Lettre n" LIV
INTRODUCTION. xvli
l'idée que la conquête de la Sicile était possible. Les Messinois en députation à la cour, le cardinal d'Estrées à Kome lui représentaient certaines villes de Sicile, comme Palerme et Trapani, les Calabrais et les Abruzzois, prêts à se révolter, à se donner au roi ou plutôt à un souverain français que Louis XIV désignerait lui-même, et dont ils réclamaient la prompte arrivée parmi eux. Mais Louis XIV, très prudemment, refusait de satisfaire à ce désir tant que les Italiens des Deux-Siciles ne se seraient pas eux-mêmes mis en état de recevoir ce roi, car il se méfiait, à juste titre, des prompts enthousiasmes et des non moins promptes aversions de ces populations méridionales. Néanmoins, pour favoriser une révolte générale, il mit à la disposition de Vivonne l'armée navale de France presque tout entière, vaisseaux et galères, dans le but de couper totalement les communications des Espagnols avec leurs domaines italiens. Cette mesure devait suffire, pensait-il, à déclencher la révolte et par suite poursuivre la conquête du « magnifique royaume ». 11 serait ainsi inutile de distraire de grands corps de troupe des armées continentales, ce qui satisfaisait Louvois, et de faire de grandes dépenses, ce qui satisfaisait Colbert.
A Messine, Vivonne ne pensait plus de même. Il ne voyait que la réalité immédiate, la ville bloquée et sans pain, la population attendant tout de Louis XIV au lieu d'essayer de contribuer elle-même à son salut, l'obligation de maintenir sur les lieux de fortes garnisons, tant à cause des Espagnols qui cernaient Messine que de leurs partisans, encore nombreux dans la cité, où ils excitaient le mécontentement et organisaient des séditions. Vivonne s'estimait donc en fâcheuse posture, en quelque sorte sur un volcan, et trouva bien faible le renfort que lui annonçait
XVIII INTRODUCTION
le roi'. « Je vous avoue, écrivait-il à l'inteadant Arnoul, que je passe ici «les jours qui me t'ont venir des cheveux gris en abondance. J'ai les ennemis aux portes, j'ai des conjurations dans la ville, j'ai très peu de soldats, dont la moitié sont malades. Je suis sans un sol. Il me semble que celte situation n'est pas trop agréable'. » Et il déclarait : « A cela je ne saurai que faire, sinon qu'agir de mon mieux. »
Il se rendait aussi compte que les villes de Sicile, quoique bien intentionnées, ne voulaient pas s'exposer à un danger certain, disant : « Venez avec des forces capables de nous empêclier de retomber dans les mains cruelles des Espagnols et nous nous donnerons à vous 3. »
Aux réclamations de Vivonne, le roi fit répondre par Louvois qu'en effet le renfort envoyé était faible'', mais qu'il ne pouvait faire davantage. Il reconnaissait que Vivonne était insuffisamment outillé pour conquérir le pays et déclarait qu'il ne désirait pas autre chose que la conservation de Messine, tout eu désirant que Vivonne. cherchât à « s'étendre un peu'^ », ne fût-ce que pour trouver dans l'île de quoi ravitailler Messine''.
Vivonne, dès l'arrivée des renforts annoncés, chercha à « s'étendre un peu ». Avec les faibles moyens dont il disposait, il n'avait de chances de réussite que dans une succession de petites opérations conçues en secret, menées avec décision et hardiesse, et surtout très rapidement,