ministère constitué; il me paraît incolore, mais cela m'occupe peu. J'attends avec impatience les nouvelles de Rome ; je ne connais rien de pareil à la manière dont cette affaire a été menée par le gouvernement et ses agents, et je ne comprends rien à M. de Lesseps ; mais je vois qu'on ne compte plus « sur le résultat si désiré par les amis de la paix » (extrait des Débats), et j'espère bientôt apprendre que l'armée française est entrée dans Rome par la brèche, les drapeaux déployés et les tambours battant la charge; c'est tout ce que je demande.

Adieu, mon cher ami ; que Dieu vous tienne en joie dans ce beau Chantilly que je voudrais bien revoir; mais je voudrais encore bien d'autres choses, et surtout pouvoir servir mon pays avec éclat. Je choisis mal mon temps pour être si ambitieux, me direz-vous ! mais, que voulez-vous, je ne suis pas encore de ceux qui

Portent un cœur châtré de toute noble envie

comme disait Alfred de Musset, et il y a des moments où l'inaction me pèse bien.

Saint-Léonard, 23 juin 1849.

Je vous envoie, mon cher ami, avec tous mes remerciements, la lettre de Pasquier; elle m'a, comme vous le pensez, fort intéressé, et quelques passages m'ont fait venir l'eau à la bouche. Je vois avec bonheur, par cette lettre, par ce qui s'est passé en France et par ce que nous savons de Rome, que le sentiment du drapeau est resté intact dans l'armée ; au moins, nos soldats sortiront-ils glorieusement (et c'est ce à quoi je tiens le plus) de cette campagne sans bons résultats possibles, si maladroitement engagée par une politique sans but, par une diplomatie inqualifiable. Avez-vous songé à moi en lisant le récit de la vaillante conduite du 17^ régiment? Pauvre régiment! J'en ai pleuré, et je ne sais même pas les noms des officiers qu'il a perdus.

Nous attendons Hélène et Louise pour le 28 ; je ne sais pas combien durera leur séjour, mais je pense que la première, au moins, restera environ un mois. Si vous comptez venir pendant cet intervalle, je crois que vous feriez bien de n'arriver que vers la fin de juillet ; car je crains qu'il n'y ait, pendant les premiers jours, beaucoup de monde et je ne voudrais pas qu'on pût comparer Saint-Léonard à Belgrave Square.

Je suis très médiocrement satisfait de la visite du roi Jérôme; j'attendrai cependant pour en écrire; mais je ne veux pas que Chantilly devienne une auberge et je demanderai qu'on le fasse sentir à ceux qui n'ont pas le tact de comprendre que la maison d'un proscrit est une maison de deuil, et non un lieu de villégiature ou de rendez-vous *,

* Le duc d'Aumale à Couturié :

« Mai 1849.

« Je suis très curieux de savoir tout ce qui s'est passé aux courses de Chantilly et je lirai ta note avec beaucoup d'intérêt : il faut bien

Le travail va un peu; j'ai déjà lu pas mal, et pris pas mal de notes ; mais, plus je vais, et plus je sens que pour faire quelque chose de sérieux, il me faut lire et travailler beaucoup et longtemps avant de commencer à écrire. Il me manque beaucoup de sources et de documents dont j'ai souvent besoin; j'irai voir un de ces jours ce que je pourrai trouver à la bibliothèque du British Muséum, afin d'épargner un peu la dépense et l'encombrement... Je ne puis pas faire venir, pour avoir cinq ou six volumes, toutes les caisses de livres que j'ai à Paris; mais il en est quelques-uns cependant, dont j'aurais un besoin impérieux : les volumes de l'histoire de France de Sismondi relatifs aux règnes de Louis XIII et Louis XIV, les Mémoires de Sirot déjà demandés, la Relation des campagnes de Rocroy et de Fribourg, par le marquis de la Moussaye ; il me semble l'avoir lue déjà dans un des petits volumes des classiques réimprimés par Charles Nodier, etc..

Adieu, je n'ai que le temps de vous serrer la main.

Tout à vous,

Saint-Léonard, 12 juillet 1849.

Je vous renvoie, mon cher ami, avec mes remerciements, la lettre de Latour qui m'a fort amusé comme vous

me dire tout ce qui s'est passé. On m'a dit que quelques personnes s'étant étonnées de la présence du Président dans ma tribune, il avait fait répondre que c'était moi qui la lui avais fait offrir. Il faut bien établir que je ne l'ai mise à sa disposition que sur sa demande. Je ne trouve pas de bon goût qu'il me l'ait fait demander; j'aurais trouvé de très mauvais goût de la lui refuser. Adieu. J'espère que tes yeux vont mieux.

ET CUVILLIER-FLEURY. — 18i9 41

le pensiez. J'ai reçu les deux volumes du Père Daniel ; mais au moment du départ de Jaurès, Joubert n'avait pas apporté chez Couturié les livres que vous lui aviez annoncés. Je ne m'explique pas l'absence des volumes de Sismondi; j'ai indiqué dans quelle caisse ils devaient être, d'après la liste que j'ai; je ne les ai pas ici; je ne les ai jamais emportés en Afrique. Après cela, je n'en ai pas un besoin urgent; il est inutile, pour le moment, d'en faire l'acquisition. Il en est de même de ce que je n'ai pas de documents inédits ; je désire en avoir la liste, mais je ne veux pas encore les acheter. Nous attendrons que le baron de Sirot vienne de Turin, puisqu'il l'y faut aller quérir; mais entendons-nous bien sur lui : il était lieutenant général français et très français ; il commandait la réserve à Rocroi ; il fut tué en 1652, servant dans l'armée des Princes, au pont de Jargeau qu'il voulait enlever sur Turenne. Trognon n'a pas ses mémoires, mais il les connaît ; ils sont mal écrits, mais fort intéressants, surtout au point de vue de l'histoire militaire. Je suis parfaitement sûr, ou, du moins, je crois l'être en rassemblant mes souvenirs, d'avoir lu, par le conseil de Latour, la Relation de M. de la Moussaye dans les petits classiques de Nodier; je n'en ai que trois volumes ici, qui m'avaient été envoyés en Afrique ; elle n'y est pas. N'importe, je la trouverai dans le bouquin de Cologne, que vous m'annoncez.

Vigier est ici ; il m'a montré une lettre de Saint- Marc Girardin, qui le charge de m'engager à ne pas me laisser oublier et qui me conseille de faire quelque chose sur l'Algérie, ne fût-ce qu'un article dans la Revue des Deux Mondes. Veuillez le remercier, avant tout, de cette bonne pensée ; remerciez-le aussi des quelques lignes fort aimables sur moi que contenait la chronique du dernier numéro de la Revue et dont M. d'Haussonville vient de me dire qu'il était l'auteur. Quant à écrire sur l'Algérie, j'y ai,

VOUS le savez, songé plusieurs fois ; mais il faudrait faire quelque chose de sérieux et aussi d'un peu actuel ; or, sans renseignements statistiques, vivant depuis dix-huit mois en dehors des affaires, je craindrais d'être banal ou arriéré. Et puis, vous l'avouerais-je, il me faudrait suspendre mes études historiques,' déjà si fréquemment interrompues par les visites, par les réunions de famille, par tout le traintrain de la vie en commun ; cela me coûte. Je sais bien que je n'accoucherai peut-être jamais de mon travail sur le dix-septième siècle, ou que, si j'aboutis, ce ne sera pas de sitôt ; mais cette étude m'intéresse, et je ne la crois pas sans utilité, dès aujourd'hui, pour la culture de mon esprit et ce que j'appellerai mon éducation d'homme. Cependant, si comme on le dit, nous retournons à Claremont à la fm du mois, je remuerai un peu ce qui me reste de paperasses algériennes et si j'y reprenais goût, ce dont je doute, je vous le manderais.

Adieu, mon cher ami, je vous serre la main.

Saint-Léonard, 25 juillet 1849.

J'ai été très sensible, vous n'en doutez pas, mon cher ami, à vos vœux pour ma fête; mais je regrette beaucoup que vous ayez été froissé de ce que je vous ai dit des voyages à Saint-Léonard ; cela ne s'adressait pas à vous plus qu'à un autre ; je vous ai donné mon opinion sur la question en général, sans avoir consulté personne et il ne faut voir là ni exclusion, ni injuste oubli. Mon Dieu ! ce n'est pas nous qui oublions par le temps qui court.

Nous retournons mardi 31 à Claremont où la duchesse

d'Orléans restera, je crois, encore à peu près une quinzaine

avec nous. Si vous pouvez y venir pendant les premiers

jours du mois prochain, la Reine et Hélène me disaient

hier que cela leur serait très agréable. Informez-moi de

vos faits et gestes. Je n'ai, quant à moi, aucun projet qui

puisse m'éloigner prochainement du quartier général de la

famille.

Adieu, mon cher ami ; je vous serre la main.

Tout à vous,

Claremont, 7 octobre 1849.

... On nous mande qu'on tordra le cou à la proposition de Napoléon Bonaparte ; cela ne m'étonne pas, et la forme donne, pour l'enterrer, un prétexte très plausible *. Mais ce n'est pas la vraie raison; lisez-vous V Indépendance belge? le numéro du 5 ou du 6 contient une correspondance de Paris qui définit, je crois, à merveille, les tristes et véritables causes du maintien de l'odieuse loi. Rien de nouveau à vous mander. Mille amitiés.

Claremont, 14 octobre 1849.

Si je vous ai parlé des correspondances de Vlndépendance, mon cher ami, c'est que j'y avais trouvé les mêmes

* Pierre Bonaparte, qui siégeait sur les bancs les plus élevés de la « Montagne », venait de déposer, le 1" octobre, une proposition tendant à la fois à l'abrogation du décret d'exil et de celui qui avait été rendu contre les insurgés de Juin. C'est ce rapprochement qui fournissait le prétexte.

explications que vous me donnez sur l'étrange accord d'une partie de nos amis politiques avec nos ennemis dans la question du rappel des lois de bannissement. Ici, vieux et jeunes, nous pensons tous de même, absolument de même, sur cette affaire. Sans parler des vives jouissances de cœur que nous éprouverions, nous croirions tous très utile de voir rapporter cette odieuse loi. Nous ne ferons aucune démarche directe pour provoquer ce rappel ; nous ne savons pas non plus dans quelle mesure et à quelle époque nous pourrions en profiter. Mais, sur le fond de la question, notre avis est très net et très unanime, et nous serons très reconnaissants de tout ce qui sera fait en ce sens.

Puisque vous me parlez du Journal des Débats, je suis autorisé à vous dire qu'on ne demande pas qu'il émette, à cet égard, un avis peut-être prématuré ; mais si le parti modéré était divisé sur la question, ou hésitant, et si le Journal des Débats croyait devoir formuler une opinion, on désirerait qu'elle fût tout à fait favorable à la mesure.

Par la prochaine occasion je vous enverrai une note de quelques-uns de mes livres que je vous prierai de me faire envoyer. Vous n'ignorez pas que je n'ai pas le catalogue de mes livres de prix et des livres restés à Chantilly. Adieu. Toutes nos santés sont bonnes, hormis les rhumes qui sont nombreux, mais bénins.

Tout à vous,

Claremont, 19 octobre 1849.

Voici, mon cher ami, la note sur l'envoi de livres dont je vous avais parlé. Je vous prie de tout faire préparer

ET CUVILLIEK-FLEUKV. — 4849 45

pour cet envoi et d'attendre un nouvel avis pour l'expédition. Mandez-moi aussi si vous me conseillez de faire venir en même temps mes cahiers du collège et mes livres de prix. Enfin, dites-moi tout ce que vous jugerez à propos de me dire à cet égard et indiquez-moi si vous croyez que j'aye omis dans cette note quelque ouvrage qui puisse m'être utile.

Je viens de recevoir votre lettre du 17 ; tout cela n'est pas couleur de rose; j'avais déjà quelque idée que nous pourrions bien payer les frais du baiser Lamourette, et que, puisqu'il fallait faire un sacrifice à la conciliation, on nous offrirait peut-être en holocauste. Enfin, ne nous décourageons pas, et, si nous ne pouvons pas encore tout avoir, tâchons de faire un pas cette fois-ci. Je suis, du reste, bien alarmé de tout ce qu'on dit de la situation intérieure de la France et de la direction ultra-anglaise qu'on voudrait donner à sa poUtique en Orient. Que Dieu vienne en aide à notre pauvre pays !

Claremont, 7 novembre 1849.

J'ai reçu hier soir, mon cher ami, vos longues, bonnes et amusantes lettres du 2 et du 5 auxquelles je compte répondre en détail par une occasion à la fin de la semaine. Voici l'objet de ce billet spécial :

On m'a remis, à Londres, le catalogue de la bibliothèque du général Despinoy, dont la vente commence le 12 novembre et doit durer jusqu'au 22 décembre. J'y ai remarqué quelques ouvrages que je désirerais acquérir, mais dont le tour ne vient qu'à des vacations assez éloignées; je vous

en parlerai dans ma prochaine lettre. Un seul de ces ouvrages doit être vendu mercredi prochain; il a le numéro 1341 et, pour titre : « les XXIII libres de V Iliade d'Homère, prince des poètes grecs, traduit par Hugues Salel et Amb. Jamyn. Rouen, 1605, in-12, v. br. )).

Vous ne comprendriez rien à cette acquisition si je ne vous disais que j'ai un charmant manuscrit sur vélin, portant dédicace à Henri H, de cette traduction, dont la reUure, semée de M, de fleurs de lis et de marguerites, fait croire que c'était l'exemplaire de la reine Marguerite et a fait l'admiration des conservateurs du British Muséum. Je ne serais pas fâché de joindre au manuscrit l'exemplaire imprimé.

La princesse de Joinville est, grâces à Dieu, hors d'affaire.

Toutes les autres santés sont bonnes. Je ne vous parlerai

pas politique aujourd'hui; mais je n'en pense pas moins.

Adieu ; mille amitiés.

Glaremont, 10 novembre 1849.

Je vous envoie, mon cher ami, une nouvelle note bibliographique dont vous excuserez la rédaction plus que rapide et incorrecte ; je n'ai rien à y ajouter si ce n'est que j'écris à M. Barris pour vous faire ouvrir soit sur 1849, soit sur 1850, les suppléments de crédit nécessaires.

Vous m'avez écrit sur notre rebannissement quelques bien bonnes lignes *, et j'ai d'autant plus lieu de trouver

* Note retrouvée dans les papiers de M. Cuvillier-FIeury :

« Chantilly, 2 novembre.

« ... Le parti légitimiste, après bien des incertitudes, a paru s'arrêter à cette idée que les droits de son Prince étaient mieux

votre opinion juste, qu'elle est absolument conforme à celle que j'avais déjà; on nous dit que quelques personnes regrettent ce triste vote ; mais le crocodile ne pleure-t-il pas après avoir tué ses petits? Au reste, je n'aime pas à parler de ce sujet ; j'aurais peur d'y mettre de l'amertume, et il n'est pas permis aux princes, même proscrits et reproscrits, d'en avoir, au moins de la laisser percer.

Je ne sais ce qui adviendra de mon séquestre qui, malgré le bon vouloir de M. Biesta, est toujours un gros embarras pour mes affaires ; s'il y a lieu de proposer quelques mesures législatives pour les biens du Roi, je trouverais monstrueux qu'à cette occasion on ne me tirât pas d'une situation inexplicable et qui n'a été imposée ni à M. le duc de Bordeaux, ni à mes frères. Mais je ne voudrais pas que l'on entretînt l'Assemblée de moi seul : je ne voudrais pas paraître demander une compensation en quelque sorte pécuniaire (quoiqu'il ne s'agisse, après tout, que de me faire rendre ce qui est à moi) au vote qui nous a récemment frappés.

Vous vous êtes, je crois, mépris sur ce que je vous disais

établis par l'exil et mieux sauvegardés par la distance, qu'exposés à la discussion et au contrôle d'une candidature à bout portant comme eût été celle du duc de Bordeaux s'il avait repris un domicile dans son pays. En ce qui le concerne, c'est peut-être vrai ; mais pour ce qui est de vous, cela est faux. C'est ne pas comprendre le caractère particulier que les événements ont imprimé depuis un siècle et demi à l'action de votre famille dans nos affaires, distinction qui peut bien n'être pas du goût du parti légitimiste, mais qui est un fait. Il fallait donc revendiquer pour vous cette disponibilité, s'il est permis de parler ainsi, au titre de citoyen et de serviteur du pays que vous invoquiez prématurément et honorablement en 1848, dans votre lettre au Président de l'Assemblée nationale. Il fallait poser habilement le cas d'une préférence du pays en faveur du principe que vous avez représenté dix-huit ans, celui de la monarchie élective, constitutionnelle, principe, je le reconnais, momentanément écrasé sous les pavés de Février, mais que la souveraineté nationale peut en faire sortir de nouveau...

« Ctjvilliee-Fleury. »

de l'alliance anglaise; j'ai des préjugés, j'en conviens. J'admire beaucoup la nation anglaise : j'ai peu de sympathie pour elle, et une profonde défiance de sa politique. Je gémis de nous voir, vis-à-vis d'elle, dans des rapports de vassal à suzerain. Mais je ne dis pas tout ce que vous me faites dire.

Je voulais vous parler de mes travaux; mais en voilà déjà bien long pour aujourd'hui. A bientôt une autre lettre.

Mille amitiés.

Claremont, 29 novembre 1849.

D'abord et avant tout, mon cher ami, je suis chargé de vous féliciter et de vous remercier de votre excellent article sur le Journal de 1815 *. Je sais que Dumas a eu mission de vous remercier plus en détail, en réponse à votre lettre, mais je ne veux pas renoncer au bon message qui m'avait été confié, et auquel je veux joindre aussi mes compliments. Du reste, il m'est revenu, de divers côtés, que vos derniers articles ont été généralement goûtés à Paris, du moins parmi les gens qui lisent encore ; pour moi, ils m'avaient fait grand plaisir ; mais je me défie de mes appréciations à votre endroit, et j'ai été charmé de les savoir partagées.

Je réponds à vos lettres des 19 et 22 : installation des livres à Chantilly : j'en préférerais une autre que celle que vous me proposez. Je ne sais pas si je reverrai jamais

* Article publié dans le Journal des Débats le 25 novembre 1849, sous le titre « Le roi Louis-Philippe et l'émigration ».

ET GUVILLIER^FLEURY. — 1849 49

Chantilly; mais, si jamais je m'y retrouve, la petite pièce dont vous me parlez ne serait qu'une annexe très insuffisante et très incommode, et, d'ailleurs, on ne peut guère se priver de logements dans le château. Il faudrait toujours un dépôt principal aux Ecuries, et mon intention, jusqu'à ce que j'aie pu disposer près de moi un local convenable et suffisant, serait de ne laisser dans la bibliothèque actuelle que les livres usuels. Ne serait-il pas mieux de créer ce dépôt de suite?... Vous ferez bien, quand vous irez faire un tour à Paris, d'aller voir Fain pour lui demander de vous faire savoir si parmi les papiers que la Commission actuellement en fonctions va retirer des Archives, il s'en trouve à moi. Il vous les remettrait ; vous m'en enverriez l'état, et je verrais ce qui doit rester à Chantilly et ce qui doit être envoyé ici. Cela ne presse pas.

Adieu, mon bon ami ; je n'ai que le temps de vous serrer la main. Jamin vous donnera de nos nouvelles.

Tout à vous,

Vous allez me dire que j'ai les yeux plus gros que le ventre et vous aurez raison. Mais enfin, je songe déjà aux époques où, mes travaux étant plus avancés, je pourrais avoir besoin de faire faire des recherches au dépôt de la Guerre, où se trouvent, vous le savez, de nombreuses correspondances de Condé, Turenne, etc. Jamin connaît beaucoup le colonel Brahault, qui est un des principaux personnages du lieu, avec lequel j'ai déjà eu quelques relations, et auquel j'aimerais mieux m'adresser qu'au général Pelet. Jamin ira donc voir ledit colonel, lui fera part de mes intentions, et lui annoncera que, lorsque j'aurai besoin de faire faire quelques recherches, je vous prierai de vous adresser à lui.

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