‹ Correspondance du duc d'Aumale et de Cuvillier-Fleury;Chapitre 8 sur 37 · II · texte numérisé non relu

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manquent là! Mais qu'il est beau de se retrouver parmi toute cette ancienne société, qui revit dans ces admirables portraits ! Oh ! les riches seuls ont de ces jouissances ; et seuls, ils seraient les vraiment doctes et les vraiment lettrés, si, comme vous l'essayez et y réussissez si bien, ils le voulaient sérieusement. C'est la pénurie des moyens d'instruction qui borne la plupart des esprits qui en ont le goût. Comment, par exemple, connaître le siècle de Louis XIV, sans avoir parcouru la collection Nanteuil? Est-ce que ces visages-là, si habitués que fussent la plupart de ceux qui les portent à la dissimulation et à la feinte, peuvent tromper personne ? Ce qui me frappe le plus dans tous ces portraits de Louis XIV, c'est l'aspect viril et la sérieuse physionomie de ce grand Roi, si peu connu, et qu'on a trop jugé sur ses fredaines, comme si ses amours même n'avaient pas eu leur grandeur. La cour de ce temps, et la ville avec la cour, donnaient raison, par le culte qu'elles adressaient à la royauté, aux amours du roi. Malgré tout, c'était une époque grande et sérieuse. Tous ces portraits ont cette marque-là, et, s'ils trompent, ce n'est que par ce faux semblant. Mais j'aime encore mieux la comédie de la grandeur et de la vertu que celle du vice, et il faut toujours en revenir à la définition de l'hypocrisie, qui est un hommage rendu aux honnêtes gens par les vicieux.

Ecrivez-moi donc un mot de félicitations sur l'élection de Sacy : il lui est revenu que vous en étiez très content ; je voudrais qu'il pût le lire dans un mot de vous. On dit que mon tour viendra; mais cette élection me distance pour au moins un an, et il me faut continuer encore ce travail du journalisme qui me fatigue beaucoup. J'ai quelques encouragements ; je vous enverrai un article que Pontmartin, un légitimiste très raisonnable et spirituel, m'a consacré dans VAssemblée nationale. J'espère qu'il vous plaira pour autre chose encore que ce qu'il dit de moi.

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Lisez-le avec attention, et, au besoin, faites-le lire, d'autant qu'il est impossible de mieux écrire.

Je relis ma lettre. Ce que je dis de Louis XIV est mal dit ; ne prenez que l'esprit, pas la lettre. Vous me comprenez, car je ne suis pas un admirateur exclusif des idolâtries qu'a encourues le grand Roi.

CUVILLIE R-FlE U K Y .

Louveciennes, 11 juin 1854.

Merci, mon cher Prince, de cette aimable lettre, qui était un vrai coup de l'étrier; j'espère que vous aurez pu faire votre course à Douvres, entre deux dîners et ramener notre chère Reine en bonne santé. Il y a bien un peu du doigt de Dieu, n'est-ce pas, dans ce miraculeux retour après tant d'épreuves? Et, pourtant, on n'ose presque plus dire que Dieu est pour quelque chose dans notre bonheur; car il faudrait le voir aussi dans nos afflictions ; tous nos malheurs prendraient alors le caractère d'un châtiment ; et quel serait donc le crime de notre sainte Reine, pour avoir été si cruellement éprouvée? Ce sont là d'impénétrables mystères de la justice divine. Dieu est partout, soit ! Pas si près de nous, pourtant, que notre orgueil se le figure; et beaucoup de nos épreuves sur cette terre sont le fait de l'homme, non le sien. Il n'intervient que dans les grands dénouements et quand la pièce mérite son intervention, dignus vindice nodus. Malgré tout il est impossible de ne pas lui rendre grâce de ce qu'il a visiblement fait pour cette élue de sa bonté divine, celle qui éprouve pour récompenser. C'est lui qui l'a ramenée dans vos bras.

Merci de ce que vous m'écrivez sur notre ami ; c'est la perfection, et j'espère qu'il gardera cet autographe. Merci aussi de vos vœux pour moi. Mais combien durera la bienveillance que me montre aujourd'hui le public, que quelques académiciens me témoignent aussi? un journaliste n'est plus rien dès qu'il n'écrit plus. Il faudra donc toujours écrire. C'est le supplice de Thésée : Sedet xternum que sedehit. En attendant, mon livre arrive à la fm de sa première édition, et je viens d'en jeter un autre aux amateurs à^ Impressions de voyage; votre exemplaire est chez Gapé, et j'espère bien que vous ne l'attendrez pas longtemps.

Cuvillier-Fleury.

Paris, 17 juin 1854.

... De Sacy a été ravi de ce que vous m'avez écrit pour lui. C'était, en effet, de main de maître, et juste ce qu'il fallait pour lui faire un sérieux plaisir. Il voulait vous répondre ; puis, la lettre ne lui étant pas adressée, il a pensé que le respect le lui interdisait ; mais il m'a bien prié de vous dire à quel point il était sensible à un compliment de si haute valeur et de forme si aimable. Il a voulu garder l'autographe. Qui sait? Vous serez peut-être, un jour, son confrère à l'Académie.

Buloz me fait malmener dans sa chronique, parce que je n'ai pas voulu, ou, pour mieux dire, parce que je n'ai pas pu lui donner des articles, ayant bien assez de ceux que je fais aux Débats. Il a ce journal en horreur; et c'est pour cela qu'il me faut passer, à chaque publication que

ET CLVILLIEK-FLEUKY. — 1854 149

je fais, sous l'escopette du sieur Mazados. Le métier d'auteur est à ce prix.

CUVILLIE R-FlE U R y.

Louveciennes, 20 juin 185'!.

Mon cher Prince,

Bertrandi est enfin parvenu à pénétrer au dépôt des fortifications, et vous verrez par sa lettre ci-jointe, ce qu'il y a fait et ce qu'il y espère. Je n'ai pas eu le temps de parcourir ce qu'il m'a apporté samedi sur Virey; j'espère que vous en aurez été content.

J'ai reçu, samedi, la visite de Ghampollion, qui est toujours fort enclin à vous rendre service dans la mesure de ses attributions. Il est à la recherche de ce projet de constitution de la France en république, sous la présidence de Condé, que le Protecteur envoya, par Lenet, au grand Condé, à Bordeaux, et qu'il croit exister à la Bibliothèque impériale. M. Cousin, lui, que j'ai vu dimanche (et qui était au lit se croyant atteint d'un rhumatisme, tandis que j'aurais pu croire, moi, au mouvement qu'il s'est donné, des bras et des jambes, pendant une conversation de deux heures, qu'il était atteint de la danse de Saint-Guy), M. Cousin se croit sur les traces des Mémoires de Contiy le neveu du grand Condé, celui dont vous avez l'oraison funèbre par Massillon ; et il est dans une grande attente de cette trouvaille ; mais ce qu'il m'a dit de ses espérances sur ce point ne me donne pas grande idée qu'il ait raison d'y compter beaucoup, et j'ai peur que ce ne soit encore là une des illusions de cet éminent et chimérique esprit. Mais

ibO Llî DUC D'AUMALt!

quelle verve ! quelle éloquence ! quelle érudition piquante et animée ! et qu'il fait bon d'avoir des rhumatismes à ce prix-là ! Du reste, grand admirateur de vos études, de vos recherches et de vos écrits ; très désireux de vous aller voir cette année, il n'osait le promettre, parce que, dit-il, il est brouillé avec tous ses amis d'Angleterre, n'étant pas aussi engagé qu'eux dans la question d'Orient, qu'il voudrait plus près d'une conclusion pacifique que les Anglais ne font mine de le souhaiter.

Quel plaisir de vous savoir content de vos acquisitions Bertin ! Nanteuil est, en effet, admirable ; il nous fait revivre dans le siècle de Louis XIV presque physiquement. C'est quelque chose, surtout aujourd'hui. Techener vous apporte, avec mon autorisation, un spécimen d'une collection Barbou, qu'il a acquise et qui est bien certainement ce que j'aurais préféré à la vente de notre pauvre ami ; c'est pour cela que je l'ai autorisé à vous la montrer : je crois qu'étant donnée la condition, c'est une collection unique. Moi, qui ne fais pas métier d'agent provocateur de bibliographie auprès de vous, je n'ai pu résister à donner mon consentement au désir qu'avait Techener de vous montrer cet échantillon d'une magnifique denrée.

Cuvillier-Fleury.

Orléans- House, 29 juin 1854.

Voici, mon cher ami, nos projets définitifs : le départ a lieu le 11 juillet; le séjour sera à Ramsgate et, le 25 août, nous serons très certainement de retour à Twickenham. Voyez si vous pouvez venir après cette dernière époque ; c'est certainement une des moins mauvaises saisons de

ET CUVILLIEK-FLEI KV. — 185-i Vôi

PAngleterre ; si elle coïncide avec les vacances de voire fille, nous aurons un très grand plaisir à vous recevoir tous les trois, avec les moyens de vous donner le couvert.

J'ai vu le spécimen Barbou; c'est charmant, et je crois la collection en cet état, unique (quoiqu'il y ait un troisième papier plus beau, dont j'ai quelques échantillons; mais je ne crois pas que la collection soit complète sur ce troisième papier). C'est unique, dis-je, mais fort encombrant, et je ne me suis pas décidé. J'ai pris à Techener un exemplaire sur peau de vélin de l'histoire de Madame, et un papier de Hollande du nouveau Maucroix.

La notice de Bertrandi sur Virey me sera utile ; c'était un maître homme, que ce Virey, et il y avait, en lui, du Cervantes, avec le génie et la gloire de moins, et le bonheur de plus, à la fin de sa vie.

Au sujet du dépôt des fortifications, ce que je voudrais surtout vérifier, c'est s'il y existe des plans manuscrits exécutés par le grand Condé, ou des mémoires de lui. Il me faudrait la description des uns, et la copie des autres.

M. Cousin me reparle des Carnets de Mazarin qui sont à la Bibliothèque impériale; c'est une mine que j'avais, je crois, recommandé d'exploiter. S'il retrouve les Mémoires de Conti, ce sera une belle trouvaille. Item, pour le projet que M. Champollion recherche; mille remerciements à ce dernier.

Merci pour vos deux beaux volumes qui ont déjà une place d'honneur. Je prends de vos Voyages le même nombre d'exemplaires que j'ai pris des précédents. J'ai reçu récemment les tomes VII, VIII et X du roi Joseph; j'avais reçu auparavant les cinq premiers. Il me manque donc les tomes VI et IX, ce qni nrarrête dans ma lecture.

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