‹ Correspondance du maréchal Davout, prince d'Eckmühl (volume 2)Chapitre 58 sur 95 · AD GÉNÉRAL LECOURBE · texte numérisé non relu

AD GÉNÉRAL LECOURBE

19 mai 1815.

Monsieur le {j[énéral, j'ai reçu votre lettre du 17 mai. Vos observations sur la correspondance des généraux commandant les divisions militaires et ceux chargés des organisations de gardes nationales avec moi, sont justes; mais c'est un usage établi au ministère de la guerre, que je ne puis pas changer, qu'en temps de paix, les généraux commandant les divisions militaires et ceux en mission dans les départements, doivent toujours correspondre avec le ministre de la guerre, ainsi que les commandants de place. Au surplus, ces généraux doivent exécuter les ordres qu'ils reçoivent de vous, et si ceux qu'ils recevront du ministère étaient en contradiction avec les vôtres, ces derniers seront d'abord exécutés, sauf à eux à en référer.

19 mai 1815.

Sire, je soumets à Votre Majesté quelques notes que m'adresse le général Lemarois : elles signalent des hommes dangereux, des ennemis de l'État, des individus fortement soupçonnés de devenir des traîtres. Mon premier mouvement était de les faire arrêter; mais comme tous sont des fonctionnaires qui n'appartiennent point au département de la guerre, je n'ai point voulu que l'on criât à la tyrannie militaire. Il

n'en est pas moins pressant, Sire, d'arrêter les progrès de leurs manœuvres et de leurs funestes intelligences. Votre Majesté jugera peut-être convenable qu'il soit envoyé sur les lieux des agents de la police qui, le même jour et à la même heure, s'assureront des personnes portées sur ces notes, s'empareront de leurs papiers et les examineront scrupuleusement. Nul doute que l'on n'y découvre des renseignements précieux dont la découverte intimidera et paralysera les malveillants.

19 mai 1815.

Sire, j'adresse copie à Votre Majesté d'une lettre que je reçois à finstant du général Delaborde. Le tocsin ayant sonné et tout ce pays se trouvant en rébellion ouverte, je propose à Votre Majesté de déléguer tous les pouvoirs civils et militaires aux autorités militaires, d'établir des commissions, de prendre toutes les mesures que les circonstances exigeront. Je joins un projet de décret en conséquence * .

* Sur la nouvelle qu*un convoi considérable crarmcs, de munitions, d'artillerie, expédie d'An{;leterre, allait débarquer sur la côte, les chefs vendéens s'étaient réunis le 11 mai et avaient d(;cidé la prise d'armes. Dans la nuit du 14 au 15 mai, le tocsin avait sonné dans toute la Vendée, appelant les paysans aux armes. M. d'Auticbamp commandait pour le Roi dans l'Anjou, M. Auguste de La Rocbejaquelein vers Bressuire, M. de Sapinaud entre les Herbiers et Bourbon-Vendée, M. de Suzannet dans le Marais. M. Louis de La Rochejaquelein envoyé par le Roi était censé avoir, la direction de l'insurrection. D'un autre côté, le général Delaborde avait depuis quelques jours le commandement supérieur des forces impériales qui, à vrai dire, n'étaient pas considérables; le {jénéral Travot commandait à Bourbon- Vendée. Au moment où les premièr(;s nouvelles de l'insurrection arrivaient a Paris, et où le maréchal écrivait la letti'c ci-dessus, un enp,a{;ement avait eu lieu déjà le 17 mai au village des Echaubroi{»nes, entre le 26* de li{jne et les insnrf;és ; il s'était terminé par la déroute des Vendéens. Deux jours après, le 19, le {général Travot surprenait un des plus gros rassemblements à Aizenay et mettait les Vendéens en fuite, après leur avoir tué ou blessé trois ou quatre cents hommes. Néanmoins, l'insurrection restait maîtresse des campagnes du Bocaî»e, et les forces impériales n'étaient pas pour le moment suffisantes en face d'un mouvement qui s'af^avait.

20 mai 1815 K

Sire, Votre Majesté me demande qui est le général Foiu> nier que je lui ai proposé dans le travail des gardes nationales de Marseille et que Votre Majesté a approuvé. C'est le général Fournier qui a été colonel du 142* de ligne, et non Fournierd'AIbe, qui a été commandant de Custrin, ni Fournier qui est lieutenant général de cavalerie, et non employé. Quant au général Corsin, il n'a été compris dans aucun travail général que Votre Majesté ait approuvé; plusieurs généraux du corps du comte d'Ërlon n'ayant pas rejoint, comme Baget, Montmarie, et d'autres ayant été appelés dans la garde, comme Barrois et Jaye, le comte d'Erlon se plaignit de n'avoir pas de généraux pour les brigades. Votre Majesté m'ordonna d'envoyer tout de suite des généraux pour les compléter. Le général Corsin vous demandant du service, vous me l'adressâtes. Ce général s'est complètement justifié sur sa conduite à Antibes. Ce n'est pas seulement sur les explications qu'il m'a données, mais aussi sur celles du commandant d'armes Cunéo d^Ornano que j'ai porté ce jugement. Au surplus, je prie Votre Majestcf de me faire connaître si ce choix ne lui convenait pas; on le rappellerait.

20 mai 1815.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 18 de ce mois. Vous m'annoncez avoir mis dan^s la

* L*Empcreur nu maréclial Davout. — « Pariai, 19 mai 1815. Mon cousin. qu*eat-ce que le fjpucral Fournier que vous avez envoyé i)i Marseille pour commander la ^ardc nationale? Il serait nécessaire que vous prissiez me^ ordres avant de disposer des différent) officiers généraux. Qu'est-ce que le (▼énéral Corsin que vous avez envoyé à l'armée du Nord? Est-ce celui qui était ù Antibes? Je n'ai rien 8i(;né qui autorise cette disposition. » [CorrtS" pondance de Napoléon , t. XXVIII, p. 20Î.)

citadelle de Lille un bataillon de troupes de ligne. II est important sans doute de pourvoir à Tentièrc sûreté de ce fort, mais vous avez d'autres bataillons venus du département de TÂisne et sur lesquels il me semble que vous pouvez compter, et qui seront bientôt en état de rivaliser avec les bataillons de ligne. Je vous recommande d'avoir un soin particulier de ces bataillons de gardes nationales, sous le rapport de leurs besoins et de leur bien-être, de communiquer beaucoup avec eux, de les prémunir contre les insinuations de ces êtres dangereux dont Lille abonde, et de faire servir leur bon esprit comme un exemple capable d'améliorer celui des habitants. Des ordres ont été donnés pour expédier 3,000 fusils sur Lille. Je vous prie de me faire connaître la quantité de ceux qui se trouvent entre les mains de la garde nationale de Lille, et de me dire si, avec les 2,500 fusils que vous avez disponibles, les 3,000 que je vous fais expédier et ceux qui sont en réparation, vous en aurez assez pour armer les bataillons de TAisne qui sont déjà arrivés, ceux qui amveront encore et les militaires en retraite destinés à entrer dans les places. Vous recevrez par une autre dépêche Tétat des gardes nationales désignées pour chaque place et du nombre de fusils à envoyer dans chacune d'elles.

21 mai 1815.

J'ai l'honneur de mettre sous les yeux de Votre Majesté l'extrait d'une lettre du maréchal Brune, relative au général Bruni qui commandait en Corse et qui est de retour sur le continent. Si les renseignements renfermés dans ce rapport confirment Votre Majesté dans l'opinion que l'on donne de la conduite et des sentiments du général Bruni, j'aurai l'honneur de lui proposer la destitution et l'arrestation de ce général.

21 mai 1815.

Monsieur le général, l'Empereur à qui j'ai fait connaître le rapport du général Delaborde qui annonçait des troubles tréssérieux sur la rive droite de la Loire, et la demande que faisait ce général d'être remplacé, sa santé ne lui permettant pas l'activité nécessaire dans ces circonstances, vous a donné des instructions pour rejoindre le général Delaborde et être son bras droit. Je vous transmets des dispositions que l'Empereur a dictées ce matin et m'a fait remettre par le duc de Dalmatie '•

L'exécution de la plus grande partie de ces dispositions dépend des circonstances. 11 faut être sur les lieux pour en assurer l'exécution et les modifier. Je me borne à vous les transmettre, afin que vous et le général Delaborde connaissiez les idées de l'Empereur.

Un officier capitaine d'artillerie partira cette nuit et se rendra à Angers. 11 portera des fonds et des ordres afin de pouvoir établir dans le pays quelques batteries mobiles. Il est possible qu'il y ait quelques pièces de canon organisées, ayant depuis longtemps fait cette recommandation au général Delaborde. Il y a matériel et personnel à Nantes, il faut employer des moyens extraordinaires. J'ai dirigé il y a quelque temps 300,000 cartouches sur Saumur; je suis ceilain qu'elles y sontarrivées, et que le général Saint-Sulpice, de son côté, en a dirigé de Tours; que le général Delaborde, de son côté, a eu l'ordre d'en faire venir de Châteauneuf, qui est un petit fort entre Rennes et la mer, où il y a beaucoup de munitions et qui est trèsimportant.

* On remnrqucm ici le nom du maréclml Soult, nomme depuis peu de jonr» major général par Napoléon, qui, n'ayant plus Berthicr et voulant laî^er Davout à Pari.o, avait clioisi le duc de Dalmatie comme un de ses lieutenants les plus expérimentés, en vue de la guerre très-procliaine. Dans une note du 16 mai, l'Empereur dit : « Lc'major {»énéral ne donnera des ordres qu*à l'armée du Nord, à moins qu'il ne mentionne qu'il transmet un ordre spécial de l'Empereur présent à l'armée... n, (^Correspondance Je Napoléon, t. XXVIII, p. 196.)

Dans toutes mes lettres j'ai recommandé au général Delaborde le château de Saumur et d'en doubler Tarmement. Il s'y trouve I e général Laferrie-Lévéque qui y commande l'école de cavalerie ; voyez-le en passant. Prescrivez toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de Saumur; il faut y foire jeter beaucoup de subsistances. Il fout foire retrancher avec le plus grand soin tous les ponts sur la Loire; il y a surtout les ponts de Gé et d'Âncenis. 11 fout que l'on emploie une précaution, très-importante à prendre, pour ôter aux insurgés toute communication d'une rive à l'autre de la Loire, c'est de ne laisser entre Amboise et Nantes aucuns bateaux, barques, nacelles, et même jusqu'à l'embouchure de la Loire.

Vous donnerez des instructions au général Saint-Su Ipice, à Tours, pour qu'il prenne cette jnesure dans toute l'étendue de soncommandement.il ferait replier tous les bateauxsurÂmboise de l'une à l'autre rive entre Orléans et Tours, et à Saumur tout ce qui se trouve entre Tours et Saumur, et aux Ponts-de- Cé tout ce qui se trouve entre Saumur et les Ponts-de-Cé et Nantes, et à l'embouchure de la Loire, à Paimbœuf, tout ce qui se trouve entre Nantes et Paimbœuf.

Vous avez à Nantes un bataillon de marins ; il faut de suite armer quelques petits bâtiments pour faire la police de la Loire et de la côte ; ces embarcations armées seconderont vos mouvements. Toutes les mesures que prescrit le général Saint- Sulpice, il les fera exécuter par des ofBciers; des ordres par écrit ne sont pas suffisants. Il faut dans toute l'étendue du commandement du général Delaborde que]des ordres soient donnés pour arrêter les voyageurs. Lorsqu'on tire des coups de fusil, il faut prendre toutes les mesures que les circonstances prescrivent. Il faut faire un règlement pour obliger les voyageurs à justifier de leurs affaires, et qu'il n'y ait que ceux qui ne sont pas suspects qui puissent voyager. Une chose très-importante est de rallier les troupes si l'insurrection devenait très-sérieuse. Je vous donne l'état datons les dépôts qui se trouvent dans le commandement du général Delaborde; je crois qu'ils sont exagérés, mais au moins vous pouvez en tirer un très-grand parti et en peu de temps réunir un beau corps d'armée. Il faut ap-

peler, pour augmenter les cadres, des anciens militaires qui sont dans ce pays, ils ont le cœur français. Il faut £aire poursuivre à outrance tous les chefs et menacer les paysans qui ne sont que les malheureuses victimes de ces forcenés. Je vais Caire partir de Paris 6,000 fusils pour Saumur, vous les partagerez aux hommes que vous armerez. L^intention de TEmpereur est d'envoyer plusieurs régiments en poste. Vous devez, Monsieur le général, être convaincu des avantages qu^il v a de frapper de grands coups pour empêcher cette révolte de prendre de la consistance. Que Ton fesse une proclamation pour prévenir les habitants et les nobles que s'ils ne rentrent pas sur-lechamp chez eux, ils seront traités comme des émigrés et des rebelles, et jugés conformément au décret du 9; ils le seront par une commission militaire '.

22 mai 1S15 «.

Sire, j'envoie à Votre Majesté une lettre que je reçois à l'instant du général Delaborde. Elle verra par son contenu qu'il n'y a pas un moment à perdre pour envoyer de très-

' Le {^énérnl Corhineau, qui écnic aide de camp de TEmpereur et qui avait toute Aa conHancc, était expédié à Anfvors, en attendant Tarrivée du {«énéral Laniarquc désijvné pour aller remplacer le général Delaborde malade en ce moment. Les troubles de la Vendée obligeaient TEn^ereur, comme on va le voir, à prendre des mesures pour réprimer le mouvement. Napoléon «e disait, il est vrai, que la question n'était point en Vendée, qu'elle serait tranchée dans le Nord, que s'il était victorieux, ce qui se passait dans rOuest ne serait rien. En présence d'un mouvement qui avait déj«^ éclaté en Vendée, qui menaçait la Mayenne, le Morbihan, il ne se croyait pas moins obligé de laisser à la disposition des généraux cinq ou six régiments, le 15% le 26*, le 27*, le 43% le 65*, d'envoyer même une division de la jeune garde; c'était en tout une force de 20,000 hommes distraits pour combattre l'insurrection vendéenne, et en ce moment ces 20^000 hommes étaient une force de moins à l'armée du Nord, où ils auraient été d'une incontestable utilité à l'ouverture de la campagne déjà imminente.

*'' L'Empereur au maréchal Davout. — « Paris, 22 mai 1815. Mon cousin, je vous ai fait connaître hier, par le major général, que je désirais qu'il fût formé une armée de la Loire, commandée par le général Lamarque. Envoyes-y un général d'artillerie et un général du génie, qui partiront dans la journée

grands renforts dans ce pays-là. Pour éviter toute perte de temps, je ne prends pas copie de cette lettre.

Le général Delaborde demande une somme de 10,000 francs pour faire mettre en état le château d* Angers. Le devis en a été tracé ; je donne des ordres pour que cette somme lui soit envoyée.

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