‹ Correspondance du père J.-B. Aubry [microform]Chapitre 3 sur 12 · GI · texte numérisé non relu

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fidèle; un brave homme à moitié aveugle qui demeure à un kilomètre de ce marché, venu adorer à Tsen-Y aux environs de- Pâques, m'a promis de me recevoir chez lui, mais, grand Dieu, quel taudis ! On m'avait bien affirmé à Pé-La-Kan qu'il n'était pas logeable ; je ne suis pas difficile, pourtant j'ai été effrayé en entrant. Par bonheur, la ^/z^/^/Z? pouvait encore passer, mais ma chambre ! Une mauvaise cloison de planches disjointes divise l'unique pièce de la maison, une moitié pour la famille, père, mère, enfants, entassés el»^¥e«il- Jœafte comme une nichée de souris ; l'autre moitié pour moi : mon lit, eh guise de table un bloc, tout juste delà place pour mouvoir une porte qui ouvre en dedans; obscurité totale: pour- écrire j'aurais dû allumer en plein midi ; abondance de I puces, et la fumée qui m'arrive d'un hangar servant de cui- I sine et d'écurie au buffle, etc.. Encore quelques bonnes captures, et beaucoup d'espérances pour l'avenir.

De Fong-Siang-Pa, je continue ma route vërslè sud, pardelà les montagnes, dans la vallée de Ma-Ty-Che, limite extrême de notre chrétienté, nos colonnes d'Hercule ! Partout dans ces , montagnes des statues, des pagodes, mille objets superstitieux; au fond d'un vaste hangar sans murailles, sur une estrade, un gros Bouddha rebondi e#^^isefîtr-u-, assis gravement entre deux statues de femmes assorties ; des deux côtés, un vrai sénat d'idoles de grandeur naturelle, grimaçantes, fantastiques, cornues, lippues, joufflues, avec des ornements bizarres ; au plafond et sur les piliers qui le soutiennent, des animaux monstrueux et grotesques; sur des tables, devant le Bouddha, une myriade de souliers de femme en papier peint ou en étoffe de nulle valeur, offrandes des pèlerins.. D'ailleurs, pas une âme dans ce temple ; au milieu de ce peuple de statues grimaçantes et silencieuses, je suis avec mon guide le seul être vivant. La première fois qu'on se trouve dans un de ces temples, on éprouve une sorte de terreur et .une tristesse profonde, même en plein jour ; après, on s'habitue et on ne fait plus que rire de ces stupidités ; nos chrétiens en rient encore plus que

nous ; les premiers rudiments de la fol leur rerident la raison, que les païens ont perdue — comme ferait une brusque apparition du soleil dans la nuit, découvrant à un voyageur égaré des objets ordinaires qu'il prenait pour des fantômes épouvantables. Allez ! on a beau dire, pour être homme, il faut être chrétien ! mon guide, un bon garçon de vingt-cinq ans, baptisé depuis un an, rit de tout coeur des grimaces de ces messieurs et de ces dames ; M ieijne/xlrempèchai^), -il/fe^ une.

bouse de buffle sur |l\îyea*àiàe"; majs il laiat être^ptr-ûdem.]

Me trouvant aux Colonnes d'Hercule, je puis donner huit jours à une famille nouvellement convertie, mais, faute de place, il lui faut céder à un païen l'honneur de recevoir le Père. Deux chambres me sont abandonnées : l'une est convertie en chapelle, l'autre me sert d'appartement ; lé toaïen, réfugié dans, une troisième, se tient à l'écart et observe. Sur les portes, sur les murs, partout sont collées d'affreuses images bouddhistes : esprits gardiens de la porte, idoles protectrices de la famille, , etc., me voilà en plein paganisme. Les païens accourent en foule, ils écoutent la doctrine avec bienveillance, leur entrain me donne beaucoup d'espoir ; quelques-uns font des objections, ce qui est un excellent symptôme. Quelques chrétiens viennent de dix lieues au moins ; parmi eux, un grand garçon' naïf et droit, qui adore depuis trois ans, demande instamment le baptême; je le lui accorde, non sans hésitation ; il n'est pas marié, et vit avec un frère païen qui le bat. Il me faut nourrir ces chrétiens à mes frais ; d'habitude les fidèles nourrissent le missionnaire et les gens des chrétientés voisines qui ont à lui parler ; mais ici je suis chez un païen et à mes crochets, aussi suis-je obligé d'y regarder de près. Heureusement, mon grand gaillard m'a fait cadeau d'une lambille de lard fumé. Hélas ! elle diminue effroyablement vite ! Vous pensez si le lard a pesé dans la balance pour décider le baptême! Je le dis sérieusement : pour moi ce présent était une preuve de sincérité et de bonne volonté : la foi qui va jusqu'au cœur, ça se voit encore ; quand elle va jusqu'à la bourse, c'est le comble ; le cœur est

là partie la plus intime et la plus profonde de l'homme, la plus difficile à, conquérir, mais la bourse est la partie la plus intime et la plus inaccessible du cœur.

, Au début de la station je n'obtins rien du .tout, je me morfondais, je me désolais d'en rester à mes deux pauvres époux chrétiens, lorsqu'arriva l'Assomption. Impossible de ne pas prendre quelque gibier un jour pareil; — c'est infaillible, chaque fête de la Vierge nous amène des conversions, expliquez-le comme vous voudrez: les païens ignorent nos fêtes. — Donc le jour de l'Assomption, la débâcle commence ; six familles ^<a?(?r^;^^/ le lendemain mon hôte se décide, mais il comptait sans sa femme ; celle-ci le 'prêche à rebours et le retient plusieurs jours durant, il ne remporte la victoire que la veille de mon départ. Je venais de me coucher, mon catéchiste allait en faire autant, lorsque du fond de la maison mon hôte lui crie:, «Oh! ne te couche pasi, grand Ouang, allume les deux cierges, je vais adorer, c'est fini ! » Je me lève, il fait la cérémonie de l'adoration. Le lendemain,on brûle les idoles et les signes superstitieux : Bouddhas, esprits des portes, inscriptions, etc., installés partout, et au milieu desquels j'avais dû célébrer la sainte messe. Je laissais à Pan-Chouy douze familles chrétiennes.

Retour à Tsen-y-Fou par un autre chemin, sans pouvoir pourtant éviter les montagnes. Avant de les franchir, trois jours d'arrêt dans une petite chrétienté si pauvre, si pauvre, que je dois la nourrir et lui laisser une large aumône ; les rares fidèles de ce coin perdu du district s'abritent sous des huttes de branches et de roseaux ; ils sont si peu vêtus que, pour l'être moins, il faut ne l'être pas du tout ; depuis un mois on ne mange plus de riz cjfiez eux, mais du blé de Turquie cuit à l'eau. Quelle joie de -raiiigoter ces pauvres âmes baptisées, mais ^délaissées et refroidies — c'est le mot propre en chinois ; — je leur fais promettre de rester fervents jusqu'à la prochaine visite, j'exhorte aussi les païens. Si par hasard ils ont entendu parler du Christian isine, ils croient que c'est une secte affreuse,

cruelle, infâme : chose curieuse, ils l'accusent des pratiques et des crimes que, dès les premiers siècles de l'Église, les païens de l'empire romain reprochaient aux chrétiens de leur temps. Vous voyez que le sol est encore bien neuf, cependant mon temps n'aura pas été perdu, j'aurai prêché nos vérités saintes, montré ma figure, fait un pe^ de tapage, mis dans les esprits une matière à réflexions salutaires, commencé enfin à travailler les côtes du démon maître du pays, et à lui montrer nos intentions hostiles.

Cela fait, je reprends mes bottés et la route de Tsen-Y ; elle me conduit au village de Y-La-Kéou, juché au sommet d'une montagne. Quatre lieues sous un soleil de feu, à travers d'énormes rochers, par un sentier qui serpente sur les précipices ! Tout en grimpant, je méditais sur les vidissitudes de la vie, la dureté des temps, la cherté du riz, et je me disais en m'épongeant le front : « Si notre cher monsieur le Doyen était ici, quelle belle migraine il aurait cette nuit ! » Pour moi, ces fatigues me reposent ; pourtant, à la fin de mes expéditions, la nourriture par trop débilitante, le manque de viande et de boissons fermentées, m'avaient fortement éprouvé ; je*-teurr-; nais-àr l'état liquide, parole- d'honneur ! Il était temps de re- '■ trouver mon eau-de-vie chinoise ; autrefois elle me soulevait le cœur à la hauteur des oreilles, maintenant elle fait mes délices.

Deux familles chrétiennes seulement au village : l'une absente et d'ailleurs refroidie, parce que la femme païenne et mauvaise tête empêche son mari de prier ; l'autre, demeurée fervente, me donne l'hospitalité : elle se compose de sept personnes. Ces pauvres gens, privés de tout secours religieux depuis cinq ans, ont conservé l'habitude "de la prière et portent tous ce cachet, cette physionomie chrétienne si caractéristique. Quel plaisir de les réchauffer un peu ! Certes, ils n'ont du côté de la volonté aucun obstacle à la grâce, et sur l'ordre du Père feront n'importe quoi.

Le magnifique mot que nos chrétiens ont sans cesse à la

bouche — et généralement leur conduite répond à cette idée qu'ils se font du prêtre — : Le prêtre, c'est le père et la mère de notre âme ! Le nnissionnaire arrive, il s'installe, commande, gronde les enfants, fait des reproches aux parents, donne des conseils pour le rnatériel, indique l'endroit oîi il veut une place à sa prochaine visite : personne n'imagine qu'il soit possible, de lui désobéir.

Un immense avantage pour nous dans nos visites est de loger chez nos gens, de faire partie de la famille comme père et mère, avec l'autorité des aïeux, qui est considérable en Chine. Dès qu'on a couché une nuit et mangé une fois dans une maison, tout cè^e au devoir de servir le Père, tout le monde est à ses ordres. Tenez, un exemple entre mille. Je suis à lire dans un coin : la maman appelle son troisième : « Le troisième, ho ! viens ici ! » Il ne vient pas ; elle appelle encore, deux fois, trois fois ; il ne vient pas davantage; alors j'interviens, et je crie de mon coin : « Le troisième, ho! vas-tu écouter ta mère ? Qu'est-ce que c'est donc ? » Aïa ! il ferait beau voir qu'il n'obéît pas ; et les vieux obéissent comme les jeunes.

Cher monsieur le Doyen, quand j'irai vous voir dans dix ans, vous me trouverez bien Chinois ; je m'installerai chez vous comme dans la maison de mes enfants: vous serez saisi de me voir prendre le commandement : «Est-on fidèle à ses devoirs? '' Prie-t-on?A-t-ôn appris la doctrine ? Qu'est-ce que c'est ?» Le papa n'a de chrétien que le cœur et l'intelligence; pour le reste, il est un refroidi, et la conclusion est tout entière à tirer ! Ah ! par exemple, voilà du beau ! Pense-t-il à revenir à la religion de Bouddha? car enfin l'instinct, le bon sens élémentaire, dit à tout Chinois qu'il faut adorer un être supérieur, et que le fait même de nous émanciper de Dieu nous met sous la puissance du démon. Il faudra bien que monsieur X*** me dise : « Enfin, puisque le Père le veut, exécutons-nous ! » Il ferait beau voir qu'on ne s'exécutât pas ; le missionnaire n'est-il pas le père et la mère de notre âme? Alors monsieur X*** élèvera son âme au-dessus des vulgarités et des misères dont notre pauvre

société française est dévorée, et arrachant de son cœur tout ce que sa conscience réprouve, il se décidera généreusement à donner au bon Dieu la fleur de sa vie, les meilleures, les plus fécondes années de sa jeunesse ; est-ce trop par hasard ? Comment ! nous voici, nous autres, dans la force de l'âge, à courir les montagnes et à nous bo,urrer l'estomac de blé de Turquie, pour convertir de pauvres Chinois qui nous sont étrangers ; nous avons en France des amis, de vrais amis dont le^ cœur certainement est à. l'unisson du nôtre, malgré la distance, et à travers l'épaisseur du globe qui nous sépare; ils s'intéresseront à nos œuvres, nous souhaiteront le succès, partageront nos joies et nos peines, désireront de nos nouvelles, seront contents d'avoir de nous un .bon souvenir ; et, - pendant ce temps-là, ils laisseront entre eux et nous, entre leur vie et la ^ nôtre, cette différence monstrueuse, cette'" muraille éternelle, cet obstacle effrayant, le démon pour tout dire, la haine sans -fin ? Traduisez à monsieur X*** ce langage en français^'je parle en chinois, que voulez-vous ! et faites-lui part quand même-de ma plus vive affection ; mais attention ! je lui donne encore jusqu'aux Pâques prochaines pour réfléchir et se préparer ; il faut qu'à la prochaine Semaine-Sainte, il se brise, il se fonde quelque chose en lui ; le Vendredi-Saint il faut qu'il comprenne bien cette grande Passion de Notre-Seigneur, et trouve au fond de son cœur des larmes de repentir, que, ressuscité le jour de Pâques, il soit avec nous, et non plus parmi les « refroidis.^ S'il n'obéit pas, il aura de mes nouvelles. Fermons la parenthèse, et revenons à Y-La-Kéou.

Maison pittoresque en feuillage et à jour ; les rats foisonnent, on les entend toute Ija nuit faire leurs courses, -dégringolades et sauts périlleux dans les feuilles sèches de la cloison ; les puces et les punaises, on n'en parle plus. Dans l'unique pièce de cette cabane, le fourneau en terre oti se fait la cuisine, et dont la fumée monte en liberté vers le toit percé à jour ; un tas de fagots ; des baquets pleins de légumes secs ; une natte pour les parents — les enfants couchent sur n'im-

LETTRE XX:i.

porte quoi ; — mes planches avec ma couverture ; la natte du catéchiste j à droite de mon lit, ma mule attachée à un arbre qui sert de colonne ;(a gauche une truie allaite ses marcassins, — ^ la nuit elle joint sa musique à celle des rats, le jour elle m'offre un sujet curieux d'observations psychologiques ; — ■ en face, contre le mur, une planche sur laquelle je dis la messe. J'ai passé là deux jours et deux nuits, mangeant du blé de Turquie et des cornichons cuits à l'eau, sans graisse ni sel, mais avec du piment. On avait fait .venir les deux garçons, en service chez des païens du voisinage. Quatre enfants seulement étaient présents et je savais qu'il y en avait cinq, il manquait une fille de douze ans. Dès le soir de mon arrivée, je fais celui qui ne sait rien et je demande : « Combien avez-vous d'enfants ? » Hésitation, balbutiement, réponse peu claire. Je réitère ma question : on répond qu'il y en a cinq, c'est-à-dire quatre,..quatre, c'est-à-dire cinq; enfin on avoue que, depuis un mois, la misère a contraint de livrer la fille à un païen qui la prendra pour femme dans un an. Si je me fâche, si je crie, si * je menace, si. je fais signé de ramasser mes affaires pour quitter une maison pareille, si on est épouvanté, si on pleure, si on me fait des prostrations à deux genoux, je vous le laisse à penser ! Enfin, je consens à rester, mais à condition que le lendemain, coûte que coûte, en dépit des usages chinois, impitoyables en pareille matière, on fera l'impossible pour reprendre la pauvre petite. Comment vous figurer la difficulté d'exécuter mes ordres, étant donnés les usages et même la loi du pays ? La mère partit, mais elle fut renvoyée avec indignation. Heureusement, on n'avait pas écrit l'acte de donation de la fille ; j'en fis un en faveur de l'Église, et le troisième jour, le père allait avec mon catéchiste le montrer aux parents du fiancé et leur dire : « La loi chinoise protège X^a. Religion de Dieu et ses règlements, les païens n'ont plus le droit de les violer: d'après ces règlements, l'adoption et le mariage entre païen et chrétien sont impossibles, à moins que le païen ne se convertisse : vous vous êtes mis en contravention en rece-

2o8 CORRESPONDANCE DU PÈRE J.-B, AUBRY.

vant cette fille, rendez-la, sinon le prêtre vous poursuivra en justice, et vous serez gravement punis. » L'argurnent était très solide pour des Chinois, mais pratiquement j'aurais complètement échoué devant les mandarjns, si mes adversaires avaient tenu bon ; ils rendirent la fille, et je l'envoyai aussitôt dans un de nos orphelinats. Ce petit coup d'état fit un bruit terrible ; pendant les pourparlers, je me tenais à l'écart dans une auberge, cerné par la population, qui n'avait jamais vu d'Européen. Certainemenjt la chose devait déplaire ; mais mon argument crié à tue-tête fermait les bouches, et si j'ai vu de . bien vilains yeux braqués sur moi, j^e n'ai pas entendu une injure. Quel aura été le résultat final de l'affaire, quelle impression aura-t-elle produite, je le saurai l'an prochainTj

Cette fois-ci ma dernière station fut Ya-Ky-Kéou ; j'y arrivais avec les espérances d'une bonne pêche : elles ont été déçues par l'aventure qui terminera ce récit. Disons d'abord que, s'iPy à des fainéants sans feu ni lieu, des coquins voués à tous les crimes, capables de molester les chrétieris et la religion, une vermine, le dégoût et la terreur des honnêtes gens, ce sont les soldats chinois. Or, à cause de la rébellion qui se produit à travers le Se-Tchouan, on fait partout des enrôlements militaires. Pour le Kouy-Tchéou, les engagements sont reçus à Tsen-Y-Fou; les bandes de volontaires y affluent par toutes les routes. Sur le chemin d'Y- La- Kéou, il m'arriva de croiser une caravane de ces jeunes gens déjà revêtus de l'uniforme, et deux jours entiers nous avons suivi la même direction : quand nous nous rencontrions, ils ne faisaient que m'insulter, me menacer, moi, les chrétiens, la religion, me désigneràla malveillance des passants. Quels fâcheux compagnons ! Ils avaient un regard de bête fauve, au fond de leurs yeux je voyais leur âme où le diable est assis, fourgonnant son feu, attisant la I haine, non pas cette haine ordinaire dont les chrétiens peu- 1 vent ressentir des accès, mais la haine éternelle, œcuménique^ I que seul le baptême et la foi peuvent détruire. Je tâchais de I faire bonne contenance. Le second jour les misérables étaient

plus insolents ; à Pé-La-Kan, où je m'arrêtais une heure chez des chrétiens, leur audace avait décuplé; ils voulaient ameuter la population, mais les paysans ne se soucient pas de se mettre des affaires sur le dos : personne ne me molesta. Les soldats quittèrent Pé-La-Kan avant moi, et allèrent se poster à une lieue, dans la cour d'une auberge, sur le bord de la route. Me voyant arriver sur ma mule, l'un d'eux pose son parasol sur le pavé de la cour, le manche en l'air. J'arrive, je veux passer : ■personne ne m'empêche, pas d'obstacle apparent sur le chemin. Tout-à-coup, ma mule, ordinairement très docile et nullement ombrageuse, refuse de marcher, se cabre, bondit; je la talonne et la frappe : elle résiste avec une force que je ne lui connaissais pas, si bien que je finis par tomber. C'était à croire que la mule avait vu le diable! Cette idée m'a poursuivi longtemps. Depuis, mon confrère m'a dit que les Chinois auraient une poudre inodore pour l'homme, mais d'une odeur repoussante pour les bêtes ; et la moindre traînée de cette poudre répandue au travers d'un chemin formerait un obstacle infranchissable aux chevaux et aux mules.

Remis en selle, les soldats me suivirent, m'agonisant de sottises, sous prétexte que la mule avait crevé le parasol en ruant, cherchant, mais toujours en vain, à exciter les passants contre moi; un brave homme vint m'avertir qu'ils voulaient me tuer à Ya-Ky-Kéou. — Vous n'êtes pas inquiet, n'est-ce pas ? Je vous écris un volume, je ne suis donc pas mort. Je ne fis que rire de ces menaces, et arrivai à Ya-Ky-Kéou, chez un de mes adorateurs. Là m'attendaient huit jeunes chrétiens des environs, grands gaillards que j'étais fier de voir autour de moi. Vive la jeunesse, vivent les chrétiens qui n'attendent pas la décrépitude • pour donner à Dieu les restes d'une vie qui ne peut plus leur servir !

Après m'être restauré, je tenais conseil avec mon catéchiste dans le jardin, lorsque nous entendîmes le peuple s'ameuter sur la route ; en un instant, la maison s'emplit de vociférations furieuses, les soldats sont à la porte du jardin, hurlant, trépi-

gnant, me menaçant du geste, criant qu'ils vont me lier, m'emmener et me tuer ; les chrétiens leur barrent le, passage et les repoussent ; mon catéchiste me conseille de fuir ; persuadé que les soldats veulent m'effrayer pour m'extorquer de l'argent, je reste et m'égosille à crier plus fort qu'eux. Dans la rue, des centaines de' païens regardent, sans prendre fait et cause pour personne, prêts à rire avec le vainqueur, quel qu'il soit. Enfin on a raison des soldats, qui rentrent à l'auberge sans m'avoir touché. J'expédie un courrier à Tsen-y- Fou ; mon confrère voit le mandarin, qui promet d'aviser de suite. En attendant, je reste tranquillement à Ya-Ky-Kéou, assurant au peuple que justice serait faite ; mais les païens ^ tout en écoutant la doctrine avec une certaine sympathie, se méfiaient :« Nous verrons ce que fera le mandarin, » disaientils. Le mandarin envoya des satellites. Les soldats s'enfuirent ; pourtant on en saisit deux en train de fumer l'opium dans une auberge et de raconter la belle peur qu'ils avaient faite au prêtre de la Religion de Dieu. L'aubergiste lui-même les livra ; ils furent garrottés, amenés à Tsen-Y, frappés de rotin sur le derrière et mis à la cangue pour attendre leurs complices. Le mandarin m'envoya son palanquin, des porteurs et des soldats de son escorte ; ils me ramenèrent en triomphe à Tsen-Y. J'aurais mieux aimé achever ma visite à Ya-Ky-Kéou, j'y serais resté avec les honneurs de la guerre ; mais mon confrère m'écrivit de profiter de la gracieuseté du mandarin afin de donner aux chrétiens la consolation de se voir honorés et défendus en ma personne. Ainsi fut pris le diable qui croyait me prendre.

Fou-Yang-Chouy, le 29 octobre 1877.

Cher monsieur le Doyen,

|E n'arriverai plus à temps pour le premier janvier, mais vous aurez compassion de votre Chinois ; vous verrez bien que mes souhaits ont précédé de fait le jour de l'an. D'ailleurs ils sont de tous les jours, mais ce matin je les ai particulièrement envoyés au Ciel, en fêtant, dans le petit coin où me voici, le patronage de la Sainte Vierge ;Notre-Seigneur les aura reçus et bénis, je l'espère, avant que leur expression vous soit parvenue.

Hélas ! les dernières nouvelles de France ouvrent une large carrière aux souhaits de bonne année ! Notre pauvre patrie travaillée par la Révolution, l'Église persécutée, votre troupeau décimé par l'impiété, votre presbytère visité et désorganisé par la maladie ! Si je vous envoyais Lao-Tchang ? C'est un bon garçon de vingt-cinq ans, mon cuisinier, palefrenier, valet de chambre, lessiveur, commissionnaire, factotum, chargé pardessus le marché d'apprendre les prières aux enfants, enfin très gentil, l'obéissance même. Il saurait vous faire une soupe a 1 oignon..., oui ! je ne vous dis que ca, et une fricassée de tF4pes=~-d€-~ee€b©n, avec des patates en guise de pommes de terre ; nous appelons cela à.\k pâté de foie gras ; le plat est de mon invention, ou plutôt une réminiscence de la cuisine maternelle ; pour notre plus grande joie Lao-Tchang le réussit à merveille : avec un peu de graisse, un doigt de viande, et une hottée de patates, nous avons ^e£f^='}^MatmtiUe-^c-&£p^Qr&^^cbG^ - un buffle . 4tiv ' !,, ' ,■-. i- ^y ■'-■'■ ^ ^l

Ne manquez pas de remercier de leurs prières nos amis de, Ribécourt et de Beauvais ; elles sont ma plus précieuse ressource, je le sens toujours davantage, pour garder la grâce dans mon cœur et la répandre autour de moi : le bon Dieu

les leur rendra en bénédictions. Joseph de Maistre, dans le j

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