II
ce temps ! puissions-nous être moins cruellement éprouvés ! Tout notre monde va bien. Je travaille tant que je peux ; je donne au premier Condé plus de développements que je ne le voulais d'abord ; mais c'est un homme et un siècle si intéressants ; que de retours, en l'étudiant, on fait sur notre époque! Nous causerons de cela à fond quand je vous reverrai. Bonsoir.
Qaremont, 4 janvier 1851.
Mon cher ami,
J'ai reçu les lettres du général Morris et du colonel d'Allonville, ainsi que vos billets des 30 décembre et 1er janvier, auxquels je n'ai rien à répondre, si ce n'est que je n'envisage pa3 du tout comme vous la question de la dotation. Je ne trouve pas que ce soit une pure question d'argent; il me paraît insensé de faire une situation monarchique à un magistrat républicain ; cela a un caractère tout politique, surtout lorsque l'on sait de quelle reconnaissance a été payée une première largesse. Je regrette infiniment la disposition du Journal des Débats et tutti quanti, à blâmer et abandonner sans cesse l'Assemblée dans des querelles où elle peut bien ne pas avoir rigoureusement raison, mais qui sont la conséquence inévitable de la Constitution et des allures de celui des deux pouvoirs qui doit être subordonné. L'Assemblée est la seule puissance qui veuille réellement le bien du pays; au lieu de l'encourager, et Dieu sait qu'elle en a besoin! on la sacrifie à l'égoisme et à la fourberie ; c'est une faute qu'on paiera peut-être cher.
Mais je m'aperçois que je vous parle politique contre
mes habitudes et malgré mon dégoût croissant pour tout ce qui s'y rapporte. Voici quelques découvertes sur le Charles-Quint...
Mille amitiés.
Glaremont, 14 janvier 1851.
Mon cher ami, je vous remercie de vos billets des 7, 9 et 12. Ce que vous me dites sur la politique ne me surprend pas ; il y a longtemps que je m'attendais à ce qui se passe, et, depuis le commencement de la session, je n'en doutais plus. Je ne crois pas, pour cela, qu'il faille renoncer à la lutte; au contraire, on doit se soutenir plus que jamais; on doit toujours la vérité à son pays; on doit toujours chercher à l'arrêter sur la pente de la folie. Je ne me fais aucune illusion sur la situation; mais, par une heureuse disposition de ma nature, sans partager entièrement les espérances que souvent je vois à d'autres, je ne me laisse pas non plus abattre, quand le découragement est autour de moi; courage facile, j'en conviens, puisqu'il est purement expectatif. Je ne crois pas à la confiscation durable des libertés de mon pays...
J'ai lu un article de Sainte-Beuve sur \q^ Lettres d'Etienne Pasquier, qui m'en a donné envie; j'en voudrais une des meilleures et plus récentes éditions. Vous m'enverrez cela quand vous le rencontrerez.
Mille amitiés.
Claremont, 25 janvier 1851.
Rien qu'un mot, mon cher ami, pour accompagner les trois lettres ci-jointes et pour vous remercier des renseignements que vous m'avez donnés sur la situation politique et qui m'ont vivement intéressé. Vous voyez juste, selon moi, et je sens comme vous. Je déplore donc, pour me servir d'un mot poli, la ligne adoptée par les Débats ; quant à la destruction du parti orléaniste, il aurait fallu, pour qu'elle eût lieu, que ce parti eût une existence à laquelle je n'ai jamais cru : nous avons pas mal d'amis, dont quelques-uns sont gens de cœur; nous n'avons pas de parti.
Avec tout cela, je ne suis pas découragé; M. Louis Bonaparte aura son heure, et je n'envie pas la page qui lui sera consacrée dans l'histoire; mais, dans quel état sera le pays quand il sortira de ses tristes mains, c'est là qu'est la question!
Adieu ; mille amitiés.
Il est intéressant de rapprocher de cette lettre et de la suivante, une de celles qu'à la même époque, le duc d'Aumale écrivait à son beau-frère, le roi des Belges.
Claremont, 30 janvier 1851.
Sire,
Je ne veux pas laisser partir votre courrier sans vous remercier de la longue et si cordiale lettre que vous avez
bien voulu m'écrire. Je comprends et je partage bien toutes vos souffrances et votre aspiration vers la solitude et le calme sous un climat moins triste et au milieu d'un monde moins agité. Au moins vois-je avec un vrai plaisir que vous êtes hors de votre crise ministérielle, et que votre admirable tact, votre intelligence des hommes, vous ont encore une fois tiré d'un mauvais pas. Nos affaires, à nous, ne vont pas si bien; plus que jamais la France s'attache au statu quo; elle demande le calme, sous quelque forme qu'il se présente, sans se soucier de la honte. Le Président continue de profiter de la singulière situation que notre étrange Constitution lui a faite ; il a le prestige et la réalité du pouvoir, avec les avantages de l'opposition ; je ne crois pas que l'histoire ait encore présenté cet exemple d'un prétendant dans la place, ni montré ce que la préoccupation constante et exclusive des intérêts personnels peut donner d'habileté à un cœur et à un esprit médiocres. Cependant, comme je ne suis pas de ceux qui croyaient le plus à une solution fortuite et immédiate, je ne suis pas, maintenant, dans les plus découragés. Changarnier est à l'écart *; mais il est parti avec les honneurs de la guerre; il peut reparaître à un moment donné avec une situation plus nette que celle qu'il avait, et le prestige d'une résurrection. L'Assemblée n'est pas populaire; elle n'est pas méprisée; si elle peut se maintenir quelque temps dans la résistance passive, elle peut singulièrement entraver son adversaire.
Si un accord sérieux et digne pouvait se faire entre
* Le général Changarnier, commandant l'armée de Paris, venait d'être destitué : dans les revues militaires que multipliait le Président, celui-ci était souvent accueilli aux cris de « Vive Napoléon » et même de « Vive l'Empereur ». Le général Neumayer avait, dans un ordre du jour officiel, rappelé aux troupes qu'elles ne devaient pousser aucun cri sous les armes ; le lendemain il fut destitué. Changarnier maintint les mêmes instructions, il fut frappé à son tour.
les deux partis monarchiques, ce serait une grande force, soit pour résister au bonapartisme, soit pour sortir des crises que le triomphe de ce parti amènerait inévitablement, dans un avenir plus ou moins prochain. Malheureusement le pays a des répugnances fondées et des préjugés puérils, auxquels il faut ajouter les jalousies et les antipathies des hommes politiques.
Pour nous, notre rôle me paraît toujours purement expectatif ; nous ne pourrions produire aucun bien, nous, ne pourrions que nuire et nous perdre en nous immisçant, dans les discussions actuelles.
L'impossibilité de nous trouver en faute peut être un; des gros embarras de nos ennemis.
Je sais que vous pensez ainsi. Sire, et cela me confirme dans mon opinion; car nul n'a plus de confiance dans votre jugement et plus d'attachement pour votre personne que votre respectueux frère,
Henri d'Orléans.
Claremont, 2 février 1851.
Mon cher ami, je vous envoie sous bandes deux notes sur des questions plus généalogiques qu'historiques que je vous prierai de soumettre à M. Lacabanne; je le crois particuUèrement compétent sur la matière. Ce sont des renseignements dont j'aurais besoin, s'ils existent, pour le catalogue de mes manuscrits auquel je travaille quelquefois au salon ou ailleurs, pour me délasser d'autres travaux; j'aimerais à suivre l'histoire des principaux livres, ou, du moins, des principales parties de ma collection.
Ceci n'empêche pas mes autres études; je ne dirai pas que je travaille beaucoup, mais assez, cependant pour être constamment occupé. Le premier Condé m'aura pris plus de temps que je ne pensais; on ne met pas impunément le nez dans le seizième siècle ; mais comme, après tout, je ne travaille pas à la tâche; comme je cherche surtout à étendre le champ de mes connaissances, à exercer et à fortifier mon esprit, je me laisse aller quand une question intéressante m'entraîne un peu hors de mon sujet.
Remerciez bien M. Ghampollion-Figeac des nouveaux documents qu'il m'a envoyés; je suis surtout content des « logements de la bataille du prince de Condé le 12 mars 1569 »; je crois que les protestants ont été surpris par la bataille de Jarnac dans un mouvement qui n'est pas indiqué par les historiens, si ce n'est dans une relation huguenote; quand j'aurai vérifié l'état sur la carte, mon opinion sera renversée ou confirmée. A propos de M. Champollion, n'oubliez pas de me faire, tôt ou tard, quelque proposition pour nos présents. Il faudra aussi choisir un moment opportun pour les Débats.
Pauvres Débats! ils ne sont pas brillants; ils ont tourné sur le champ de bataille comme les Saxons à Leipzig; est-ce simplement courtisanerie pour l'opinion, attraction instinctive pour le pouvoir? Enfin, ils croient bien faire, sans doute, et, pour moi, je n'oublierai pas le langage qu'ils ont constamment tenu sur le Roi. Non; je n'ai pas d'amertume; je n'ai pas de dédain, ou, du moins, je m'en défends; je n'aurais même pas de fiel contre M. Louis Bonaparte si je ne croyais qu'il fait à la France un dommage peut-être irréparable en consommant la ruine des forces vives de la nation.
Je plains et j'aime mon pays, comme on plaint et comme on aime un ami malade ; la passion du statu quo est une
phase de la maladie de la France ; puisse-t-il en résulter quelque bien! mais je crains fort le contraire; enfin, au jour de l'inévitable crise, je serai prêt, et je quitterai avec un grand bonheur le rôle expectant. Quant à rivaliser de fourberie et d'intrigues avec M. Louis Bonaparte, je m'y déclare impropre; je n'arriverais jamais à ce degré d'habileté que peut donner à un cœur et à un esprit médiocres, la préoccupation constante, exclusive et sans scrupules, de l'intérêt personnel. [, Je n'ai pas répondu à ceux qui me remerciaient de la gravure de la Smalah.
Faut-il que j'écrive au capitaine du Pin à propos de sa relation, ou vous chargez-vous de le remercier pour moi? Je n'ai aucune envie de la voir imprimée ; elle n'est pas toujours exacte; elle donne à certaines circonstances secondaires une importance exagérée. Enfin il y a des choses tout à fait fausses. Je n'ai, de ma vie, fait faire une « pyramide de têtes » ; j'ai toujours formellement interdit aux Français de les couper et, en tolérant chez les Arabes un usage qui est, chez eux, un droit de la guerre, j'ai toujours exigé qu'ils rapportassent le fusil avec la tête, afin de constater qu'ils ne rapportaient que le trophée du combat, et non la dépouille hideuse d'une victime désarmée. Je me souviens que, le jour même dont parle le capitaine du Pin, j'ai chassé d'auprès de moi et puni sévèrement un trompette (qui me suivait depuis six mois) pour avoir coupé une tête dans cette bagarre. Voilà bien des mots sur une gasconnade de conteur; mais c'est avec de semblables gasconnades ajoutées au récit pour lui donner un peu de couleur locale que des officiers très bons et très humains, comme du Pin, ont donné, aux yeux de certaines personnes, à notre armée d'Afrique, un caractère qui n'est pas le sien.
Adieu, mon cher ami, portez-vous bien et ne vous
découragez pas; on a vu des choses plus impossibles que notre retour; notre bonne conscience doit nous donner patience dans le malheur, espoir pour l'avenir.
Si, par hasard, vous comptez venir en Angleterre, ce printemps, il faudrait vous y prendre early dans le mois de mai, car j'ai, pour la fin de ce même mois, quelque projet de villégiature espagnole et napolitaine; il faut bien que je tire un peu ma femme de cette atmosphère de brouillards.
Je suis bien aise que Thiers attache quelque importance à la proposition Greton * : si elle passait, ce serait immense, et, si on le veut, elle passera. Mais, le voudra-t-on? Bonsoir. Mes respects à Mme Fleury.
Mille amitiés.
Claremont, 23 février 1851.
... Ne me croyez pas la moindre rancune contre les Débats : ce qui s'est passé dans le sein du parti que l'on appelait orléaniste à cause de quelques sympathies plus que vagues, ne m'a pas surpris; ceux qui se préoccupent
* Au mois de novembre 1850, l'Assemblée avait décidé d'ajourner à trois mois la discussion de cette proposition qui tendait, on le sait, à l'abrogation des lois d'exil. Ce délai allait expirer le l^r mars. Le 28 février, l'Assemblée décida, par 340 voix contre 319, de maintenir la proposition à son ordre du jour du lendemain. A cette séance» M. Creton soutint sa proposition. M. Berryer lui répondit, en discuta le principe et l'opportunité, aux applaudissements de l'extrême droite; le garde des Sceaux, M. de Royer, se joignit à lui et la proposition, ainsi combattue des deux côtés, subit un nouvel ajournement à six mois. C'était le troisième.
exclusivement de leurs intérêts du moment devaient passer à l'Elysée; mais laissons là cette triste matière politique dont je n'ai pas le temps de causer aujourd'hui... Je veux cependant vous dire encore que j'ai fort goûté la lettre du comte de Chambord *, et je la juge cependant avec une indépendance absolue; mais ce langage élevé, loyal, m'a fait plaisir, et contraste heureusement avec la vieille défroque dont les légitimistes se sont si longtemps couverts et qu'ils n'ont pas encore dépouillée tout à fait, aussi bien qu'avec les oripeaux du bonapartisme actuel. Espérons. Adieu, mon cher ami, mes respects à Mme Fleury. Tout à vous,
Claremont, 2 mars 1851.
Mon cher ami, j'ai reçu ce matin votre lettre du 28; ma réponse ne partira que demain, en raison du dimanche.
* C'est la lettre du 23 janvier 1851, adressée à Berryer, dans laquelle M. le comte de Chambord disait notamment :
« Dépositaire du principe fondamental de la monarchie, je sais que cette monarchie ne répondrait pas à tous les besoins de la France si elle n'était en harmonie avec son état social, ses mœurs, ses intérêts et si la France n'en reconnaissait et n'en acceptait avec confiance la nécessité. Je respecte mon pays autant que je l'aime. J'honore sa civilisation et sa gloire contemporaines, autant que les traditions et les souvenirs de son histoire. Les maximes qu'il a fortement à cœur, et que vous avez rappelées à la tribune, l'égahté devant la loi, la liberté de conscience, le libre accès pour tous les mérites à tous les emplois, à tous les honneurs, à tous les avantages sociaux, tous ces grands principes d'une société éclairée et chrétienne, me sont chers et sacrés comme à vous, comme à tous les Français... »
Ci-joint une note sur l'exécution de laquelle je vous prie de vous concerter avec l'excellent colonel Brahault ; je voudrais obtenir un calque de la minute de la carte du dépôt de la Guerre qui me donne le champ de bataille de Jarnac. Il m'est impossible de mettre d'accord le récit des écrivains contemporains et des témoins oculaires tels que Tavannes et La Noue, avec la carte de Gassini. Or, la carte du dépôt de la Guerre, pour cette partie de la France, n'a pas encore paru. Comme il ne s'agit pas d'un service d'Etat, je pense que cela ne souffrira aucune difficulté, et qu'on peut le demander en mon nom. Il est bien entendu que je ferais les frais du calque qui n'aurait pas besoin d'être colorié. Vous voyez que je suis encore en plein seizième siècle ; mais cela tire à sa fin. Je suis désolé de votre indisposition et de celle de Mme Fleury; heureusement je vois par votre lettre que cela n'a rien de grave; j'espère que cela se terminera bien et promptement. Tout ce que vous me dites de la politique me parait fort sensé; je n'ai pas le temps d'en causer avec vous aujourd'hui.
Mille amitiés.
Glaremont, 7 mars 1831.
Je pars samedi, mon cher ami, avec mes frères, pour une course de dix à quinze jours en Irlande. Ecrivez-moi toujours à Claremont lorsque vous aurez quelque chose à me mander. Je ne regrette pas de vous avoir dit ce que m'avait fait éprouver la lettre du comte de Chambord.
Le parti légitimiste a prouvé qu'il ne l'avait pas signée. M. Berryer a pu faire « la fusion » à la face de la France devant l'ennemi commun ; il a préféré tirer sur son avantgarde *. Evidemment lui et ses amis ont conservé toutes leurs défiances, toutes leurs chimères. Nous sommes résolus à l'abstention absolue, systématique et déclarée; elle nous parait le seul moyen de conserver notre caractère intact, de rester en mesure de servir un jour utilement le pays.
J'espère que vous êtes complètement rétabli ainsi que Mme Fleury.
Mille amitiés.
Claremont, 25 mars 1851.
Le malheur ne se lasse pas de nous frapper, mon cher ami. Voici les cœurs de ma pauvre femme et de ma mère encore déchirés, et un excellent parent que nous perdons tous, car si notre digne oncle péchait, c'était par excès de bonté. Nous l'avions su malade ; mais il était entré en convalescence, et nous comptions, comme je vous l'avais mandé, aller le voir cet été, lorsque, au retour de ma tournée en Irlande, arrivant tout joyeux à Dublin, j'ai vu dans une lettre de ma femme que son père était à toute extrémité. Hier matin le journal nous a appris sa mort, car nous n'avons encore reçu aucune lettre. Néanmoins, nous comptons partir pour Naples aussitôt que possible, c'est-à-dire dans une quinzaine environ, afin de donner
* Dans son discours du !«' mars rappelé ci -dessus.
à la pauvre Princesse la consolation de revoir son unique enfant, de lui procurer moi-même l'assistance dont elle peut avoir besoin et savoir ce qu'elle veut faire. Dès que j'aurai quelque chose de fixé, je vous le manderai. Tout cela est bien triste...
Adieu, mon cher ami. Le voyage d'Irlande a fait du bien à mes frères, et pour moi, m'a beaucoup intéressé; mais quelle misère ! et comme ce malheureux peuple porte le cachet d'une oppression séculaire !
Glaremont, 26 mars 1851.
Mon cher ami, nous partons le 7 avril par le Rhin, Bâle et Gênes; nous serons à Naples dans la semaine de Pâques, mais je ne puis savoir quand et comment se terminera notre absence; tout dépend des projets de ma belle-mère. Mon désir serait de la tirer de Naples dès que les affaires le permettront, et de pouvoir lui faire passer quelques mois au moins avec sa fille. Me voilà encore interrompu dans mes travaux ; ce n'est qu'un coup d'épingle au milieu d'un pareil malheur; mais je ne puis m'empêcher de le ressentir. J'aurais encore cinquante choses à vous dire; mais je n'ai absolument pas le temps, je suis écrasé de mille détails plus ennuyeux les uns que les autres.
Naples, 8 mai 1851.
Mon cher ami, M. Joly * nous est arrivé hier en très bonne santé, et je n'ai ce matin que le temps de vous écrire une ligne pour vous remercier de votre lettre du 26 avril. D'abord je vous dirai que nous sommes tous en bonne santé, y compris ma pauvre belle-mère à laquelle la vue de sa fille et de son petit-fils a fait le plus grand bien. J'ai bien eu la fièvre trente-six heures, mais c'était une fièvre éphémère qui n'avait rien d'intermittent, qui n'est pas revenue, et je vais à merveille.
Tout à vous,
Naples, 26 mai 1851.
Nos santés sont bonnes; la présence de ma femme a fait beaucoup de bien à sa mère, quoique les nerfs de l'excellente princesse soient encore bien malades. De nos projets ultérieurs, je ne sais rien, si ce n'est qu'aprèsdemain nous allons nous établir pour quelque temps à Gapo di Monte, où le roi a mis très gracieusement un
* M. Etienne Joly, ancien élève de l'Ecole d'administration, lauréat de l'Université, précepteur du prince de Condé. C'était un homme d'esprit et de cœur, d'un caractère doux et ferme; très dévoué à son élève, il sut s'en faire aimer autant que respecter. C'est M. Alfred de Wailly, proviseur du lycée Henri IV, qui l'avait présenté à Cuvillier-Fleury.
appartement à notre disposition et où j'espère pouvoir travailler un peu. Jusqu'ici j'ai été absorbé par les affairesadministratives, fort tristes et fort sales, dont j'ai dû m'occuper plus que je ne le voulais dans l'intérêt unique de la princesse de Salerne dépouillée de tout ce qu'elle possédait, et pour l'honneur et la mémoire de mon oncle Nous sommes encore bien loin d'une solution; je ne sais même si nous l'atteindrons jamais; mais enfin les choses sont en train, et j'aurai moins à m'en occuper. Si nous échouons, du moins aurai-je fait mon devoir en conscience.
Adieu. Mes respects à Mme Fleury.
Tout à vous,
Naples, 14 juin 1851.
Mon cher ami, je voulais vous envoyer quelques lignes de félicitations sur le succès de votre livre * dont on parle même dans ce pays très peu littéraire (j'ai vu plusieurs personnes qui en avaient commandé des exemplaires), lorsque j'ai reçu — à l'instant même — votre lettre du 5 juin. Je souscris de grand cœur aux vingt exemplaires et je vous charge de leur distribution, n'y mettant pas de conditions, si ce n'est que vous m'en enverrez un. J'espère que les eaux feront tout le bien possible à Mme Fleury; je vous souhaite aussi tout le plaisir que l'on peut trouver
* Portraits politiques et révolutionnaires. 2 vol. in-12. Michel Lévy,
ET QUVILLIER-FLEURY. — 1851 97
dans ces sortes d'établissements. Rien de nouveau ici; la princesse de Salerne va beaucoup mieux; ses affaires sont en train et suivent leur cours qui sera long; j'ai donc moins à m'en occuper, et j'ai pu me remettre un peu au travail dans ce délicieux séjour de Capo di Monte où le roi me témoigne une affection dont je suis très touché. Rien de fixé sur la durée de notre séjour. Je ne vous dis rien de la politique ; comme vous je ne la connais que par les journaux et j'ai peine à y rien comprendre. A ce propos, qui est-ce qui écrit les lettres de Naples dans les Débats? Le roi m'a fait, l'autre jour, un grand éloge de ces lettres. Adieu, mille amitiés.
Capo di Monte, 22 juillet 1851.
Je pars demain pour Malte, mon cher ami, avec l'espoir d'être en Espagne dans les premiers jours d^août et en Angleterre vers la fin du mois prochain. Ce petit mot est seulement pour vous dire adieu ; je ne change rien aux dispositions diverses que j'avais arrêtées précédemment. Si, par hasard, vous étiez libre de toute manière, vous ne doutez pas du plaisir que j'aurais à vous voir quelques moments en Angleterre. Dans le cas où vous auriez la très heureuse intention de me faire visite, faites que je trouve, à Glaremont, un mot de vous qui me l'annonce, afin que je puisse en avertir la Reine ; je vous répondrais immédiatement.
Lazaret de Malte, 26 juillet 1851.
Je profite des loisirs que me fait un très ennuyeux malentendu pour répondre par un mot d'amitié à votre lettre du 5 juillet que j'ai reçue le 23, au moment où je quittais Naples. Arrivé hier matin ici, après une traversée superbe, je me suis vu condamner à quarante-huit heures de quarantaine, par suite des égards que l'on me témoignait. J'avais été conduit, sans formalités, à bord d'un bateau à vapeur qui était en partance pour Gibraltar et l'Angleterre; mais, une fois à bord, j'ai su que ce navire, n'ayant pas pris l'entrée à Malte, ne pouvait débarquer de passagers à Gibraltar. Force m'a donc été de quitter ce pyroscaphe et de me rendre au lazaret. Ma captivité cesse aujourd'hui à deux heures, et* j'espère être demain en route pour l'Espagne. Vous me pardonnerez de vous écrire brièvement : il fait, dans ces cabanons, une chaleur ultra-tropicale. Je veux seulement vous dire un mot de mes relations avec la duchesse de Parme *, dont on a parlé parce qu'on était décidé à en parler, mais qui ne méritaient, certes, pas tant d'honneur. Je l'ai, à mon insu, rencontrée au spectacle où j'étais allé sur les sollicitations très vives de ma bellemère et pour me conformer aux usages du pays. Nous nous sommes encore vus quelquefois en terrain neutre ; nos relations ont été strictement polies, sans aucun empressement de part ni d'autre. La fusion reste toujours à l'état de problème, et ce n'est pas sous cette forme, je pense, qu'on en trouvera jamais la solution.
* Mademoiselle de Berry, duchesse de Parme, sœur du comte de Ghambord.
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1851 99
Adieu, mon cher ami; je vous quitte, baigné de sueur,
mais fort bien portant d'ailleurs.
Tout à vous,
Naples, 24 octobre 1851.
Je vous écris ce mot, mon cher ami, d'abord pour vous donner de mes nouvelles et de celles de ma femme, qui sont parfaites, ensuite, pour me plaindre un peu de votre silence. Gomment ! une crise ministérielle éclate avec toutes les circonstances aggravantes qui accompagnent celle-ci ! Le Journal des Débats, lui-même, est obligé d'abandonner Mallet du Pan, Cuba et la Diète germanique pour descendre dans l'arène, et je suis obligé, n'ayant pas une lettre, d'aller mendier des nouvelles chez Rothschild ! Je ne crois pas que ceci aboutisse à une crise immédiate : j'entends à une crise dans la rue ; mais enfin, ce serait possible, et, en tout cas, cela pourra furieusement changer le rôle de bien des gens, dans un avenir assez prochain. Ecrivez-moi donc quand vous en aurez le temps et que vous aurez quelque chose d'intéressant à me mander. Malgré mes préoccupations de tout genre, j'ai continué de travailler; encore quelques pages, et le premier Gondé sera terminé. La mort subite de Saint-Priest m'a fait une vive peine; c'est un bon ami de moins.
Adieu, mon cher ami ; je pars avec mon petit bonhomme pour l'abbaye de Monte-Gassino. J'ai trouvé Guégué fort en progrès sous tous les rapports. Nous sommes enchantés de M. Joly.
Tout à vous,
dOO LE DUC D'AUMALE
Naples, 4 novembre 1851.
Mon cher ami,
Je termine, en ce moment, le récit de la bataille de Jarnac; je suis donc au bout de mon premier Condé. Mais, en parcourant les notes de M. Champollion, j'ai remarqué plusieurs pièces dont il pourrait m'être utile d'avoir des copies pour vérifier ou compléter certains détails ; vous en trouverez la liste ci-jointe. Quand vous aurez ces renseignements, je vous prierai de les joindre au croquis que j'ai demandé du cours de la Charente et qui, j'espère, vous sera remis prochainement. Vous feriez du tout un paquet que vous expédieriez par la diligence au correspondant de Marseille pour me le faire parvenir. Vous trouverez encore cijoint une note de quelques ouvrages modestes que j'ai relevés sur plusieurs numéros du Bulletin du Bibliophile; bien d'autres me tentaient ; mais nous vivons dans des temps où il faut être raisonnable.
Je reçois aujourd'hui seulement votre billet du 15 octobre, le mauvais temps ayant dérangé la marche de tous les paquebots. Vous me demandez s'il me convient que vous me donniez quelquefois des nouvelles : un billet que je vous écrivais il y a quelques jours pour me plaindre de votre silence vous tiendra lieu de réponse. Je ne vous parlerai pas de nos affaires de France, si ce n'est pour vous dire qu'il est bien dur d'être si loin en présence de ce qui se passe et surtout de ce qui pourrait se passer. Du reste, ma femme va très bien; je suis aussi très content de Guégué, sauf une petite susceptibilité d'entrailles qui n'a rien d'inquiétant et ne demande que du soin.
ET CUVILLIER-FLELRY. — 1851 101
A Naples, on ne parle que de Rachel, qui y joue en ce moment, et de la nouvelle mode des gilets pour les dames. Heureux pays ! il a cependant aussi ses plaies et ses périls.
Adieu, mon cher ami ; que Dieu vous tienne en joie et en santé. Mes hommages à Mme Fleury.
Naples, 14 novembre 1851.
J'ai reçu hier, mon cher ami, votre bonne et longue lettre du l^"" novembre, et je m'empresse de vous en remercier. Elle m'a beaucoup intéressé, et, quand vous pourrez, de temps à autre, m'en adresser de semblables, vous me ferez toujours grand plaisir. Nous avons des lettres et journaux de Paris jusqu'au 6 inclus ; nous avons le Message et la première séance de l'Assemblée ; rien encore de neuf et d'inattendu. On m'avait bien donné, hier soir, des nouvelles alarmantes ; mais, en remontant à la source, il s'est vérifié que c'était une simple rumeur propagée sans aucun fondement par les baissiers de Naples. Je continue donc à vivre, non pas tranquille, mais avec des inquiétudes moins pressantes et des préoccupations à plus long terme, si l'on peut ainsi parler... Vous avez, je pense, reçu ma dernière lettre du 5. Ici les santés sont bonnes; les affaires de ma belle-mère continuent à ne pas avancer. J'ai enfin terminé mon Louis I^»" Adieu.
Naples, 1er décembre 1851.
J'ai reçu, mon cher ami, votre lettre du 14 novembre; veuillez remercier MM. Brahault et Ghampollion de leur extrême obligeance... Veuillez veiller à ce que je reçoive le plus promptement possible le catalogue de la vente des livres de la succession du Roi. Mais, dès à présent, je vous commissionne pour m'acquérir le Perceforest sur vélin; c'est, en quelque sorte, un livre de famille, que je ne puis en laisser sortir. Ne croyez pas, cependant, que je sois sans alarmes pour l'avenir; je ne vois, de toute part, que rodomontades ou affaissement, humiliation, déconsidération ou ruine pour la Patrie. Tout cela est bien triste; je gémis d'être si loin, et le temps abominable qu'il fait n'est pas de nature à me faire rien oublier; mais qu'y faire? Je suis cependant toujours occupé ; du reste, toutes les santés sont bonnes.
Tout à vous,
Naples, 5 décembre 1851.
Mon cher ami, la santé de ma mère, quoique ne m'inspirant aucune inquiétude sérieuse, me fait désirer de l'aller revoir, et je vais faire, malgré la vive contrariété que cela me cause sous tous les rapports, une courte apparition en Angleterre. Veuillez suspendre les envois de lettres, papiers ou autres, à Naples. Jusqu'à nouvel ordre, m'écrire par la poste à Claremont, comme par le passé, ou profiter des
occasions pour m'y envoyer mes acquisitions bibliographiques que je m'amuserai à y classer pendant mon court séjour, car j'espère pouvoir revenir prochainement à Naples auprès de ma femme, et n'y rapporter d'autres soucis que ceux que me cause la déplorable situation de mon pays.
Glaremont, 19 décembre 1851.
Je viens de recevoir, mon bon ami, votre affectueux et curieux billet du 16; vous pouvez m'écrire encore par la même voie; j'aurai soin de vous avertir à temps de mon départ pour Naples, qui sera, je pense, prochain. Ma mère va heureusement mieux, ainsi que mes deux frères, quoiqu'ils aient été fort souffrants d'une affection nerveuse et quasi contagieuse à laquelle j'échapperai, s'il plaît à Dieu. Je ne vous parlerai ni de la France, ni de mes sentiments, ni de mes impressions; mon cœur, mes convictions ne changent pas. — Veuillez dire un mot de ma part à M. Barris de la gêne des ouvriers à Chantilly et environs, et des travaux à y faire exécuter. Je n'ai pas le temps de lui en écrire aujourd'hui, et je n'aime pas, d'ailleurs, à multiplier mes lettres. Merci de la nouvelle que vous me donnez des deux manuscrits ; merci aussi de ce que vous faites pour les ventes; je me sens bibliophile plus que jamais. J'ai eu hier de vos nouvelles de visu; je ne sais pas si on vous fera mes amitiés comme je l'ai demandé ; mais vous savez si vous pouvez compter sur moi. Très bonnes nouvelles de ma femme. Adieu.
d04 LE DUC D'AUMALE ET CUVILLIER-FLEURY. — 1851
Glaremont, 27 décembre 1851.
Je pars aujourd'hui, mon cher ami ; rien ne me retient plus ici, et rien ne me retiendra sur ma route; j'irai aussi vite que je le pourrai et je ne désespère pas d'arriver à temps. Je laisse, grâce à Dieu, ma mère et tous les miens en bonne santé. J'ai reçu votre billet du 24 ; je grille de voir tout ce que m'annonce votre note ; j'espère que nous n'aurons pas manqué la Pucelle (de Chapelain, bien entendu), ni le Racine de 1676. Pour la vente Sébastiani, je n'ai sous les yeux ni le catalogue, ni mes notes; je ne change rien à ce que je vous avais dit, je vous laisse libre d'élaguer et de reporter sur l'un ce que vous enlèverez à l'autre...
Pour m'écrire, je ne connais que les voies indiquées déjà et qui n'offrent, sans doute, que des garanties très incomplètes; vous pourriez essayer aussi, au besoin, de mettre sous le couvert du baron G.-M. de Rothschild, à Naples. Du reste, il faut bien subir les conséquences du régime de sbires que la France a accepté ; je tâcherai d'être toujours sage et sensé ; je voudrais bien aussi pouvoir être quelque autre chose. Mais, patience. Adieu.
Naples, 12 janvier 1852.
Mon cher ami, ma femme est accouchée heureusement, hier au soir, d'un fils qui, grâce à Dieu, se porte à merveille ainsi que sa mère. Ce sera un petit duc de Guise ; il sera baptisé aujourd'hui; le roi de Naples sera son parrain, et la princesse de Salerne sa marraine. Je n'ai que le temps de vous écrire ce petit mot ; je suis au comble de la joie.
Tout à vous,
Naples, 28 janvier 1852.
Toutes vos lettres sont arrivées à bon port, mon cher ami, soit qu'elles s'adressassent à ma femme, soit qu'elles me fussent destinées ; la dernière est celle du 18 courant. Je me réjouis fort de toutes mes acquisitions et je vous dois félicitations et remerciements pour la manière dont elles ont été conduites; comme vous, je ne relève dans cette belle campagne qu'une seu'e fausse manœuvre, la perte du Racine de 1676. Qui sait si, avec la nouvelle ère financière qui se prépare ou qui a peut-être déjà commencé pour moi,
qui sait si nous pourrons réparer cet échec? Pour les livres précieux de la vente Sébastiani, tels que V Alain Chartier, le Marot, VArioste de 1584, ou autres, qui auraient besoin d'être lavés ou restaurés, je vous prie de les faire mettre dans la condition dont ils sont dignes. Ayez la bonté de me garder tous ces trésors par devers vous jusqu'à ce que vous trouviez une occasion sûre pour les envoyer à Claremont, ou jusqu'à ce qu^ je sois moi-même de retour en Angleterre. Je ne puis vous donner encore aucun renseignement sur l'époque de ce retour; nous n'avons aucun projet arrêté. Ma femme va à merveille, ainsi que le Guisard, et Moreau nous quitte demain en toute sécurité. Voilà qui console de bien des choses. Du reste, malgré mes tristesses et mes soucis, je mène assez joyeuse vie; je chasse beaucoup, je vais .pas mal dans le monde, où l'on est charmant pour moi et je me reproche même de ne pas assez travailler ; mais comment résister à ce délicieux courant de la vie de Naples ! Quant à me trouver des allures de conspirateur, ce serait difficile; mais qu'importe? Sic çolo, sic juheo; sit pro ratione çoluntas, n'est-ce pas là la devise du moment? Je n'ai pas encore reçu le catalogue de la vente des livres du Domaine privé ; si, par hasard, il m'arrivait trop tard pour que je pusse donner mes commissions, n'oubliez pas que, quel que soit le régime financier auquel je serai soumis *, je désire acquérir le Perceforest sur vélin. Ce serait
* Par suite des décrets de confiscation du 22 janvier. Ce « premier vol de faigle », comme on disait alors, souleva de nombreuses protestations, parmi lesquelles nous pouvons en citer une inédite, celle de Proudhon qui, le 16 février 1852, de la prison où il était détenu, écrivait à M. Dupin dans les termes suivants : « ... Si je n'avais vu, dans les décrets du 22 janvier, qu'une dynastie menacée de ruine, je me serais, sans nul doute, renfermé dans le silence : ce n'est pas à moi qu'il appartient de prendre en mains la défense des princes et de leurs fortunes. Mais il y a ici, tout à la fois, le droit public fondé en 1789, et le droit éternel d'acquisition, de possession, de transmission, attaqués par un homme qui se dit Président de la République,
ET GUVILLIER-FLEURY. — 4852 i07
la dernière de mes folies. Je][ne pense pas que nous nous arrêtions à Bruxelles lorsque nous retournerons en Angleterre ; mais je vous ferai connaître mon itinéraire, quand j'en aurai un. Tenez pour certain que nous avons un très vif désir de vous voir, ainsi que Mme Fleury. Je n'ai pas encore lu votre second article sur le Sonnet, mais je vous fais mon compliment sur le premier ; il était excellent *.
Naples, 29 février 1852.
Votre plume a-t-elle donc été confisquée, mon cher ami? ou bien, si vous m'avez écrit, vos lettres sont-elles restées dans les griffes de M. de Maupas, comme mes biens dans les serres de son glorieux maître? Ce qui est certain, c'est que voilà une éternité que je n'ai reçu de vos lettres, que vous ne m'avez rien dit sur la fin de la vente Sébastiani, et que je n'ai pas même reçu le catalogue de la vente de Monceau, que l'on me dit devoir toujours s'effectuer malgré les décrets. Au reste, M. Louis Bonaparte a pris soin d'étouiîer dans son essor ma passion de bibliophile et l'a réduite aux proportions d'un goût modeste que j'essaierai de satisfaire sans trop de folie. Pour commencer, voici deux petites notes, l'une relative à un échange à proposer à Techener, l'autre contenant les numéros de quelques articles que je désirerais acquérir à la vente Gabriel
représentant des intérêts créés par la Révolution, organe du progrès : je croirais la République un parti perdu et déshonoré, je renierais le progrès et la Révolution, si je croyais qu'ils dussent aboutir à d'aussi abominables conséquences ! »
* Journal des Débats, 11 et 18 janvier 1852.
d08 LE DUC D AUMALE
Peignot, qui commence le 8 mars ; ce sont, pour la plupart, des ouvrages ou de petites pièces historiques ; vous m'en achèterez le plus possible, pour deux cents francs.
J'ai dit tout à l'heure que je ne ferais plus de folies; cependant je veux m'en passer encore une en consacrant une douzaine de mille francs à des acquisitions à la vente de Monceau. Voici quelques articles dont je trouve la mention dans le Bulletin du Bibliophile et qui me tenteraient fort ; je les range ici dans l'ordre de préférence que je leur donne ; on achètera suivant cet ordre ceux qu'il sera possible d'acquérir sans trop dépasser la somme que je viens d'indiquer : le Perceforest imprimé sur vélin, aux armes du comte d'Hoym; — Josèphe, imprimé sur vélin, avec miniatures, de la bibliothèque d'Honoré d'Urfé; — Roman d' Y vain, manuscrit treizième siècle ; — Roman du chevalier de Coucy, manuscrit en vers, quatorzième siècle.
Et maintenant je vous dirai que je serais depuis longtemps en route vers l'Angleterre si ma femme n'avait été un peu souffrante ; elle est beaucoup mieux, et je vais partir un de ces jours. Je précéderai mes princesses, qui me suivront d'assez près et me rejoindront dans les premiers jours d'avril en Angleterre, où j'espère bien que vous viendrez nous faire visite dans le courant du printemps. Voilà mes nouvelles et mes projets du moment. Je vous dirai encore que j'ai la grippe, dont j'espère être bientôt délivré; hors cela, j'ai le corps sain et le cœur content. Je ne me fais aucune illusion sur la portée des décrets du 22 janvier, ni sur le caractère de leur auteur, ni sur la manière dont ils seront exécutés ; mais toutes ces rapines, sans me laisser indifférent, n'ont pas troublé la sérénité de mon âme ; l'attitude qu'on m'a vue a causé quelque étonnement, et m'a, je crois, mérité quelque estime. Mais adieu, mon cher ami, portez-vous bien et donnez-moi de vos
nouvelles; cependant, ne m'écrivez plus qu'en Angleterre.
Tout à vous,
Claremont, 6 avril 1852.
Mon cher ami, M. de Maupas ne trouvera pas mauvais, j'espère, que je vous annonce l'heureuse arrivée de ma belle-mère, de ma femme et de mes enfants. Tout le monde est ici depuis hier ; les deux garçons ont la coqueluche ; ce n'est pas grave, mais cela les fatigue beaucoup ; j'espère que nous en finirons promptement avec le changement d'air et le repos.
J'ai reçu votre lettre du 3; je suis navré de la maladie du pauvre Joly ; je vous envoie pour lui un billet tout ouvert, afin de ne pas trop grossir ma lettre.
Merci de ce que vous faites pour la bibliothèque de Chantilly ; au reste, j'espère que nous pourrons bientôt causer de cela et d'autres choses, car à partir du 20 nous serons dans notre nouvelle maison, et je compte bien que vous viendrez y faire avec Mme Fleury une villégiature de quelques jours. Je vous montrerai mes bouquins et je vous lirai mon premier Condé, qui est quelque chose de bien imparfait, mais auquel je ne veux pas retoucher avant d'avoir poussé un peu plus en avant.
Tout à vous,
Glaremont, 10 avril 1852.
Je suis bien affligé, mon cher ami, de ne pas savoir le pauvre Joly tout à fait mieux; j'espère que votre premier billet nous rassurera complètement. Dites-lui bien comme nous attendons tous avec impatience la nouvelle de son entrée en convalescence ; ma mère et ma femme veulent être tout spécialement nommées. Guégué va beaucoup mieux ; mais mon second fils me donne assez d'inquiétude : sa coqueluche est compliquée d'un dérangement d'entrailles qui n'est pas sans gravité chez un si petit être. Tout cela, joint aux préoccupations de tout genre qui assiègent mon esprit, ne me laisse pas grand kief et ne m'a pas permis de jouir de l'acquisition du Perceforest, comme je l'eusse fait en d'autres circonstances. Néanmoins la nouvelle que vous m'avez donnée m'a causé un vif plaisir et toute la famille a été enchantée que ce volume ne sortit pas de la maison. Merci des soins que vous avez donnés à cette affaire; j'ai aussi inspecté le dernier envoi, qui est vraiment magnifique. Adieu, ou plutôt à bientôt : nous emménageons le 20. J'espère bien vous voir au mois de mai.
Tout à vous,
Glaremont, 16 avril 1852.
Mon pauvre enfant est mort hier à 2 heures, mon cher ami. Le bon Dieu nous a retiré cette consolation et cette joie : que sa volonté soit faite ! La forte constitution de ce
cher petit être a résisté longtemps, mais la coqueluche n'épargne pas un âge si tendre. J'espère que Joly va mieux ; vous lui donnerez cette triste nouvelle ; je suis sûr qu'il nous plaindra et qu'il regrettera celui que nous appelions son futur élève; hélas, nous comptons sans la mort. Ma femme va bien; Guégué est beaucoup mieux. Adieu. Toiit à vous,
Orléans-House, 11 août 1852.
J'espère, mon cher ami, que ce billet vous trouvera à Paris en parfaite santé, ainsi que Mme Fleury ; je regrette bien que Plombières ne lui ait pas fait tout le bien que vous en attendiez, et je désire vous savoir bientôt délivrés, l'un et l'autre, de cet énervement dont vous vous plaignez. Vous allez avoir, du reste, une charmante distraction pour vous aider à reprendre des forces : le hasard m'a fait rencontrer votre nom sur la liste du jury ; mais il faut bien acheter par quelques charges les libertés dont vous jouissez. Et, à propos de ces libertés, vous me conseillez de lire Tacite : mon instinct avait devancé vos conseils ; je l'ai lu, ou plutôt, relu avec passion cet hiver et ce printemps; je trouve seulement que, pour compléter le tableau de l'époque actuelle, il faut substituer à Germanicus et aux grandes guerres quelques chapitres de Suétone et des écrivains de l'histoire d'Auguste, moins le sang, heureusement. Grâce à mes éditions aldines, j'ai fait aussi connaissance avec ces tristes peintures du dévergondage de l'autocratie. Je m'étais remis au travail ; mais les préoccupations que me causent mes affaires de France et d'ici,
et le temps qu'elles me prennent, me laissent bien peu de liberté et de loisir, loisir que le travail, d'ailleurs, doit disputer aux bouquins. Vous aurez lu l'article de la Revue des Deux Mondes *; j'espère que le cœur y est. Vous aurez vu aussi avec quel soin le comité du contentieux a été épuré et remanié : cela promet. C'est la bienvenue de cet excellent Fould. Mais je ne veux pas qu'à cause de moi vous ayez maille à partir avec M. de Maupas, qui aura sans doute les prémices de cette lettre, la plus longue, assurément, que j'aie écrite depuis longtemps. Adieu donc; mes hommages à Mme Fleury.
Mille amitiés.
Orléans-House, 30 décembre 1852.
Quoique je n'aye pas à causer bouquins et que je sois fort affairé, je ne veux pas laisser cette triste année s'achever sans vous offrir tous mes vœux, mon cher ami, pour vous et les vôtres. Vous savez que nous sommes vos très sincères amis et que vous pouvez toujours compter sur nous. J'ai reçu les autographes dont j'ai été fort content. Guégué a eu un gros rhume qui m'a un peu préoccupé, mais il est rétabli maintenant, et fort occupé de Varhre que sa mère donne, lundi, à ses cousins, et qui sera accompagné d'un dîner aux hôtes de Claremont, c'està-dire à quarante personnes, grande affaire pour une petite maison comme la nôtre. Sur ce, je vous laisse, en vous souhaitant encore bon jour et bon an, du meilleur de mon
cœur.
* Etudes sur la marine^ par le prince de Joinville, l^^^ août 1852.
Twickenhani, 29 janvier 1853
J'ai reçu, mon cher ami, votre billet du 25 et je viens de prescrire ce que vous désiriez pour la veuve du pauvre Eugène. Il y avait, du reste, longtemps que je n'avais vu de votre écriture et ce petit mot m'a fait plaisir, parce que j'aime toujours à recevoir de vos nouvelles. Pour les nôtres, elles sont, grâce à Dieu, fort bonnes. Guégué, qui avait eu une série de rhumes assez persistants, commence à prendre le dessus; tout le reste est ail right; Orléans-House se débrouille ; les livres sont à peu près en place, je recommence à travailler un peu. Voilà le gros de ce que j'ai à vous mander d'ici et n'ayant rien à vous dire sur les cose di Francia, je passe à mes petites affaires de livres... Je ne vous parle pas du fonds spécial que j'ai créé pour divers secours ; je vous remercie d'avance du concours que vous me donnerez pour sa répartition.
Mille amitiés.
Twickenham, 27 février 1853.
Mon cher ami, j'approuve les chiffres dont vous m'avez envoyé les épreuves ; je ne comprends pas bien l'antipathie II. 8
de Cousin pour l'H, à moins qu'il n'ait, pour cette lettre, une répugnance particulière qu'il me permettra de ne pas partager. Puisque j'ai parlé de Cousin, je trouve fort bon que vous parliez de sa princesse dans les Débats; je vous remercie de l'attention que vous avez eue de ne pas le faire sans m'avoir consulté; je suis bien sûr, d'ailleurs, que vous ne chercherez pas à me couper l'herbe sous le pied, si tant est que mon herbe soit jamais en état d'être fauchée. J'aurai soin d'aller vous lire à Claremont. Pressez un peu Niédrée; plusieurs des volumes qu'il a en mains, le Siège de Dole, Cosnac, la Guerre de Guienne, etc., me manquent beaucoup. Ma femme vous fait toutes ses amitiés, ainsi qu'à Mme Fleury; les santés continuent d'être bonnes ici et à Claremont.
Toujours tout à vous,
Tvvickenham, 18 mars 1853.
Mon cher ami, ci-joint la liste de mes commissions pour la vente Valkenaer ; je laisse la fixation du prix à votre appréciation, comme aussi la faculté d'éliminer les livres en mauvaise condition; mais tous ceux que j'ai marqués me paraissent désirables... J'ai acheté à Techener un très bel exemplaire de la Thoison d'or imprimé à Troyes, qu'il avait avec lui ; je lui ai également fait constater l'authenticité d'une acquisition que j'ai récemment faite ici à assez bon compte : c'est un Aristophane qui a appartenu à Rabelais, avec son très rare autographe; Aristophane et Rabelais! Ces deux noms ne vous paraissent-ils pas aller bien ensemble *?...
* Il est peut-être bon de rappeler que tous les manuscrits, livres,
ET CUVILLIEK-FLEURY. — 1853 115
Adieu, mon cher ami; j'espère que votre santé continue à être bonne et que vous ne vous laissez pas tomber en trop low spirits. Nous comptons bien toujours au printemps sur une bonne visite comme celle de l'année dernière.
Tout à vous,
Orléans- House, 16 avril 1853.
J'ai répondu, mon cher ami, à vos lettres des 3 et 14 que j'ai exactement reçues ainsi que les Uvres confiés à Dumas. Parlons d'abord de ce qui concerne vos, ou plutôt, nos mouvements. L'invitation à venir faire un séjour ici, invitation que je renouvelle de bien grand cœur, s'appliquait à Mme Fleury aussi bien qu'à vous ; nous avons toute la place nécessaire pour recevoir le très aimable ménage. Maintenant, voici ce que j'ai à vous dire pour que vous puissiez choisir l'époque en toute liberté. Mussy demande que nous allions faire un séjour assez long à Brighton ; il croit l'air et peut-être les bains de mer indispensables pour consolider la santé de mon fils et faciliter son développement. Nous comptons nous y étabhr dans les premiers jours de juin pour en revenir vers la mi-août. Cela me contrarie fort ; cela dérange toutes mes études et me prive de mon jardin dans son plus joli moment; mais il n'y a pas à hésiter. Voyez ce qui vous convient le mieux, ou de venir passer ici le mois de mai, ce qui vous
estampes, ainsi achetés sont entrés dans les collections de Chantilly, et font partie de la donation do ce domaine à la France, réalisée le 25 octobre 1886.
4i6 LE DUC D'AUMALE
paraîtrait peut-être un peu prompt et à nous un peu court, ou d'arriver vers le 20 août ; tout sera beaucoup moins joli qu'au printemps; mais il y aura encore des feuilles aux arbres et pas mal de belles journées. Quelle que soit l'époque, vous serez nommé surintendant des feux et vous brûlerez du charbon tant que vous voudrez.
Passons aux livres : si vous ne m'avez pas envoyé par Bocher les chefs-d'œuvre de Bauzonnet, je vous prierai de les lui remettre. Le Ptolémée est bien payé, mais il avait sa place marquée parmi mes anciennes éditions, et Techener a bien fait de l'acquérir; maintenant, pour l'avenir, le Gomboust, le Perrault et les divers La Fontaine me paraissent tout à fait dans la même catégorie que le Ptolémée, c'est-à-dire de ces livres qu'on poursuit, comme vous dites, « jusqu'à la limite de la folie ». Le Gomboust est un complément indispensable des documents que je possède sur la société française au dix-septième siècle; j'irais bien jusqu'à douze cents francs et même au delà; au reste, je persiste à vous donner carte blanche et je vous envoyé seulement la liste des commissions auxquelles je tiendrais le plus...
Je crois que voilà mon sac vidé. Merci de tout ce qui accompagnait votre lettre du 3. Comme je vous écris par la poste, je n'ajoute rien. Toutes les santés sont bonnes ici. Ma femme vous fait ses amitiés ainsi qu'à Mme Fleury à laquelle je vous prie de présenter mes hommages.
Tout à vous,
ri. 0.
ET CUVlLIJi: U-FLEURY — 1853 ii7
Ramsgate, 29 juin 1853.
J'ai reçu, mon cher ami, votre lettre du 25; j'espère que vous vous trouverez bien de votre course en Lorraine, et que l'air de la campagne vous tirera de « votre inertie actuelle », pour vous rendre la bonne santé et l'entrain que vous avait procurés Twickenham. Nous sommes restés, ma femme et moi, très reconnaissants des quelques semaines que Mme Fleury et vous nous avez consacrées. Ramsgate paraît convenir à tout le monde ; pour moi, je m'y trouve aussi bien que partout ailleurs; mais rien ne remplace Orléans-House, les fleurs, le home et les livres, quoique l'éloignement de la bibliothèque me laisse peut-être un peu plus de temps pour le travail ; ceci n'est pas un paradoxe. J'ai fini le chapitre auquel je travaillais; cette semaine sera toute d'activité physique. Hier, j'ai conduit en stage mon frère Nemours à Douvres; j'en suis revenu aujourd'hui. Demain, je vais à Londres, Twickenham et Claremont, pour en revenir samedi. Je trouve dans un catalogue d' « une jolie collection de livres » en vente chez Potier, trois articles qui me tentent... Pouvez- vous me les faire acheter s'ils en valent la peine? Adieu, mon cher ami; je suis chargé de mille messages pour vous et pour Mme Fleury. J'y joins mes plus affectueux souvenirs.
Ramsgate, 18 juillet 1853.
Merci, mon cher ami, de vos bons vœux pour la Saint- Henri. Je sais que nulle part, du moins en ce qui me con-
418 LE DliC D'AUMALE
cerne, elle n'aura été plus sincèrement fêtée qu'à Verdun. Que vous dire de la vie de Ramsgate? Nous n'y avons pas de roses, comme à Verdun ou à Twickenham (j'y ai fait une apparition l'autre jour et l'ai trouvé plus ravissant que jamais ; Gabriel a eu la médaille d'argent pour ses melons à la grande exposition de Chiswick; vous jugez de son orgueil). Je reviens à Ramsgate ; nous y avons l'air de la mer qui paraît convenir à tout le monde. J'y ai trouvé, quant à moi, im nouvel entrain pour le travail; ma belle-mère est à pleine peau; Guégué a une activité, une mine et un appétit admirables. Ma femme va bien, quoiqu'elle soit dans un état intéressant qui demande quelques ménagements. Tout est ail right à Claremont ; le triste accident de la princesse de Joinville ne parait pas devoir avoir de suites fâcheuses. Nous sommes tous fort préoccupés des affaires d'Orient dont vous trouverez bon cependant que je ne vous parle pas.
Voici les titres de quelques livres nouveaux... Vous devez passer de bonnes heures dans la bibliothèque de Verdun. Mes amitiés à Neigre. Si vous rencontrez le général Marey qui est un fort digne et galant homme, rappelez-moi à son souvenir. Je connais bien le régiment de Neigre, le 2^ de ligne; je l'ai eu un an sous mes ordres immédiats à Gonstantine et c'est avec ses voltigeurs que j'ai enlevé le col de Méchounech.
Ma femme vous fait dire mille choses ainsi qu'à Mme Fleury. Joly est parti avec un congé de six semaines.
Tout à vous,
ET CUVILLIEU-FLKrilV. — 1853 119
Twickenham, 4 septembre 1853.
Voici, mon cher ami, nos pérégrinations terminées. Le séjour de Ramsgate avait fait beaucoup de bien à Guégué qui s'y est singulièrement développé au physique ; mais il commençait à devenir un peu fastidieux. La Reine trouvait que, par le bruit et le passage continuel du monde, cela rappelait la foire de Saint-Cloud, moins le beau lieu et la gaîté française, et avec l'exil en plus. Nous l'avons donc quitté sans regret ; à notre retour nous avons eu la duchesse d'Orléans qui est venue passer la fin du mois ici avec ses enfants ; puis force visiteurs qui avaient choisi la triste date du 26 pour passer la mer; tous ces fidèles amis sont repartis maintenant et Twickenham est rentré dans l'ordre accoutumé. Cependant nous y avons encore la bonne Reine qui nous a accordé quelques jours pour nous consoler de son prochain départ ; nous la perdons le 24 de ce mois avec l'espoir de la revoir à Pâques. Dieu veuille qu'elle supporte le voyage sans trop de fatigue et que son hiver en Espagne lui donne toute satisfaction. Elle a, du reste, toutes ses forces. Ma femme aussi va bien. Dieu merci. Nous attendons les Nemours à la fin du mois prochain. Les Joinville partent avec la Reine.
J'ai terminé à Ramsgate mon chapitre sur le second Condé, ou plutôt sur Henri IV que j'y ai placé de profil, mais qui n'a pas pu ne pas prendre dans mon chapitre le rang qu'il occupe dans l'histoire ; je travaille à la suite ; j'ai retrouvé mes livres bien en ordre et je me dédommage d'une séparation de trois mois en usant largement de leur société.
Adieu, mon cher ami ; bien que je vous suppose encore
d20 LE J)L'C D'AUMALE
à Verdun, je vous adresse cette lettre à Paris pour plus de sûreté. Vous n'oublierez pas de m'annoncer votre retour. Ma femme vous fait dire mille choses ainsi qu'à Mme Fleury.
Mille amitiés.
Twickenham, 29 septembre 1853.
Ce billet, mon cher ami, a pour objet de vous remercier de votre lettre du 19 et de vous annoncer que je vais faire, de mon côté, une petite villégiature. La Reine s'était embarquée à Southampton pour l'Espagne ; le mauvais temps l'a ramenée à Plymouth et l'a encore retenue hier soir à Douvres. La mer est tombée, et elle doit être, à l'heure qu'il est, en train de voguer vers Ostende. Gomme ma femme va très bien et que tout est tranquille, hors l'Orient, dont les agitations ne m'atteignent pas encore directement, je me suis décidé à aller rejoindre la Reine pour faire un bout de chemin avec elle. Je serai de retour ici dans le courant du mois prochain. Gomme je n'ai pas encore d'itinéraire bien fixé, je ne puis vous indiquer où il faudrait m' écrire ; d'ailleurs, je serai ici, je pense, quand vous serez vous-même de retour à Paris, et, d'ici là, je ne prévois pas que vous ayez rien de bien urgent à m'écrire. Merci dc3 renseignements que vous me donnez sur les reliures et sur le reste.
Tout à vous,
ET CUVlIJ.Ii:i{-KM':(KV. - i853 iâi
Genève, 27 octobre 1853.
Vous devez connaître déjà, mon cher ami, la triste cause qui a prolongé mon absence hors d'Angleterre. Pendant que je faisais, dans les passes des Alpes, une reconnaissance pittoresque, historique et militaire, que je comptais pousser jusque dans l'Apennin, la Reine, que j'avais laissée se reposant à Genève pour se débarrasser d'un rhume qu'elle avait apporté de Belgique, y est tombée très sérieusement malade. Rappelé par le télégraphe, je suis revenu ici dévoré d'inquiétude; mais j'ai eu la consolation de trouver la Reine sur la voie d'un rétablissement qui est presque complet. Néanmoins, je n'aurai l'esprit en repos que quand je la saurai de l'autre côté des Alpes que Mussy a grande hâte de lui faire franchir; je l'accompagnerai donc jusqu'à Turin, et j'espère être rentré du 10 au 15 novembre dans mon paisible home. Pendant les loisirs forcés que m'a faits une légère foulure dont je suis à peu près débarrassé, on m'a prêté le catalogue de Bure : séparé de mon propre catalogue et de mes sources bibliographiques, je n'ai pu en faire qu'un examen superficiel ; néanmoins, je relève quelques articles, la liste est ci-jointe. J'ai marqué ceux auxquels je tiendrais le plus. Veuillez les examiner avec l'aide de vos conseils pour me transmettre votre avis sur la convenance des acquisitions et les prix probables. Je pourrais trouver votre réponse à mon retour, à temps encore pour vous donner mes instructions définitives ; mais s'il fallait se prononcer auparavant, vous avez mes pleins pouvoirs.
J'espère que cette lettre-ci ne vous vaudra pas de visite
domiciliaire. Mille hommages à Mme Fleurv.
j22 ii: DLC I) aumaij:
Ma sœur a avec elle vos Portraits qu'elle relit avec beaucoup de plaisir.
Orléans-House, 14 novembre 1853.
Je suis rentré le 11 au bercail, mon cher ami, après un heureux et rapide voyage, rassuré autant qu'on peut l'être quand on est loin d'une mère comme la mienne. J'attends maintenant avec une vive impatience la nouvelle de son arrivée à Séville dont le beau climat raffermira, j'espère, cette précieuse santé. Tout mon monde est bien, et j'ai repris le cours de mes paisibles occupations, quoique vivement agité par ce qui se passe en Orient et en Europe; la question de la guerre est une de celles que je ne puis pas encore envisager de sang-froid.
Mille amitiés.
Twickenham, 10 décembre 1853.
J'ai reçu hier soir, mon cher ami, votre billet du 8; je renonce à la Guirlande; j'y renonce uniquement parce qu'elle est désirée par un allié de Julie-Lucine ; car ce manuscrit a un caractère tellement français, dix-septième siècle, et hôtel de Rambouillet, que j'aurais bien aimé à le placer dans ma collection toute française, à côté des lettres de Mme la Princesse, du duc d'Enghien, de Marie de Gonzague, de Mlles de Boutteville, du Vigean, de Fors, d'Angennes..., j'en passe, et des meilleures; mais n'en
ET Cl'VIIJ.Il'lK-ru: l liV. — I853 i23
parlons plus. Vous pouvez reporter ce qui reste de disponible dans votre crédit sur doux volumes qui pourraient, non pas me tenir lieu de la Guirlande, mais me consoler de sa perte; c'est le n» 60, qui a appartenu à la Grande Mademoiselle, et le no 70 que vous appelez le chef-d'œuvre de Jarry; je ne fixe pas la commission; achetez-les à des prix élevés, s'il le faut, mais raisonnables, et si vous ne pouvez en avoir qu'un, concentrez vos forces sur le Jarry.
Ce que vous me mandez du langage regrettable de quelques-uns de nos amis m'était déjà revenu. Cela ne nous fera dévier, mes frères et moi, ni à droite, ni à gauche, de la ligne nationale, monarchique et libérale dans laquelle nous voulons nous tenir; et, d'autre part, si nous déplorons certaines incartades, cela n'altère en rien notre estime pour les caractères et notre affection pour les personnes... Il faut que je vous fasse compliment pour vm article excellent sur les Mémoires du roi Joseph : n'est-ce pas un livre à avoir
Mille amitiés.
Orléans- House, 2 janvier 1854.
Un mot seulement, mon cher ami, pour vous renouveler, ainsi qu'à Mme Fleury tant en mon nom qu'au nom de ma femme, tous mes souhaits de bonne année ; vous ne pouvez pas avoir plus de bonheur que je ne vous en désire. J'ai reçu vos deux lettres des 22 et 28 dernier; j'attends le Jarry ; je crois que c'est une bonne acquisition. Laissez-moi vous dire tout le plaisir que m'ont causé les présents de ma belle-mère et de ma femme ; ce sont deux raretés de premier ordre, et admirablement placées dans ma bibliothèque ; vous avez supérieurement manœuvré pour masquer la surprise. Enfin laissez-moi vous remercier de m'avoir fait lire les Mémoires du roi Joseph ; c'est une des lectures les plus instructives qui se puissent faire ; chaque page, presque, contient son enseignement ; mais j'en dirais trop long si je me laissais aller, et je n'ai pas le temps ce matin. Encore un bon article de vous dans les Débats du 25. Adieu.
LE DUC D'AUMALE ET CUVILLIEK-FLEURY. — 1854 ll>5
Orléans- House, 4 janvier 1854.
Merci, mon cher ami, de votre lettre du 21 décembre dernier, de tous les détails que vous me donnez et de la belle oraison que vous avez eu si fort raison de vous rappeler. Imaginez-vous qu'au moment où j'ouvrais votre lettre, je recevais de Paris le plus admirable livre d'Heures qui se puisse voir, écrit pour François de Beauvilliers en 1647 par le célèbre Jarry *, et décoré de miniatures que ne désavouerait pas Mignard ; c'est une des rares perles que j'ai pu conquérir à la vente de Bure où j'ai été, d'ailleurs, battu sur toute la ligne par de plus grands fous que moi ; jamais les vrais bibliophiles n'ont rencontré une concurrence aussi insensée de la part de ces collecteurs improvisés à la Bourse, qui poursuivent les livres rares comme Rothschild achète les tableaux de grands maîtres. Tout cela est pour vous dire qu'en lisant cette belle, simple et chrétienne prière **, je regrettais de ne pas avoir le talent de Jarry pour l'inscrire sur le durable vélin de mon beau livre ; mais je n'en ferai pas moins mon profit, et pour n'être lue que dans mon cœur, elle n'en sera pas moins agréable à Dieu.
Pour moi toute préoccupation cède en ce moment, à celle que me cause la guerre imminente. La bataille de Sinope a causé ici une extrême irritation que le gouvernement français partage ou feint de partager. La rentrée de Palmerston a été triomphante; il a fait prévaloir la
* C'est le numéro 88 du Catalogue des manuscrits de Chantilly.
** Deus qui ad salutem humani generis homo nasci, illoesa matris integritate, voluisti, concède propitius ut famula tua C..., partu felici, prolem edat tihi fideliter servituram, qui ciVw, etc..
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politique belliqueuse, et on ne peut pas se dissimuler que l'opinion publique ne soit tout à fait avec lui. Les Anglais se bercent de l'espoir que tout se bornera à des opérations maritimes dans la Baltique et dans la mer Noire; pour eux, il est possible qu'il en soit ainsi; mais il me semble difficile que le premier coup de canon tiré ne soit le signal d'une guerre générale et révolutionnaire, et le ton pris vis-à-vis de l'empereur de Russie lui rend la retraite bien difficile. Quelques personnes espèrent encore que, la saison rendant les opérations à peu près impossibles pendant l'hiver, on pourra s'arranger d'ici au printemps; mais je crains bien qu'il n'y faille guère compter. Au milieu de tout cela, notre situation va devenir, et est déjà, bien délicate ; les bonapartistes et leurs agents, chaque jour mieux écoutés ici, le correspondant du Times en tête, assez bien servis par la triste politique de V Assemblée nationale, répètent sur tous les tons que nous sommes Russes, de cœur et d'espérance. Une grande réserve nous est imposée, et il importe de bien garder pour soi tout ce qu'on peut avoir de préjugés ou de sentiments anglophobes. Le Times avait, il y a deux jours, un article très dur pour notre maître.
Je vous quitte pour aller dîner chez lord John Russel dans le parc de Richmond; médiocre plaisir par un froid de six degrés, avec un pied de neige sur les routes. — Ma femme vous remercie de tous vos vœux ; elle va très bien, et je ne crois pas qu'elle nous fasse attendre longtemps. Guégué vous embrasse. Veuillez souhaiter la bonne année de ma part à la bonne Duchesse, au digne abbé, au ménage Mussy et à Mlles de Saint-Aubin. Adieu, aimez-moi, et ne vous ennuyez pas trop.
Orléans- House, 5 janvier 1854.
Ce seul mot, mon cher ami, pour vous remercier de vos souhaits de bonne année; je vous ai déjà offert les miens; puis, pour vous parler encore du Jarry. C'est magnifique, et bien au-dessus de ce que je pouvais m'imaginer. Une seule chose me taquine : la reliure ? Le catalogue La Vallière dit bien « en chagrin noir ». Mais, est-ce bien l'habit dont il fut revêtu pour François de Beauvilliers ? Si cela est, je n'y touche pas. Mais si cela n'était pas, que diriezvous d'une reliure janséniste en maroquin noir, ou d'une reliure 4ans le style du Gascon, avec les armes de Beauvilliers sur les plats et les miennes à la garde sur une doublure de maroquin bleu? Les fermoirs actuels, qui sont charmants, seraient conservés. C'est une idée qui me passe par la tête en vous écrivant.
Hier soir nous avons dîné chez lord John Russel, qui a été fort aimable. Mes compliments à Beaufort. Mille amitiés pour vous.