‹ Correspondance du duc d'Aumale et de Cuvillier-Fleury;Chapitre 5 sur 37 · II · texte numérisé non relu

II

Claremont, 11 décembre 1849.

J'ai été, mon cher ami, bien profondément attristé de la mort si inattendue du bon et excellent Doulcet *. Je l'aimais, en quelque sorte, d'une amitié fraternelle, et je l'ai pleuré autant pour moi que pour lui. Je n'avais jamais trouvé chez personne une si grande conformité de goûts et d'idées ; il avait été le compagnon le plus intime, l'associé le plus constant de mes travaux passés, et ma tête ou mon cœur ne faisaient pas un projet pour l'avenir, un château en Espagne, sans qu'il n'y fût mêlé. Sa mort est une des plus vives douleurs que j'aye ressenties depuis 1842!

J'ai lu hier, avec un vif intérêt, votre article sur les Etats d'Orléans, que vous jugez, selon moi, très bien ; seulement je trouve, plus que vous ne l'avez dit et, peut-être, que vous ne pouviez le dire, cette composition très inférieure, surtout sous le rapport de la couleur historique, à celle de la Ligue. Je ne sais, comme vous l'indiquez, où M. Vitet a trouvé les éléments du rôle qu'il fait jouer à Marie Stuart dans cette affaire. La vérité est que la vie de Gondé, qui était un amoureux fort peu platonique et fort peu rêveur, a été protégée jusqu'à la mort de François II par une sorte de conspiration de la perfidie de Catherine et de la vertu de L'Hôpital.

Si vous êtes encore à Stains, faites à Mme de Vatry les amitiés de ma femme et les miennes ; je ne vous dis pas de nous rappeler à son souvenir, car je suis bien sûr qu'elle ne nous oublie pas.

Je n'ai rien de nouveau à vous mander d'ici où tout va comme d'habitude.

* Le capitaine Doulcet, mort du choléra en Afrique.

Je vous prierai de joindre à l'envoi de la fin du mois les deux ouvrages désignés dans les notes ci-jointes, ou tout au moins l'atlas, si vous ne pouvez, d'ici là, vous procurer Lelong. J'aurai besoin de ce dernier ouvrage pour établir le catalogue de mes manuscrits, auquel je travaille quand je vais à Londres, avec un des conservateurs du British Muséum; ces messieurs sont tous pleins d'obligeance pour moi.

Adieu, mon cher ami ; mes respects à Mme Fleury ; ma femme vous fait dire mille choses.

Claremont, 30 décembre 1849.

Il y a longtemps que je ne vous ai écrit, faute d'occasion, mon cher ami ; le départ très prompt de Ferdinand Leroy ne m'a permis que de lui remettre des papiers d'affaires qui sont, vous le savez, un peu encombrants à la fm de l'année, et, d'ailleurs, nos affaires sont en ce moment assez compliquées par la malveillance toute personnelle et la jalousie un peu mesquine du Président. Never mind; il ne m'amènera pas à me poser en solliciteur devant lui. Je ne veux pas cependant tarder à vous souhaiter la bonne année et, s'il ne se présente pas d'occasion, je mettrai demain à la poste cette lettre qui vous portera tous mes souhaits pour votre santé et votre bonheur, pour Mme Fleury et pour Clémentine. Puissions-nous, tous, voir de meilleurs jours !

Je commence à distinguer un peu plus clairement le résultat possible de mes travaux; cependant, cela avance

toujours lentement; mais je ne suis pas pressé de mettre la plume à la main. Nous avons trois pouces de neige et un beau froid. Toutes les santés sont bonnes. J'espère qu'il en est ainsi chez vous. Mes respects à Mme Fleury, et, selon la vieille formule, bon jour, bon an!

Claremont, 4 janvier 1850.

Je vous ai déjà offert, mon bon ami, mes souhaits de bonne année; je ne réponds donc que pour mémoire à votre lettre du 29 décembre, pour laquelle je vous prie d'agréer tous mes remerciements. La Reine a aussi été très sensible à vos félicitations, et veut vous répondre elle-même ; mais, si cela n'est pas encore fait, prenez-vousen à moi, qui exerce sur elle la surveillance la plus inquisitoriale pour l'empêcher de trop se fatiguer à écrire. Mme de Sévigné, sans prendre le conseil pour elle, écrivait, un jour, à sa fille, que selon Fagon, il fallait, pour vivre vieux, ne pas trop user de plumes ; je ne crois pas que l'avis fût mauvais.

J'ai vérifié, au British Muséum, les ouvrages d'Aubery, dont je vous parlais dans ma dernière lettre ; ils sont fort curieux; je les crois assez rares. Remarquez que je ne désire acquérir que les sept volumes in-12 à la Sphère, qui composent les deux ouvrages ensemble ; il faut faire bien attention que les exemplaires ne soient pas imparfaits.

Rien de nouveau ici. Nos affaires de fortune traversent, à Paris, une nouvelle crise ; je crains que la maladresse de quelques-uns, et surtout la très perfide et méprisable mauvaise volonté du pouvoir ne lui donnent une mauvaise issue.

Mille amitiés.

Glaremont, 20 janvier 1850.

Je vous remercie bien, mon cher ami, de vos bons vœux pour le 16 janvier, et je souhaite fort qu'ils soient exaucés, car je me sens encore un peu de feu au cœur; cependant, n'était mon ardent amour pour mon pays, je ne me plaindrais pas de ma situation présente ; les livres et les manuscrits me font passer mon temps le plus agréablement du monde, et je crois que nul, ici, ne supporte plus philosophiquement l'exil, soit dit sans me vanter.

Augier me mande qu'il est sur les rangs pour le prix quinquennal de l'Académie ; il me demande, avec une discrétion parfaite, d'ailleurs, si je puis le recommander à Guizot, Villemain et Salvandy. Je n'y vois, quant à moi, pas d'inconvénients ; mais il pourrait y en avoir que je n'apprécie pas, et que vous pouvez juger mieux que moi. Je vous envoie donc, tout ouverts, les billets que je viens d'écrire aux trois illustres. Vous les lirez, et vous verrez si vous devez soit les expédier à leur adresse, soit les remettre à Augier pour les porter lui-même. J'informe Augier de ce que je fais.

Les deux bienheureuses caisses de livres sont arrivées avant-hier à la douane de Londres ; elles seront dans deux ou trois jours entre mes mains. Voilà une affaire terminée.

Je vous remercie des nouvelles que vous me donnez. Mon appréciation de la situation n'aurait pas d'intérêt; je suis loin de voir en rose; il me semble que la France rapetisse chaque jour, et je ne vois guère d'issue. Espérons, cependant, mais espérons en aveugles ; il est difficile de ne pas devenir fataliste dans ce triste temps.

Je sais que Morny a été parfait pour nos affaires. Mais je ne sache pas qu'il ait fait grand effet sur « l'illustre

Président » (extrait du Napoléon). J'ai lieu de croire au contraire qu'Achille Fould est plus courtisan que méchant, et qu'il n'est, dans cette aiïaire, que l'organe servile des passions de l'Elysée *.

Je suis charmé de vous savoir sur pied et j'espère bien que vous parerez aux rechutes. Toutes les santés sont bonnes ici. Joinville part à la fm du mois, avec sa femme, ses enfants et Trognon, pour une villégiature en Portugal.

Adieu, mon cher ami ; ma femme vous fait dire mille choses, ainsi qu'à Mme Fleury, à laquelle je vous prie de présenter mes respects.

Mille amitiés.

* UElysée conservait toujours, sur les biens de M. le duc d'Aumale, les convoitises qui s'étaient manifestées dans l'acte d'huissier du 14 mars 1848; on en parlait dans l'entourage du Président, ainsi que le prouve la lettre suivante que M. Laplagne-Barris adressait au duc d'Aumale, le 2 août 1849 :

« Monseigneur,

« Je ne suis nullement surpris des propos tenus par M. de Persigny et qui vous ont été rapportés.

« Vous savez qu'immédiatement après la Révolution de février, la première pensée de Louis Bonaparte fut d'intenter une action judiciaire pour revendiquer Chantilly. Quoiqu'il n'ait été, depuis, donné aucune suite à cette demande, j'ai été informé qu'elle préoccupait les familiers du Président, et que lui-même y songeait quelquefois. Il en a même parlé à M. Odilon Barrot il y a trois ou quatre mois. Celui-ci, qui avait connu l'affaire comme président du Conseil du séquestre, lui a répondu que cette action n'avait aucun fondement, et qu'il lui conseillait fortement de l'abandonner... Louis Bonaparte a, maintenant, d'autres conseils que M. de Peisigny, et, à moins que l'axiome Maie suada famés ne l'égaré complètement, je crois que vous n'aurez pas à plaider sur l'objet dont il s'agit... »

[Le Conseil du séquestre avait été organisé, dès le mois de mars 1848, par l'administrateur, M. Biesta. Il était composé de MM. Odilon Barrot, Paravey, conseiller d'Etat, Isambert, Billault, Abbatucci. Il devait éclairer l'administrateur sur toutes les questions contentieuses qui se présenteraient.]

Claremont, 30 janvier 1850.

Je vous envoyé, mon cher ami, trois demandes de secours annotées ; vous verrez ce qu'il y a à faire. J'ai été fort satisfait de la condition des livres contenus dans les deux fameuses caisses; je suis charmé de les avoir; j'ai déjà usé de plusieurs. Pour ceux que je vous ai demandés depuis, l'acquisition et l'envoi n'en sont pas urgents, quoique j'aye quelque envie de les tenir. Vous ferez bien de me les envoyer en détail et par les occasions ; de cette manière on échappe aux customs (agents) qui sont les plus grands voleurs du monde. J'écris un mot à M. Barris, pour tâcher de faire payer promptement Techener; un seul mot à propos des deux caisses : j'y ai trouvé le Mémorial de Sainte-Hélène, dont j'avais décommandé l'envoi par note du 9 novembre, en ayant déjà un exemplaire envoyé de Chantilly.

Je lis et travaille toujours. Je commence à être un peu plus fixé sur mon sujet. Si j'en ai le temps et la patience, je voudrais faire une histoire du grand Condé en trois parties, avec une introduction. L'introduction serait consacrée aux premiers princes de Condé; je m'y étendrais surtout sur le père du héros et sur le gouvernement de Richelieu. La première partie comprendrait l'enfance du grand Condé, ses premières et belles campagnes, et sa vie presque purement militaire, jusques après la bataille de Lens, en 1648, l'organisation des armées, et la manière de faire la guerre à cette époque. La seconde comprendrait la Fronde, la guerre civile, et Condé général espagnol jusqu'à la paix des Pyrénées, 1659. La troisième comprendrait le gouvernement de Louis XIV, les dernières campagnes de Condé, Condé à Chantilly, ses; relations avec tous les

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hommes éminents du grand siècle. A chaque partie seraient jointes les lettres et les pièces inédites. Je ne veux mettre la main à la plume que quand j'aurai réuni et étudié tous les matériaux de l'introduction et de la première partie ; c'est loin d'être fini ; mais, cependant, je puis déjà entrevoir la fin. Quid dicis, amice?

Jamin ne m'a rien dit du résultat de ses ouvertures au colonel Brahault ; je lui écris pour le connaître. J'aurai très prochainement besoin de recourir à lui (M. Brahault) par votre intermédiaire, pour savoir d'abord ce qu'il y a au dépôt de la Guerre sur Condé et sur Turenne, particulièrement sur les campagnes de 1643 à 1648 ; d'après sa réponse je demanderai ensuite des notes et des copies de pièces ; nous verrions quels frais il pourrait y avoir à faire pour cela.

Merci de vos nouvelles politiques et autres ; ce que vous me dites de Changarnier me ravit et ne m'étonne pas ; cet homme est un chef, ce que je crois très rare en ce monde; s'il sauve l'armée, il sauvera la France.

Voilà Joinville parti ; c'est un grand vide pour moi. Je

songe aussi bien quelquefois à mener ma femme à Naples ;

mais je n'ai aucun projet arrêté. Je serai charmé de revoir

le brave Molènes. Adieu, mon bon ami; je vous serre bien

cordialement la main.

Tout à vous,

J'ai reçu une lettre du bon Pellat qui, au miheu des joies de son mariage, a été cruellement éprouvé; je vous en envoie la dernière feuille : vous verrez ce qu'il me dit de mon ancien chapelier R..., je désirerais l'assister.

Glaremont, 12 février 1850.

Je m'occupe, mon cher ami, du fac-similé de l'écriture de La Bruyère demandé par Techener, auquel je rendrai bien volontiers ce petit service, sous la condition que ce fac-similé ne sera ni copié, ni autographié; j'espère pouvoir vous l'envoyer vers la fin de la semaine.

Les livres dont vous m'envoyez la note ne sont pas de ceux dont j'aye précisément besoin en ce moment, car je ne compte pas m'appesantir beaucoup sur les premiers Condé; cependant, j'aurai à caractériser la figure très historique de Louis I'^^', et ces pièces sont de nature à bien faire connaître et sa situation réelle et le rôle qti'il se donnait ; d'ailleurs, elles sont tout à fait dans l'ordre des acquisitions que je fais ou que je désire faire, le cas échéant. Achetez-les donc; mais, auparavant, vérifiez si elles ne se trouvent pas dans les Mémoires de Condé. Je ne les ai pas; je les ai souvent vu passer ici dans des ventes ; mais, comme cet ouvrage est attribué à Th. de Bèze, un des^ pères de l'Eglise protestante, il est hors de prix ici. Si vous, le rencontrez à bon compte et en bonne condition, achetezle-moi; je désirerais l'avoir.

Il va sans dire que je serai charmé de voir Molènes; donnez-lui mon adresse de Londres et ayez bien soin de me prévenir au moins trois jours d'avance ; je serai là pour son' arrivée.

Nous allons jeudi au Star and Garter, où nous passerons quinze jours ou trois semaines, pour faire changer d'air au Roi, qui est un peu fatigué depuis quelques jours. Cette espèce de déplacement m'assomme; mais il n'y a rien à dire. Adressez-moi donc vos lettres jusqu'à nouvel ordre.

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à M. Hippolyte Boniface, Star and Garter, Richmond,

Sussex.

Je suis décidé à témoigner ma gratitude à M. Biesta,

soit par une lettre, soit par une lettre et un souvenir. J'ai

déjà consulté là-dessus M. Barris; j'attends sa réponse

avec quelque impatience; causez-en avec lui.

Adieu. Mille amitiés.

Claremont, 15 février 1850.

Mon cher ami, d'après l'avis de M. Barris, je veux faire un cadeau à M. Biesta; je désirerais, en conséquence, que vous m'achetassiez un ou plusieurs objets d'orfèvrerie que je lui destine.

Ma lettre est interrompue par l'arrivée de la poste; je reçois la vôtre du 14; vous voyez que j'y répondais d'avance. Je vous envoie ma lettre à M. Biesta; vous l'enverrez chez lui avec les objets d'orfèvrerie ou vous la lui porterez vous-même, si vous le jugez plus à propos.

Je préférerais qu'il n'y eût aucune inscription sur les objets; mais s'il était indispensable qu'il y en eût une, je désirerais qu'elle fût ainsi : « Le duc d'Aumale à M. Biesta. Témoignage de gratitude et d'estime. Février 1850. »

Je n'ai que le temps de vous écrire ce mot.

Je vous envoie la lettre pour M. Biesta ouverte; fermezla après l'avoir lue.

Richmond, 25 février 1850.

Voici, mon cher ami, quatre lettres que j'ai écrites à la demande de Molènes, et que je vous prie de lui remettre. Elles sont adressées à de bons amis à moi, qui pourront lui être de quelque utilité à Alger. Je suis heureux de pouvoir faire quelque chose d'agréable à ce digne jeune homme, qui a le cœur bien placé et qui a été fort goûté ici. Je pense que vous ne confondrez pas, dans ces lettres, celle qui s'adresse à Mme de Sainte-Aldegonde, pour la remercier d'un livre d'heures sur vélin qu'elle a eu la bonté de m'envoyer. Veuillez la lui transmettre.

Je vous envoyé aussi une lettre d'un représentant dont je n'ai pas bien pu lire le nom. Il me paraîtrait qu'un secours de deux cents francs serait à propos. Si vous le pensez comme moi, veuillez en informer M. Barris et expédier la somme le plus tôt possible.

Rien de nouveau ici. Le Roi a bien repris. Je crois que nous retournerons vers le 7 mars à Claremont.

Claremont, 22 mars 1850.

Vous trouverez, au dos de la note ci-jointe la liste des ouvrages que je vous prie de m'acquérir à la vente S... Voici maintenant l'explication de cette note : je m'amuse, dans mes soirées, à faire sur des feuilles volantes le catalogue de mes manuscrits ; il y a des renseignements dont j'aurai besoin et que je ne trouve pas toujours dans les

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ouvrages que j'ai sous la main ni au British Muséum. Je vous poserai, dans ce cas, quelques questions que je vous prierai de faire résoudre, s'il est possible, dans vos moments perdus, et à l'aide de vos relations; je commence aujourd'hui.

Je crains bien que vous ne disiez vrai dans les deux dernières pages de votre lettre : le socialisme légal est ce que je redoute le plus. Je ne m'étais pas trop effrayé des élections de Paris; trois ou quatre mille voix modérées de plus ne diminuaient pas le danger et pouvaient le dissimuler à bien des gens. Mais ce qui me frappe, c'est de voir, le premier étourdissement passé, tout le monde occupé à se rassurer, au lieu de se préparer à agir. C'est l'inertie qui nous tuera; et cette inertie, avec nos profondes divisions, il est bien difficile d'en sortir. Quand donc criera-t-on : FiVe la France/ disait tristement un chroniqueur, quand nous avions l'Anglais chez nous, et qu'il n'était question que de Bourgogne et d'Armagnac !

Adieu, mon cher ami. Mille amitiés.

Claremont, 19 avril 1850.

... Voilà quatre pages de digression (sur un manuscrit italien) auxquelles je me suis laissé aller et je n'ai pas encore commencé ma lettre. J'ai d'abord quelques mots à répondre' à la vôtre du 4. Vous avez fort raison de m'engager à ne pas céder à l'entraînement des livres : c'est, en somme, un goût qui ne sied guère à ce temps-ci, et je tâcherai de'me tenir : sed homo sum. Ne croyez pas, d'ailleurs, que j'achète au hasard : sauf quelques fantaisies, je ne

recherche que les hvres qui appareillent mes manuscrits, c'est-à-dire les éditions imprimées qui s'en rapprochent le plus par la date et le texte, et les livres qui se rattachent à mes études historiques; peut-être me direz-vous — et vous n'aurez pas tout à fait tort — que c'est un cercle bien large et bien élastique; au reste, mes études historiques marchent : avant l'automne, j'espère bien avoir fini le travail préparatoire de l'introduction et de la première partie du fameux ouvrage; les notes s'accumulent; je vous enverrai très prochainement l'indication de quelques recherches à faire au dépôt de la Guerre, à la Bibliothèque nationale, au Louvre, et aux Affaires étrangères.

Je pense que vous devez trouver dans un de ces deux derniers dépôts la correspondance de Condé avec la Cour d'Espagne, que l'empereur a fait enlever de la bibliothèque de Madrid ou des archives de Simancas ; ce renseignement m'est envoyé d'Espagne; mais attendez, je vous prie, ma note pour agir.

A propos de Cousin, j'ai trouvé l'autre jour un papier dont la vue, puisqu'il s'occupe des femmes de la Fronde, le ferait, je crois, pâmer d'aise. C'est une lettre de félicitations sur la prise de Thionville (1643), écrite à M. le Duc par sa mère qui, pour ignorer, comme son fils, radicalement l'orthographe, n'en était pas moins bel esprit, et fort assidue à l'hôtel de Rambouillet; puis, Mme la Princesse passe la plume à sa fille, Mme de Longueville; celle-ci à Mlle de Boutteville, la duchesse de Châtillon, la seule vraie passion du grand Condé, assure-t-on; puis à Julie d'Angennes (Mme de Montausier), etc., il y a ainsi, dans la même lettre, dix à douze billets tracés de ces jolies mains; quelle couronne pour le jeune héros!

Mais j'arrive enfin au véritable objet de ma lettre, car je suis, ce soir, d'une diffusion qui n'est pas dans mes habitudes et que vous me pardonnerez, je l'espère.

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Je commence à me préoccuper sérieusement de l'éducation de mon gars. Cet enfant a, si je ne me fais pas d'illusions paternelles, les plus heureuses dispositions; mais la vivacité si précieuse de son esprit et de son cœur ne rend la chose que plus délicate. Je vais l'enlever, ce printemps, à sa bonne, avec laquelle ses relations deviennent, de jour en jour, plus difficiles sous tous les rapports. Il couchera avec Hippolyte, et, dans le jour, il sera le plus possible avec sa mère ou avec moi. Mais nous ne pourrons pas nous en occuper constamment, et je ne voudrais pas que cette situation, qui multipliera nécessairement ses rapports avec les domestiques, se prolongeât trop longtemps. En un mot, je voudrais lui donner un précepteur, cet automne; il aura cinq ans. Je voudrais un jeune homme, célibataire, d'un caractère doux et ferme, instruit, ayant de la distinction, qui pût vivre dans notre intérieur et nous suivre partout, qui, cependant, n'eût pas de prétentions, surtout de prétentions d'avenir que le temps ne comporte pas. Vous me trouverez bien difficile; mais, peut-on l'être trop? Au reste, ceci n'est qu'un coup de sonde; mais songez-y, je vous en prie, donnez-moi vos idées sur la question, sur les conditions; tâchez de m'avoir quelques renseignements de personnes; enfin, causons-en.

Je ne suis guère au courant de la politique; la situation me paraît toujours très tendue et très grave. Mon Constitutionnel vient de me manquer (par un oubU de renouvellement d'abonnement) au milieu d'un accès d'efTervescence bonapartiste qui m'a paru ce que les Anglais appellent un called for; ce serait d'aifieurs fort amusant, s'il ne s'agissait pas de la France. Quoi qu'il en soit, je vois moins noir depuis quelques jours, je ne sais pas trop pourquoi; c'est plutôt une affaire d'instinct que de raisonnement. Est-ce le printemps qui agit sur moi? je ne sais; mais je ne vois pas pourquoi, dans cette étrange époque, on ne croi-

rait pas son inspiration, flaius, les voix intérieures autant que la logique. Adieu, mon bon ami; je me dépêche de me taire et de vous souhaiter le bonsoir.

Vous apprendrez avec plaisir que ma femme est dans une situation intéressante. J'espère la solution pour le mois de novembre. Je ne désire pas qu'elle ait lieu à Claremont, à cause de tous les malheurs successifs qui ont frappé les habitants de ce triste château et qui ne peuvent manquer d'agiter l'imagination d'une femme. Notre intention serait donc d'aller nous établir, vers les premiers jours de septembre prochain, aux environs de Richmond, dans quelque cottage à portée de la Reine.

J'espère que vous ne vous ressentez plus de votre indisposition. Mes respects à Mme Fleury. Ma femme vous fait dire bien des choses.

Tout à vous,

Glaremont, 29 avril 1850.

Mon cher ami, je vous prierai de m'acheter la collection complète des petits classiques français de Nodier : je voudrais un joli exemplaire relié; je ne tiens pas à ce qu'il le soit magnifiquement, mais avec goût. C'est un présent que je veux faire à la reine des Belges que nous avons le bonheur de posséder en ce moment; je voudrais que cela fût digne d'elle, sans ajouter, comme le calife de Bagdad, « et surtout de moi-même ». Si vous pouviez m'envoyer cela par le retour de Gouverneur, ce serait bien bon.

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Voici les premiers renseignements que je voudrais avoir sur le dépôt de la Guerre et que je vous prie de demander à l'obligeance du colonel Brahault :

Quels sont les recueils de pièces existant au dépôt de la Guerre sur les campagnes des armées françaises depuis 1640 jusqu'à 1646 inclusivement?

Existe-t-il des correspondances des généraux en chef pendant cette période avec le secrétaire d'Etat de la Guerre, ou du secrétaire d'Etat de la Guerre avec ces généraux ?

Quels sont les généraux dont les correspondances existent?

Ces recueils sont-ils volumineux?

Sont-ils autographes?

Je pense qu'il suffira que j'écrive au colonel pour le remercier de ces renseignements quand il vous les aura fournis. Mandez-moi si vous croyez que je doive vous envoyer un mot pour lui avant que vous ne les lui demandiez.

J'ai appris d'Espagne que la correspondance relative à Gondé et à ses services dans l'armée espagnole avait été retirée par ordre de l'empereur de la bibliothèque royale de Madrid et des archives de Simancas et n'avait jamais été restituée à l'Espagne. Pourriez-vous savoir si cette correspondance existe, soit à la bibliothèque du Louvre, soit aux archives du ministère des Affaires étrangères? Je suis moins pressé pour ces renseignements-ci que pour ceux que je vous ai demandés sur le dépôt de la Guerre.

Le papier et l'heure me disent de finir. Hélène et ses enfants nous sont arrivés en très bonne santé.

Mille amitiés.

Glaremont, 2 mai 1850.

... Voilà donc Eugène Sue nommé; je n'attachais pas une grande importance à la nomination de Leclerc; cela n'eût rien changé, selon moi, à la situation. Mais le choix de son concurrent est honteux pour mon pauvre pays. Tout cela finira peut-être, un jour, par des « casse-gueule )>, comme disent les troupiers. Puisse-t-il m'être donné d'y prendre part, quelle qu'en doive être l'issue! Ce que je craindrais le plus au monde, c'est que ma patrie et ma race dussent mourir de consomption.

En attendant les jours de la lutte, jouissez en paix des ombrages de Chantilly, comme je jouis de mes livres, et croyez-moi toujours votre bon et fidèle ami.

Tout à vous,

Paris. 3 mai 1850 *.

Mon cher Prince,

... La seule règle que je veuille poser aujourd'hui, non pas à votre action, mais comme le principe générateur de tout le système d'éducation de votre fils, tel que je le conçois, c'est qu il doit être élevé en prince. Et si je pose

* M. Guvillier-Fleury avait pris copie d'un passage de la lettre par laquelle il répondait à celle ci-dessus du 19 avril. C'est cette copie qui a été retrouvée dans le dossier relatif à l'éducation du prince de^Condé.

ce principe dès aujourd'hui, sans en dire plus, c'est que l'éducation du prince doit commencer, selon moi, avec la vie même. Etre élevé en prince, cela ne veut pas dire être élevé d'après les principes de Dubois ou de Villeroi; mais cela veut dire être élevé comme un des représentants, de par Dieu, du principe d'autorité sur la terre; non pas, sans doute, pour l'exagérer, mais pour en avoir toujours le sentiment et l'instinct, et pour y sacrifier tout, même la popularité. La révolution de Février a été pour moi, sur ce point, une lumière sinistre et éclatante : j'ai vu, au milieu du péril, des princes braves, aguerris, entourés de dévouements énergiques et auxquels il aurait suffi de faire un énergique appel ; je les ai vus agir comme de simples fonctionnaires publics, et laisser périr l'autorité entre leurs mains, faute de s'en être crus les représentants prédestinés et indiscutables. Etait-ce leur faute, celle de leur éducation, de leur entourage? Etait-ce la faute de cette nation et de cette époque sans illusions, sans croyances et sans prestige? Je ne sais; mais il m'est resté de cette expérience l'impression que si j'avais jamais à mettre la main à une éducation de prince, soit pour la diriger (mais je suis trop vieux), soit pour la conseiller, la première règle que je voudrais appliquer est celle que j'ai posée plus haut...

Cuvillier-Fleury.

Clarcmont, 13 mai 1850.

Mon cher ami, j'ai médité, à mon tour, sur votre lettre du 3 mai. J'avais déjà songé spontanément à ce que j'appellerai le système mixte, comme une transition entre la bonne et le précepteur. J'ai sous la main, ici, quelqu'un

qui s'était offert à enseigner à l'enfant les premiers éléments, et qui, je crois, convenait très bien : c'est Depelchin. Mais j'ai trouvé que ce système avait des inconvénients, surtout avec le caractère de mon enfant ; je craindrais qu'il n'y prit l'habitude de méconnaître ce fameux principe dont on parle tant de nos jours, et qu'on pratique si peu, le principe d'autorité. Je n'aime pas les métis. Quant à m'embâter d'un Anglais dans mon intérieur, je n'y ai aucune disposition; j'y vois une foule d'inconvénients, et je n'y trouve qu'un avantage, qui est d'apprendre la langue à l'enfant. Je tâcherai d'y suppléer d'une autre manière.

En examinant cette question, mon esprit a retrouvé un nom, celui de M. Mesnard. Nous le connaissons déjà; la Reine m'en a fait un grand éloge ; outre ses qualités professionnelles, il a le grand avantage, pour notre situation actuelle, d'avoir été déjà en rapport avec nous. Il me conviendrait parfaitement, et je ne pense pas que nous puissions trouver mieux. Cependant, avant de rien entamer, je voudrais avoir votre avis : mandez-le-moi.

Nous devions partir demain pour Saint-Léonard ; mais le départ est retardé de huit jours, Louise ne pouvant s'y rendre en ce moment. Le Roi est toujours un peu faible; plutôt mieux.

J'ai eu grand plaisir à voir Augier et à entendre sa pièce* ; il y a de beaux vers et de beaux sentiments.

M. de Mussy m'a donné un joli exemplaire du César, Elzévier 1635. Si vous rencontrez sur votre chemin une bonne édition et un joli exemplaire des Menagiana et des Lettres de Voiture, mandez-le-moi. Ce sont mes seuls desiderata du moment.

Adieu, mon cher ami ; que les Nymphes et les Dryades

* Gahrielle, représentée pour la première fois en décembre 1840

de Chantilly vous tiennent en joie et vous délivrent des (listes préoccupations du présent et de l'avenir. Tout à vous,

Claremont, 18 mai 1850.

Voici, mon cher ami, une nouvelle édition de la lettre relative au colonel Brahault ; si vous retrouvez la première, choisissez, pour en user, celle qui vous paraîtra la plus complète et la plus convenable.

Vous me demandez des nouvelles du Roi : il n'est pas, grâce à Dieu, sérieusement malade ; mais il est malheureusement incontestable que ses forces et ses facultés physiques, restées si longtemps intactes, s'affaiblissent depuis quelque temps; je dis facultés physiques, car son esprit a conservé toute sa lucidité et sa puissance. Nous espérons beaucoup que l'air de la mer, qui lui avait déjà fait- beaucoup de bien à Brighton, produira encore le même effet ; nous ne sommes pas alarmés, mais préoccupés. Tout ceci est pour vous. Nous partons mercredi 22 pour Saint- Léonard.

Vous m'avez acheté à la vente de G... un livre intitulé : Essais historiques sur les régiments d'infanterie Cernai et Dragons, par M. de Rousset, Picardie, Paris, 1745. Il est fort curieux. Pourriez-vous savoir, à la Bibliothèque nationale, s'il a paru d'autres volumes sur les autres régiments, et, si vous en rencontrez jamais, achetez-les-moi.

Adieu; la poste part.

Claremont, 5 juin 1850.

J'ai reçu hier, mon cher ami, votre lettre du 3; je suis un peu désappointé, j'en conviens; mais je comprends parfaitement les motifs de M. Mesnard, et je suis loin de lui en garder rancune; assurez-le bien, je vous prie, qu'il n'y a rien de changé dans mes sentiments pour lui. Je vous demande, maintenant, de vous mettre en quête. Je désirerais confier mon enfant, le plus tôt possible, à celui qui devra finir son éducation. Cet enfant est précoce ; il importe, je crois, que les premières impressions de son intelligence soient bonnes. Ce n'est pas que je veuille le faire briller avant l'âge; je hais les petits prodiges, et je crois qu'ils tournent rarement bien; mais je voudrais que le premier développement naturel de son cœur et de son esprit fût surveillé et dirigé dans un bon sens. Je renonce donc au mezzo termine. Je ne voudrais le confier qu'à un Français ; je ne tiens pas à ce que le précepteur soit universitaire dans le sen"^ absolu du mot, c'est-à-dire professeur de l'Université; mais je voudrais quelqu'un qui eût un bon fonds d'instruction générale et surtout d'instruction classique, un scholar, en un mot ; je lui voudrais un caractère égal et ferme, des habitudes régulières, des principes sûrs, une certaine chaleur de cœur et un esprit distingué ; je crois cet ensemble de qualités indispensable, d'après ce que me paraît être mon enfant. Je ne voudrais pas un homme âgé ; je ne voudrais pas non plus un tout jeune homme ; il me semble qu'on ne sait pas ce que deviendra un homme au moment où il sort du collège et quand il n'a pas encore jeté ses gourmes : c'est comme un cheval qui n'a pas fait ses dents.

Eï CUVILLIEK-FLEL'RY — 1850 71

Vous me répondrez que je vous demande la perfection et que la perfection n'est pas de ce monde ; vous me direz que notre situation complique des difficultés déjà grandes; je sais tout cela ; mais il faut bien se faire un type, un idéal, dont on se rapproche le plus possible. Je ne sais si l'amour paternel m'aveugle ; je regarde mon fils comme un enfant de quelque espérance ; mais je crois aussi très possible de le manquer, et ce serait fatal. Cherchez donc, je vous prie, et quand vous aurez quelque idée, écrivez-moi. Il vaut mieux, sans doute, trouver plus tôt que plus tard ; mais il faut, avant tout, faire un bon choix, et dont on soit aussi sûr qu'on peut l'être dans ces sortes de choses. J'offrirais les mêmes conditions dont je vous parlais dans ma lettre à propos de M. Mesnard.

Vous ne trouverez sans doute pas mauvais que j'aie causé un peu de tout cela avec M. Régnier ; s'il me donnait quelque idée, je vous en écrirais immédiatement.

Passons aux bouquins. Je désire recevoir cette bibliographie des Mazarinades dont vous me parlez...

L'état du Roi est toujours à peu près le même. Cependant il y a quelque amélioration.

Tout à vous,

Claremont, 13 juin 1850.

Je souhaite, mon cher ami, que vous ne soyez pas appelé à Verdun par le triste motif que vous me faites prévoir. Si les eaux de Plombières peuvent vous faire du bien, à Mme Fleury et à vous, vous ferez fort bien d'en user. Je

n'ai pas besoin de vous dire quel plaisir j'aurai à vous revoir.

Il y a quelque amélioration dans l'état du Roi ; mais il est toujours bien faible, et nous bien préoccupés. La visite, toute de cœur, du bon Thiers, lui a fait grand plaisir et grand bien.

Bonsoir, mon cher ami.

Saint-Léonard, 16 juin 1850.

Voici, mon cher ami, une question que je vous prie de résoudre, si vous le croyez possible, et si vous en trouvez l'occasion. Je travaille, en ce moment, à ce que je veux dire (si tant est que je mène à fin l'œuvre que j'ai entreprise) du chef de la maison de Condé, Louis I^^", grande et intéressante figure. Or, M. Vitet, dans son drame des Etats d'Orléans, fait intervenir une passion violente et partagée, de ce prince, pour Marie Stuart. Je trouve bien, dans les Mémoires et dans ce que j'ai parcouru d'ouvrages contemporains, que Condé était fort galant, pour ne pas dire très libertin, et que, comme dit Brantôme, le bon prince aimait autant la femme de son prochain que la sienne. Je vois bien encore que ses jours furent sauvés à Orléans, ou plutôt prolongés jusqu'à la mort de François II, qui le sauva, par une sorte de complot entre l'astuce de Catherine de Médicis et la probité de L'Hôpital. Mais je n'ai vu nulle part que Marie Stuart ait précédé dans son cœur la maréchale de Saint-André et la trop célèbre Limeuil, encore moins que cette passion ait joué un rôle dans le drame d'Orléans. Cet amour est-il une création de M. Vitet, pour animer son

récit, ou bien n'a-t-il fait que développer un fait historique? Dans quelle source en a-t-il trouvé la trace? Vous devez avoir quelque relation directe ou indirecte avec M. Vitet; croyez-vous pouvoir éclaircir ou faire éclaircir ce point, et me donner une réponse à ces trois questions?

M. Guizot, que je viens de voir, me disait à l'instant que M. Vitet avait trouvé dans un ouvrage contemporain quelques phrases qui ne lui auraient laissé aucun doute sur la passion de Gondé pour Marie Stuart. Mais il n'a pas pu me citer l'ouvrage. Peut-être me saurez-vous cela.

J'espère que vous vous trouverez bien des eaux de Plombières, et qu'il vous sera possible de faire cet automne votre pèlerinage ici. Le Roi va d'ailleurs beaucoup mieux ; Mussy me disait ce matin qu'on pouvait le regarder comme entré réellement en convalescence. Dieu veuille que cela dure !

Adieu; mille amitiés.

Saint-Léonard, 27 juin 1850,

Je vous remercie, mon cher ami, des éclaircissements que vous me donnez sur les prétendus amours de Condé et de Marie Stuart ; je me rappelais parfaitement votre excellent article, et j'avais toujours pensé, comme vous, que cette passion réciproque était sortie tout armée du cerveau de M. Vitet pour les besoins de son drame. C'est un scrupule de conscience qui m'avait amené à vous en reparler. Je serai néanmoins très charmé de voir la note que M. Vitet vous a annoncée et, s'il vous la remet à mon intention, exprimez-lui en ma reconnaissance. C'est probablement cette preuve des infidélités d'intention de Marie Stuart qui,

74 LE DUC D'A l MALE

dans l'esprit de M. Guizot, était devenue une preuve de l'intrigue amoureuse des Etats d'Orléans.

Je suis charmé de voir que vos recherches ne sont pas absolument stériles ; à tout hasard, je vous envoie un renseignement qui m'est donné par M. Régnier ; il le tient du préfet des études à Sainte-Barbe...

Adieu, mon cher ami ; bon voyage et mille amitiés.

Claremont, 28 juillet 1850.

Mon cher ami, je suis chargé par la Reine de lui procurer VArt de vérifier les dates (par les Bénédictins), Paris, 1783- 1787, 3 vol. in-K La Reine voudrait un bel exemplaire, convenablement relié ; elle le destine à l'abbé Quelle. Voulez-vous vous charger de l'acheter et de me l'envoyer?

Nous comptons nous établir vers le 15 août à Richmond où j'ai loué une petite maison pour trois mois. Nous serions charmés si vous veniez y passer une vingtaine de jours avec nous, vers la fin du mois prochain, quand nous serons un peu installés. J'espère qu'avant peu j'aurai de vos nouvelles avec quelque communication sur la grande affaire préceptorale.

Le Roi va toujours, grâces à Dieu, aussi bien que possible. Toutes les autres santés sont bonnes.

Je ne sais si cette lettre vous ira chercher à Verdun, ou vous trouvera à Chantilly. Elle vous portera, en tout cas, l'assurance de ma vieille amitié.

ET CUVILLIEK-FLEUKY. — 1850 75

Claremont, 17 août 1850.

Mon cher ami, nous devions quitter Claremont ce matin ; mais le malheur qui s'attache à ce fatal endroit nous a frappés hier même, et j'ai perdu l'enfant que j'attendais avec tant de joie et de confiance. Jamais grossesse ne s'était mieux annoncée; jamais la santé de ma femme n'avait été aussi prospère. Un faux pas fait, avant-hier, dans sa chambre, parait avoir déterminé ce triste accident ; elle a été délivrée hier soir, à sept heures, d'une petite fille de sept mois environ, qui n'a pas vécu. Du moins ai-je la consolation de voir la mère à merveille, aussi bien qu'après les couches les plus heureuses. Vous comprenez sa douleur; mais elle est calme, courageuse et résignée. Elle a passé une bonne nuit et, ce matin, elle a eu le bonheur d'embrasser notre cher Guégué qui est toujours gai, frais et rose. Nous sommes tous dans la main de Dieu ; résignons-nous à sa volonté et remercions-le des biens qu'il nous laisse.

Nous espérons pouvoir aller à Richmond dans les premiers jours de septembre ; nous comptons toujours vous y voir.

Adieu, mon cher ami; j'ai voulu vous donner moi-même cette triste nouvelle ; je sais que vous partagerez ma douleur comme vous auriez partagé ma joie.

Claremont, 26 août 1850.

Mon cher ami, nous venons de perdre notre excellent père. Ce matin, à huit heures, il a rendu l'âme, au milieu

do tous les siens. Il a peu souffert, et il avait conservé tout son courage, toute sa présence d'esprit jusqu'à sa dernière agonie. Il connaissait sa situation depuis hier matin et il avait rempli hier tous les devoirs d'un chrétien. Sa fin a été digne de sa noble vie ; il est impossible d'en voir une plus admirable et plus édifiante. J'ai le cœur brisé; la Reine est dans l'état que vous pouvez croire, mais pleine de force et de résignation, soutenue par sa céleste piété. Ma femme a été bien secouée; mais, grâces à Dieu, elle continue d'aller à merveille.

Tout à vous,

Claremont, 3 septembre 1850,

Je viens de recevoir, mon cher ami, votre lettre du i^^ septembre. La Reine me charge de vous redire encore combien elle a été touchée de ce que vous avez écrit dans les Débats au sujet de notre excellent père. Les journaux anglais ont été, comme vous le dites, infâmes ; cela m'a peu surpris ; il me semble, d'ailleurs, que c'est la meilleure réponse à ceux qui ont soutenu pendant quinze ans que le Roi avait vendu la France à l'Angleterre.

J'apprends avec plaisir que les Débats vont travailler le Times. Si vous vous occupez d'un travail de quelque étendue sur la vie du Roi et que vous ayez besoin d'éclaircissements sur quelque point de sa vie, posez vos questions, soit à moi, soit plutôt à Dumas. Ce dernier est un peu contrarié que vous ne l'ayez pas prévenu plus tôt de votre départ de Paris, parce qu'il vous a adressé, hier au soir, un récit des funérailles du Roi, et qu'il craint, par

suite de votre absence, que cela ne puisse être aux Débats de demain.

J'écris à M. Barris que je désirerais faire dire un service pour Pâme du Roi, à Chantilly, et le prie de donner tous les ordres en conséquence, et de vous en parler. Le pauvre curé a été bien terne et bien timide ; mais il faut savoir gré aux gens, même du peu qu'ils font. Adieu, mon cher ami; encore une fois, mille remerciements de l'affection que vous nous témoignez, et des efforts que vous faites pour honorer la mémoire du Roi.

Tout à vous,

Ma femme continue d'aller bien. J'ai renoncé à mon établissement de Richmond ; c'est donc à Claremont que j'aurai le plaisir de vous revoir dans quelque temps; je vous en écrirai.

Claremont, 18 septembre 1850.

Je n'ai que le temps de vous écrire un mot, mon cher ami; mais je veux vous dire tout de suite pourquoi vous n'avez rien reçu de moi au sujet de votre excellent et si touchant article des Débats. La Reine m'avait annoncé qu'elle voulait vous en remercier et vous en féliciter ellemême; je trouvais que nul ne pouvait mieux rendre le sentiment commun de la famille, et je ne voulais pas déflorer ce témoignage de satisfaction, si précieux pour vous, en vous en parlant à l'avance. Ai-je eu tort? Vous devez avoir reçu maintenant la lettre de la Reine; elle vous l'a expédiée par Damonville ; mais comme ses lettres

doivent passer par deux ou trois mains avant d'arriver à destination, je ne m'étonne pas que vous ne l'ayez pas reçue à la date de votre dernier billet. Adieu, mon cher ami; soyez convaincu que votre article, ou plutôt votre notice, si vraie et si noble, n'a été nulle part plus louée, plus admirée et trouvée plus consolante qu'à Claremont. Tout le monde va bien ici. Les nouvelles d'Ostende * continuent à être meilleures.

Tout à vous,

Voici la lettre de la Reine dont parle la lettre précédente.

Claremont, ce 11 septembre 1850.

Mon cher monsieur Fleury, quoique anéantie de cœur et d'esprit, et épuisée de forces, je tiens à vous remercier moi-même pour votre lettre du 3, dans laquelle vous m'exprimez si bien vos sentiments et la part que vous avez prise à notre cruelle douleur ; mais surtout pour vous remercier de vos excellents articles du Journal des Débats, dans lesquels vous rendez si bien justice aux grandes qualités et aux vertus privées de l'objet chéri qui avait fait, pendant quarante et un ans, ma gloire et mon bonheur. Vous avez été à même de le bien connaître, de le bien apprécier; une qualité surtout, que je n'ai connue qu'en lui, c'était cette absence totale de toute rancune, ce généreux pardon de toutes les offenses, cet oubli total du mal qu'on lui avait fait. Il a terminé sa noble carrière en faisant

* La reine des Belges était gravement malade.^EUe est morte le 11 octobre 1850

des vœux pour le bonheur de la France dont l'ingratitude l'avait blessé au cœur. J'ai retrouvé dans votre dernier long article plusieurs phrases que j'avais entendu souvent répéter par mon bien-aimé Roi; recevez-en tous mes remerciements ; elles m'ont fait du bien ; dans mon malheur irréparable, je trouve une grande consolation dans les soins de mes si chers enfants qui m'entourent, et dans leur ferme résolution de rester tous unis autour de moi. C'était le vœu de leur père chéri. Soyez mon interprète auprès de Mme Fleury et comptez sur tous mes sentiments pour vous.

Votre bien afîectionnée,

Marie-Amélie.

Clarcmont, 3 octobre 1850.

Je serai, mon cher ami, plus que probablement à Bruxelles du 15 au 20. Si vous y venez pendant cette période, je serai très heureux de passer avec vous le plus de temps qu'il me sera possible. Vous pourrez aussi y voir la Reine; seulement, elle vous prie de n'en rien dire à l'avance, parce qu'elle a déjà refusé audience à plusieurs personnes qui avaient demandé à venir la voir à Bruxelles ; elle fera exception pour vous ; elle m'a chargé de vous le dire. Je fixe une période que vous trouverez courte, du 15 au 20, car c'est seulement pendant ce temps que je suis sûr d'être en Belgique ; la Reine y va plus tôt et en revient plus tard ; mais ses fils ne font que se relayer auprès d'elle... Vous avez parfaitement raison de faire imprimer vos articles ; je comptais vous conseiller, quand je vous verrais,

un volume à'Essays à la manière anglaise; ils ont eu un succès général et mérité.

Tout à vous,

Claremont, 29 décembre 1850.

Mon cher ami, j'ai attendu l'arrivée de Chabannes, afin de pouvoir répondre en toute connaissance de cause à vos lettres des 22 et 24. Finissons d'abord avec les livres : j'ai vérifié les notes de Techener...

Je crois bon et nécessaire de reconnaître, par un souvenir de bon goût, l'obligeance que M. Armand Bertin me témoigne; je le ferai avec grand plaisir sous tous les rapports ; mais je préférerais que ce ne fût pas «la Smalah», ne voulant pas sortir du cercle très étroit d'amis très intimes ou de compagnons d'armes du jour, dans lequel j'ai restreint la distribution. Cherchons donc autre chose, comme la curiosité bibliographique ou tout autre ; songez-y ; guettez les occasions et communiquez-moi vos idées.

Il est également très nécessaire de songer, dans le courant de l'année prochaine, à ce que nous ferons pour MM. Brahault et Ghampollion; j'ai vu ce que ce dernier vous mand3 au sujet des lettres de Louis I*^^ de Condé. Remerciez -le de la peine qu'il se donne.

J'avais assez goûté le premier article de Saint-Marc sur Monk. J'ai éprouvé, en lisant le second, le même sentiment que vous ; non pas de surprise, car je ne m'étonne plus de rien, mais de tristesse; je plaignais cette âme honnête, qui cherche à se tromper elle-même, cet esprit fin, qui voit et qui ne veut pas voir, et qui cherchera dégui-

ser, sous un ton d'ironie sceptique, la lutte de sa conscience et le vague de sa pensée. Je n'avais pas remarqué la phrase qui vous a choqué; mais j'avais été frappé du jeu de mots pénible et puéril qui fait le fond de l'article : « l'Angleterre de 1660 avait un mauvais parlement et une mauvaise armée; la France de 1850 a un bon parlement et une bonne armée; donc sa situation vaut mieux ». La mauvaise armée et le mauvais parlement de l'Angleterre étaient des accidents révolutionnaires; le bon sens du pays et les vertus publiques en ont triomphé. Que deviendrait la France, avec un mauvais parlement et une mauvaise armée? Qui vous dit que ce ne sera pas votre lot demain? Avec tout cela, je crois que la publication de cette remarquable étude de Monk était ce que l'on appelle ici un called for ; je ne crois pas, s'il m'est permis de juger un jugement de M. Guizot, je ne crois pas le point de vue juste; je persiste à penser, et je ne vois rien qui prouve le contraire, que le parti de Monk n'était pas pris d'avance ; un homme aussi égoïs*.e et aussi fourbe ne met pas tout son enjeu sur une seule carte ; il a joué celle de la royauté, parce qu'elle s'est trouvée la meilleure; il était tout prêt à en jouer une autre. A propos de publications, avez-vous lu la Fresque de San Onofrio, par M. Vitet? C'est un des plus charmants morceaux que j'aye lus depuis longtemps; dites-lui donc, si cela peut lui être agréable, tout le plaisir qu'il m'a fait. Je l'ai fait lire ici à tout le monde, et tout le monde en a été ravi. Et, toujours au même propos, je veux vous faire compliment de vos articles sur Camille Desmoulins ; ils étaient parfaits sous tous les rapports.

Voilà une longue lettre; mais je suis facilement prolixe quand j'écris le dimanche. Et puis, ne faut-il pas que je vous souhaite une bonne année ; je ne puis le mieux faire qu'en causant à cœur ouvert. Puissiez-vous, vous et les vôtres, avoir tout le bonheur possible en ce monde et en

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