IL
5 janvier au soir.
Ma femme vient d'accoucher heureusement; pendant le travail, j'ai récité plusieurs fois votre belle oraison *. iMR'oro une fois merci.
* I/c'rilant(|ui naissait ainsi est François d'Orléans, duc do Guise il est mort à Paris, le 25 juillet 1872.
d28 LE DUC D'AUMALE
Paris, 7 janvier 185'i.
Mon cher Prince, laissez-moi, avant tout, vous féliciter. Je reçois à l'instant la bonne nouvelle ; elle nous remplit de joie. Elle fait cesser ces anxiétés où, malgré nous, l'approche de cette périlleuse crise nous avait jetés; on a beau espérer et désirer, et faire tous les vœux du monde, on n'échappe pas à ces inquiétudes, quand elles viennent du cœur. Les nôtres sont pleins de votre bonheur. ^Veuillez le dire à la Duchesse; veuillez le dire aussi, en notre nom, à son auguste mère. Et quelle joie aussi à Séville, où vous avez tant d'échos fidèles et affectueux ! Comme cette année commence bien pour vous, pour le père de famille, je veux dire. Mais, dans un pareil moment, la joie du père et de l'époux compense bien des afflictions, bien des regrets, et bien des mécomptes. J'espère que ce cher enfant se conduira en vrai duc de Guise, et qu'il sera héroïque, dès la naissance, contre tous les périls qui assiègent les premiers moments de la vie, en attendant les autres. Son héroïsme, à lui, consiste à se bien porter. Ce que m'a écrit Couturié me donne l'espoir qu'il ne lui manquera pas. Adieu donc, car la lettre m'est arrivée cinq minutes avant le départ du courrier. J'ai reçu les vôtres des 2 et 5 courant. Mes vœux du jour de l'an, partis le 30 décembre, avaient bien du retard aussi, à ce qu'il paraît. Mais j'espère que vous n'aviez pas douté que ces premiers vœux de mon cœur avaient été pour vous. Je m'occupe de toutes vos petites affaires de bibliographie; mais je ne puis encore répondre à toutes les commissions de vos dernières lettres. Je suis bien d'avis de la reliure janséniste; c'est aussi l'avis de Techener ; ce sera celui de Bertin, qui
ET GUVILLIER-FLEURY. — 1854 129
ne fait aucun cas des vieilles reliures ; envoyez-nous cela ; nous y mettrons un bel habit, et digne de cet admirable manuscrit.
Cuvillier-Fleury.
Paris, 11 janvier 1854.
... Le pauvre Armand Bertin est, en ce moment, bien malade; il a une angine des plus sérieuses; hier vingt sangsues; ce matin, quarante. Il est tombé malade le jour anniversaire de la mort de sa pauvre femme. Rien cependant n'est désespéré; mais c'est très sérieusement menaçant.
Je l'ai consulté avant sa maladie sur le Jarry; il est bien de votre avis sur la nécessité de changer la reliure; un Gascon sera bien cher; mais ce sera bien beau...
Cuvillier-Fleury.
Paris, 12 janvier 1854
Je vous écris, mon cher Prince, le cœur gonflé d'amertume ; nous venons de faire une perte cruelle. Armand Bertin est mort ce matin à sept heures. C'est un affreux chagrin pour nous tous, ses amis et ses collaborateurs. Je ne dis rien de plus, mais vous savez ce que nous perdons encore par ce coup imprévu, qui atteint si cruellement notre amitié. L'émotion est grande à Paris, car tout le monde connaissait, estimait, et beaucoup aimaient Armand
Berlin, type de loyauté, de désintéressement, et de fidélité politique dans une situation si accessible à toute sorte d'influences et de séductions. Il est mort votre ami ; et, le dernier mot qu'il m'a dit, samedi dernier, comme je lui faisais remarquer, dans un travail que je lui remettais, une phrase rappelant l'accueil reçu par la Reine en Espagne : « Rien ne m'empêchera jamais, dit-il, de leur rendre justice; mais cela, j'espère, ne nous compromet pas. )> Dimanche, il était déjà souffrant ; mais sa maladie, une esquinancie caractérisée, ne s'est déclarée que lundi, le jour anniversaire de la mort de sa femme. Ce matin, en s'éveillant, il se plaignit d'un surcroît d'oppression. « C'est à cette heure-ci, dit-il, que ma pauvre femme est morte, il y a un an »; puis la gorge s'entreprit, la respiration fut arrêtée tout à coup, et, en quelques minutes, il était mort ; énorme malheur pour nous tous; véritable désastre pour le journal que son action soutenait, non moins que son nom, pendant cette crise de la presse, qui dure depuis 1852. Pour moi, il me semble que tout cela n'est rien au prix du regret que me laisse la perte de cet excellent homme, nature éminemment distinguée, esprit libre, cœur chaleureux, et qui avait aussi pour moi le mérite d'être le conseiller de toutes ces petites affaires de bibliographie, qui étaient pour nous une occasion de rappeler sans cesse votre souvenir et de prononcer votre nom.
Je vous quitte pour aller me joindre à la foule des amis qui essaient d'apporter des consolations à un malheur irréparable. Le frère, qui parait désigné pour la succession de la gérance, relève à peine d'une maladie très grave; la pauvre sœur est infirme; puis, deux jeunes orphelines, mineures, qu'il faudra pourvoir d'une tutelle... on a mandé Bertin de Vaux pour prendre conseil.
Adieu; je n'ai pas voulu que vous appreniez par un autre que moi une nouvelle où votre cœur prendra, je n'en
ET CUVILLIER-FLEURY, — i854 431
doute pas, une vive part. Mais quelle est donc cette vie! hier la joie que m'apportait la nouvelle de votre bonheur ; aujourd'hui, l'affliction d'une perte qui vient nous frapper dans nos meilleurs sentiments. Plaignez-nous, et croyez à mon inaltérable attachement.
Je suis bien impatient d'avoir des nouvelles de la Duchesse; car, naturellement, tout le monde m'en demande; j'espère que la chère Princesse va bien; que Dieu la conserve.
Guvillier-Fleury.
Orléans- House, 13 janvier 1854.
J'allais vous écrire, mon cher ami, pour vous accuser réception de vos lettres du 7 et du 9, vous remercier de vos félicitations sur lesquelles je comptais bien, et, enfin, vous dire que ma femme et mon nouvel enfant allaient, grâce à Dieu, aussi bien que possible, lorsqu'en ouvrant le Times, j'y trouve une nouvelle qui m'afflige profondément, la mort de M. Armand Bertin. Veuillez exprimer à ses parents et amis toute la part que je prends à leur douleur. Je le connaissais peu; mais personne n'appréciait plus que moi la noblesse de caractère dont il avait fait preuve en mainte circonstance, et surtout depuis le 2 décembre. Tous les miens étaient, comme moi, sincèrement reconnaissants de l'attachement qu'il avait montré à notre famille, et de sa fidélité à l'opinion monarchique et libérale. J'espère bien que son journal continuera de suivre l'excellente direction qu'il lui avait donnée
C'est un mauvais jour pour vous parler bouquins, celui où nous perdons un guide aussi expert en bibliographie.
D'ailleurs, je n'ai rien à vous dire ; je suis fort content du dernier envoi.
Paris, 15 janvier 1854.
Vous avez su, mon cher Prince, plus vite que je n'ai pu vous l'apprendre en y mettant toute la diligence possible, cette triste nouvelle à laquelle vous répondez par votre lettre du 13; je viens vous remercier maintenant, au nom de la famille et des amis, de cet empressement si sympathique que vous leur avez témoigné, et qui leur arrive dans le moment de leur plus poignante douleur. Vous lirez dans les journaux d'aujourd'hui le récit de ces tristes obsèques. Je n'y ajoute rien. Tout le Paris intelligent et sagement libéral était là. On a beaucoup pleuré et les larmes des hommes sérieux et éprouvés dans la vie sont si rares, même sur un tombeau, qu'on ne pouvait désirer un plus touchant hommage pour notre ami. Saint-Marc Girardin, qui s'était chargé bravement d'exprimer cette commune affliction, n'a pas parlé, quoiqu'il l'ait voulu : il a pleuré.
On s'occupe de sauver le journal. C'est une grande affaire. Le gouvernement a, en réalité, le choix du gérant, puisqu'il peut refuser tous ceux qu'on présentera, jusqu'à ce qu'on présente celui qu'il accepterait. On espère cependant qu'à raison de sa dissidence assez longue avec son frère Armand, Edouard Bertin sera nommé; Bertin de Vaux n'y nuira pas. De Sacy aurait la rédaction en chef et nous continuerions à l'assister, chacun dans sa sphère. Mais l'âme, le lest, la tradition, les relations, l'esprit fin et persévérant, le poids et le rayonnement, tout ce qu'avait
Armand, tout cela manquera longtemps, si même cela revient jamais.
Cette lettre vous arrivera le 16 janvier. Vous savez que cette date est chère à vos amis, qu'elle est justement célébrée au fond de leur cœur ; qu'elle l'est avec orgueil chez ceux qui savent ce que vous avez déjà fait dans cette étroite mesure d'action que vous a laissée la Providence, et qui savent aussi ce que vous valez. Vous accueillerez bien, dans ce concert des félicitations qui vont vous entourer, celles d'un de vos plus anciens amis, et qui s'est le plus souvent réjoui, à vos côtés, de cette heureuse date. Pendant que ces anniversaires renouvelés nous montrent que votre jeune vie s'avance vers la maturité, la mienne tombe de jour en jour dans la vieillesse. Je le sens bien, à l'émotion nerveuse et maladive qu'entraîne après lui, chez moi, le chagrin de ces épreuves si cruellement répétées. On n'en meurt pas. Soit ! je le sais bien ; tant de plus vigoureusement trempés y échappent ; mais on s'y use, et les organisations les plus débiles s'usent le plus vite.
Adieu, mon cher Prince, voilà un triste compliment
que je vous adresse. Croyez pourtant qu'au fond, et en
dépit de ce deuil récent qui pèse sur mon âme, il y a bien
de la joie pour moi dans cet anniversaire de votre naissance,
si rapproché de celle de votre enfant. Que Dieu le bénisse !
Veuillez mettre mes hommages aux pieds de son heureuse
et courageuse mère.
Cuvillier-Fleury.
Orléans- House, 20 janvier 1854.
Vous avez fort raison d'être triste et de vous afïliger, mon cher ami ; cette perte que votre cœur déplore à si juste
titre est ressentie aussi par bien d'autres, et je crains qu'il ne soit difficile de réparer les conséquences de cette triste mort. Cependant, je suis heureux d'apprendre qu'on s'occupe de sauver le journal, et j'espère qu'on y réussira. Quand je parle de le sauver, c'est surtout au point de vue moral et politique que je pense ; je veux dire qu'il conservera Texcellente attitude, si généralement comprise et appréciée, qu'il avait prise depuis le 2 décembre ; vous la connais-^ sez aussi bien que moi, et je vous épargne, par prudence, la définition qui était au bout de ma plume. Je ne doute pas qu'on fasse des efforts de tout genre pour le faire changer de rôle : influences, menaces, promesses, tout sera mis en jeu. Et, à ce sujet, je veux vous dire toute ma façon de penser : y aura-t-il des embarras d'argent ? Un achat d'actions, fait avec secret, par un tiers, serait-il utile ? permettrait-il, non pas certes, de faire de ce journal un instrument de lutte et d'opposition agressive, mais de le maintenir tel qu'il est, prêt à tout événement ? Ceci doit suffire pour me faire comprendre : je ne parle de ceci à personne qu'à vous et à mon frère ; gardez aussi un secret absolu ; maistenez-moi au courant de la situation et faites-moi connaître vos idées en détail.
Paris, 12 mars 1854.
Mon cher Prince,
Bien que je ne sache pas très bien où cette]lettre pourra vous trouver, le départ de M. Lefebvre me fait penser quevous êtes revenu à Twickenham; le bruit public m'a seul
appris que vous étiez parti depuis quelque temps pour faire une villégiature chez le duc de Rutland ; depuis près d'un mois, je n'ai eu aucune nouvelle de vous, et je vous écris encore dans l'ignorance du lieu où vous êtes. Ceci n'est pas un reproche, à Dieu ne plaise ! Nous ne vivons pas dans un temps où il y ait à s'écrire si on n'a rien à dire et je comprends que si vous étiez en dehors de vos occupations littéraires et bibliographiques, vous n'ayez rien eu à me mander; de mon côté, j'ignorais si je devais continuer à vous entretenir de détails que votre éloignement de Twickenham pouvait rendre fort insignifiants. Aujourd'hui que je vous y suppose de retour, je reprends cette correspondance, qui s'adresse, s'il est permis de le dire, encore plus à votre bibliothèque qu'à votre personne. Vous savez, cher Prince, que si je pouvais causer avec vous à cœur ouvert, mes lettres seraient autre chose que des procèsverbaux de vente et des suppléments aux catalogues.
J'ai envoyé à M. Gollin toute une cargaison de beaux ouvrages et de magnifiques reliures à votre adresse. Bauzonnet n'a plus rien à vous; Cape non plus; Niédrée a également tout livré. J'espère que vous serez content de tout cet envoi. Les reliures ont fait l'admiration des con^ naisseurs ; hélas ! notre pauvre Armand Bertin n'est plus là pour dire son dernier mot, qui avait toujours, si simplement qu'il fût dit, le caractère d'une sentence. Mais vous jugerez, je l'espère, comme il aurait jugé. Ce qui vous fait honneur, c'est que tout a été fait, strictement, à très peu d'exceptions près, sur vos indications précises ; je les ai en mains pour ma décharge et pour votre honneur de bibliophile.
Cuvillier-Fleury.
. , Twickenham, 17 mars 1854.
' J'ai reçu, mon cher ami, votre lettre^du^l2. Couturié a été assez souffrant après notre retour de Belvoir et j'attendais, pour vous écrire, d'avoir quelque chose à vous mander ; voilà pourquoi vous êtes resté quelque temps sans nouvelles de la colonie de Twickenham. Elles sont fort bonnes, d'ailleurs, à la grippe près, qui y a fait unTtour, mais dont on est généralement débarrassé. La villégiature chez le duc de Rutland a été une agréable distraction ; le bon duc et tous ses hôtes ont été fort gracieux pour^nous. Les rapports de Séville sont toujours satisfaisants; la Reine est bien ; les Joinville continuent leur tour d'Andalousie et en sont enchantés, malgré la neige et le froid. Le ralliement général est fixé à Claremont, au mois de mai. Pour moi, je n'ai aucun projet arrêté pour cet été ; je ne me sens aucune envie de quitter Twickenham; j'espère bien que vous me donnerez au moins un mois, ainsi que Mme Fleury; faites vos arrangements en conséquence, et faites-moi connaître vos plans.
Tout à vous,
J'attends d'un moment à l'autre la caisse que vous m'annoncez. L'extrait donné par M. de Sacy de votre nouveau livre * était excellent ; la conclusion, courageuse et touchante.
[ * Etudes historiques et littéraires, 2 vol. in-12. Michel Lévy, 1854.
:^. Paris/ 21 mars 1854.
Mon cher Prince,
Je ne vous écris qu'un mot, pour vous faire savoir que Techener s'est chargé de vous envoyer directement sa caisse de livres... Je ne sais rien encore de la vente Renouard, si ce n'est qu'elle se fera en décembre prochain, qu'on évalue son produit probable à deux ou trois cent mille francs, qu'on parle d'un livre d'heures de vingt mille francs et autres folies. Mais, qui vivra verra. Vous pensez bien que, sur votre désir d'acheter en bloc, je n'ai encore rien dit à personne ; il faut tâter le terrain et ne pas laisser entendre que vous avez cette idée : on vous la ferait payer cher... Merci de ce que vous me dites de l'extrait donné de mon livre, dont le succès est plus grand que ne le mérite une réimpression d'articles, et que ne le comporte la situation de la place. L'exemplaire que je vous destine a besoin de passer chez Bauzonnet ; voilà pourquoi vous ne l'avez pas reçu ; mais quel bonheur de vous le porter moi-même !
Vous me demandez nos plans; ils sont bien simples : je suis obligé, pour plus d'une raison, de rester encore trois mois à Paris ou dans les environs. Ma santé, d'abord, exige, avant tout déplacement, quelques mois de campagne, et j'ai loué, dans cette intention, une maisonnette, entre Versailles et Saint-Germain, à Louveciennes, au milieu des bois, sur cette grande route pavée que vous connaissez. Nous ne voulons pas trop nous éloigner de notre enfant cette année, seconde raison pour ne pas aller loin de Paris; enfin, le journal me demande un peu d'assiduité pendant cette première crise d'une nouvelle direction, et je ne m'en sens capable qu'en ne m'éloignant pas. Voilà pourquoi je ne
voudrais pas songer à un voyage avant juillet. Mais vous^ cher Prince, serez-vous, à cette époque, en disposition de nous recevoir? Parlez-nous bien franchement. Vos convenances seront les nôtres. Nous irions, si juillet vous convenait, vous souhaiter la Saint-Henri et nous reviendrions ici pour les vacances de ma fille, vers la mi-août. Qu'en pensezvous? Encore une fois votre volonté sera faite; vous savez que nos cœurs y sont tout entiers.
Guvillier-Fleury.
Twickenham, 22 mars 1854.
J'apprends à l'instant, mon cher ami, l'accident dont vousavez été, ou plutôt, heureusement, dont vous avez failli être victime ; j'espère bien que vous ne vous en ressentirez pas.
Je reçois votre lettre du 21 ; la caisse était arrivée hier ; c'est fort beau ; je joins quelques observations de détail sur les reliures.
Ce que vous me dites du prix attendu de la vente Renouard me dispose singulièrement à rentrer dans ma coquille.
Je suis charmé du succès de votre livre, et je vous remercie de m'en faire somptueusement habiller un exemplaire. Il va sans dire que j'en prends le même nombre que j'avais pris de vos Portraits, et je vous laisse le soin de les distribuer. Merci de ce que vous me dites de vos plans ; vous serez les très bien venus en juillet, comme en tout autre mois. J'attends l'arrivée de la Reine pour fixer à quelle époque nous ferons la villégiature nécessaire chaque année pour le nettoyage de la maison.
Mille amitiés.
Paris, 1" avril 1854.
Merci, mon cher Prince, de ce que vous m'écrivez au sujet de mon accident. Ma santé n'en a pas sérieusement souffert ; elle est restée ce qu'elle est. Ce qui m'est arrivé m'a prouvé, ce dont je me doutais du reste, que ma vie ne tient qu'à un fil, et que je n'ai plus qu'un souffle, non pas dans la mesure ordinaire de la fragilité humaine, mais avec cette aggravation particulière d'une susceptibilité nerveuse de plus en plus impressionnable et d'une machine usée jusqu'à la corde. Ce qui n'eût été qu'une chute ridicule pour tout autre, a failli être, pour moi, un accident tragique ; je suis resté pour mort trois minutes et demie : la situation n'a d'ailleurs rien de désagréable et je ne pensais pas qu'on pût passer si facilement de vie à trépas. Un brave médecin qui était là, me voyant ne plus donner aucun signe de vie, se mettait en mesure saignandi et occidendi impune per totam terram.
Mais en voilà bien assez. Parlons de vous. Oh ! qu'il fait triste de penser à tout ce que vous devez souffrir de ce grand mouvement militaire qui se prépare dans notre pays, et dont vous ne serez que spectateur, et encore, à distance ! Certes, l'exil n'a pas eu pour vous une plus cruelle épreuve que de condamner au repos cette épée dont vous avez fait un si noble usage, et de vous tenir loin de vos frères d'armes, au moment où ils vont courir tant de dangers. C'est être exilé deux fois, et ce second exil, qui vous interdit le danger, vous est plus pénible cent fois, j'en suis sûr, que celui qui vous a enlevé vos honneurs et vos privilèges comme prince français. C'est là, du reste, une réflexion que tout le monde fait en pensant à vous, même ceux qui
servent le gouvernement. Je ne fais donc que traduire le sentiment de tous, mais j'y joins l'expression bien légitime, je crois, d'une sympathie toute particulière; et puis, ne sais-je pas mieux que bien du monde, à quel point vous êtes plus Français que Prince !
Je vous envoie le septième volume des Mémoires de Joseph, toujours très curieux, surtout dans la partie stratégique. Et puis, quel antagonisme que celui de ces deux frères ! J'y joins les manuscrits que vous avez donnés à notre cher et regretté Armand Bertin ; je vous les envoie tels que Bauzonnet les a habillés, afin que vous en jouissiez un moment. La famille veut les conserver comme un monument de votre bienveillance pour ce sérieux et charmant homme à qui vous manquiez bien, depuis qu'il vous savait bibliophile de premier ordre, et qui vous aurait bien manqué aussi si vous l'eussiez connu comme nous.
1^' Toutes vos observations au sujet des reliures sont parfaitement justes. Que n'étiez-vous là quand les livres sont arrivés! j'avais l'instinct des critiques que vous feriez et je les avais faites; mais certaines reliures étaient si belles, elles ont fait tomber de Sacy dans une telle pâmoison, que je n'ai pas eu le courage de les renvoyer. Quant au Cicéron, s'il a été rogné, ce n'est que dans la mesure indispensable, •et c'est une grave erreur en bibliographie, que de ne pas admettre la rognure des livres rares; les livres brochés sont faits pour être rognés ; la mesure est tout ; il n'y a pas €u d'excès pour le Cicéron.
Merci de votre munificence pour mon livre ; il est bien entendu que c'est moi qui vous apporterai votre exemplaire, après qu'il aura passé quelque temps chez un bon relieur.
Cuvillier-Fleury.
Twickenham, 31 mars 1854.
J'ai déjà passe deux ou trois soirées, mon cher ami, à examiner l'envoi Techener ; il y a de belles choses qui me conviennent beaucoup ; d'autres qui me conviennent moins...
Ma lettre n'étant pas partie hier soir, je la rouvre pour vous dire, et vous prier de dire combien j'ai été touché du leading des Débats du 31. Je l'aurais signé des deux mains.
Paris, 6 avril 1854.
... L'article qui vous a plu, dans les Débats, sur la guerre qui commence (quand finira-t-elle?) était de Saint-Marc Girardin, signé par de Sacy. L'inspiration était de nous tous, car il n'y a pas un russe, Dieu merci ! parmi nous, et nous appuierons le gouvernement de l'empereur de tous nos faibles moyens contre l'étranger. Cette politique a un double mérite, ou, pour mieux dire, un double avantage; elle est bien française, et bien orléaniste, n'est-ce pas?...
Twickenham, 9 avril 1854.
Je ne partage pas, d'une manière absolue, votre opinion sur la rognure des livres ; par exemple, dans un Aide
en grand papier, je préfère une ligne de marge de plus à un peu d'or sur la tranche; en général, j'aime qu'un livre publié par des gens de goût reste dans un état qui se rapproche le plus de sa condition originale; ainsi, j'éviterais le lavage, toutes les fois que ce serait possible.
Couturié charme sa convalescence avec votre livre ; je le prendrai après lui; j'ai, d'ailleurs, des occupations pardessus la tête; j'ai lu et je lis beaucoup de choses qui se rattachent à la guerre d'Orient ; je dirige quelques travaux dans mon petit domaine ; je donne des soins à de plus grandes affaires ; je fais un petit mémoire pour une société de Philobiblon dont je suis membre ; enfin, je continue mes travaux historiques sans interrompre les exercices physiques dont je tiens à conserver l'habitude ; vous voyez que mon temps est bien pris; mais j'en trouve toujours pour vous lire.
Oui, vous me jugez bien; quand l'honneur de la France est engagé, tous mes vœux sont avec son drapeau, quelle que soit la main qui le tienne. Mes sentiments pour le gouvernement ne changent pas; mais je souhaite, de grand cœur, que sa fortune, son habileté, sa prévoyance et ses ressources soient à la hauteur de l'immense entreprise où il s'est engagé...
Twickenham, 3 mai 1854.
Mon cher ami, quoique je ne veuille pas me mettre à collectionner les estampes, et que je ne les recherche que par occasion et pour certaines spécialités, je suis très séduit cependant par cette admirable collection des Nanteuil (de
ET CUVILLIER-FLEURY. — 1854 i43
la vente Berlin) et par son caractère historique. Je serais charmé de l'acquérir pour six mille francs avec les frais; €e serait folie d'aller plus loin, et je ne veux pas dépasser cette somme. J'espère que le feu des ventes se calmera, car je trouve, comme vous, que je vais un peu vite depuis quelque temps.
J'espère que l'air de Louveciennes vous fera du bien; je connais le pays; j'y ai été, pour la dernière fois, en 1846, conduit par un daim que j'avais attaqué à Fausses- Reposes. Hélas ! je ne chasse plus que d'infects renards ! Le temps, ici, est toujours abominable ; notre Reine a été un peu souffrante ; mais elle va mieux ; elle compte partir vers le 15, par mer, si elle le peut.
Mille amitiés.
Louveciennes, 26 mai 1854.
Mon cher Prince, j'arrive de Paris, et je ne veux pas tarder à vous informer du résultat de la vente des estampes <jui a eu lieu mercredi. La collection Nanteuil qui avait été vendue en détail, vous a été adjugée ; toutes les enchères réunies s'étaient élevées à 5 400 francs ; mais pour l'ensemble, une coalition de marchands d'estampes a contribué à faire monter le chiffre ; Didot Ta poussé jusqu'à 5 600 et, enfin, la collection vous est restée. Je retourne demain à Paris pour la collationner et vérifier l'ensemble. Je la crois bien payée ; cependant elle n'était pas estimée, par Bertin lui-même, qui n'était pas homme à surfaire ce qui lui appartenait, beaucoup moins de six mille francs.
La vente Bertin a produit 109 000 francs. C'est un beau
résultai ; vous y avez bien contribué,' pour votre part, mais vous ne vous en repentirez en aucune façon. Ces livres sont, non seulement admirables à conserver, mais ce sont des modèles, et ils garderont toujours leur prix. Gomment se laisse-t-on mourir, quand on est possesseur d'une pareille bibliothèque ! Linquenda tellus, et domus, et placens uxor... Horace a oublié, dans cette énumération des choses qui doivent attacher à la vie, la bibliothèque. Quant à moi, en voyant disparaître cet incomparable ensemble, j'ai mille fois regretté de n'être pas millionnaire; j'aurais fait, pour la collection Bertin, ce que vous avez fait pour la collection Standish.
Oh ! les beaux livres, et bien choisis, et bien gouvernés î Gomment meurt-on dans cette odeur si vivifiante du veau fauve et du maroquin ! Vous êtes trois et quatre fois heureux, même dans votre exil, d'avoir ce noble goût et cet aimable entourage et de respirer cette atmosphère si saine et si fortifiante. Mais n'en abusez pas : je crois que vous avez le droit de passer à un autre exercice pour cette année et de donner un peu de temps aux Gondé... Nous allons nous occuper de vous liquider au plus juste prix; j'espère que vous nous laisserez reposer jusqu'à la vente Renouard; votre budget ne s'en plaindra pas.
Nous vivons ici, comme je vous l'ai dit, en plein déluge ; mais Paris, avec ses démolitions délayées dans sa boue traditionnelle, tourne au cloaque, et, somme toute, j'aime mieux être ici. J'apprends que la Reine est, selon toute vraisemblance, arrivée à Gênes. Dieu soit loué !
Guvillier-Fleury.
Orléans- House, 29 mai 1854.
Je reçois à l'instant votre lettre, mon cher ami ; je suis charmé d'avoir le Nanteuil et je vous en remercie sincèrement; je vous laisse le soin de m'envoyer cette précieuse collection par la voie qui vous paraîtra la plus sûre. J'espère que votre enthousiasme philobiblique et quelques rayons de soleil chasseront les idées noires que doit vous causer le déluge de Louveciennes. Vous aurez su que la Reine est heureusement arrivée à Gênes; c'est le grand point ; mais il me tarde de la voir en bonne santé à Claremont. Il me tarde aussi de régler l'époque de ma villégiature afin de convenir avec vous de l'époque de votre visite. J'espère pouvoir vous faire lire deux nouveaux et assez longs chapitres de mon grand travail qui continue, malgré les livres, le soin de la propriété, et même une légère participation à la season. Je vous plains d'avoir le déluge ; pour nous, nous avons manqué d'eau ; mais nous paierons cela plus tard. Ma femme fait dire cent choses aimables au ménage.
Louveciennes, 5 juin 1854.
J'espère, mon cher Prince, ({uo vous avez niaiiilenaiil le Nanteuil. Techener s'est chargé, à ses risques et périls, de l'expédition, comme ayant la voie la plus sûre. Ditesmoi ce que vous pensez de la collection. Je la trouve magnifique, mais un peu bornée : combien de grands noms qui