‹ Correspondance du père J.-B. Aubry [microform]Chapitre 4 sur 12 · livre du Pape (i), a la fin du chapitre des Missions, dit ceci · texte numérisé non relu

livre du Pape (i), a la fin du chapitre des Missions, dit ceci

et c'est une prophétie, une vérité logique en même temps qu'un , j

fait d'expérience : Les gouvernements qui, par leur politique, 1

leurs armes ou leur influence, auront, d'une façon ou de l'autre, \

aidé les missions catholiques, sont assurés d'avoir la paix, le j

succès dans leurs entreprises légitimes, des règnes longs et \

prospères. A plus forte raison est-ce vrai pour les familles, j

Dieu protège certainement les âmes qui coopèrent par leurs j

prières, leurs mérites, à l'œuvre de l'apostolat, la plus excel- j

lente de toutes, l'œuvre mtïï\& de Jésus-Christ, glorifiant son i

Père et étendant son règne sur la terre. |

O mes chers amis de France, amassez là-bas - vos trésors I

spirituels ; ici nous avons à quoi les dépenser ! Aidez-nous à \

convertir ces pauvres infidèles pour lesquels Notre-Seigneur |

a versé son sang, aidez-nous à établir son Église sur ce sol |

encore maudit et désolé ! L'œuvre est immense, les difficultés \

humainement insurmontables ; n'importe, je ne comprends ni j

la tristesse ni l'inquiétude pour l'avenir. Vive la joie ! Vive \

l'espérance ! Ne sommes-nous pas bien heureux de connaître \

Jésus, de le faire connaître aux autres, d'avoir la conscience \

tranquille, et de nous savoir sur la bonne route ? To2it réussit, \

dit saint Paul, toutes choses tournent à V avantage des âmes qui \

aiment Dieu ; le beau mot, plein de lumière et de consolation ! I

Ne nous désolons donc pas si le bien ne se -fait pas assez ;

vite, si-'notre champ Semble demeurer stérile comme une fri- \

che. Grand Dieu, si nous n'étions pas là ! Mais déjà un bien \

immense est dû à notre seule présence, il augmentera encore \

à proportion que nous, redoublerons de courage et donnerons j

notre cœur, notre âme, notre vie à l'amour divin, à la perfec- \

( c) Du Pape, par J. de Maistre. j

tion, à la piété. Jetons-nous tête baissée, à corps perdu, dans l'abîme du sacrifice, et vive la joie, vive la gaîté pour attirer les âmes à Dieu et faire aimer notre foi !

Savez-vous qu'en lisant votre lettre j'apprécie mieux mon bonheur de travailler ici à des oeuvres si intéressantes ?... Le supplice du prêtre en France, c'est d'avoir les mains liées, d'être condamné à l'inaction et forcé à rengainer son zèle. En Chine du moins nous avons carte blanche, une entière liberté pour les œuvres, de la place et dii large pour le zèle, du gibier à prendre ; le temps seul ferait défaut... La situation faite au prêtre dans notre patrie et les conditions dans lesquelles il est condamné à exercer son ministère, sont étrangement fausses : on demande' le remède à des expédients qui ont sans doute le mérite de ne rien renverser, mais aussi l'inconvénient de ne rien guérir et de prolonger une situation mauvaise. C'est une impasse, on n'en sortira qu'en revenant à une organisation dés choses ecclésiastiques aâsoàimen^ çon/bnne aux anciennes institutions de l'Église ; elles ont pour elles d'avoir fait leurs preuves, et ^'^^r^ les institutions de V Eglise. Voilà le vrai point de vue pour comprendre les événements actuels.

Maintenant, je reprends le récit de ma dernière campagne, interrompue par la moisson. Fong-Siang-Pa, d'où je date cette lettre, n'est ni un bourg, ni une ville, ni un village, mais une petite vallée avec des fermes disséminées çà et là. Mon hôte, venu depuis un an du Se-Tchouan avec son frère, est un des . meilleurs types de brave homme qu'on puisse voir, assez , riche pour le pays. Il fait de l'eau-de-vie chinoise. Ses produits diffèrent quelque peu de notre fameux cognac, mais cela n'empêche pas les chrétiens venus pour la fête de s'en régaler ; pourtant ils n'en abusent pas ; ici l'ivresse est extrêmement rare. Moi, rien que l'odeur de cette eau-de-vie me donne des nausées, il n'en est pas de même de Lao-Tchang : il trouve l'occasion excellente ; quand il a de quoi, c'est un puissant buveur. On me sert le fameux fromage de haricots, un mets national que je n'avais pas encore goûté ! Quelle

horreur ! Vous êtes saisi au nez et à la gorge par une odeur„ d'ammoniaque à renverser ; les Chinois sont friands de leur fromage : ce sont des haricots cuits, fermentes, mis en gâteau avec je ne sais quelle préparation ; le gâteau séché devient noir, très" dur, capable de se garder plusieurs années, infect comme la chose qu'il rappelle et dont il porte le nom ; pour le manger, il suffît de le faire revenir dans l'eau bouillante.

On vient de tuer un eoehe» en mon honneur ; peut-être la musique dont il a régalé le pays, à l'article de la mort, attireraT t-elle ce soir et demain les gourmands d'alentour. Ce sera une occasion d'exhorter, nous profitons de tout. Six familles déjà se sont laissé prendre au filet, d'autres tournent autour et sont en pourparlers. Quel plaisir, lorsque les familles représentées par leur chef viennent se soumettre-! On voit la foi entrer, s'installer, s'incarner, rien n'est intéressant comme cela. Sans doute elle vient lentement, l'acte d'adhésion ou à' adoration ne la suppose pas encore ; l'œil païen est toujours là ; l'énoncé de nos dogmes étonne beaucoup. Mais peu à peu le chaos se débrouille, le bon sens retrouve son empire, ce qui semblait étrange et obscur dans notre symbole s'éclaircit. On suit cette marche et les progrès de îa foi, jusqu'à ce qu'enfin elle transforme l'âme et s'épanouisse sur le visage en un bon sourire qui signifie : A présent, j'en suis !

Hier, dans une chambre séparée de la mienne par une mince cloison, le catéchiste instruisait un nouveau chrétien; il posait les questions, soufflait les réponses, donnait des explications plus ou moins rustiques, car le brave homme est fort naïf, puis, s'interrompant brusquement, il criait à tue- tête : « Hé ! la foi, ça vient-il, ça ne vient-il pas ? » L'autre ne manquait pas de répondre à chaque coup : « Ça vient, ça vient ! » Alors, les explications reprenaient et cinq minutes après, même question : « La foi, ça vient-il ? » Je riais comme un épileptique, mais j'étais content ; c'est si beau la naïveté de l'intelligence et la simplicité de la foi ! Ce trésor "est perdu en France, parce qu'on a mis dans des têtes incapables de porte

un pareil fatras, ce qu'on appelle <iles lumières modernes !>. Belles lumières pour faire tourner les têtes et les fermer à la foi chrétienne !

A propos de simplicité, que je vous raconte une de nos soirées catéchisantes. Me voilà entouré des chrétiens dans la plus grande salle de la maison ; la prière est terminée, je suis devant l'autel, le catéchiste près de moi, \&s gens assis sur les agenouilloires ou sur des bûches ; nous interrogeons. Les vieux et les vieilles y passent comme les autres ;en Chine, tout le monde est enfant, surtout devant le Père, et en Chine le respect humain est inconnu ; vous entendez sans cesse les chrétiens causer de religion entre eux, parler du catéchisme, des prières, de la morale, des mj^stères, du Ciel, s'exhorter à être: fervents. On interroge donc : « Tchang, la vieille grand' mère, combien de Dieux ? — Un. — Co.mbien de personnes ? — Trois. — Le Père est-il Dieu? etc.... » Et^la pauvre vieille de tomber, comme nous y sommes tous tombés nous-mêmes, dans le piège de trois personnes qui sont trois Dieux. — « Ho! là-bas, Ly, le quatrième (il a trois frères aînés), pour qui l'Enfer ? » Naturellement il répond : « Pour les païens. » Il faut lui faire comprendre que- c'est aussi pour les mauvais chrétiens. : — « Quelles sont les souffrances de l'Enfer ? — Pas de riz à manger. » — Hilarité générale. Vous figurez-vous aussi un endroit où il n'y ait pas de riz à manger, quelles affres ! — <L Ho ! Sié, la grande bru, à quoi sert d'être chrétien ? » — Après réflexion elle répond : — « C'est une bofine chose ! » — Impossible d'en tirer rien de plus. — « Et toi, le dernier (le plus jeune des garçons de la maison), où est ton âme ? » Sans hésiter, il met la main sur son veïîfepe : — ^Xf-EUees-t^i^i-l-»" --^ Personne ne-*tt,^eaE. Je-xerttre en - Chineest— plus Tioble-qu'en France, et, plus-©4=i-4-ag-r-os-, plus on— est re&pecta- -bler- La séance dure ainsi jusqu'à minuit. Le Chinois se couche tard. Je les regardais l'autre soir, les uns assis sur leurs petits ban es, les autres à terre, les enfants se roulant dans la poussière, les chiens endormis au beau milieu de l'assemblée — il y a

2l6 CORRESPONDANCE DU PÈRE J.-B. AUBRY.

des bandes de chiens, et leur nourriture est de nettoyer les' enfants; dans un .coin un vieux fumait une pipe juste aussi longue que lui ; devant moi, M^^yfTjching,i topt ^en, /suivant r^nsfruc^ion, passait Vindji^ déÊë^ ifïé^

de ses ^ieds,[le'-[lorts^'à'4on^fz^et ai^piralt l^patSW; un autre humait son thé, gorgée par gorgée, avec le bruit que font certaines personnes .en mangeant la soupe. Vers niinuit on s'arrête, on fume encore une pipe ; le maître de la maison bourre, allume, met en route celle de sa vieille mère et la lui donne ; les uns vont se coucher, les autres causent encore longtemps, et cependant on se lève très matin. Lorsque le missionnaire visite une station, les chrétiens du voisinage sont avertis, et il en vient quelques-uns. Ils couchent partout, à terre, .sur des nattes, dans de grandes corbeilles ; celui qui est muni d'une couverture a vite trouvé un camarade de lit. La nuit dernière Lao-Tchang était couché avec un brave homme; à chaque bout du lit une tête;- les-pied-s^-parfumés-de-'-La^-; T-chang reposaient .contre -la- figure^-de-son €ompagnoîi. On a toujours soin de faire pour le Père une place oîi il soit seul et tranquille ; mais s'il a une fenêtre, les païens ne manquent pas d'accourir, d'enfoncer dans le papier mou qui forme vitre un doigt mouillé de salive, et de regarder des heures par le trou qu'ils ont pratiqué : c'est si drôle un Européen !

Pendant que je vous écris, le catéchiste donne une leçon à quelques chrétiens ; il s'évertue, pour faire montre d'érudition, à leur apprendre les noms déjà si drôles des trois rois mages, rendus plus étranges encore par la transformation qu'ils ont subie dans la langue chinoise: Pa-Eul-Ta-Sa-Eul, Mé-Eul-Ky- Yo-Eul. Le-gisedia ! Hier il a passé une demi-heure à leur raconter l'histoire de Pa-La-Pa (Barabbas); on a beau le ramoner, rien ne le fait revenir de son goût par trop prononcé pour l'érudition et les noms Européens. Je vous demande ce que fera du nom de Pa-La-Pa, cette vieille qui ne peut pas se loger dans la tête le nom des trois personnes divines. Ça me met dans des colères !

Les protestants viennent de faire leur apparition au Kouy- Tchéou ; quand ils n'ont plus rien à craindre, ils arrivent et profitent des positions conquises par nous pour s'installer à nos côtés, mais ils peuvent voir la différence entre leur situation et la nôtre. Par un a.ncien catéchiste, intelligent et fidèle, je me suis assuré qu'ils appartiennent à l'une des sectes les moins chrétiennes du protestantisme. Leur doctrine confine au nihilisme ; à peine peut-on y saisir quelques vestiges . de la foi chrétienne. Ils ont évité de dire s'ils croient à la divinité de Jésus-Christ ; cependant ils font appeler leur religion Ve-Sozi- Kiao, religion de Jésus. Mais, chose curieuse et caractéristique, le nom de Lié -Kiao, Religion séparée, a été spontanément donné à leur culte, ef^en est aussitôt devenu le nom populaire, même parmi les païens. ',

L'arrivée de ces protestants n'en est pas moins un immense malheur ; non pas qu'ils puissent faire beaucoup d'adeptes ou fonder quelque choseVde durable : tout chez eux est de nature à choquer les Chinois^ le vague de leur doctrine, le manque d'autorité, l'absence deyites extérieurs et de prières vocales, le mariage des ministre^., leur tolérance pour des pratiques

réputées immorales', la polygamie, l'usage de l'opium, etc. N'importe, en venant glaner dans notre champ, ils troubleront quelques âmes ; cela suffit \ leur ambition et justifie nos inquiétudes.

Lou-Kia-Pa, le i^r décembre 1877

Ma chère Sœur (i),

|Oyez donc de quel coin du monde barbare je vous écris, et comme je m'enfonce dans les pays inexplorés pour chercher des- âmes ! Si vous songez encore un brin à prier pour moi, je réussirai, sinon je risque de faire <:/^(9?/: ^/<a!;2c. Durant ma grande tournée de cet automne, j'ai visité une douzaine de chrétientés ; certains villages me donnaient quelques néophytes : vite, il fallait les ébaucher, leur donner les premiers éléments de l'esprit chrétien, pour les introduire dans le troupeau. Ailleurs, pas de nouvelles recrues, il fallait me replier sur les vieux chrétiens, augmenter leur instruction, leur foi, leur ferveur. C'est un vrai miracle de la grâce de Dieu qu'on obtienne tant d'eux avec si peu de temps et de culture : cinq jours, huit jours au plus de station, de messes et d'instructions ; avec cela, vivez, développez-vous, assurez votre persévérance, fortifiez votre âme, repoussez le démon, faites votre salut, et ils le font. Si j'étais meilleur, plus fidèle à Notre-Seigneur, je profiterais beaucoup de ces courses à travers le district ; czx je sens, oui vraiment, je sens la vie chrétienne, l'esprit de foi se développer dans les âmes, je le vois s'épanouir en vertus et en oeuvres surnaturelles. Quelle cause puissante de sanctification que ce contact perpétuel avec le Saint-Esprit, qui daigne agir par le prêtre! Il travaille silencieux et caché, mais se révèle par ses fruits, et

(i) Une religieuse.

quand on sait faire silence, il est possible de saisir ses mouvements intérieurs, comme on entend dans une ruche le bruissement des abeilles. Oui, il me semble qu'en dépit de la grossièreté de nos sens matériels, si nous auscultions le cœur d'un bon chrétien pendant son sommeil, nous saisirions au fin fond de son âme calme et reposée ce bruit léger, ce frémissement céleste du Saint-Esprit qui fait là son travail. Vous souvenezvous du mot de notre vieux Père Depuille (i) : <iLebeau travail du Saint-EspiHt. » Jamiais il ne l'interrompt, à moins que nos péchés ne l'obligent à partir, comme un architecte congédié par un propriétaire ruiné abandonne ses plans et laisse sa construction inachevée. Mais une oreille humaine ne saurait percevoir ces bruits divins ; ayons ,au moins une foi assez vive pour ne pas oublier que le Saint-Esprit est près de nous, en nous, et produit CQbeau travail surnditurel ;' travaillons nousmêmes, par la purification de notre âme, à écarter les obstacles qui gêneraient les opérations du Saint-Esprit. Surtout, ne faisons pas conime un enfant qui s'en irait fourgonner avec un bâton dans la ruche, gardons-nous de laisser entrer en nous le monde, son tumulte et sa dissipation. Pour sauver ce pauvre monde, il faut être si plein, si plein de Notre-Seigneur !

J'espère maintenant qu'il ne me quittera pas ; je le porte partout, surtout quand je dis la messe ; et puis il reste dans mon cœur, si peu que je vaille, si peu que je réponde à ses grâces. Et comment ne pas être fidèle au^divin compagnon ? Autour, de moi tant d'âmes lui sont fermées, il est tant de choses aussi auxquelles il demeure étranger ! N'est-ce pas déjà une récompense de mon sacrifice d'avoir appris par expérience ce que Notre-Seigneur est pour nous, et dans quelle intimité il veut vivre constamment avec nous ?

Vous n'imaginez pas comme notre ministère serait desséchant si nous n'avions pas toujours à notre portée nos rafraîchissements spirituels , comme notre milieu nous détournerait

(i) Un saint prêtre de Beauvais, qui a évangélisé toutes les paroisses de ce diocèse, et avait une parole imagée, pittoresque, un peu à la manière du curé d'Ars,

de Notre-Seigneur si nous x;essions de le regarder vivant et

souriant au fond de notre âme ! Ce qui nous perdrait ici, ce ne

seraient pas tant les séductions de cette pauvre société chinoise, mais la sécheresse, la disette des réconfortants, le,,manque d'air chrétien, l'atmosphère empestée par les saletés-que le démon y a répandues. Pour se maintenir, il faut des cordiaux puissants avec lesquels on renouvelle continuellement la vie... Dieu veuille que je ne perde jamais mon petit trésor intérieur, que je sache conserver le goût des choses célestes, et me sanctifier un peu ! Mais que de chemin à faire encore, quelle constance pour recommencer jçhaqueiour, et toute sa vie, le même travail, ou plutôt ce déer-oUdge spirituel qui n'est jamais fini ! Il serait si facile d'oublier que c'est là notre besogne principale et centrale : unum necessarium, et l'unique nécessaire omis, le reste est inutile, nos efforts sont paralysés, notre action stérile ! Oh ! ma chère Sœur, prenons bien l'esprit et les vues de la foi ; ce qui est pour ce monde seulement n'est que futilité, bagatelle, vanité, rien, néant, — oinnia m^bitror tit stercora; — si vous saviez le latin ! Viendra un jour, au déclin de la jeunesse, où cette idée du néant des choses terrestres se représen- \ tera à l'âme, mais avec une force, une tendresse jusque-là in- i connue. Tenez, il y a dix ans, je le savais, on me l'avait assez | répété pour que j'en fusse persuadé : rien de réel, de sérieux, de 1 bon, que ce qui se rapporte à l'avenir éternel ! Mais j'en étais ; persuadé en théorie, et il m'a fallu fréquenter un peu le cœur j humain, avancer dans la vie, me désenchanter peu à peu de \ tout ce qui séduit et attire sur la terre, pour sentir ce que jadis je croyais plus ou moins vaguement sur la foi d'autrui. j

Ici, quel spectacle navrant ! De vraies fourmilières de gens \ qui perdent leur âme, et en se donnant un mal ! Il n'y a dans leur vie ni joie, ni plaisir, ni jouissance, ni affection, absolu- \ ment rien, rien de rien, qui vaille la peine d'un regard. Le | démon est terriblement puissant pour se faire adorer en exi- ! géant tant de sacrifices. Au moins nos chrétiens, avec leurs j espérances éternelles, ont déjà, dans leur cœur et leur famille.

une

petite part

de

paix, de calme,

de

repos,

qui

compense

leurs- misères quotidiennes. Mais quel ouvrage, mon Dieu, donne la vie chrétienne à ces pauvres populations ; et avoir à notre disposition si peu de ressources ! Pourtant, l'œuvre se fait, la foi se répand, n'est-ce pas un miracle, un vrai miracle? Tout intérieur, c'est vrai ; un incrédule, même un chrétien vulgaire, aurait beau jeu à le nier, mais je sais à qui j'écris et vous me comprenez. Pour moi qui le constate journellement, il est plus frappant, plus admirable, plus surnaturel que n'importe quelles guérisons ou résurrections de corps. Voilà de pauvres âmes qui ont vécu mortes, sont restées étrangères à toute pensée, je ne dirai pas élevée, mais simplement humaine, abrutiespbestialisées depuis leur origine; vous jetez en elles la petite étincelle de la foi, elle couve sous la cendre, et soudain la chaleur et la lumière se produisent ; vous^voyez, vous suivez le progrès de, l'Évangile qui envahit les âmes, les familles, la contrée. Au commencement, la foi est faible, très faible, on se demande si elle existe ; après quelques années, vous la sentez, vous la palpez. Si j'avais les moyens nécessaires, j'irais planter ma tente en plein pays païen, j'essaierais d'y fonder de nouvelles stations en semant ainsi la graine de l'Évangile ; une. fois semée quelque part, elle germe : rappelez-vous la parabole du semeur (i), — mais encore faut-il vivre, et' chez les païens il faut se nourrir soi-même. Pourtant, j'ai de grands projets : j'entreprends la conquête d'une province qui n'a, pas encore eu de missionnaire, j'y pénétrerai et tâcherai d'y prendre pied ; il serait possible que, dans un an, elle devînt mon district ; jugez de mon bonheur ! Mais j'ai la suette en pensant à tout ce qu'il me faudrait en argent, objets

de piété, livres de doctrine, etc

Quand nous parlons de conversions nombreuses en Chine, peut-être vous figurez-vous des néophytes pleins de zèle contre leurs anciennes superstitions, de dévouement pour l'Église,

(i) Maiili. , XIII, 4; Marc, IV,i; Luc, VIII, 4. Les lettres du Père Aubrysont l'explication la plus saisissante de ces passages de l'Evangile.

prêts à verser leur sang pour la foi, enfin dans la fleur d'une ferveur qui ne pourra plus que diminuer. Hélas! ce n'est pas tout-à-fait cela ; la seule chose que j'aie remarquée, c'est que les convertis se moquent volontiers de leurs anciennes superstitions ; le seul fait de se déclarer chrétiens les a éclairés sur la bêtise du paganisme ;. ils veulent aussi donner au Père et à leurs nouveaux frères ce signe de la sincérité de leur conversion. A part cela, un nouveau chrétien est un homme qui a fait acte public d'adhésion à notre religion et jeté au feu ses idoles, rien de plus; sans doute, la grâce divine aidant, il cherchera à justifier devant sa conscience la démarche qu'il a faite; à la longue, la foi et la pratique viendront, mais, pour le moment, ni l'une ni l'autre n'existent encore.

Il a entendu parler de la religion chrétienne comme d'une association quelconque ; — ces associations, fondées "sur des raisons d'intérêt, de commerce, "de politique ou de religion, abondent en Chine, et recrutent beaucoup de membres ; — attiré par des motifs de curiosité, il s'est dit : « Tiens, si j'entrais dans cette religion-là?» Les neuf dixièmes des gens qui ont eyi ce premier mouvei.Tîent, venant ensuite à apprendre que notre association diffère des autres et entraîne pas mal d'obligations morales, se rétractent et refusent de prendre aucun engagement ; peut-être y reviendront-ils ; pour le moment, ils trouvent la chose trop dure.

Quelques-uns ne reculent pas devant l'engagement qui leur est demandé, mais la plupart ne le prennent pas au sérieux ; ils croient que c'est une manière de dire, comme leurs dictons chinois qui recommandent de faire le bien, sans rien préciser. Cependant mon homme a adoré, il est pris au trébuchet ; il pourra se dédire, renoncer à la foi — cela arrive — mais c'est un mauvais vernis ; on a son nom dans le cahier des Pères ; les chrétiens et les Pères vous ennuient de leurs sommations périodiques ; et puis ce n'était pas la peine de se mettre à dos les autres païens en adoi^ant. Donc on persévère assez généralement, sauf à réfléchir encore.

J'arrive chez ce nouveau chrétien. Je trouve un homme content de me recevoir, parce que c'est un honneur, mais païen dans ses pensées, ses paroles, ses habitudes, dans sa vie entière. Il ne croit à rien de ce que je viens lui dire, ou plutôt, ayant à peine entendu parler de nos croyances, il n'en pense rien, et le nom de Religion du Seigneur du Ciel représente à son esprit quelque chose de très vague, une de ces religions banales et de convention si communes en Chine, dans lesquelles chacun se taille à sa convenance un dogme, une morale et une liturgie. Pourtant, une chose l'a frappé : dans cette religion, il y a des Pères, — les chrétiens appellent leurs prêtres les pères et les mères de l'âme; — on les respecte comme les envoyés de Dieu, on leur obéit. Voyez-vous la visibilité de l'Église, et comme c'est toujours là ce qui entre d'abord dans les intelligences ? « Non potest civitas abscondi. » Il sait aussi que ma religion n'est pas. nouvelle, qu'elle est répandue par toute la Chine et dans les dix mille royaumes de la terre ; cette considération est encore une de celles qui font impression et sur lesquelles l'idée chinoise se rencontre avec Vidée catholique. A tout ce que je lui dirai, mon brave homme répondra : « Oui, oui, oui, » en regardant en l'air, en- --se=.net4©yaftt-rl-^eille...o u- le nez, en ajustant le bonnet de son enfant, en--pettr&uivant-.une-pu€e-, en se grattant la tête, en débourrant sa pipe, en cherchant enfin à se donner une contenance ; la politesse, le respect qu'il a pour moi, sans savoir au juste pourquoi, demandent qu'il réponde: «Oui, oui, oui,» à moins qu'il ne s'exclame à la chinoise, avec une affectation ridicule d'enthousiasme à froid, sur l'excellence de ma doctrine, quitte à partir l'instant d'après fort tranquillement et de l'air le plus profondément indifférent du monde.

Je ne me contenterai pas de ces exclamations et de ces « oui » absolument insignifiants; j'insisterai, j'arriverai à dire : « Mais sais-tu que c'est vrai tout cela ? Ce n'est pas comme les bêtises de tes bonzes, qu'on répète à heures fixes sans en croire un mot, et en pensant à autre chose. Les articles de

notre foi, il faut les croire, les croire dans ton cœur, les croire si bien que tu sois prêt à mourir plutôt que d'y renoncer ;

notre foi oblige à des vertus, tu devras les pratiquer coûte que coûte ; et figure-toi ceci : le Seigneur du Ciel est partout, il voit tout, même tes pensées ; il te récompensera ou te punira selon ton mérite et la sincérité de ta foi ; il y a un Ciel et un enfer, et tu ne peux aller au Ciel qu'en croyant et en pratiquant !»

Cette théorie lui semblera bien drôle, en contradiction avec l'idée qu'il s'était faite de notre religion ; ces doctrines 'sont absolument nouvelles et étranges pour lui.

Est-ce ébouriffant aussi une religion qui demande à être prise au sérieux à l'exclusion de toute autre, une doctrine qui doit être, non pas débitée en maximes banales, écrites sur les colonnes des pagodes et les portes des maisons, pour satisfaire le coup d'œil ou exercer la sagacité des lettrés, mais positivement crue dans le cœur et mise en pratique ! Voilà qui est contraire à la sagesse de Confuoius et à la civilisation chinoise ! [

Mon pauvre homme en sera tout pensif et se dira : «Tiens ! si j'avais su, je n'aurais pas embrassé une religion si bizarre ! On me l'avait bien dit, ces chrétiens sont des gens autrement . que les autres, comment diable ai-je été me fourrer dans un pareil guêpier ? » Toutefois, ce serait ridicule de se dédire si vite; d'ailleurs, il y a là tout de même des problèmes qui attirent l'âme par leur importance, et réveillent en elle je ne sais quels sentiments endormis depuis longtemps, depuis toujours. L'homme conclut : « Enfin, essayons un peu; c'est trop drôle ; d'ici à quelque temps, si ça ne me va pas, je m'en retirerai sans tapage. »

Notez que l'on trouve des chrétiens baptisés depuis des années chez qui ces étonnements n'ont pas entièrement cessé; le fait ne se remarque jamais pour les fidèles baptisés dès leur petite enfance. Quant à mon nouveau chrétien, je resterai quelques jours chez lui ; il continuera à se montrer poli ; à

mon départ, il sera un peu plus habitué à nos idées chrétiennes, saura faire le signe de la croix, réciter le Patej' et YAve; il promettra de persévérer, d'apprendre la doctrine et de prier; une prière qui s'adresse à un Dieu vivant, capable de l'entendre et, de l'exaucer^ quel renversement des idées chinoises ! Aussi, moi parti, mon homme commencera par laisser de côté prières et tout, ne croira plus à rien, et sera fortement tenté de nous abandonner; Quelques jours après, il aura des doutes, reviendra à notre doctrine, abandonnera de nouveau tout examen et toute pratique, s'y remettra par intermittences, habituera petit à petit son intelligence à nos idées, les prendra avi sérieux; précisément parce qu'elles sont radicales, elles ont réveillé sa consciencep et sa conscience avoue qu'une religion qui n'exige pas ces efforts et ces sacrifices n'est pas la vraie, que ses superstitions d'autrefois étaient stupides, qu'il a vécu dans les ténèbres ; il entrevoit enfin comme l'aurore de la lumière.

Bientôt le soleil aura déchiré et emporté les "nuages, et à mon retour, dans un an, je trouverai un chrétien :il me recevra avec ce regard et ce sourire auxquels il est impossible de se tromper, je sentirai la foi dans son âme, je la verrai sur son visage, dans ses yeux, )ç^ \d. palperai zowivaQ. la chair sous la peau (i) ; je le baptiserai, lui et ses enfants, et il me convertira d''autres païens. '

Telle est l'histoire du nouveau chrétien qui persévère. Beaucoup en arrivent à ce point, et voilà ce que j'appelle le miracle, le grand miracle du bon Dieu.

(i) Mgr VéroUe disait toujours : «La foi chez ces gens-là, quand elle est venue, ça se palpe !»

<*x«- LETTRE XXIV. -*-<♦>

Ôu-Fong-Tchouang, II décembre 1877.

Cher monsieur le Doyen,

fOus venez de célébrer les noces d'argent, de votre sacerdoce, et votre cinquantaine .d'âge ; que ne le disiez-vous ! je n'aurais pas manqué de me joindre à vos amis pour crier bien fort : Admultos annos\ et souhaitera votre ministère plus de fruits encore dans l'avenir que par4e passée : -

Cinquante ans ! vous seriez le troisième de notre' mission, on vous appellerait un Vieux ; xa^ls, là-bas vous êtes encore du jeune clergé, au moins de ce que le Père Depuille (i) appelait la seconde jeunesse ; pour lui, on entrait dans la troisième à soixante-dix ans. C'est Vrai, pour les prêtres il n'est pas de vieillesse ; plus nous avançons vers Téternité, plus nous sommes jeunes ; nous le disons chaque matin au pied de l'autel, — Introibo... ad Deuin qtd lœtificat juventutem ineam ; ^- de fait, l'éternité est la vraie vie, la mort la vraie naissance ; la décrépitude est celle du péché mortel, et nous en sommes délivrés par état. -

Vingt-cinq ans de sacerdoce, sûr, je n'atteindrai pas en Chine un pareil chiffre; si j'arrivais jusque-là, attendez-moi tout de même pour mourir ; vous me ferez un bout de -purgatoire, et nous serons de la même fournée pour entrer dans la patrie : Beati quijavant siolas suas in sanguine Agni ! Oh! oui, certainement Notre-Seigneur, à la gloire de qui nous tra-

(i) Voir la note, page 219.

vaillons sur. cette pauvre petite planète, lavera nos robes dans ce bienheureux sang, et nous régnerons avec lui : Veni, Domine Jesu. — Etimn venio cito ! Hélas, nous n'avons pas beaucoup d'œuvres, au moins nous avons de bons désirs ; et, au jugement de l'infinie miséricorde de Jésus, c'est encore de la bonne monnaie pour acheter le Ciel.

Sur vos vingt-cinq ans de sacerdoce, je vous ai pris bien des journées ; il y a vingt-deux ans que vous me travaillez le cuir, vingt-deux ans que vous m'avez fait connaître le bon Dieu au catéchisme, vingt-deux ans que vous m'avez donné cette chère grammaire latine, vous en souvenez-vous ? Gomme nous vieillissons ! J'ai trente-trois ans passés, et n'ai encore rien fait ; — ^des rêves, des projets, quoi de réel et de sérieux ? . Si jamais je vous revoyais, je vous trouverais tout blanc, et je serais moi-même bien passé de mode ; mais, un jour, Dieu renbuvellera notre jeunesse. Dites donc, aurons-nous des histoires à nous raconter, et des questions à nous faire ! Et si par hasard nous nous retrouvions sur la terre, en attendant celle du Ciel,' cette réunion-là serait fameusement joyeuse. Je ne pousse pas l'affectation du détachement jusqu'à en repousser l'espérance. Au contraire, les affections légitimes sanctifiées par la foi sont bénies de Dieu, et j'ai toujours eu en horreur cette austérité barbare qui arrache tout, même ce que Dieu a planté. Je m'arrête... On deviendrait philosophe dans ce veieuF-de-pays,' à force de se trouver en face d'une foule de choses qui font penser !

Vos alarmes sur la persévérance de vos enfants de première communion sont trop justifiées. Comme vous dites, « connaissant le milieu oîi ils vivent, le courant qui les entraîne et le passé de ceux qui les ont précédés, il est impossible de compter sur eux pour l'avenir. » La perspective est désolante, |e travail bien dur. Dire pourtant que notre peuple français, grâce à votre labeur en apparence stérile, grâce à vos sueurs et à vos larmes surtout, reste l'espérance de l'Église, la pépinière du sacerdoce, des ordres religieux, un des foyers de l'apostolat,

l'appui et l'appoint nécessaire de toutes les bonnes œuvres. Allez, elle sera belle, la récompense d'un curé qui travaille, à l'heure présente, à conserver le règne de Dieu dans quelques bonnes âmes. Songez donc, le ciel des prêtres !

Ma tournée d'automne vient de se terminer heureusement par l'ouverture de plusieurs stations ; si elles comptent peu de chrétiens dans - le présent, elles offrent dès espérances pour l'avenir. Ainsi vont les affaires en Chine, et, quand nous nous établissons quelque part, n'eussions-nous là qu'une famille, à la longue il se détache de la masse païenne des recrues qui grossissent le petit troupeau des élus. N'est-ce pas le contraire dans nos pauvres campagnes du diocèse de Beauvais, où la masse -fidèle diminue d'année en année par la mort des vieux et l'apostasie pratique des jeunes ? -

Voici ma manière de procéder à notre recrutement. Je suppose un endroit où le missionnaire n'a pa s en core siationné,:. il n'y a qu'une famille récemment convertie ; j'arrive, je m'installe dans le petit coin qui m'est préparé, puis j'inscris les noms. Ordinairement, quand le mari a adoré, la femme fiyè4-ar bâte-et s'obstine à rester païenne. J'exhorte, je fais exhorter ; rien ! Ces têtes sont partout les mêmes, — preuve encore de l'unité de la race humaine ; — mais au moment oti l'on ne s'occupe plus de la récalcitrante, elle vient adorer; c'est fini, tout ira bien. Parfois, il faut attendre un an, souvent plus,ipour que madame se décide. Il est rare qu'elle ne se décide pas, je n'ai encore vu qu'un exemple d'une obstination absolument indomptable. Après avoir fait connaissance avec la famille qui me reçoit, dès le lendemain, je me renseigne sur les familles païennes des environs : leur nombre, leur nom, si elles ont une bonne réputation, si elles ne présentent à la foi aucun obstacle, comme serait l'abus de l'opium, la-polygamte, des procès injustes, une part active dans les dernières persécutions, une inimitié contre les chrétiens. Celles sur qui je crois pouvoir fonder des espérances, je les fais inviter à venir entendre la doctrine. Il vient une ou deux personnes, cinq ou six, quelque-

fois une dizaine. On exhorte, on presse, on fait valoir toutes les raisons. Pas .un auditeur qui ne dise : La doctrine est excellente ; mais ceci, mais cela ! Quelques-uns promettent, par politesse, et sans avoir la moindre envie de tenir leur parole, qu'ils adoreront l'an prochain. Il peut arriver que, déjà en cette première visite, on obtienne deux ou trois adorations, jamais davantage; il faut attendre que les esprits s'habituent à l'idée d'embrasser la foi chrétienne, et aussi que les grâces de Dieu qui découlent du saint sacrifice de la messe célébré là, aient produit leur effet.

Dans les stations précédemment établies, on baptise les petits enfants des chrétiens, — les enfants au-dessus de sept ans ; — on instruit, on éclaire sur tel ou tel défaut qui reste à corriger, on apprend à prier, à garder les lois de l'Église, on donne un calendrier de l'année ecclésiastique, un petit livre de prières-et-de doctrine, quelque image pour afficher à la place •du Bouddha détrôné, des médailles, force conseils , bien entendu, cela ne coûte rien, on reste quatre ou cinq jours, et en voilà pour un an.

Je viens de revoir à Hong-Kiang les trois enfants que je vous ai présentés autrefois (i) ; ils ont grandi. L'un d'eux, déjà baptisé, et à qui j'avais reproché de ne pas savoir sa doctrine, a fait de grands progrès ; les deux autres ne savaient absolument rien à ma dernière^ visite ; ils savent maintenant leurs prières et un peu de doctrine , la foi est venue. Je recule cependant leur baptême, moins à cause d'eux qu'à cause de leurs parents; nous éprouvons un an au moins les catéchumènes adultes, et la foi est plus lente à venir chez les grandes personnes que chez les enfants, dont le diable n'a pas eu le temps de corrompre l'intelligence ; ils ont encore cette âme naturellement chrétienne (2) que même les Chinois reçoivent du bon Dieu ; il faut la sagesse de Confucius pour l'étouffer, et elle n'y parvient complètement que chez les lettrés, farcis de ses maximes banales.

(i) Voir page 176.

(2J Tertullien.

230 CORRESPONDANCE DU rÈREJ.-B. AUBRY.

Il y a neuf mois, je vous écrivais de Hong-Kiang que j'allais faire des promenades sur la montagne avec mes enfants, et que les petits païens regardaient d'un œil d'envie. Cette année, la veille de son immaculée conception, la Sainte Vierge m'a fait cadeau d'une famille de huit personnes, que j'avais inutilement attaquée à ma précédente visite ; et justement, dans cette famille, il y a trois petits garçons qui ont paru fort contents de devenir chrétiens. Le christianisme plaît naturellement aux enfants, et le missionnaire est leur ami. Quelques autres recrues me sont venues encore, et le troupeau s'est trouvé augmenté pour fêter la Sainte Vierge ; et puis on a jeté d'autres semences aux environs. Mon pauvre petit simplet boiteux prie et apprend très bien, il a bonne mémoire, est fort gentil sous ses loques ; mais la plaie de sa jambe devient horrible, je l'emmène pour lui faire subir un traitement à Tsen-Y. :

Encore un souvenir de ma station à Hong-Kiang : un jour je suis appelé près d'un malade, à plusieurs kilomètres du village; j'y vais par un temps affreux et des chemins impraticables ; le maître de la maison se cache pour échapper à ma présence et à mes exhortations. Le lendemain, suivant pour m'en revenir un sentier étroit et glissant au-dessus d'une rizière, ma mule tomba à la renverse, et nous avons dégringolé d'une hauteur de trois mètres dansla boue. J'étais frais, mais pas fier ! Je vais me laver et sécher dans une maison païenne, puis rentrer à Hong-Kiang. L'aventure fit dans le pays un bruit salutaire ; mon hôte de la veille vint faire sa soumission, se convertit vraiment et voulut me recevoir chez ' lui ; m'y voici pour quelques jours.

fCe chrétien, baptisé depuis huit ans, devenu apostat un mois après son baptême par suite d'une persécution, s'était marié le jour de sa conversion ; sa femme n'est pas morte, mais il a pris ce qu'en chinois on nomme \xnç. petite femme, chose très acceptée par les moeurs du pays ; je le croyais disposé à la renvoyer : pas du tout, elle est encore chez lui, avec

la grande femme ; même elle dirige l'administration de la maison, et il est à craindre que le maître ne veuille pas se débar-. rasser d'elle ; il n'a pas l'air de se douter de l'irrégularité d'une pareille situation, et paraît sincère dans son désir de' retour ; \2, petite femme fait du zèle et veut se convertir elle aussi ; enfin j'espère une solution satisfaisante. Vous avez là un échan-, tillon des jolies choses que nous trouvons chez ces apostats devenus heureusement très rares àù Kouy-Tchéou. Quant à cette irrégularité matrimoniale, elle est commune chez les païens ; les riches, les mandarins, ont jusqu'à cinq et six femmes. Il faut avoir un fond d'idées chrétiennes pour en être choqué. ^

Ce matin, pendant ma messe, une pluie abondante vint inonder le pauvre hangar où je suis installé ; aussitôt les chrétiens de se précipiter et de bousculer tout, pour sauver du naufrage rnes ornements et mes effets ; il faut voir leur empressement à rendre au Père quelque petit service matériel ! Allez, ils sont plus forts là-dessus que sur la vie intérieure. Tout ce qu'on peut obtenir d'eux, c'est la simplicité, la droiture du "^cœur, l'esprit de foi ; on y arrive, au moins pour quelques-uns. Je leur disais ce matin : « Voyez, il y a trente-cinq ans, le Kouy-Tchéou comptait à peine douze cents chrétiens, toujours sous le coup ou la menace des persécutions ; pas un seul missionnaire pour -la province ; c'était un prêtre du Se-Tchouan qui venait chaque année, — et encore — faire la fournée et administrer les sacrements. Et les. chrétiens de ce temps-là étaient des saints; on se plaignait de la pénurie des prêtres, on disait: Si nous en avions, tout irait mieux, les fidèles seraient meilleurs et plus nombreux. Aujourd'hui, nous sommes vingt missionnaires, le nombre des chrétiens a augmenté, c'est vrai, mais la qualité ?» — Nos chrétiens conviennent qu'ils ne valent pas leurs pères ; je crois cependant que la vie spirituelle n'a jamais eu beaucoup de racines dans ce pauvre sol trop superficiel et hérissé d'épines, nous ne pouvons pas lui demander plus qu'il ne peut donner sous peine de fausser notre tra-

; vail.

; avec

La nature est un canevas sur lequel l'homme travaille la grâce pour aiguille, mais il faut suivre le dessin tracé

par Dieu. Dites-moi si vous ne trouvez pas quelquefois, parmi vos fidèles, des âmes dont vous dites :l; Celle-ci peut se sanctifier, puisque tout le monde le peut, mais pour faire grand' chose, non, ce n'est pas cela, il n'y a pas l'étoffe voulue. » Eh bien, voilà le Chinois. Il faut travailler lentement, préparer de loin des générations chrétiennes, se contenter de peu et de porter son fruit... dans la patience / (i)

Je me suis bien réjoui de votre voyage ait pays, et de votre visite à l'église et aux tombes qui nous sont chères. Notre pauvre Orrouy ! Quand vous y retournerez, baisez pour moi la terre, à chaque pas que vous y ferez ; dites à chaque maison, à chaque arbre, à chaque pierre, à chaque grain de poussière : « Là-bas, au fin fond de la Chine, il est un missionnaire qui se souvient de vous, vous aime, et ne pense jamais à vous sans que ses yeux se mouillent de larmes. » Du reste, j'ai apporté et j'ai ici une petite boîte pleine de terre recueillie sur nos chères tombes ; je l'ouvre de temps en temps, surtout quand j'ai de la misère. Si jamais je revenais en France, il me faudrait les yeiix inte'rieurs du cœur pour reconnaître notre vieille église sous ses belles restaurations ! Mais ma droite périra, et ma langue glacée s'attachera à mon palais, avant que j'oublie Orrouy, son clocher, et nos bons amisgroupés alentour, si non meminero tztî, Jérusalem f^oViVent, bien souvent, ma pensée et mon cœur font leur pèlerinage à notre Jérusalem.

Je partage votre émotion de voir la tombe de votre chère ■mère toujours entretenue ; cela vous décidera, j'espère, à la laisser à Orrouy. Est-ce esprit de contradiction ? Je n'aime pas beaucoup tout le train qu'on fait pour transporter les morts... nos restes sont si peu de chose ! Vous me direz que je ne suis pas compétent dans la question, moi qui serai planté pour reverdir sur une de nos pauvres montagnes où je n'aurai

(r) Luc, VIII, 15.

pas le voisinage d'une tombe amie, et encore ! il pourra se faire que les loups ou les panthères me croquent, que les Chinois me jettent à l'eau, ou écrasent mon cadavre dans une échauffourée. Depuis deux ans, j'ai pris mon parti et suis làdessus de la dernière indifférence ; autant je désire être réuni là-haut à tous ceux que j'aime, autant je suis content de faire le sacrifice de cette consolation humaine.

Ou-Fong-Tchouang, le 12 décembre 1877.

, 'Mon cher Auguste,

U viens de terminer le traité de F Eglise ; il serait bon de continuer par le traité de la Tradition du Père Franzelin (i). Cette étude de l'Église et de la Tradition, puisée aux bonnes sources, est faite pour^prémunir le prêtre contre les préjugés qui fourmillent —dans les-journaux, brochures et- livres du -temps présent, etcomposent ce bagage de principes malsains appelés les idées modernes. C'est maintenant qu'il faut lire les paragraphes du Syllabus consacrés aux rapports de l'Église et de l'État ou aux droits de l'Église ; sans oublier M. de Maistre, son livre dit Pape, sa Lettre à une Dame russe sur la nature et les effets du schisme, et sa Lettre sur la maxime qu'un honnête homme ne doit pas changer de religion. Ces écrits sont à méditer, à copier, à savoir par cœur ; ils sont pleins de principes développés dans un style empoignant, et se rapportent autant au traité de la religion qu'à celui de l'Eglise.

M. de Maistre a traité les questions de r autorité de V Église avec une solidité admirable, et tout-à-fait à la française, sous une forme vive, saisissante, courte, avec un bon sens exquis ; il faudra te nourrir de sa lecture.

Étudie le traité de V Église, non pour savoir beaucoup de textes par cœur, mais de manière à bien comprendre la nature de l'Église : comment elle est une société enseignante; quel rôle

(i) Son Éminence le Cardinal Franzelin, S. J., fut l'un des professeurs du P. Aubry au collège romain.

y joue la vérité pour aboutir à la formation du chrétien par la foi ; comment elle est tout imprégnée de la sève surnaturelle qui s'y montre partout, agit partout, produit toutes les vertus, toutes les œuvres, tous les dévouements; quelle est l'organisation hiérarchique et la forme sociale que Notre-Seigneur a données à la société chrétienne qu'il fondait super fundam enfyimaposïolorujn; comment le principe d'autorité y régit tout,; comment ce traité de l'Église, formant ce qu'on pourrait appeler la théologie extrinsèque, se rapporte, se relie aux traités de la théologie intrinsèque. Ainsi le traité de l'Église se relie au traité du surnaturel, en ce que l'Église a reçu le dépôt de la grâce, la charge de la distribuer et de former la société des hommes régénérés par elle, c'est-à-dire le corps mystique de Jésus-Christ ; dans ce sens l'Église est la contimiation, leprolongevtent de rincarnation. Ce lien entre l'Église, le surnar turel et l'incarnation, c'est chez M-^LBerteaud.que je l'ai trouvé le mieux formulé ; il a là-dessus des pages sans égales (]).

Fais beaucoup de théologie, lis et étudie, mais à fond et

sérieusement, les livres de bonne doctrine ; amasse des idées, élève et agrandis ton esprit ; deviens un hoimne de principes ; mets-toi bien vite en mesure de suivre ce beaii travail de doctrine (2) qui se fait en Europe : il est le fond, la partie essentielle de toutes les questions scientifiques et sociales, de toutes les querelles qui agitent la société (3), et surtout de la régénération qui se prépare, je le crois plus que jamais. C'est le clergé qui sauvera la France, mais il lui faudra le temps, la doctrine, et une multitude d'efforts de détail. Travaillons donc, travaillons comme si l'œuvre entière dépendait de chacun de nous en particulier

Tu me parles de ce pauvre X*** Certainement, à moins de raisons sérieuses et d'une claire vue de son illusion, il ne faut pas empêcher un jeune homme qui, ambitionnant le sacerdoce, veut essayer de l'embrasser sous une forme un peu plus

(i) Œuvres pastorales de Mgr Berteaud, évêquede Tulle (i vol. in.-8, Tolra).

(2) Doctrine entendu ici dans le sens de théologie.

{3) Au fond de tout, disait le logicien Proud'hon, il y a une question dé théologie.

complète et de se jeter dans \ç. radicalisme en se donnant à quelque famille sacerdotale où le sacrifice de soi, le dévouement aux autres, et l'union à Dieu par la vie intérieure, soient praticables! Si vis perfectus esse.... La guerre faite en France à ce qu'on appelle les vocations spéciales, la réputation ài! extraordinaires qu'on est parvenu à leur donner, sont un des attentats de l'esprit du temps contre l'Evangile. Un jeune homme qui prend cette direction est-il donc perdu pour l'Église, ou même pour la France ? Et puis, l'expérience ne montre-t-elle pas que, pour lui-même, c'est une grande chance d'échapper à cette fatale obligation où nous sommes tous en France, de mener un genre de vie presque semblable à celui du monde : tempus brève est, reliquum est ut qui utimtur hoc inundo tanquani 7ion utantur, praeterit enim figura hujus mùndi ; ce n'est qu'une figure et ça passe, ce n'est même pas une réalité passagère. Par la vie religieuse on est tiré^^ /« w^,^^^i' 2Vf/(?j bourgeoises dans lesquelles il est impossible de ne pas chopper un peu. Il est plus facile d'être radical que de se tenir entre les exigences de l'immolation sacerdotale et les tendances à vivre bourgeoisement, — comme des épiciers en retraite, suivant le rnot de l'abbé Mullois. — « Allez, mon vieux, me disait un de mes amis, quand je lui appris ma détermination,, il est encore plus sûr d'opérer son salut en bloc qu'en détail, »

Le radicalisme ou la défroque, pas de milieu ! Le danger le plus difficile à éviter et sur lequel on se fait le plus facilement illusion, c'est, en transigeant avec le monde, de perdre son feu, son esprit sacerdotal. Aussi, quand j'apprends qu'un jeune homme s'est jeté dans \z. Jésuitière ou ailleurs, je me mets à crier de toutes mes forces : « Encore un de sauvé ! Vive la joie ! »

Je refais tous les jours l'expérience que j'ai souvent faite en France de la nécessité de l'instruction religieuse ; ici, comme en France, comme partout, c'est une loi ; la fidélité au devoir, la délicatesse de la conscience, la vie chrétienne, la mort sainte, tout cela est en proportion de l'instruction reçue. Ici je ne

cesse de dire : Instruisez vos enfants, instruisez-les le plus tôt 1 possible ; quand un enfant a trois ans, il doit savoir le signe 1 de la croix, et quelque petite prière ; à mesure qu'il grandit, | il en apprend davantage ; à sept ans, il récite les prières du | matin et du soir, il aborde les prières de la messe et le caté- ; chisme. La chose est difficile,je l'avoue, et on dépense chaque "\ année bien de la salive pour forcer les parents à s'en occuper \ eux-mêmes, un peu activement du moins ; mais ce que nous î obtenons sous ce rapport est encore un miracle, en comparaison du peu que vous obtenez vous-mêmes dans vos paroisses. En Chine au moins, -le respect humain n'existe pas, la prière se cha7tte chaque jour en commun ; aussi les neuf dixièmes de nos chrétiens ne manquent jamais à leurs prières ni au chapelet le soir. Les hommes causent entre eux religion, se demandent des éclaircissements sur la doctrine, des renseigne- ; .ment sur. tel ou. tel péché, tout naturellement,'comme on parle ; d'affaires temporelles. N'est-ce pas tout simple aussi, et n'est- | il pas ridicule qu'en France ces sujets de conversation soient systématiquement écartés? Instruis bien tes enfants, et ils fini- \ ront par faire leur salut. Sans doute, comme la plupart des curés de nos pauvres diocèses des environs de Paris, tu auras cette douleur de les voir déserter l'Eglise au plus vite, délaisser les pratiques chrétiennes, pour être plus libres dans leurs plaisirs ; mais tu auras mis en eux un fonds de foi et de conscience, un souvenir qui résistera aux entraînements d'une vie coupable, et finira par l'emporter plus tard, ne serait-ce qu'à la mort...

Adieu ! je suis toujours heureux et content ; les œuvres marchent, la besogne est immense, on n'en fera jamais le quart ni le centième, mais. on tape dans le tas. Ah ! si seulement vingt bons enfants de l'Oise venaient me rejoindre !

Tsen-Y-Fou, le 20 janvier 1878.

Cher monsieur le Doyen,

Is

EVENU de la visite de nos chrétientés de l'Est, j'ai ramené l'enfant boîteux dont vous savez l'histoire (i). Je voudrais essayer de guérir sa jambe, - mais mon art et mes remèdes n'ont guère eu de succès encore. En attendant , le pauvre petit continue à apprendre le catéchisme et les prières ; je le baptiserai avant ' dé lé rénvoyer^arder ses buffles.

Les Chinois ont des plaies affreuses; ils ne les lavent jamais, les couvrent d'emplâtres de plantes souvent vénéneuses; jugez comme c'est beau à regarder, et agréable à sentir! D'autre part, la chirurgie leur est inconnue, jamais une amputation ni une incision; il faut trahier son mal toute sa vie et en mourir. Aussi ai -je déjà vu des choses !.,... Leur seul souvenir me soulève le cœur Si je vous parlais d'un vieux bonhomme de

Hong-Kiang dont la main et l'avant-bras ne sont qu'une p&wTîtn^r-ermukmtë-etpu&ntei II est là près de moi, se confessant, son pauvre bras sous mon nez; le pus coule, il l'étanche de l'autre main et essuie ses doi^^^s aux pieds de ma table ; et l'instant d'après on m'apporte à ikanger ! Je croyais que c'en était ! Que d'aventures du même gc^re ! G'est-notfe pain-^uot-id-ien^ Les Chinois ont la saleté infuse. O belles petites tables de nos presbytères français, à la nappe blanche, aux serviettes de neige, aux assiettes reluisantes, au pain croustillant et doré, où êtes-vous ? .

(i) Voir page 177.

Durant cette dernière tournée, le fort de mon travail était à Ou-Fong-Tchouang, noyau de nos chrétientés de l'Est, sorte de canton autour duquel se groupent des villages où nos fidèles se trouvent épars. J'ai rayonné autour de Ou-Fong- Tchouang, logeant dans plusieurs villages, établissant quatre stations nouvelles ; rah-prochain, il y en aura certainement une cinquièmCj probablement une sixième. Il faudrait que ceux des curés du diocèse de Beauvais qui n'ont plus l'espoir de rien faire chez eux, vinssent nous aider; je leur promets de la besogne !

Nous avons, en effet, beaucoup de chrétiens dans ce canton, mais de toutes les catégories : un petit troupeau de bons qui va grossissant à la longue ; des médiocres et des titubants, beaucoup; des suspects et des mauvais, quelques-uns ; pas mal de nouveaux païens récemment convertis, ou apostats revenus dont il est encore imipossible. de connaître les dispositions. A part les bons, tous donnent beaucoup de tracas au missionnaire qui les visite; ils exercent de plus d'une manière sa patience, son tact, sa sagacité. Dès que nous arrivons dans une station, la plupart viennent nous voir; des nouveaux se font tirer l'oreille et ne paraissent pas le premier jour. On patiente jusqu'au lendemain, puis on les fait avertir par les gens de leur voisinage ou de leur famille ; quelques-uns se décident. Alors on les remonte, on les exhorte, on les gronde on les tarabusque, selon le caractère et la conduite de chacun. Reste une queue de retardataires et de suspects qui ne se rendent pas. A ceux-là on envoie un catéchiste, parfois le missionnaire va les trouver lui-même, argue, obsecra ! Presque toujours il obtient un résultat, une petite amélioration, au moins la promesse de mieux faire, l'adoration de la femme qui, restée païenne, empêchait le bourgeois de prier, de s'instruire et de progresser dans la foi. Les chrétiens baptisés qui se reconnaissent chrétiens, se confessent tous, il faut bien presser ceïui-ci ou celui-là, eniîn personne ne s'y refuse pourtant. •

( J'ai eu pas mal de nouvelles recrues ; elles arrivent avec des vices, des situations matrimoniales irrégulières, des raisons très profanes de se convertir : argue, obsecra ! On tire d'eux ce qu'on peut, plus tard se fera le triage. Je recommande surtout l'instruction des enfants ; oh ! que c'est donc grave et décisif, plus important qu'en France, oîi même l'enfant bien élevé se pervertit ; ici l'enfant bien élevé persévère ordinairement. J'ai constaté de l'amélioration dans plusieurs familles depuis ma première visite ; quelques nouveaux chrétiens ont pris la foi ; une famille assez nombreuse, où la mère seule était fervente, sait aujourd'hui et récite les prières, est complètement engagée sur la bonne voie. Quelle joie de découvrir ces progrès et de pouvoir dire à mes enfants : « A la bonne heure ! Vous n'avez qu'à persévérer ! » Plus d'inquiétude pour le Père. |

Vous ai -je parlé des apostats de ces stations ? Ils avaient

été baptisés en 1868, trop vite, et pas assez instruits. En 1869 la persécution se déclare ; pour l'éviter, ces malheureux sont revenus à Bouddha. Déjà j'avais obtenu en. mars 1877 quelques retours; cette année, je visitais Ou-Fong-Tchouang, muni de la liste complète des apostats, décidé à faire l'impossible pour les ramener, d'abord à les voir, à savoir au juste ce qu'ils sont, à tirer au clair leurs projets," leurs intentions. Quelle besogne pénible par moments ! Mais aussi quelle utilité, et, plusieurs mois après, quels fruits ! Beaucoup de ces apostats m'ont parlé, une douzaine m'ont promis d'être fidèles, et j'ai bon espoir pour l'an prochain. Le jour de Noël, la visite touchait à son terme lorsque se présentèrent deux frères d'une soixantaine d'années, anciens chrétiens, apostats, eux aussi, depuis la persécution, chacun père de quatre fils également baptisés et apostats, ceux-ci mariés, en tout vingt-quatre personnes. Belle capture !

Je viens de lire les journaux de France : c'en est fait de ce pauvre gouvernement qui veut l'ordre par des expédients ^e me figure bien l'embarras de Mac-Mahon ; point d'issue !

Comment- pourra-t-il accomplir ce tour de force d'atteindre 1880 sans essayer de ce qu'ils appellent aujourd'hui une illégalité? Jolie légalité que la nôtre, issue d'une source empoisonnée; elle vous mène à la mort conformément à la loi, au nom de la loi , comme les médecins qui tuent leurs malades selon toutes les règles de l'art, quand un remède énergique, mais ignoré de là science, les guérirait. Il faudrait que le maréchal crevât le nuage d'idées fausses qui l'enveloppe, se résolût à renverser les hzxxihx^^ constitutionnelles o^\ l'emprisonnent, et à tirer la France de cette impasse par une bonne illégalité c^nï serait le salut. % '

En échange de vos mauvaises nouvelles, j'en ai à vous envoyer qui ne sont pas très gaies non plus ! Arrivé à Hia-Tse- Tchang, nia dernière station, avant le Ko-nien (jour de l'an) chinois, j'y trouve une neige abondante, un froid vif, des hôtes misérables, leur maison inachevée: un toit en paille, pas de murs, le sol boueux à garder l'empreinte de mes pieds et mêriie mes chaussures. Il fallut m'installer pourtant, mais j'étais démoralisé, moi qui me croyais dii courage ! Heureusement j'avais des journaux: je na'en fis tant bien que mal une mauvaise cloison , mais quel froid, surtout la nuit, joint à l'effrayante humidité de l'aire nouvellement battue. Aussi, dès le second jour, j'étais pris de douleurs à la tête, aux pieds, dans les reins, à la gorge, partout ; n'importe, j'ai voulu terminer ma visite.

La chrétienté de Hia-Tse-Tchang se composé de débris épars sur un espace de plusieurs lieues; je dis desdéd7'is: ce ne sont pas des apostats, mais des chrétiens qui ne prient plus et donnent de mauvais exemples, des catéchumènes à peu près redevenus païens, et des enfants dans l'ignorance absolue de la doctrine.

Je suis rentré à Tsen-Y enrhumé, malade'de-l'estom^ae, de la tête; des-e»t*:a4i4«s-, de je ne sais quoi..., comme perclus de rhumatismes ; me voilà vieux ! Vous verrez que je vous dépasserai sur le chemin delà vie, et que j'arriverai au cimetière avant

VOUS. Te vous le dis, non pour me plaindre, — on devient ici d'une telle indifférence pour sa earcàsse- ! — mais parce que vous souhaitez des détails et les points sur les I. Hélas ! n'est-ce pas encore mieux en Chine que chez vous ? Le peu dont sont capables, dans l'état actuel de vos affaires, les pauvres conservateurs, est si ridiculement insuffisant, si mêlé de faux, qu'on n'a plus qu'à attendre la fin de l'orage, les bras croisés.

Les événements actuels sont instructifs, et même, par le côté supérieur, consolants ; le fléau de Dieu passe pour dénoncer, condamner et pulvériser les erreurs modernes en les livrant à leur propre fécondité, in reprobmn sensmn. Pauvres libéraux, quelle attitude humiliée, eux qui se croyaient si habiles !

Ce spectacle n'est pas fait pour me donner le désir de rentrer en France ; c'est pourtant la grande tentation de tout missionnaire. Nous avons renoncé à une position douce et attrayante, à des amitiés, à des projets ambitieux ; et voyez -le contraste de notre vie (T/^zVz^zV^ avec notre passé : une langue" difficile, devenant la source d'une foule de petites humiliations pénibles et quotidiennes ; nous avions eu le temps de prendre goût à ce que j'appellerai emphatiquement le banquet des intelligences ; nous avons dû y renoncer pour nous ensevelir vivants au milieu de ce pauvre peuple. Mon cœur bondit et mon intelligence se révolte à cette question que je me pose à chaque instant : « Oîi es-tu venu te fourrer ? Maintenant, il faut vieillir, t' abrutir, moisir parmi des gens ingrats et bêtes à donner la nausée, instruire quelques pauvres paysans, expliquer à des enfants sales, déguenillés, repoussants, le B-A-BA de la doctrine chrétienne. Après ? Toujours la môme chose. Après ? La mort. En attendant qu'elle vienne, cause avec ton Ma-Fmt (cuisinier) pour nourrir ton esprit ; fais de là politique avec tes catéchistes, et de la philosophie pratique sur le dos de ta mule ; voilà ce que c'est que de vouloir se faire missionnaire. »

Eh bien, malgré tout, je suis heureux.... comme un bossu ! Plus le renoncement est pénible, mieux ça vaut ; c'est le sacri-

fice des forces du cœur et de l'esprit après celui des forces du corps. Enfonçons-nous dans la vie chinoise, si rebutante qu'elle soit; abrutissons-nous, r\or\ pas en devenant ignorant, sans cœur et sans idées, comme les Chinois, mais en renonçant à toute espérance, à toute ambition, atout honneur, à toute prétention littéraire. Nous avons laissé un bien petit vide en France en la quittant ; la quitter nous a coûté et nous coûte encore beaucoup toujours ; c'est justement cq beaucoup qui comptera devant Dieu pour nous et pour l'œuvre formidable à laquelle nous sommes venus nous atteler : l'établissement de la société chrétienne sur ce sol appauvri.

Je me dis ces choses vingt et cinquante fois, le jour, en roulant par les chemins sur le dos de ma mule ; puis je ferme les yeux, et fais ma visite au Saint-Sacrement: n'est-il pas au fond de mon âme, puisque Notre-Seigneur daigne rester avec nous, si mauvais que nous soyons ? Après, la lecture d'Écriture Sainte ; je tire de mon bréviaire un fascicule du Nouveau Testament, deux ou trois versets suffisent à me ragaillardir ; je lève le nez en l'air, je danse sur mes étriers, et la mule reçoit un bon coup de bâton sur le ©rcmpion. Le voyage s'achève, j'arrive chez les chrétiens, eux accourent me saluer, et aussitôt les exercices de la station commencent. Mes écritures sont étalées, deux ou trois livres tirés de mon bagage, et me voilà à l'étude en attendant le moment de prêcher. Quand je vous dis que la vie de mission prise du bon côté, c'est le boiiheur ! Inquiétudes, angoisses et soucis ne manquent pas, mais ils sont à la surface de l'âme, au fond j'ai mon trésor de joie inaltérable : joie de posséder Notre-Seigneur dans mon cœur et de l'y sentir, joie de posséder la foi et de travailler à rendre l'É-" glise catholique, joie d'entendre mes pauvres gens chanter nos dogmes, joie de m'enfoncer dans l'oubli et de m'éloigner de tout ce qui aurait nourri mon orgueil et mon ambition, joie ■ d'étudier, — je n'ai jamais tant profité de l'étude des sciences de principes que depuis mes années de mission. — Je me dis bien quelquefois : « A quoi bon acquérir une instruction qui

ne me servira jamais plus? ;> La Providence savait que j'aurais cette tentation-là, elle m'a fait tout exprès trouver la réponseau séminaire de Paris, peu de mois avant mon départj dans une pensée de Mgr Berteaud : « L'intelligence des vérités de la foi, en grandissant en nous par l'étude sainte, nous rend plus aptes à évangéliser les peuples ; elle nous sert aussi à nous-mêmes pour notre avenir éternel, en donnant à notre âme une plus grande capacité de Dieu. » Depuis lors, je vis de ce mot de l'évêque de Tulle ; sans lui, sans le courage qu'il m'a apporté, je crois que je serais mort tout sec.

Cher monsieur le Doyen, voilà comment et pourquoi je suis heureux en mission, aussi heureux qu'on peut l'être sur la terre, car, tout de même, ça ne. vaut pas encore le ciel.

Ta-Pin-Chang, le lo mars 1878.

Cher monsieur le Doyen,

'Ai commencé une nouvelle tournée par Lo-Se-

Yen, fort village à une journée de Tsen-Y : il ne

compte que deux familles chrétiennes, le gros des

néophytes se trouve aux environs, et il est assez

difficile d e ^es réunir ;orLy^p arvient- cependant.- Beaucoup-de

païens viennent aussi à Lo-Se-Yen parler religion et écouter la doctrine ; tous proclament son excellence, la fausseté des calomnies débitées contre elle, et la nécessité de l'embrasser. Je les bourre et les fais bourrer de l'idée d'une autre vie, a.vec l'alternative du ciel ou de l'enfer : c'est cela qui décide et convertit. Quelques chefs de famille bien posés sont à deux doigts de se faire chrétiens; des influences étrangères les arrêtent encore. Je le regrette, sans doute, mais je m'en console : il est si rare qu'un homme se convertisse du premier coup ! D'un autre côté, l'utilité du temps et de la réflexion pour nous amener les âmes est un puissant argument en faveur de notre doctrine. Les bonnes vérités que ces braves gens ont entendues et qu'ils vont méditer d'ici à l'année prochaine, fermenteront, germeront, enfin se comporteront /^r modum semiiiis. C'est la loi : rien ne se produit dans le christianisme que per modum seminis... senieit est vei'buni Dei (i). Qlie ce mot est donc philosophique et chrétien ! Bien qu'il m'ait frappé depuis longtemps, il me fallait venir en Chine pour en comprendre

(1) Voir Luc, VIII, 5 et seq.

tout le sens et la portée. Une parole tombée dans une âme agit sur elle peu à peu ; un chrétien jeté seul en plein pays païen, prépare les voies, rien qu'en faisant connaître la religion, en donnant occasion au missionnaire ou aux catéchistes d'apparaître de loin en loin. Une prière, une messe dans une région entièrement vouée au paganisme, chasse bien des démons et fait descendre bien des grâces !

Je n'ai pas récolté que des espérances à Lo-Se-Yen, le bon Dieu m'a donné'un à-compte sur la moisson prochaine. Le marché s'est justement conclu ce matin ; vous allez voir la parabole de la semence. Non loin d'ici, habite une famille chrétienne ; le père était seul baptisé, mais tiède et négligent. Après l'avoir réchauffé lui-même, j'avais pu baptiser son fils, sa bru et leurs enfants. Et voilà qu'il m'amène un jeune maître d'école intelligent et honnête, son voisin. — Les maîtres d'écol e son t une pr oie très convoitée par nous, à cause de l'influence qu'ils exercent autour d'eux, et des services qu'ils peuvent rendre à nos œuvres. — Celui-ci était allé,dans son enfance, écouter un missionnaire de passage-au pays,, mort depuis huit ans ; il avait gardé le souvenir des paroles du prêtre, et, tout en pratiquant des superstitions parce que â était V usage (premier principe de la morale chinoise), il les savait être fausses et ridicules, et ne renonçait pas à l'idée de se faire chrétien. Il est venu me voir à Lo-Se-Yen. Je l'ai pressé ; il hésitait toujours, et cela se comprend, étant donnée sa position dépendante des païens ; je l'ai pressé encore, sans forcer la mesure pourtant, et lui laissant quinze jours pour se tâter et réfléchir davantage. Revenu hier soir, il adorait ce matin, et retournait à son école, bien résolu de travailler lui-même à faire connaître à ses enfants et à leurs parents la religion chrétienne. Je puis compter sur lui. Lo-Se-Yen est proche du district de Kien-Sy-Tchéou, que les dispositions hostiles de ses habitants ne nous ont pas permis encore d'entamer. Cependant, nous avons, sur les confins de ce territoire, quelques petites stations ; la plus importante compte une trentaine de fidèles émi-

grés du Yun-Nan; c'est Cha-Tou. L'histoire de ces pauvres gens est vraiment providentielle.

Attirés par le bon marché des terres à louer, ils, y vinrent en janvier 1875, au prix des plus grandes fatigues, — vingtcinq jours de marche, — n'ayant d'autres bagages que des loques et leurs livres. Cornme ils étaient les premiers chrétiens qu'on eût jamais vus là, leur arrivée fut saluée par des cris de fureur et des menaces de persécution. L'orage dura une année entière ; à tout instant on parlait de les torturer et de les tuer. Eux se croyaient très éloignés de toute résidence de missionnaire, et, à leur grand chagrin, demeuraient sans les secours religieux et l'appui que nous n'eussions pas manqué de leur donner. Par bonheur, ils avaient parmi eux un mai"chand de remèdes, ancien serviteur des missionnaires du Yun- Nan, jeune, intelligent, capable de parler, gai compagnon, -bien-vu des païenSj-avec qui son commerce le mettait en relations. Il a su défendre les chrétiens sans offenser personne, leur rendre le séjour possible dans le pays, répondre à chaque instant aux accusations portées contre eux, dissiper les préjugés, enfin conquérir la position et même préparer les esprits à recevoir l'Evangile.

L'heure d'agir semblait donc avoir sonné : une tentative prématurée eût compromis la tranquillité de nos pauvres émigrés et nos espérances de conquête. Voyez comme Notre- Seigneur sait disposer les choses mieux que nous : « Non est vestrum nosse tempora vel momenta quae Pater posuit in suâ potestate (i). » J'arrive soudainement, afin d'enlever aux païens la possibilité de rien préméditer, mais je me montre, pour les intimider, et aussi pour les forcer à s'occuper de notre religion. Cha-Tou est un fort marché, avec une rue très large, bordée de boutiques, d'ateliers, d'entrepôts. Les chrétiens demeurent à deux kilomètres plus loin. Un païen m'aperçoit au bout de la rue ; il court répandre la nouvelle, criant à tuetête : « Un Européen, un Européen !» Et voilà toute la popu-

(i) Act. I, 7.

lation en l'air, à regarder cette, bête curieuse. Je n'étais pas précisément rassuré, mais il fallait payer d'audace ; grâce à mon' attitude, la foule me laissa passer sans m'insulter. Après, par exemple, on s'en paya sur mon compte, et Dieu sait si le répertoire des injures et des calomnies à notre usage est bien fourni. On nous accuse de tuer les petits enfants, de composer des remèdes avec leur cœur, de leur arracher la prunelle des yeux pour l'envoyer en Europe, où l'on en fait des verres de lunettes ou des collyres, etc., etc.

Sorti du marché, j'allai loger dans la seule maison passable, habitée..déjà par le jeune marchand de remèdes et une famille Ma, et adossée à une maison de païens, propriétaires du terrain ; — une simple cloison en planches fait la séparation. — Pour moi on avait disposé, au moyen d'une espèce de paravent en feuillage, un petit réduit sans fenêtre. J'y ai fait une abondante moisson aÊ=pQ»x, sa-a«-^at4«ï^-ëe&-puG€s^t.des pu- -nàisèsr'

Les chrétiens accourent, les uns après les autres, voir le Ph'ê. Privés de secours religieux depuis trois ans, ils ont pas mal à recoudre, mais ils ont gardé la foi, ils ont encore de \ étoffe. J'ai eu la consolation de les laisser affermis et réchauffés. Ils m'ont promis de se remettre aux prières, à la doctrine, à l'observation du Dimanche, d'instruire leurs enfants, de semer les bons exemples parmi les païens : j'en reviens toujours à cette semence.

Mais il s'agissait encore de conquérir l'indigène ; attendez, je vais vous conter cela ; et si le résultat fut bien chétif en apparence, vous penserez à la semence de l'Evangile. D'abord mon jeune homme alla inviter, de ma part, à la prédication, les gens avec qui il avait causé religion et qui lui paraissaient favorablement disposés. Ils vinrent en masse, la plupart uniquement par curiosité, et n'écoutèrent la doctrine que d'une manière distraite. Plusieurs cependant y prêtèrent attention, firent des questions et partirent. Quelques-uns restèrent pour examiner de plus près, s'informer, discuter. plus à fond; ils

donnèrent des signes de sympathie, et laissèrent de l'espoir. Tous s'accordèrent à dire : « Un peu plus tard, si d'autres se

font chrétiens...., si on ne vous persécute pas...., il faut que j'en cause avec ma femme, ou mon père, ou mon frère.... »

Un des païens les plus riches et les mieux posés, commerçant sur le marché, entra çxv pourparlers avec moi ; au bout de . deux jours il adorait ; il a trois petits enfants, beaucoup de parents et d'amis aux environs : c'est une vraie conquête et les <ipréinices de la gentilité 1> en ce pays. Jugez si j'en suis heureux ! Cet homme a eu besoin de courage pour se convertir ; le maire de l'endroit l'avait menacé, s'il se faisait chrétien, de lui susciter quelqu'affaire au prétoire : il n'a pas cédé.

Pour en imposer aux païens, et leur rappeler l'existence des traités qui garantissent la liberté de notre religion, j'eus l'idée d'aller loger chez mon nouveau chrétien, en plein marché! -Lui,-me- reçut -avec .empressement,--et devinez-quel-jour Je mesuis installé au cœur de ce marché de Cha-Tou, jusque-là si hostile aux chrétiens ? Le premier mars, le premier jour du mois de saint Joseph, notre grand patron ! Impossible de vous dire combien de curieux sont venus me voir, me regarder des pieds à la tête, ouvrir mon bréviaire, palper l'étoffe de mes habits, examiner mon petit autel et mes images, me demander la distance de mon pays, mon âge, s'informer de nos usages, etc.. Ces intolérables exhibitions de soi-même, il faut absolument les subir. En Chine, tout passant a le droit d'entrer dans n'importe quelle maison-, de s'y asseoir, d'y allumer sa pipe, de découvrir les casseroles sur les fourneaux, de pénétrer dans les appartements les plus intimes, sans autre motif que la curiosité. Parmi mes spectateurs, les uns rient de moi, démon nez, de ma barbe et de mes cheveux blonds ; les autres trouvent de bonnes paroles, et, par politesse, me disent qu'ils ont vu notre église de la capitale; ceux-là, pour faire de la science, débitent sur la situation géographique de la France ou sur nos pratiques chrétiennes, les bêtises les plus ridicules.

Enfin, je n'ai subi aucun désagrément, et j'espère que mon

séjour aura raffermi la position de nos fidèles ; c'est aussi un jalon pour l'avenir. Mon nouveau chrétien m'a promis de tenir bon, quoi qu'il arrive. Il élèvera chrétiennement ses enfants et fera de la propagande autour de lui ; il a trois garçons, quelle bonne semence de chrétiens ! Que saint Joseph nous aide et protège mes pauvres chrétiens de Cha-Tou !

Pdur.revenir à Ta-Pin-Tchàng, il faut marcher une grande journée, et traverser une petite rivière encaissée de rives d'un pittoresque effrayant : ce sont d'immenses rochers à pic, hauts comme la cathédrale de Beauvais, avec des cavernes, des anfractuosités, des cascades. Par endroits, la rivière est obstruée de grosses pierres qui ont roulé et forment des ponts naturels à plusieurs arches. Les chemins sont affreux, difficiles à trouver, même quand on les demande. Tout Chinois à qui vous demandez votre chemin commence par vous poser une masse de questions : d'où v enez- vous, où a.llez-yous, chez quelle famille,qu'allez-vous y faire, votre pays, votre nom, etc.? Si vous ne lui répondez, il se refuse à vous ren.seigner,

La nuit était déjà tombée ; depuis le matin nous n'avions pas mangé un grain de riz, et nous avions encore une lieue et demie à faire pour atteindre Ta-Pin-Tchang. Nous serions restés en route, sans l'assistance d'un chrétien du lieu qui nous servit de guide. Obscurité complète, une route... c'està-dire un sentier qui serpente au flanc des collines, à travers les rochers et sur les bordures des rizières. Impossible pour moi de faire un pareil chemin à pied ; ma mule elle-même en tremblait, et je sentais sous mon genou son cœur battre à tout rompre quand il lui fallait descendre l'escalier si glissant. Pourtant à force de tâtonnements et de prudence, nous allions arriver sans encombre. Hélas ! nous comptions sans un petit pont en pierres disjointes jeté sur un torrent desséché ! Il fallait passer : la mule s'engage sur ce malheureux pont large de vingt-cinq centimètres à peine, elle pose un pied, puis deux... et patatras ! une pierre roule, et la monture aussi avec son cavalier ! Nous dégringolons ensemble ; heureusement des

LETTRE XXyiI. 25 I

broussailles ont retardé et amorti notre chute ; nous sommes toutde même bel et bien tombés. J'ai pu me relever, pendant que la. pauvre bête gisait encore au fond du gouffre, comme incrustée dans les pierres;sa tête seule passait, et elle ne faisait pas un mouvement pour s'aider à sortir. La belle peur que j'avais de lui trouver les jambes cassées ! Le guide alla chercher de la lumière et du renfort ; avec l'aide de deux hommes, et en travaillant une bonne'heure et demie à couper les racines, et à déplacer d'énormes quartiers de roche, nous avons pu enfin la dégager.

A Ta-Pin-Tchang vit une bonne vieille, chrétienne depuis vingt-cinq ans, attachée à l'Église aussi profondément qu'il est possible de l'être, et l'un des rares témoins de presque toute l'bistoire de notre mission. Elle était riche autrefois, et avait une magnifique maison, largement ouverte aux chrétiens des environs pourleurs réunions, et aux missionnaires ; les nouveaux y venaient apprendre la langue chinoise, les anciens y trouvaient un abri aux époques de persécution. Depuis, la bonne vieille a éprouvé bien des malheurs : sa maison incendiée par les païens, son fils mort ; elle a tant pleuré qu'elle est devenue aveugle, mais sa foi est à la hauteur de ses épreuves, et la pauvre femme demande à la prière ses consolations : elle passe son temps à réciter des chapelets.

De Ta-Pin-Tchang, je suis allé quatre lieues plus loin, à Ta-Ma-Chouy, par des chemins impossibles, encore plus impossibles que les autres. Enfin je suis arrivé, mais dans des circonstances fâcheuses : mon hôte a une petite fille de six ans sur le point de mourir. Je l'ai confirmée (i); alors la mère, voyant que tout espoir était perdu, a dû se conformer à l'usage chinois, fournir la preuve authentique de sa douleur, le public exigeant autre chose que des larmes et des sanglots. Voilà donc la pauvre femme qui prélude par des soupirs et des plaintes de commande ; puis elle se met à crier, sur un ton dolent et tremblotant, avec une finale de lamentations,

(i) En Chine tous les missionnaires ont le pouvoir d'administrer la Confirmation.

un tas de phrases convenues, toutes coupées par un arrêt de trois grands soupirs. C'est absurde et ridicule, mais c'est de rigueur, même chez les bons chrétiens comme ceux-ci. Le tribut de soupirs et de lamentations payé à l'usage, la femme a repris tranquillement ses occupations, pleurant encore, mais des larmes naturelles cette fois. La comédie recommencera après la mort de l'enfant. .'

Cela me rappelle une autre scène à. laquelle j'ai assisté aussi cette année. Un de nos confrères mourait à Tsen-Y ; le corps déposé dans notre chapelle, les chrétiens organisèrent les prières, qui durent jour et nuit depuis le moment de la mort jusqu'à l'enterrement. Le soir, les femmes demandèrent à prendre pendant deux heures la place des hommes auprès du cercueil. La permission donnée, les soupirs commencent : soudain une ht7'onne pousse un premier cri, et toutes de lui répondre par des gémissements, des- JaLmentations-à-fendre-- ^ânn'ë et à rompre le tympan, des hurlements montés à un diapason suraigu ; elles se tordent, se jettent sur le cercueil, l'embrassent... C'était une véritable bacchanale, et nous ne pouvions, que hausser les épaules.

Tout dans ce pauvre peuple est de convention ; les sentiments naturels sont rares, faibles, étouffés dans leur germe par des superstitions extravagantes, noyés dans une foule d'usages contre nature qui réglementent l'affection comme la douleur, et leur substituent des démonstrations d'émotion de commande. Tel est en particulier ce fameux culte des ancêti'-es dont les écrivains rationalistes se sont tant engoués !

La petite malade mourut après une. sorte d'agonie de plus d'un jour, et, comme je l'avais prévu, il y eut aussitôt recrudescence de désespoir. La mère était aidée par ses amies chrétiennes et païennes ; elles se lamentaient à qui mieux mieux ; le chat, les chiens, le buffle, les canards, effrayés ou surexcités par le tapage, s'en mêlaient aussi ; sur un commandement, tout a cessé, et chacun de causer le plus tranquillement du monde, et d'aller à ses occupations. Le cercueil se faisait pen-

dant l'agonie. Pour le dire en passant, les Chinois achètent souvent leur cercueil longtemps avant leur mort ; ils tiennent à en avoir un beau ; un bon fils donne un cercueil à son père et à sa mère aîi jour anniversaire de leur naissance ; il n'est "pas une maison un peu aisée oia vous ne voyiez quelques grands cercueils déposés devant la porte, sous un hangar, ou dans la pièce principale, en attendant leur proie. Mœurs chinoises !

Savez-vous un fait que la mort de cette enfant m'a permis de constater une fois de plus ? Morte le matin, le soir, selon les lois ordinaires, elle aurait dû être rigide et pâle, n'est-ce pas ? En Chine on est soumis à cette loi comme partout, sauf les chrétiens. Oui, tout chrétien, pourvu qu'il ne soit pas un pécheur public, reste flexible après la mort et ne perd pas ses couleurs. En particulier, cette pauvre petite fille est extrêmement flexible, plus flexible qu'une personne vivante, parce qu'une personne -vivante se raidit quand on veut la manier ; elle a conservé ses couleurs, ses lèvres sont rouges. Des païens™ et des chrétiens entourent le cercueil; je leur demande s'ils ont vu souvent cette différence entre les chrétiens et les païens après la mort : les uns et les autres sont unanimes à dire qu'ils l'ont vue toujours. D'ailleurs la chose est tellement connue par ici, qu'on n'y fait plus attention ; seulement les païens, quand ils perdent un des leurs, regardent si le cadavre dévient raide ils seraient effrayés s'il ne l'était pas, ce serait pour eux une preuve que leur parent a trahi ses dieux ! •

Ya-Ky-Kéou, le i^r septembre 1878.

Mon cher Auguste (i),

E viens de lire des journaux pleins du centenaire de Voltaire (2) ; c'est horrible, et-çeur-fcaiit-eons©- 4aa#7Hil-4ajat,-:«n~^ffet7qiae -l'abcès-poui^secrever y Uarbeès--e;Fevé5~a©fere.-naal 6essera--pl«s--vit-er- La crise est douloureuse au possible, bon signe ! Veuillot a eu . un bel article sur cette abominable fête ; oui,^Voltaire est fini, .-Grevé; on a vu qu'il était V homme de^^^lor-eanaUle, il n'y a eu pour le louer que la«Gafïai4te... *i uv> f-, ^^A,t^ -

Il n'est pas invraisemblable que mes prochaines lettres te trouvent caché aux catacombes: la politique tourne au désordre, et la Révolution devient persécutrice ; ce calme, maintenu à la surface par l'Exposition universelle, est gros de tempêtes Oh ! le triste pays ! On comprend que l'impiété gagne de plus en plus les couches infimes du peuple, et que vos paroisses offrent un spectacle navrant aux regards de leurs pasteurs. Mon Dieu, si nos pauvres chrétiens avaient, comme en France, deux catéchismes par semaine, comme ils s'instruiraient ; et si les chrétiens de votre diocèse avaient la docilité et la simplicité de nos Chinois, quels peuples vous auriez ! n l?^ ^,

Il faudrait en France des chrétiens et des prêtres ràdieetux ; il n'en faudrait que comme cela. Quand la Révolution aura

(i) Son frère.

(2) On se souvient que des Français avaient eu l'idée de célt5brer le centième anniversaire de la naissance de Voltaire, huit ans après la défaite de la France par la Prusse, malgré des complications et des menaces de tout genre;

enlevé à l'Église la moitié, les trois quarts, les neuf dixièmes, les quatre-vingt-dix-neuf/ centièmes de son troupeau, si le dernier centième est radical, rien ne sera perdu, parce que ce centième sera la bonne semence d'une France vraiment chrétienne, féconde en apôtres pour elle et le monde entier.

A propos de ce travail de renaissance chrétienne, pénètretôi bien de l'idée que X^a. Propagation de la Foi ç\.\aL Sainte- Enfance ne sont pas des œuvres de surérogation, mais des oeuvres fondamentales, essentielles, de première nécessité. Sans elles, que ferions-nous ? Elles nous nourrissent ; elles nous permettent d'organiser peu à peu les districts, lés établissements, la prédication par les catéchistes. La, Sainte-Enfance est la providence de tout notre petit monde, déjà fort nombreux, et qui va pulluler de plus en plus, à cause de la famine du Se-Tchouan : les gens de cette province, voisine de la nôtre, émigrent en masse chez nous, meurent en route, et nous laissent leurs enfants. Hier encore" j'ai acheté une fille de quatre ans, cinquante sous. La pauvre petite ne se doute pas du bien qu'on lui veut ; pendant une heure, après le départ de son père, qui la déposait là froidement, sans un signe ni un mot d'adieu, de regret et de n'importe quoi, elle criait et se débattait pour ne pas rester avec nous. Au soir, je l'ai trouvée assise sur la terre mouillée de la cour, et mangeant des brins d'herbe qu'elle arrachait autour d'elle, suivant l'habitude contractée dans les jours de disette et de misère de ses parents.

Que de ressources il nous faudrait pour recueillir et élever tant de pauvres enfants abandonnés !... Et combien il est nécessaire qu'en France — la patrie de la Propagation de la Foi — tous les curés se mettent à nous recueillir des collectes, si minimes qu'elles soient. Les paroisses où la Propagation et la Sainte-Enfance pousseraient quelques racines seraient bénies certainement, puisque les œuvres qui ont pour objet l'apostolat chez les infidèles doivent être les plus agréables à Notre-Seigneur et lés plus chères à l'Eglise. Que nos amis,

que tous nos confrères d'Europe tirent la conclusion pratique, et viennent à notre aide avec les cotisations de leurs enfants. Et quels profits pour eux aussi ! Ces ceuvres-là sont comme des flèches qui, tout en atteignant'le but vise, se retourneraient contre l'archer qui les aurait lancées ; je me souviens encore du bien que m'a fait, quand j'étais petit, l'idée de m'enrôler dans Xd, Sainte- Enfance çX. de donner mes douze sous par^an... Je termine ma campagne d'été dans le sud-ouest du territoire de Tsen- Y-Fou ; moins de résultats que l'année: passée ; là population est éprouvée par une forte inondation quia ravagé beaucoup de rizières, le riz est cher, déjà la misère est grande,, et l'on craint la famine. Les préoccupations^de la vie matéi'ielle ont plus de prise sur le Chinois que sur n'importe qui, à cause de son attachement excessif aux biens de la terre ; les chrétiens l'eçoivent plus difficilement le missionnaire qui leur amène des bouches à nourrir ; lui, doit les aider de sa bourse, passer rapidement et bâcler en quatre jours l'ouvra-ge d'une semaine. Les païens sont encore plus absorbés par la terre; ils n'ont pas l'espérance du Ciel, et il me faut dire cette année le mot de saint Paul : « Vei^bum Dei non capit. >) Peu, très peu de conversions ; cependant, j'ai accroché quelques familles, pour grossir les stations fondées;, j'ai pu ouvrir une station nouvelle, petite, il est vrai, mais grande en espérances ; enfin, partout j'ai repassé sur mes vieux sentiers, remis les âmes en bon chemin, corrigé des abus, et constaté ce dont je vous ai parlé si souvent : l'installation de la foi dans l'âme du nouveau chre'tien. A ce point de vue, la seconde visite est la plus intéressante et porte le coup décisif : elle donne l'esprit chrétien, les idées et les habitudes chrétiennes, toutes choses qui ne poussent pas en une matinée, comme l^s morilles, mais demandent, avec l'intervention de la grâce intérieure, l'action du temps, et une foule de soins pour écarter les obstacles de toute espèce, capables, jusqu'au baptême, d'entraver ou d'enrayer complètement l'œuvre de la conversion ; il s'en faut que la conversion se fasse en une fois et par un seul acte d'adhésion.

Oh ! le pauvre peuple ! Décidément qu'il est donc matériel, incapable de voir ce qui est invisible aux yeux du corps, et de s'intéresser à autre chose qu'aux sapèques ! Je parle et je fais parler aux païens, à ceux qui semblent donner quelque prise ; la mort, le salut, l'alternative du ciel et de l'enfer, — notre grand argument, — la perspective de l'éternité, tout cela ne prend pas sur eux, et on éprouve à les prêcher une résistance à peu près semblable à celle que vous opposent, dan,s votre triste diocèse, les populations blasées, indifférentes, réfractaires aux vérités de la foi. Vous les prêchez, vous les pressez, vous tirez les grands jeux, comme on dit, et, au bout d'un instant, vous voyez dans les yeux que la pensée de vos auditeurs voyage au pays de la finance ; et s'il arrive que, derrière eux, on laisse tomber à terre ou on pose sur une table un chapelet de sapèques, c'est fini ; tous les cœurs sont pris ; vous aurez beau chanter, votre éloquence glisse -comme la pluie sur une toile cirée.

Ainsi va notre ministère : une .année, la grâce conquiert beaucoup ; vite il faut en profiter pour grossir le troupeau, car le mouvement ne tardera pas à s'arrêter,vous devrez alors vous hâter d'instruire et de former les recrues déjà faites. Le moment de la grâce conquérante reviendra certainement, il faudra encore en profiter pour progresser en nombre et en qualité. Ces alternatives de vitesse et de ralentissement ne manquent pas d'intérêt ; et, pour moi, je garde l'espérance que le pays tout entier sera gagné à l'Évangile. Je demandais à l'un de nos catéchistes, chrétien instruit et très solide : « A ton avis, dans combien de temps toute la Chine sera-t-elle chrétienne ?» Il répondit : « Dans deux cents ans ! » Il voyait la difficulté. Un iffifeeetk-ou-UH .flatteur — quatre-vingt-dix-neuf Chinois sur cent — auraient répondu : « Dans cinquante ans. » Deux cents ans, c'est plus vraisemblable, serait-ce vrai ? Hélas ! il faut entrer dans la vie de ce peuple, ses idées, ses usages, sa vie morale, pour comprendre à quel point il est possédé par le démon et foncièrement imprégné de tout ce que le paga-

nisme renferme de plus mauvais et de plus hostile à l'Évangile, N'importe, à envisager l'œuvre du côté du temps et du côté de l'espace, on peut, on doit espérer. Du côté du temps, nous sommes sûrs que notre travail sera continué, et que le bon Dieu enverra des missionnaires à mesure et en proportion que les besoins se produiront ; les principes le veulent \p^t conséquent c'est certain. Du côté de l'espace, chaque année nous avançons, nous poussons des reconnaissances sur des terrains encore inexplorés^ nous finissons par y planter notre drapeau ; des chrétientés nouvelles gagnent du territoire jusque-là sous la puissance exclusive du démon ; chaque année aussi le nombre des âmes qui connaissent Notre-Seigneur augmente dans les pays déjà conquis.

Voilà la raison visible d'espérer, sans compter les" raisons invisibles, qui sont les mérites de Jésus-Christ et les prières -des saintes âmes qui, en Europe, travaillent pour nous. Elles., nous plaignent peut-être, mais en vérité, malgré notre genre de vie si singulier, même au point de vue humain, nous avons encore la meilleure part, et les plus fortes chances d'être heureux. Oui, nous avons plus de vraies joies et moins de vrais soucis que la très grande majorité des curés de vos pays. L'un des premiers éléments de la joie pour un prêtre, n'est-ce pas d'avoir de la besogne utile devant lui, et de sentir qu'il peut l'avancer ? Certes, cet élément ne nous manque pas, pendant que la situation qu'on vous a faite en France vous lie les mains et les lèvres ; l'œuvre que le clergé aurait à faire est grande,immense, et il est au supplice aujourd'hui de n'y pouvoir presque pas toucher. Beaucoup de missionnaires, partis très jeunes, ne savent pas cela ; ils ne voient que dans le lointain l'épouvantable décadence de la France, et croient encore que vous êtes, sous le rapport du ministère, dans un pays de cocagne....

Au moins l'une des grandes consolations du prêtre en France est l'étude des sciences sacrées ; il a le temps, et il doit avoir le soin d'en alimenter son âme. Que le prêtre jeté dans le mi. nistère a besoin de cela !....

Héou-Pa, 4e 8 octobre 1878.

Mon CHER Ami (i),

I tardive qu'ait, été votre lettre, elle m'a pourtant fait le plus grand plaisir, pour les bons souvenirs qu'elle réveille chez moi. Vous savez bien qu'un missionnaire n'est pas un tigre, un léopard, une panthère, un loup, un buffle, un vautour, un épervier, une chauve-souris, etc., mais un homme de chair et d'os, avec du sang et un cœur ; comme il ne trouve plus guère d'affections sur sa route, il aime à se reporter dans le passé vers celles qu'il a sacrifiées pour l'Église et le nom de Jésus-Ghrist, mais qu'il'n'a pas étouffées dans son âme. Ce ne serait d'ailleurs pas une vertu ; et il ne faut pas prétendre "cesser d'être homme quand on devient prêtre, puisque Notre-Seigneur s'est fait homme pour devenir prêtre : « Unde debuit per omnia fratribus similari, ut misericors fieret. »

Donc, cher Ami, l'éloignement ni le temps ne m'ont fait oublier ce que vous me rappelez ; bien plus, l'isolement moral et intellectuel, avec un tas de misères trop longues à énumérer, m'ont donné, sous ce rapport, un appétit extraordinaire, et ajoutent aux souvenirs la vivacité, le charme, je ne sais quelle poésie. Que voulez- vous ! on n'est pas de fer, et les Chinois auront ma vie, mon dévouement, mes peines, mais ils ne supplanteront pas la patrie dans cet endroit délicat du cœur que Dieu lui-même a fait et réservé pour les affections légitimes. Je commence par vous rassurer sur la famine que vous

(i) Un jeune prCtre, ancien élève du P. Aubry.

26o CORRESPONDANCE DU PÈRE J.-B. AUBRY.

redoutez pour moi. Elle circule un peu partout dans l'Extrême- Orient, sonjjaysde plaisance, et elle n'est pas loin denous. Si elle venait chez nous, certes nous serions bien malheureux, si loin de l'Europe, et correspondant si péniblement avec elle ; mais le bon Dieu nous a épargné ce fléau : nous avons eu seulement une année agricole très lourde ; en ce moment on rentre là récolte, qui a été.boTine. Le Kouj^-Tchéou est la plus pauvre des provinces de la Chine, mais la famine y est plus rare qu'ailleurs ; par exemple, quand elle vient, elle fait rafle complète ; cela s'est vu il y a une douzaine d'années.

Vîendrez-vous jamais nous aider, avec un bataillon d'amis? Tenez, ça me fait ô-^^uer'^e penser qu'un petit coin comme notre diocèse possède 600 prêtres ; que presque toutes les paroisses de cinq ou six cents âmes ont, pour elles seules, chacune un curé, une église, des écoles, des œuvres ; qu'une foule de prêtres qui avaient de grandes, de généreuses aspirationsvers l'apostolat, et l'étoffe pour faire des héros, végètent et moisissent dans des trous où il n'y a rien à faire ; tandis que le dernier d'entre eux par la force, le talent et même le dévouement, aurait nécessairement ici un poste considérable, un district immense, la direction et le fardeau d'oeuvres très développées, et procurerait, par le fait même, de sa seule présence à la tête de ses catéchistes, de ses baptiseurs, le salut d'un très grand nombre d'âmes, ne sei"ait-ce que celui des enfants païens, baptisés in articula inortis. La moitié des curés du diocèse devrait venir nous aider ; il en resterait encore assez pour convertir le diocèse, puisque les apôtres n'étaient que douze. Hélas ! la France est si généreuse pour les missions en aumônes : que ne l'est-elle davantage en hommes ! C'est ma préoccupation et ma douleur continuelle, je ne pense qu'à cela. Il nous faudrait de suite dix missionnaires là où nous en avons un ; on est accablé de besogne ; je ne fais absolument que rouler de chrétienté en chrétienté, passant huit jours dans les plus grosses, cinq jours, trois jours, deux jours dans les autres.

Les stations ne demandent qu'à se multiplier mais qui vi-

sitera, qui instruira, qui soignera les nouvelles stations, si on les fonde ? On est débordé, et tout en ne visitant ses chrétiens qu'une fois par an, on a un mal affreux à venir à bout du travail. Songez donc à l'abondance des ressources spirituelles où -vivent les fidèles en France, et voyez nos pauvres chrétiens ! Si vous prenez le district où je me trouve, c'est un espace équivalent au moins à la moitié du diocèse de Beauvais ; les chrétiens, épars à travers cette vaste contrée, reçoivent une fois l'an la visite d'un prêtre déjà fatigué, — c'est son état ordinaire ; — il se hâte de les examiner, de prêcher, de ramoner^ de gronder, d'arranger les affaires temporelles : voilà tout ce qu'il peut faire pour planter, conserver, accroître la foi dans -les âmes ; avec cela il ne faut pas oublier de conserver en soi l'esprit sacerdotal, trop facile à perdre, et de garder son petit trésor de vie intérieure, qui se dissipe si vite dans ce voleur de pays. Les missions , de Chine sont immenses; notre seul Kouy- Tchéou est grand comme le tiers de la France, et nous sommes vingt prêtres pour parcourir ces immensités, à la recherche de la brebis égarée. Conclusion pratique: fondez, en collaboration avec quelques-uns de nos bons amis, une école apostolique pour fournir des apôtres aux missions. La dernière question est celle de l'argent : la Providence se charge d'en trouver. Vous commencerez par un orphelinat, et, avec du courage et de la confiance en Dieu, vous aurez créé une grande œuvre. On a vu, mon cher Ami, déplus petits- personnages que vous, avec leur foi toute seule, faire des choses plus étonnantes.,.. Si vous n'avez pas le courage d'une pareille entreprise, au moins dénichez, parmi vos enfants, les vocations : il y en a, c'est certain, puisque les principes le veulent ; dirigez-les vers nous. Vous croyez que je parle pour rire; pas du tout, je parle sérieusement. La France, la bonne France aujourd'hui éclipsée par la mauvaise, mais encore vivante et active, est si généreuse toujoui's ! elle est si inclinée à comprendre les œuvres apostoliques ! c'est le sol natal du dévouement, et un bon prêtre a tant de pouvoir sur les ârnes chrétiennes ! Si vous

VOUS gardez de tomber dans la médiocrité, si tout en vous est sacerdotal, dévoué à la cause de Nôtre- Seigneur et de rÉglisej vous ferez des miracles.

J'ose lé dire, j'ai une sorte de droit à m'inscrire parmi les clients de V œuvre apostolique àe votre ville, puisque Mgr Gi- -gnoux, en me permettant de me donner aux missions, a voulu que jeréste agr-égé au diocèse de Beauvais et que j'y garde mes liens spirituels. Bientôt, j'aurai un autre titre à la charité de vos 'daines patronnessés, car Monseigneur vient de me donner en partage un district ébauché par le PèreMûrier,un enfant de Compiègné, et pour centre d'opérations la grande ville de Hin-Y- Fou, oîi il fut massacré et enterré sans cercueil, sans linge et sans prêtre. Le territoire de Hin-Y-Fou est supérieur en étendue au diocèse de Beauvais; il est subdivisé en six cantons et .comprend six grandes villes.

Telle sera ma nouvelle paroisse, avec le tornbeau du Père -Millier pour première pierre de mes œuvres. Je trouverai à Hin-Y-Fou une petite maison, avec un rudiment d'œuyre de la Sainte- Enfance; je devrai bâtir une chapelle, organiser des orphelinats, préparer un établissement et une résidence de missionnaires dans chacune des villes secondaires, etc.. Il faut que vous soyez un de mes apôtres là-bas d'une façon ou de l'autre ; songez que j'arriverai avec rien pour fonder tant de choses ! Quelques familles seulement sont chrétiennes à Hin- Y-Fou et dans trois des villes secondaires, et c'est tout, mais c'est le grain de sénevé de l'Évangile. Je m'attends à partir •bientôt ; quinze jours de marche; mais ici les voyages ne comptent pas. Je n'apporterai qu'un grain de sable dans les fondations de notre édifice catholique, mais j'aurai la joie de mettre ma vie, à défaut d'autre chose, dans ce pilotis' sur lequel nos missionnaires travaillent depuis deux siècles à édifier la société catholique. Le résultat est bien minime encore ; mais on a fait, depuis trente ans, plus de progrès que pendant deux siècles entiers ; et puis l'Église a de tels antécédents et de telles promesses, qu'il n'est même pas question d'hésiter

Et" VOUS, VOUS voilà engagé dans la milice sainte. Je vous souhaite de prendre l'état sacerdotal bien au sérieux, aussi sérieusement que possible ; et n'oubliez pas qu'il ne peut y avoir ni persévérance ni zèle apostolique sans une vie intérieure forte, abondante, pleine. Vous savez, d est dans les principes ! Même le vouloir ç^st un don surnaturel ; hélas ! nous voulons tous persévérer, rester dignes de notre vocation, devenir des apôtres ; mais on tombe, si on croit qu'il suffit pour cela des forces et de la volonté humaine, si on néglige d'entretenir et d'augmenter en soi cette vie spirituelle de contemplation et de piété, fondement unique et source nécessaire de l'esprit sacerdotal. Quand on a négligé cela, on a beau chercher autre chose, et s'agiter pour faire des progrès dans la vertu, ou produire des fruits dans les âmes ; non seulement on est stérile, mais il faut tomber : c'est nécessaire, c'est fatal, c'est logique iJj^^.,^^. .

Soyez donc un prêtre ;^;«<sfe?/ par vocation : vous avez condamné votre vie à l'austérité, ne cherchez pas des consolations qui seraient un amoindrissement de votre sacrifice et un danger pour votre âme... Soyez un missionnaire en France, à moins que le bon Dieu ne vous dise de venir en Chine ; un moine dans le monde, à moins que Dieu ne vous attire dans quelque Trappe. Et un jour viendra, quand vous aurez encore un peu vécu et souffert par le cœur, oii vous verrez clairement, vous sentirez s\xt\sy\x\., qu'en choisissant le sacrifice, vous avez choisi la meilleure part, même pour la terre.

Aujourd'hui je ne suis pas étonné de vous voir perdre vos illusions ; je ne vous plains pas de les avoir perdues, si, à la ..place de ces pétales fleuris qui tombent, il reste un fruit solide et précieux pour l'avenir. Il est probable que vous cherchiez l'idéal à votre manière, en venant au séminaire, et voici que Notre-Seigneurvousle présente à la sienne. Ce seraitfort agréable d'être un bon prêtre et un apôtre, si tout allait bien autour de nous, et entretenait notre enthousiasme et notre poésie ; mais le réel, le sérieux, le profond, et par conséquent le vrai

idéal, c'est de rester prêtre quand tout va mal, quand rien ne nous encourage, et de garder notre ferveur quand tout nous sollicite à transiger avec le monde, notre zèle quand rien ne nous autorise à espérer des résultats. Venez donc, si vous êtes libre, venez tâter un peu de la vie de missionnaire ; à vrai dire, je trouve qu'elle est l'idéal de la vie et du bonheur pour un prêtre ; mais c'est là qu'il faut s'attendre à toutes sortes de choses vulgaires et fort peu encourageantes ! De loin un mist sionnaire apparaît comme un horîime surhumain, qui va dé triomphe en triomphe, toujours soulevé par l'enthousiasme. Je l'ai cru moi aussi ; quand j'ai pris, en 1874, le chemin des Missions Etrangères, et, l'année suivante, celui de la Chine, j'étais revenu de cette idée-là ; j'allais comme un chien qu'on fouette, avec un profond dégoût qui a passé dès que j'ai mis la main à l'ouvrage ; maintenant, j'espère avoir saisi et ne plus perdre le vrai côté des choses, et j e ne suis-pas tenté de regret? ter ce que j'ai fait.

Tout jeune prêtre qui a un peu de sang dans les veines, doit passer par une épreuve intérieure de deux ou trois ans, vraie torture de l'âme et du cœur, mais d'où il sort plus robuste, parfaitement consolé, éclairé sur ce qu'il a fait en quittant le monde et sur ce qu'il doit faire pour que le monde ne rentre pas en lui, assuré d'être heureux dans son isolement moral et intellectuel, autant qu'on peut espérer d'être heureux sur la terre en attendant le ciel. Songez, le ciel des prêtres, le ciel de ceux qui ont donné leur vie à Jésus-Christ !

Vous me demandez de vous parler études. Il faudrait me reposer et me recueillir, chose peu facile, prendre mon temps, et je n'en ai guère. Déjà vous le savez en théorie, l'étude des sciences sacrées est, pour un prêtre placé dans le ministère, l'aliment nécessaire de sa piété et de son zèle, la ressource fondamentale de saprédication, la préservation de son intelligence et de son cœur contre le monde, l'élément ordinaire où il doit continuer de vivre pour rester prêtre par l'esprit, le cœur, le govi\., les conversations, la direction habituelle de ses pensées ;

lé seul et indispensable moyen de se diriger selon les idées vraies, c'èst-à-dire selon les idées de l'Église, au milieu de cette anarchie intellectuelle de l'Europe qui rend les lectures, les conversations, les relations si dangereuses. A présent, il faut prendre de tout cela la conviction pratique ; ■aMCMne démonstration spéculative ne vous la donnera, pas plus qu'on ne peut donner à un aveugle-né l'idée des couleurs. A vous de faire de CQS principes, en quelque position que vous soyez, la règle de votre vie ; le salut est là, et malheureusement, depuis plus de deux cents ans, l'éducation sacerdotale en France n'a pas été assez orientée dans cette direction.

Si l'on veut faire quelque chose en théologie, il faut accepter

pour les commencements un travail difficile, geèft^ejêt souffrir

pendant au moins six mois, travailler sans voir les beautés

qu'on vous a signalées, sans goûter cette doctrine compacté et

entassée des grands, théologiens et des docteurs de l'Eglise ;

mais travailler obstinément, parce qu'on veut terrasser la difr

ficulté, suivre le théologien qu'on adopte, thèse par thèse,

phrase par phrase, écrire à sa manière ce qu'on y voit. Quand

on a fini un traité, alors la jouissance commence, et le Ciel

s'ouvre. Je ne puis vous dire autre chose. J'ajoute seulement

qu'on peut dire de la vraie lumière par rapport au prêtre ce que

Notre-Seigneur a dit du salut par rapport aux hommes \Multi

vocati, pazcci electi •jtro'p peu, hélas! ont l'énergie de continuer.

Vous me rappelez mon conseil de faire de chaque thèse

un sujet de méditation ; n'est-ce pas. la vraie méthode de

l'étude ? Chaque thèse de théologie est l'exposé d'une vérité

révélée, d'une idée divine ; est-ce que la première étude à faire

d'une idée divine n'est pas de nous mettre à genoux devant

elle, de l'adorer, de la contempler, d'en faire L'aliment de notre

âme en la méditant ? Ce travail â aussi sa difficulté : certaines

vérités paraissent sèches, tellement spéculatives, qu'on n'y

voit pas matière à un acte de piété. Cette matière s'y trouve

pourtant, il faut la chercher ; les premières méditations seront

pénibles et arides ; mais, avec le temps et l'exercice, on appren-

dra à trouver ce sentier secret qui conduit au cœur des vérités divines, là où est leur sève et leur douceur. Bossuet a essayé de faire cela dans ses Élévations {i), sans succès selon moi, tant au point de vue tiiéologique qu'au point de vue mystique ; son livre n'est pas mystique. Louis Bail a fait un peu mieux avec moins de talent, dans sa Théologie affective {2), qui n'est :pas encore l'idéal. J'ai connu un séminariste qui prenait chaque jour pour méditation l'énoncé de la thèse dogmatique expliquée la veille : le résultat des premières méditations était néant ; peu à peu le jeune homme s'y mit, son étude et sa piété s'en. ressentaient : l'étude en dévenant profonde, la. piété en devenant solide. Essayez à votre tour éprenez un traité, étudiez-le d'abord théologiquement, à vos heures d'étude, ne prenez pas d'autre sujet de méditation que la thèse "même où vous en êtes. Mais alors débarrassez- vous de ce i^«-^i^-« de syllogismes, d'arguments, de preuves, de numéros, de textes, ûU^ge, de détails ; mettez-vous en face de la vérité ; contemplez-la, méditez^la,: approfondissez-la, comme vous po,urrez, en cherchant à la comprendre, et surtout à la sentir, à goûter ce qu'elle renfermé de plus intérieur. Ainsi, la lumière se fera tout doucement..., (3)

Ce n'est pas avec des ah ! et des oh ! des exclamations et des tournoiements d'yeux, qu'on étudie sérieusement l'Écriture Sainte ; il n'y faut pas chercher de la sensiblerie, ni commencer par l'enthousiasme. Le sentiment et l'enthousiasme viendront peut-être, ils viendront: même certainement, si l'étude est approfondie et bien conduite ; mais ils ne viendront évidemment qu'après, surtout si on ne court pas après eux. En toutes choses, il faut être naturel : rien de glacial et d'antipathique comme le sentiment et l'enthousiasme factices. Voyez les commentairesMe saint Thomas sur les Épîtres de saint Paul ; jamais une exclamation, pas un oh ! pas une phrase qui soit pour le sentiment ; tout est idée, recherche de Vidée tliéo-

(i) Bossuet, Élévations'jur les mystères. .

(2) L.. Bail, Théologie affective, d'après saini Thomas cT A quift.

(3) Sur cette méthode voir Gratry, Zej jcwrcej-. .

logique ; et tout ce qu'il dit est une mine incroyable de méditations, de considérations pour la piété, et.de sentiments qui sortent de là, comme la lumière sort dés pièces d'artifice, au moment voulu (i). Quand vous aurez trouvé les idées, les sentiments viendront. Le sentiment ne se cherche pas, l'émotion ne se commande pas, l'enthousiasme ne se décrète pas, ne se singe pas : il germe seul, sous la rosée et la chaleur du Ciel, si on en a mis la graine dans le sol ; la graine des sentiments dans l'ordre mystique, ce sont les idées dogmatiques : Fides radix justificationis !... Ne soyez toujours pas de cette École\du sentiment où l'on se bat les flancs pour faire pleurer, ce qui aboutit à faire rire !...

" Vous avez vu, à l'exposition, des Chinois, et ils vous faisaient l'effet de bien s'ennuyer ; cette attitu^de raide, immobile et empesée qu'ils avaient, est la tenue de tout Chinois un peu bien vêtu.Je suis sûr qu'ils ne s'ennuyaient pas ; ils étaient enchantés dé poser en beaux habits, devant un étalage d'objets riches et curieux ; ils se pavanaient dans leur dignité, se disant qu'ils étaient vraiment le premier peuple du monde; ils toisaient les passants, et, sans en avoir l'air, savouraient l'étonnement des curieux qui avaient le bon goût d'admirer leurs marchandises. Ces Chinois devaient être de. Canton, de Pékin et de Shang-Haï ; ils ne ressemblaient guère aux pauvres gens en loques avec qui nous vivons ici.

Mao-Pin, le 15 octobre 1878.

Ma chère Sœur (i),

'Est aujourd'hui la fête de sainte Thérèse, qui, chaque année, réveille en- moi un monde de souvenirs et de bonnes aspirations ; aussi n'attendrai-je pas plus longtemps pour répondre à votre excellente lettre. Vous pensez bien que je suis toujours dans mes„grands travaux ; ils ne ressemblent guère aux vôtres, et c'est plutôt de la grosse manœuvre que de fines fleurs de spiritualité. Que voulez-vous ? Un prêtre qui fait des chrétiens ou travaille à former en eux l'esprit de foi, a toujours l'occasion de se sentir en contact avec le Saint-Esprit et les âmesdajns lesquelles opère le Saint-Esprit. La grâce coule de ses mains et de son cœur, et il serait vite un saint, s'il savait profiter des mystères qu'il manipule journellement ; comme aussi il deviendrait clairvoyant dans les choses spirituelles, s'il savait seulement se rendi'e compte de ce qui se fait dans les âmes par sa puissance, et penser aux grâces dont il est le porteur et l'instrument !

Voilà pourquoi, ma chère Sœur, tout en apprenant à mes pauvres déloquetés qu'il y a un Dieu, trois personnes en Dieu, , que Notre-Seigneur est Dieu et homme, etc., tout en débrouillant mon gros ouvrage et en tripotarftt de lourdes et épaisses consciences, je trouve parfois encore l'occasion de jouir un peu. Allez, le bon Dieu est partout, même là où il y a plus de

(i) Une religieuse.

péchés que de vertus ; il faut seulement savoir le trouver, se mettre en rapport avec lui, et ne pas perdre le sentiment de sa présence.

Vous vous figurez, n'est-ce pas, la vie d'un missionnaire jeté, perdu, noyé au milieu de ces pauvres peuples voués à la superstition et à toutes les diai/Jt^-mes' possibles. Je ne vaux rien, je suis peu recueilli, et très peu contemplatif ; cependant il m'arrive souvent, surtout quand je voyage, passant près des villages, et croisant sur les routes une multitude de gens qui ne connaissent pas Notre- Seigneur, de me faire cette réflexion ": « Dire que le démon est maître ici, qu'il habite dans toutes ces âmes comme dans sa maison, et que de cette maison il me voit passer, moi qui suis, malgré mes péchés, la maison de Notre-Seigneur ! Dire que, par la force de mon sacerdoce et de Notre-Seigneur qui est en moi, je suis, à cette heure, le seul réceptacle de la grâGè,-le seul véhicule de Notre-Seigneur qui visite le pays, et que, moi passant par ces chemins, c'est Notre-Seigneur qui vient reconnaître et reconquérir son royaume ! » Que de fois vos Sœurs gardes-malades sont dans une situation analogue, quand elles se trouvent, munies de leur foi, de leur piété et de leur communion du matin, au milieu de familles mondaines, entourées d'une atmosphère de péché et de corruption. Apprenez-leur à trouver Notre-Seigneur en elles-mêmes, comme nous venons de le dire, et à vivre en sa présence ; alors la dissipation, même la perversité de ce monde-là, leur sera utile spirituellement, en les obligeant à replier leur pensée, leur esprit, leur cœur, vers la divine compagnie qu'elles portent partout avec elles. Voilà comment nous pouvons nous servir du mal qui nous entoure pour aller au bon Dieu.

Chère Sœur, vous vous plaignez quelquefois d'avoir des soucis, et de ne pas trouver dans les âmes assez de ressources ; que vous êtes heureuse pourtant ! Voyez donc dans quel milieu vous vivez, combien près de Notre-Seigneur, que de contacts vous avez avec le Saint-Esprit, comme vos' occupa-

tions ordinaires sont belles, consolantes, surnaturelles ! Vraiment votre vie ne diffère pas beaucoup de celle de sainte Thérèse, et quelle vie ! Quand vous mourrez, vous n'aurez qu'à vous envoler au ciel ; vous êtes plus près du ciel que n'importe quij/ \:^}^T^hî^-~pths~q^ie~-iniG\is..j:^i^^

-païen»ev|Il y ades jours oîi,repensant à vous, à votre petite maison si calme, si recueillie, si embaumée de piété, si pleine de la présence de Notre-Seigneur, si fermée aux fumées empestées du monde, je me prends à envier votre sort ; je voudrais être votre aumônier, causer encore avec vous de choses intérieures, ouvrir vos âmes à la grande et profonde piété. Malgré" tout, notre vie est belle aussi, et une de ses beautés, c'est précisément le sacrifice qu'il a fallu faire de ce commerce si consolant, si attrayant, des âmes capables de s'élever un peu vers Dieu. Sentez-vous cela ?

Avez-vous lu les révélations de sainte Gertrudeetde sainte Mechtilde réunies ? C'est un de ces ouvrages anciens et succulents qui sont les trésors de la piétél .Pauvres vieux livres aujourd'hui démodés ! Pour vous, he lès abandonnez pas, et donnez-en le goût à vos Soeurs ; qu'elles n'aillent pas se jeter sur les livres modernes ; ceux-là même qui sont excellents ne nourrissent pas les âmes comme les anciens, auxquels leur antiquité donne quelque chose de plus calme, de plus profond, de plus grand. Votre Mère supérieure disait qu'en fait de livres de piété, il faut, à peu d'exceptions près, se borner à ceux dont les auteurs sont des saints canonisés, ou dé grands théologiens j'econnusJ)ar l'Église{i). Cependant il existe d'excellents livres de piété écrits de notre temps, dans l'esprit des anciens, mais, en règle générale, vivre avec les anciens. Si on quitte leur compagnie, on tombe vite dans cette curiosité, cette inquiétude maladive, défaut ordinaire des dévotes mondaines. Entre les ouvrages de piété classiques eX. les ouvrages de piété romantiques, il n'y a pas à balancer.-

Enfin, le premier des livres de piété est l'Écriture-Sainte,

(i) Voir P. Faber, Tout four Jésus.

source OÙ les saints ont tous puisé ; c'est la croix de. Notre- Seigneur, que saint Thomas appelait son livre ; et le tabernacle, qui contient la vie. Voyez encore : vous avez Notre- - Seigneur résidant continuellement et, pour ainsi dire, condamné à perpétuité dans votre maison, à deux pas de vous ; vous vivez près de lui, vous pouvez faire votre visite au Saint- Sacrement par vos fenêtres. Moi qui roule la campagne, je n'ai pas de tabernacle, je n'ai la présence réelle de Notre- Seigneur qu'à la messe ; si encore j'étais moi-même un tabernacle, si je savais jouir un peu de la présence intérieure et mystique de Jésus, sans me laisser à tout instant emporter par les préoccupations matérielles ! De temps en temps, je fais en esprit ma petite visite au Saint-Sacrement dans votre chapelle; vous ne m'y voyez jamais, j'y suis pourtant quelquefois. N'oubliez pas, vous et vos Sœurs, de m'envoyer toujours, en la déposant pour rnoi devant le tabernacle, une bonne part de vos prières, de vos mérites, de vos sacrifices et de toutes ces bonnes choses spirituelles qui se confectionnent chez vous. Je vis de tout cela, comme on vit de pain efc^e-s^u-pe, et si j'en étais privé, je mourrais, comme on meurt quand on ne mange plus.

tions ordinaires sont belles, consolantes, surnaturelles ! Vrai» ment votre vie ne diffère pas beaucoup de celle de sainte Thérèse, et quelle vie ! Quand vous mourrez, vous n'aurez qu'à vous envoler au ciel ; vous êtes plus près du ciel que n'importe quij/ hm&'f>h3s^-pths-<^er--n&v^^m~èaféûiens- dii^^^ -païeiHie>;Il y ades jours oîi, repensant à vous, à votre petite maison si calme, si recueillie, si embaumée de pieté, si pleine de la présence de Notre- Seigneur, si fermée aux fumées empestées du monde, je me prends à envier votre sort ; je voudrais être votre aumônier, causer encore avec vous de choses intérieures, ouvrir vos âmes à la grande et profonde piété. Malgré" tout, notre vie est belle aussi, et une de ses beautés, c'est précisément le sacrifice qu'il a fallu faire de ce commerce si consolant, si attrayant, des âmes capables de s'élever un peu vers Dieu. Sentez-vous cela ?

Avez-vous lu les révélations de sainte Gertrude et de sainte Mechtilde réunies ? C'est un de ces ouvrages anciens et succulents qui sont les trésors de la piété. ^Pauvres vieux livres aujourd'hui démodés ! Pour vous, ne lés abandonnez pas, et donnez-en le goût à vos Sœurs ; qu'elles n'aillent pas se jeter sur les livres modernes ; ceux-là même qui sont excellents ne nourrissent pas les âmes comme les anciens, auxquels leur antiquité donne quelque chose de plus calme, de plus profond, de plus grand. Votre Mère supérieure disait qu'en fait de livres de piété, il faut, à peu d'exceptions près, se borner à ceux dont les auteurs sont des saints canonisés, ou dé grands théologiens reconnus par l'Église {i). Cependant il existe d'excellents livres de. piété écrits de notre temps, dans l'esprit des anciens, mais, en règle générale, vivre avec les anciens. Si on quitte leur compagnie, on tombe vite dans cette curiosité, cette inquiétude maladive, défaut ordinaire des dévotes mondaines. Entre les ouvrages de piété classiques ç.\. les ouvrages de piété romantiques, il n'y a pas à balancer.

Enfin, le premier des livres de piété est l'Écriture-Sainte,

(i) Voir P. Faber, Tout pour Jésus.

source oîi les saints ont tous puisé ; c'est la croix de- Notre- Seigheur, que saint Thomas appeliait son livre ; et le tabernacle, qui contient la vie. Voyez encore : vous avez Notre- - Seigneur résidant continuellement et, pour ainsi dire, condamné à perpétuité à^x^'^ votre maison, à deux pas de vous ; vous vivez près de lui, vous pouvez faire votre visite au Saint- Sacrement par vos fenêtres. Moi qui roule la campagne, je n'ai pas de tabernacle, je n'ai la présence réelle de Notre- Seigneurqu'à la messe ; si encore j'étais moi-même un tabernacle, "si je savais jouir un peu de la présence intérieure et mystique de Jésus, sans me laisser à tout instant emporter par les préoccupations matérielles ! De temps en temps, je fais en esprit ma petite visite au Saint-Sacrement dans votre chapelle; vous ne m'y voy&z jamais, j'y suis pourtant quelquefois. N'oubliez pas, vous et vos Sœurs, de m'envoyer toujours, en la déposant^pourjmoi devant le^^^^ une bonne part

de vos prières, de vos mérites, de vos sacrifices et de toutes ces bonnes choses spirituelles qui se confectionnent chez vous. Je vis de tout cela, comme on vit de pain et»4e--50«p©, et si j'en étais privé, je mourrais, comme on meurt quand on ne mange plus.

Cha-Tsen-Pa, le 6 novembre 1878.

Cher monsieur le Doyen,

Ous craignez que je ne trouve vos appréciations sur la situation politique et religieuse en France pessimistes et découragées ; ah ! il s'en faut que nos idées diffèrent des vôtres sur ce point. Les ettres et les j ourriaux qui nous arrivent np us^ montrent sou s un bien triste jour les choses qui se passent chez vous. Le remède serait que les événements se précipitassent le plus vite possible : « Qtwd facis fac citiùs ! » Pour vous, que faire, sinon rester impassibles, sans négliger votre petit devoir courant, mais sans essayer de fonder des œuvres destinées à durer ? Il semble que ce soit là l'attitude imposée aujourd'hui au clergé de France. Essayer d'arrêter ce mouvement, ce serait vouloir barrer un torrent avec des allumettes. Vous savez si j'ai jamais été de l'école du découragement, mais vraiment, cette fois-ci, l'eau est trop forte. Dieu seul pourrait l'endiguer, il ne le veut pas ; le devoir actuel est de s'instruire par la contemplation des événements. .

Bientôt pourtant, les dix années demandées par notre ami de C*** pour le relèvement de la France seront passées. Faudra-t-il, ce jour^là, qu'armé d'un crayon, d'un calepin et de mes besicles, accompagné d'un notaire pour authentiquer mes notes, je m'en aille dans chaque ville et village de France, sur le seuil de chaque église et salle de théâtre ou de danse, constater arithmétiquement que dix ans de misères n'ont pas en-

core entièrement achevé la conversion du peuple français ? Étudiez, en vue de la comparer avec notre histoire contemporaine, l'histoire de la chute de l'Empire romain : je n'en tire aucune conclusion et ne désespère pas de l'avenir ; entre les deux situations il y a des différences, surtout celle-ci : l'Empire romain, né païen, devait périr dans l'atmosphère chrétienne, quoique converti, autant qu'avaient pu le convertir les empereurs, ses chefs apparents ; de plus, il avait rempli son mandat d'introducteur de l'Évangile. — La France est née chrétienne, l'atmosphère chrétienne est l'air qu'il faut à ses poumons, Vair natal ; on peut encore douter que cet air y soit vicié à fond ; il n'est pas certain non plus que la France ait achevé sa mission dans le monde. Je reconnais ces différences, mais on peut signaler aussi des ressemblances, les mêmes phases de la même maladie. Voyez sur cette question ce que Mgr Pie a écrit depuis le Concile et la guerre de 1870 ; il m'a l'air de croire que c'est fini. ,

En attendant, sauvons nos âmes, et sauvons-en quelques autres. Les craintes des saints, à la pensée des jugements de Dieu, ne sont pas des exagérations, mais un enseignement ; ce qui le complète, c'est leur repos, leur calme et leur espérance. Je n'admets pas là damnation pour les âmes de bonne volonté ; nous pouvons nous tromper sur la manière de procurer la gloire de Dieu, nous sommes infaillibles sur la question de savoir si nous voulons glorifier Dieu, même au prix de tous les sacrifices qu'il aurait à nous demander, et voilà le premier des signes de prédestination.

Tenez, le mot que vous avez mis sur la tombe de votre père : « Beatiqui sperant in Domino, » est la devise de l'Église dans les temps troublés comme le nôtre, et la solution dernière et ultra-suffisante du problème social. Ne lisez plus la parabole des talents mis au commerce ou enfouis ; cette page de l'Évangile est pour les jeunes prêtres, afin de les habituer à prendre leur vie au sérieux, et à mettre toutes leurs énergies au service de leur mission. Il faut la lire jusqu'à cinquante ans ; à partir

de cinquante ans, il ne s'agit plus de mettre son argent dans le commerce, mais d'en recueillir le fruit. On lit l'histoire de la pêche miraculeuse : nous jetons le filet ; comme les apôtres, nous ne prenons rien ', mais Notre-Seigneur viendra quand nous aurons tout-à-fait fini de compter sur le poisson, c'est-àdire à l'heure de notre mort ; nous tirerons alors le filet, et il se trouvera que notre pauvre travail, nos désolations, notre tristesse à la vue des péchés du monde, notre bonne volonté, nos désirs, auront eu tout de même quelque résultat ; les poissons, ce seront nos mérites ; nous les emporterons au rivage de l'éternité. Encore faut-il que la pêche soit iniracideiise : ou l'Evangile nous a trompés, ou nous trouverons dans notre filet une quantité étonnante de xi\éx\\.<ts^ sans pi'oportion z.mç.c nos peines et nos fatigues : « Non sunt condignœ passiones hujus tempoT-is ! 1>

Lorsque ma, lettre vous parviendra, il sera juste le temps de souhaiter la bonne a7i7iée ; je vous souhaite donc une pêche miraculeuse, non pas encore celle qui doit être précédée de la mort, mais cette pêche miraculeuse de joie intime et de consolations intérieures, que Dieu donne à ses prêtres fidèles, au milieu des amertumes de ce temps, — et qui sont douces au cœur comme le repos au coin . du feu pendant les tourmentes d'hiver. — Mes souhaits ont encore pour objet votre paroisse, vos âmes pieuses, vos pécheurs, les pauvres enfants qui ne font que trop tôt de la politique et de la république: que le bon Dieu les rende plus dociles, leur fasse la grâce de la persévérance, au moins la grâce du retour, et leur garde au fond de la conscience les souvenirs de ce que vous aurez fait pour eux.

L'endroit d'où je vous écris est juste à moitié chemin entre Tsen-Y-Fou et Tong-Tse-Hien. J'y suis chez de bien braves gens, de la meilleure espèce que nous ayons dans ces parages ; vous seriez trop heureux de n'en avoir que de semblables. L'idée que vous vous faites en France des Chinois et de leurs vices est vraie généralement, mais parmi eux on trouve parfois, pas si rarement que vous croiriez, de ces bons types droits,

XETTRÉ XXXI.

honnêtes, attachés sans grande vivacité d'affection niais fortement à leur famille, et, quand ils sont chrétiens, à l'Église. Je dis : quand ils sont chrétiens, car ces types se rencontrent même parmi les païens, toute proportion gardée pourtant ; le christianisme choisit ceux-là, de préférence, pour les convertir ; il y ajoute les vertus chrétiennes, et corrige une foule de vices familiers aux meilleurs païens. Les Chinois, chrétiens ou non, distinguent très bien ce type à part, et, pour le caractériser, ils ont ce beau nom : V homme du devoir.

La chrétienté de Cha-Tsen-Pa se compose de dix ménages, émigrés du Se-Tchouan depuis douze ans ; à leur arrivée, ils ont acheté des terres à un bon marché extraordinaire, à cause de la dépopulation du Kouy-Tchéou par les invasions de rebelles ; mes bonnes gens ont donc leur petite culture. Venus païens, ils ont trouvé ici le christianisme^ et l'ont embrassé. La persécution d'il y a neuf ans ne les a pas ébranlés : ils avaient perdu tout ce qu'ils pouvaient perdre, excepté leurs terres et leur vie, qu'ils ont sauvée en se cachant dans les montagnes. Aujourd'hui ils sont à l'aise. Cette situation est excellente : pas un chrétien qui bronche, pas un qui donne le mauvais exemple ou néglige le gros de ses devoirs ; les enfants sont élevés dans la foi ; tous tiennent certainement, du fond de leur cœur, à leur religion et à leur salut. Quand la chrétienté a été formée, comme elle le fut ici, par des émigrés, la propagande chez les païens indigènes est longue et difficile; ils se défient et s'empêchent les uns les autres ; il faut attendre que l'étranger soit devenu, en quelque sorte, indigène lui-même par les relations, les mariages, les naissances et un long séjour dans le pays. C'est maintenant le cas ; une bonne famille du lieu, alliée à ces chrétiens, vient de se convertir, et j'espère que ce sera un germe.

J'arrivai, il y a trois jours, sans guide, avec mon fidèle Lao- Tchang, marchant tous deux à l'aventure, puisque ni lui ni moi ne connaissions les routes. Il fallait à chaque instant demander notre chemin ; tantôt on houpait un laboureur qui

retournait sa rizière eh pataugeant dans la vase lui et son. buffle; tantôt on hélait un porteur de"fagots sur la montagne:

— « Ho ! ho ! grand homme qui portes un fagot,... grand homme qui laboures une rizière, par où va-t-on à Tcha-Tsen-Pa?»

— A force de marcher, nous approchions pourtant, du moins nous en avions l'espérance ; déjà nous apercevions des maisons épai'ses çà et là, à la mode du pays, chacune entourée de ses rizières. Etait-ce notre village ? Nous hésitions encore, lorsque tout à coup, sur le bord d'une rizière, trois petits enfants de quatre à six ans, qui barbotaient dans la boue — délices de l'enfance, preuve de l'unité de la racé humaine — entendent le pas de la mule, regardent, et, après avoir réfléchi un instant, se mettent à crier en courant vers les maisons : « Voilà le Père ! Voilà le Père ! » — Nous étions donc chez nous ! On ne m'attendait pas si tôt, mais, chez de bons chrétiens, le Père est touj\ours„bieii reçu.^X'étais trempé, couvert de boue; en trois minutes, la maison est sens dessus dessous, pour me décrotter, me sécher et me réconforter. Ces scènes que je vous décris, la reconnaissance du Père par les enfants, l'accueil des chrétiens, sont les joies et les consolations du missionnaire; elles le reposent bien, allez ! à la fin d'une journée passée-à se ballotter sur une mule, à travers les montagnes, au-dessus des précipices, par des sentiers étroits, bordés d'épines mouillées et audacieuses.

Par la station de Tcha-Tsen-Pa s'achève, à l'ouest, ma tournée commencée au midi ; j'ai fait une sorte de mouvement tournant autour de Tsen-Y-Fou. Nous avons, dans cette région, des familles chrétiennes disséminées parmi les païens, en sorte que, sans être nombreuses, elles donnent plus de besogne ; mais justement, par suite de leur dispersion, elles formeront, avec le temps, des noyaux de chrétientés. Jusqu'ici, peu de résultats; on sent une. résistance intérieure, des préoccupations matéi'ielles plus vives qu'ailleurs, des craintes de persécution datant de neuf et dix ans, et une plus grande hostilité de la part des païens. Il faut arracher les familles une

à une de la masse de perdition, et former peu à peu, avec une patience invincible, le petit troupeau des élus. On convertit un I païen, on le chauffe bien, on l'instruit, on le prémunit contre \ le respect humain, les moqueries, les agaceries des païens, ! contre ses propres tendances et ses faiblesses ; puis on s'ocj cupe d'un autre. — Je le dis constamment aux chrétiens qui j se plaignent de la difficulté de convertir les païens: « L'Église î ne perd jamais courage, parce qu'elle ne périt pas ; convertis- I sez une famille par an, l'Église avance toujours, et ne recule- I jamais ; une année elle fait des conquêtes là oii l'on veut se 1 convertir; une autre année elle étendra ailleurs ses possessions; \ le tour de votre pays viendra, nous profiterons de l'occasion ; I soyez seulement de bons chrétiens tous, et ne faites pas perdre I d'un côté ce que nous gagnons de l'autre. » I II y a quinze jours, j'étais dans une famille de cultivateurs j — les Lieou, dont je veux vous raconter l'histoire. L'année i 1800, cette famille assez nombreuse, qui habitait au nordouest de Tsen-Y.-Fou, se fit chrétienne. Chaque année, un I prêtre chinois venait du Se-Tchouan visiter les stations du 1 Kouy-Tchéou, formées de quatre ou cinq cents chrétiens épars de la frontière à la capitale. La famille Lieou était seule dans ces parages, elle fut baptisée, et c'étaient de très bons chréj tiens. La persécution de 18 10 la dispersa; plusieurs de ses \ membres apostasièrent, tout en gardant la foi au fond de leur ; cœur, et le pays resta cinquante ans sans chrétiens. Durant i cette longue' période, des prêtres vinrent, du Se-Tchouan et I du Kouy-Tchéou, visiter à des intervalles réguliers les chré- I tientés du nord de la province ; mais la famille Lieou avait I été perdue de vue, n'avait plus trouvé à se mettre en relations I avec les missionnaires ; elle se croyait abandonnée, ignorant la présence d'autres chrétiens et le passage annuel des prêtres à deux jours de là. La doctiine et les prières s'oublient vite dans un milieu païen où le moindre signe du christianisme est une condamnation à mort, et surtout quand on est apostat. Les vieux, baptisés jeunes, moururent, Dieu seul peut

savoir dans quels sentiments ; les enfants n'ont jamais été chrétiens. Je les ai retrouvés ; une démarche fut tentée auprès d'eux : sans doute elle ne pouvait pas aboutir du premier coup, mais elle donna espoir ; deux d'entre eux seulement, sur quarante qu'ils sont, ont adoré. De la meilleure branche de cette famille" Lieou il est resté trois enfants : une vieille, née en 1797 et baptisée en 1803, son frère et sa sœur nés, l'un en 1804, l'autre en 1806, et tous deux baptisés à leur naissance. L'aînée, restéç,toute guillerette, bien saine de corps et d'esprit, comme pour servir de témoin, nous raconta i'histoire de ces temps-là ; c'est très touchant, et, en l'écoutant, je me disais : « Mon Dieu, que la religion chrétienne est donc divine, qu'elle est donc partout là même, partout pleine de miracles !» Ces trois pauvres enfants restèrent chez leurs parents jusqu'en 1810, vivant chrétiennement; la vieille seule, à cette époque, avait assez de raison et d'instruction pour compren-

dre ce "qui se passa, et ce qu'elle perdit quand on l'empêcha de vivre en chrétienne, en lui faisant épouser l'un des fils d'une famille Ou païenne. Son frère n'a que de vagues souve- ^nirs, sa sœur ne se rappelle rien. Les voilà tous trois chez des païens et élevés en païens ; la vieille voulait sauver son âme et ne pas adorer les idoles. On l'y força : « Quand je pleurais, dit-elle, on me battait, on me disait que j'allais attirer le soupçon de christianisme sur la famille Ou ; je pris le parti de ne plus rien dire, et de faire semblant d'adorer les idoles ; mais je pleurais toutes les nuits, et, si j'étais seule, je récitais les trois actes de foi, d'espérance et de charité ; je n'ai jamais manqué un jour de les réciter ; à part cela, j'avais oublié ma doctrine et mes prières. » Son frère se maria, et vécut à peu près en païen : c'était un fort brave homme du reste, mais d'une ignorance presque complète : que peut-on savoir à six ans ! La petite sœur se maria, ne sachant que par ouï-dire qu'elle avait été chrétienne ; l'aînée avait retenu qu'elle s'appelait Marie, que son frère s'appelait Etienne, et sa sœur Anne,

En 1866, les missionnaires firent quelques tentatives à"Tsen-

Y-Fou et aux environs; un catéchiste fut envoyé dans les campagnes du nord-ouest de la ville ; le bruit de son passage arriva un beau matin aux oreilles de la vieille : « Depuis plus de cinquante ans, dit-elle, je n'avais entendu parler de la religion que comme d'une chose odieuse et morte ; je croyais qu'il n'y avait plus de chrétiens sur la terre, et j'apprends qu'un homme prêche la religion à quelques lieues de chez nous ! Père, je n'ai pas pu manger un grain de riz ce jour-là, tant j'étais saisie ; mais je ne saurais dire si c'était de joie, du désir ou de la crainte de voir arriver cet homme !»

Vous connaissez les chemins chinois ; vous savez aussi ce que sont les pieds d'une femme chinoise : ce sont des pieds de chèvre ; jugez comme c'est commode pour marcher ! Eh bien, le lendemain de bon matin, ma vieille part avec ses soixantehuit ans, sur ses petites pattes, pour aller aux nouvelles. Elle arrive ; le catéchiste explique, sa religion : un seul Dieu en trois personnes, Jésus-Christ Fils de Dieu incarné, la Sainte Vierge, le péché originel, Adam et Eve, Jésus-Christ mort sur la croix, les sacrements, les prêtres, les évêques et le pape, le Fa-Koîté, covame elle dit, c'est-à-dire la France. A chaque mot, elle criait, pleurait, arrêtait le catéchiste pour lui dire que c'était bien sa religion et ce que le prêtre chinois expliquait jadis à ses parents. On tint conseil, et le catéchiste vint passer quelques jours dans la famille Ou. Depuis des années, malgré qu'elle n'eût plus guère d'espoir, la pauvre vieille avait souvent parlé de la religion à son mari et à ses enfants , et deux de ses fils m'ont dit que, longtemps avant leur conversion, les exhortations de leur mère avaient mis en eux un petit germe de foi. Elle répétait surtout qu'il fallait sauver son âme et gagner le ciel, et que la Religion était nécessaire pour cela. Lors de la visite du catéchiste, vers 1866, toute la famille devint chrétienne, la vieille, son mari, deux de ses fils habitant avec eux, mariés et pères de nombreux enfants. J'ai trouvé là encore ce bon type qui vous réjouit, vous sourit^ et révèle au premier coup d'œil V âme chrétienne.

28o CORRESPONDANCE DU PÈRE J.-B. AUERY.

Est-elle jolie, mon histoire dV?^/»;?^^-? J'oubliais deux détails qui complètent la physionomie de la vieille. L'année 1869, Mgr Faurie, vicaire apostolique du Kouy-Tchéou, dut recueillir tous les documents et souvenirs relatifs aux martyrs que nous ont faits les. persécutions antérieures. Les anciens furent interrogés ; la bonne femme Marie Lieou, veuve Ou, était le plus vieux témoin : elle ne savait que l'histoire du martyr Pierre Ou de Long- Pin, mais avait beaucoup de détails sur l'ancienne persécution, puisqu'elle était un d emeurant de nos temps héroïques ; son témoignage fut recueilli. A chaque visite, elle vient demander au missionnaire : « Comme ça, c'est donc vrai, mon nom et mon témoignage que j'ai donnés à l'évêque Faurie sont allés à Rome, et le pape les a vus ? »• Cette année, la question m'ayant été posée, j'ai répondu : « Mais oui, et ils y seront conservés des centaines d'années; on les a même imprimés dans nos livres, et les chrétiens de notre Fa-Koué (France) les ont lus ; tu dois comprendre que l'histoire des martyrs c'est l'honneur de l'Église et de tous les chrétiens. » Si elle est contente, si elle se rengorge, je vous le demande un peu !

L'autre détail m'a été raconté par ses fils. Lors de la persé^ cution de 1 869, eux se sauvèrent avec leurs femmes . et leurs enfants sur la montagne ; la vieille ne voulut jamais les suivre et s'obstina à rester à la maison, <ipour être martyre, » disaitelle. Les païens arrivèrent en troupe pour piller la maison et tuer les gens, mais elle les attendit tranquillement, assise devant la porte et disant son chapelet. Les rebelles s'approchèrent,étonnésde la trouver là toute seule et pas du tout effrayée; ils lui demandèrent ce qu'elle faisait, elle répondit : «Je vous attends pour que vous fassiez de moi une martyre ! » Mais le Chinois vénère la vieillesse; ma bonne ferpme n'eut pas le bonheur qu'elle ambitionnait, les païens respectèrent ses soixantedouze ans, et se contentèrent de piller et de saccager la ferme.

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Cha-Tsen-Pa, le 19 novembre 1878.

Cher vieil Ami (1),

'Ai appris qu'une chute récente avait été la cause, pour vous, d'une aggravation d'infirmités et de souffrances. Oh! que je voudrais vous voir seulement une heure, pour vous parler de votre état

intérieur et extérieur ; mais vous dire cela par lettre ! Un peu

plus j'y renoncerais : nous sommes à une si grande distance l'un de l'autre, et il faut un temps si long à nos lettres pour faire le voyage ! Heureusement il se trouve encore à G*** des âmes compatissantes qui vous visitent, vous apportent une bonne parole, une distraction, un peu d'encouragement, et vous montrent que le bon Dieu tient à vous donner une petite compensation ici-bas, et un petit à-compte sur ses consolations éternelles.

D'ailleurs, cher ami, ce que j'aurais voulu vous dire est résumé d'une manière bien saisissante dans ce seul mot de Job : « La main du Seigneur m'a touché. » Si vous compreniez pourquoi la main de Dieu vous touche ainsi douloureusement, cette pensée serait pour vous un adoucissement ; peutêtre même arriveriez-vous, comme les saints, à épi'ouvcr une sorte de joie intérieure, différente sans doute des joies du monde, bien supérieure et plus délicate aussi. Puisse-t-elle, du moins, vous apporter le calme, l'espérance et la sérénité, dans

(i) Un ami paralytique, habitant une paroisse du diocèse de Beauvais que le Père Aubry avait évangélisée pendant ses vacances de professeur, et oi!i personne ne l'a encore oublié.

votre situation d'infirme toujours en face de son mal, et se voyant vieillir sans avoir désormais. à attendre grand'chose de la terre. Si vous saviez: méditer ! Si vous connaissiez les saints, si vous saviez comprendre qu'ils ont eu, comme nous, une chair infirme, un cœur tourmenté par le besoin d'affection et de bonheur ! Et cependant ils ont trouvé la joie, la vraie joie, dans des souffrances plus amères que les nôtres ; ils savaient que le chemin de la croix est une voie royale, qui conduit au seul bien qui soit digne de notre cœur et capable de le remplir. Je vous propose, ne serait-ce que comme un exercice d'intelligence, de chercher l'explication de leur bonheur et de leur amour pour leurs souffrances. Si j'étais resté avec vous, j'aurais essayé de faire produire à votre âme quelques-uns de ces fruits exquis de la sainteté, et j'y serais parvenu, car vous avez l'étoffe d'un chrétien au-dessus du vulgaire, et votre maladie vous a préservé de ce qufest, pour la plupart des hommes, obstacles au salut ou attaches terrestres impossibles à rompre. Aujourd'hui, tous ceux que vous avez le plus aimés en ce monde sont au Ciel ; votre pensée va souventde leur côté ; n'oublie7. pas, je vous en conjure, de sanctifier ce souvenir, et d'utiliser, pour vos chers morts et pour vous, vos douleurs, en les acceptant avec résignation, en demandant à Dieu de vous faire comprendre, goiiter surtout, nos divines espérances.

Je vous remercie du fond du cœur dé penser souvent à moi. Bien souvent moi aussi, quand je voyage par les chemins de nos montagnes et les sentiei's bourbeux de nos rizières, quand je vais administrer un malade ou visiter une chrétienté, je me demande : Que fait mon pauvre- infirme? Alors je le vois sur son lit, évoquant le souvenir de tous les amis qui l'ont quitté, versant une larme, tirant sa jambe à deux mains, prenant un journal, le laissant pour songer et pleurer encore, poussant péniblement son chariot, se faisant traîner au jardin, visitant ses fruits, exhortant ses abeilles, revenant de nouveau à son lit songer et pleurer. C'est -toujours votre vie, n'est-ce pas, telle

que je l'ai connue, en attendant que Dieu la change contre une meilleure. Je ne crains pas pour votre salut, mais je voudrais vous voir mériter une couronne plus belle, glorifier Dieu par une manière plus sainte de souffrir et d'édifier votre entourage. Voilà pourquoi j'ai toujours eu l'ambition devons voir entrer dans la voie de la piété ; vous y trouveriez certainement le repos du cœur et la consolation que vous cherchez partout. Oh ! le beau mot de saint Augustin, qui connaissait si bien le cœur humain, le savez- vous ? « Seigneur, notre cœur sera tourmenté tant qu'il ne se sera pas reposé en vous » par la foi, par la piété, par la confiance.

Oui, cher ami, pensez toujours au missionnaire, et, pendant qu'il court après le pauvre Chinois pour l'amener à l'Evangile, priez un peu, méditez un peu, et offrez vos mérites et votre patience, pour l'aider à convertir ce peuple si éloigné de Dieu, si enfoncé dans les ténèbres. Cette maniè re de prier attirera des bénédictions sur vous et les chers défunts que vous pleurez. Croyez que vous n'êtes pas chrétien pour vous seul, et chargé uniquement du soin de votre salut, mais vous êtes responsable du salut de plusieurs auti-es âmes, et investi d'une sorte de mission apostolique à exercer autour de vous, par le bon exemple, la prière, le sacrifice, l'offrande de vous-même, et de vos mérites à Dieu, un zèle discret, patient et énergique. Vous savez, pour les missionnaires, cette idée-là remplit leur vie, et je ne pourrais pas vous parler autrement. Est-ce que ce n'est pas la seule vraie manière d'envisager la vie chrétienne ? Nous ne devons pas au bon Dieu la moitié, ou le quart, ou la centième partie de nous-mêmes, ou une demi-heure par sem.aine, le temps d'aller entendre vite et vite une messe le dimanche. Nous lui devons tout, toute notre vie, toutes nos énergies, toute notre activité et toute notre intelligence ; j'appelle chrétien celui qui, se jetant tout entier au service de Dieu, se dit : « Voyons, je ne dois rien laisser perdre, pour la gloire de Dieu, de ce que Dieu m'a donné; avisons donc au moyen de ne rien dépenser inutilement. »

I Je comprends risolement dans lequel vous vous trouvez ;

] mais le bon Dieu voit bien où il veut vous conduire ; ayez confiance en lui pour l'avenir, avec la résolution de le servir entièrement, en quelque situation que vous vous trouviez; vous comprendrez plus tard la divine raison à& toutes vos épreuves et de toutes vos souffrances. Chaque vie humaine se déroule suivant un plan de la Providence : il se cache d'abord, afin de nous laisser, avec nos inquiétudes, le mérite de la foi et de la confiance ; mais, à mesure qu'on avance en âge, le plan se découvre et s'éclaire, de manière à récompenser notre confiance et à consoler nos douleurs. Encore une fois, si vous saviez comprendre ce que le bon Dieu veut de vous en vous faisant

■ souffrir comme il le fait, vos chagrins deviendraient des

' marques delà miséricorde infinie. Les années passent, la jeunesse s'en va, la vieillesse arrive ; on se retrouve alors en face

i de ses œuvres, vide et désolési on a travaillé pour le. monde, heureux si on a eu la sagesse et l'énergie de travailler pour

; l'éternité. Saint Paul le dit si=' bien : « Frères, le temps est court, que faire pour l'employer? A ceux qui possèdent, de vivre cjmme ne possédant pas ; à ceux qui ont de la peine, d'être joyeux comme s'ils n'en avaient pas ; aux heureux, de ne pas se fier à leur joie, car le monde est. une figure qui passe !»

Donc, confiance encore, confiance toujours ! continuez à servir Dieu humblement, petitement, courageusement et dans la paix ; vous verrez que l'avenir donnera raison à votre confiance.

Il faut bien aussi que vous soyez mon interprète auprès des personnes qui n'ont pas oublié mon nom : notre bonne ]\/[eiie Forest toujours debout, portant le deuil de tant de monde sans en être abattue, comme un vrai rocher au milieu de l'Océan...; ma vieille sœur Irène, cette bonne compagne de mes courses aux malades ; elle m'en veut peut-être encore de ce que je lui faisais allonger le pas, avec mes grandes jambes; elle avait du mal à me suivre...; et cette dame qui nous faisait d'excellentes galettes, une adroite et zélée pour le bien

LÈf TRE XXXii. 2S5

s'il en fut...; et Monsieur X***, l'homme droit et honnête par excellence ! Voulez-vous mè permettre de vous recommander une bonne et sainte entréprise ? La conversion de cet ami si parfait ! Dites-lui que j'étais jaloux de conquérir son âme, et que, si j'étais resté avec vous, j'en aui'ais certainement entrepris le siège. Dites-lui que j'aurais, au fond de notre pauvre Chine, une grande allégresse d'apprendre un jour que le dernier désir de sa mère et mon souhait le plus ardent ont été enfin exaucés. Pour vous, pauvre et toujours très cher infirme, que Dieu vous bénisse et soutienne votre courage en augmentant votre foi.

Mou-You-Se, le 6 janvier 1879.

Bien Chers Parents (i),

E vous ai souvent parlé de Hin-Y-Fou ; depuis longtemps Monseigneur désirait me voir à la tête de ce district immense et à peine ébauché ; le projet se réalise, j'ai reçu ma feuille de route, et je suis parti ! De Tsen-Y à Hin-Y-Fou, vingt jours de marché r « Voilà de"quoi faire la belle jambe, » m'écrit "Sa'Gran-" deur ! Les chemins sont affreux; je les arpente à grande vitesse, tantôt monté sur mon excellente mule, tantôt à pied, pour soulager cette pauvre Fifine p\\x?. éreintée que moi. Je Voyage en toute allégresse, car je vais à mon poste et à mon devoir ; j'appréhende bien un peu le pays, qui est neuf, mais à la grâce de Dieu !

Le district de Hin-Y-Fou est le plus écarté, le moins oi'ganisé de tous ceux de notre mission ; ça me va, j'espère y travailler un peu-les=^eôtes--étF-diafe4e-et'-4es-paï@iîS7 Jusqu'ici, ma vie a été très occupée : elle le sera certainement davantage encore ; c'est dans une contrée plus vaste qu'un diocèse de France qu'il me faudra établir des œuvres, bâtir des chapelles, fonder des centres de chrétientés. Quel plaisir de gambader à la recherche de la brebis perdue ! Il ne m'est pas défendu de vous dire que mon placement à Hin-Y-Fou suppose une certaine confiance de Monseigneur en moi, car il y a beaucoup de travail, peu de ressources, et tout à faire. En 1860, Hin-Y-Fou possédait une belle chrétienté fondée par Mgr

(i) Son père et sa mère.

LETtRE XXX ill.

Albrand et Mgr

Lions ; la rébellion de

tout

détruit.

Depuis, le poste ne fut tenu que par des missionnaires de passage et à destination du Kouang-Si; il s'agit aujourd'hui d'occuper définitivement cette position et d'agir pour notre propre compte.

Vous dire que je ne fais pas beaucoup de projets, ce serait mentir ; tout homme a fait des projets malgré lui, et, par nature, je suis très incliné à la confection des projets. Mais on m'a averti, et je tâche de me mettre dans la tête, qu'en pays de mission surtout, les projets ne se réalisent jamais. Il est donc sage, sinon de s'abstenir d'en faire, au moins de ne pas tenir à ceux que l'on fait. C'est l'expérience universelle, et chacun de nous la renouvelle journellement dans la pratique de sa vie, tantôt à son profit, tantôt à ses dépens.

Par rapport à la France, on serait peut-être dans le vrai en disant que Tsen-Y est à moitié chemin entre Hin-Y-Fou et Paris, car les communications régulières ne vont que jusqu'à la capitale du Kouy-Tchéou ; au-delà, on s'arrange comme on peut, on envoie des courriers, on profite des occasions qui passent. Heureusement le Chinois est très voyageur ; pour un oui, pour un non, il vous entreprend, avec deux cents sapèques à sa ceinture, des courses de huit jours, de quinze, de vingt jours ; en route, pour gagner so7i ris, il porte des palanquins ou des marchandises, puisque tous les transports se font à dos d'homme. Jugez si je puis désormais répondre de ma correspondance ; je ferai mon possible pour ne pas la négliger ; mon devoir est, à ce point de vue, sous la sauvegarde de mon plaisir et de mon besoin, et je ne puis m'habituer à l'idée de vivre sans ces relations si douces ; elles sont, maintenant surtout, une grande partie de ma joie et de mon alimentation spirituelle.

Vous le voyez, chers parents, je m'éloigne encore un peu plus de vous tous, en quittant la région de Tsen-Y ; mais vous savez que votre souvenir est avec moi partout où je vais. Depuis le commencement de ce fatigant voyage, chaque jour

288 CORRESPOiSfDANCÈ DU P^RE j.-B. AÙBRY.

je cause avec vous par la pensée, tantôt au sommet des montagnes, tantôt dans les anfractuosités et au fond des- ravins ; en route, je repasse mes souvenirs, plus ces jours-ci que jamais ; le pays est si morne, si désert, qu'instinctivement on sent le besoin de le peupler un peu. Oh oui ! le bon Dieu nous rendra au ciel ce que nous avons quitté ; sans cette espérance, que la vie du missionnaire serait triste, et son isolement désolant !

Un de ces derniers jours, je passais sur la route au pied d'un horrible Bouddha; il était là, solitaire dans une petite pagode ; fatigué d'une longue marche, et trouvant un abri, je m'assis un instant sur une pierre pour reprendre haleine, pendant que mon fidèle Lao-Tchang, armé d'un couteau, enlevait quelques touffes de la barbe de cette affreuse idole. Il n'aurait pas fallu qu'un païen le vît. Sur ce point nous sommes prudents: inutile de provoquer des représaiUes ou d'exciter la colèi-e.Çepen-^ dant, il n'est pas défendu de rire d'un dieu chinois ; c'est ce que j'ai fait avec mon ami Lao-Tchang, et vous êtes invités à faire comme nous.

Enfin, j'arrivai à la dernière station avant Hin-Y-Fou ; mon catéchiste et ma mule, brisés de fatigue, étaient restés en route pour se reposer ; Lao-Tchang seul m'accompagnait ; il ne me quitte pas plus que mon ombre, et sa présence m'est une sûreté. Hélas ! que de fatigues pour gagner Mou-You- Se ! Prenant mon courage à deux mains, je me suis mis à enjamber, après avoir avalé un petit pain, trois œufs et une bonne tasse d'eau fraîche. La nuit arrivait, et nous avions encore à franchir plus de quinze kilomètres, heureusement avec un bon clair de lune, et par des chemins secs, mais dans un pays effrayant par sa solitude, son aridité et ses bêtes sauvages. Représentez-vous le pauvre voyageur, chaussé pour la circonstance de petites sandales de paille à quinze sapèques (un sou et demi) la paire, en longue robe de toile bleue, en caraco noir, suivi d'un Chinoisif qui porte quelques effets dans une sorte de hotte, et trottant par les chemins escarpés et tor-

tueuic des montagnes. On saute d'une pierre sur l'autre, jusqu'à ce qu'on atteigne des vallées très profondément creusées par un fleuve ; on passe le fleuve en barque, et il faut escalader de nouveaux rochers nus et désolés. Quand vous êtes sur quelque sommet plus élevé, aussi loin que s'étend votre vue, vous n'apercevez que des pics de montagnes illuminés par le soleil, ou plongeant leur tête dans les nuages. Vous rencontrez de longues enfilades de Chinois portant des fardeaux ; vous demandez la distance qui vous reste à franchir; on vous répond : « Six lieues. » Plus loin, nouvelle caravane, et nouvelle question ; réponse aussi décourageante : « Frère aîné, il te reste à faire huit lieues !»

Le site est absolument sauvage -.partout des pics, de sombres rochers émergeant au-dessus dès hautes herbes ; on se croirait bien éloigné du monde habité, si on n'entendait par-ci par-là, mais sans rien voir, un Mbpu gémir, un coq chanter, un .Chinois koi-iper à'nne voix grêle et nasillarde, un loup hurler, une panthère crier, un bœuf mugir. Pour moi, je passe mon chemin, tantôt disant un bout de chapelet, tantôt ruminant mes projets de conquête, tantôt calculg.nt ipes ressources et prévoyant mes dépenses, tantôt FaAagetaat mes souvenirs d'Europe ! Je ne suis pas trop hardi, mais avec Lao-Tchang, je n'ai pas peur même de mon ombre, ni des tombeaux en pierre qui bordent la route, et attestent que la contrée a été peuplée autrefois.

Enfin, tirant la jambe, dormant debout, buttant contre les inégalités du sentier taillé dans les rochers et souvent raide comme une échelle, nous arrivons à dix heures du soir au village de Mou-You-Se ; je frappe brusquement à la porte du missionnaire ; il n'était pas couché, mais, loin de m'attendre si tardivement, il en croit à peine ses yeux. Lao-Tchang me fait vite une petite soupe à l'oignon, on cause quelques instants, et je me couche ; mais le sommeil ne vient guère ; il m'a fallu vingt-quatre heures pour me reposer.

Pendant ce séjour à Mou-You-Se, un brave chrétien, baptisé

depuis six ans, vient nous faire visite : « Vous voyez bien cet homme-là, me dit mon confrère ; c'est un de mes fidèles, z^zV rectus et timens Deum ; il était prédestiné à la foi. Depuis longtemps, avant de se faire chrétien, il avait lu nos livres, et, tout en avouant que notre doctrine était bonne, il disait: «J'en prends et j'en laisse, la foi ne vient pas ; en lisant cette doctrine je me dis : Pour ce qui est de lire, je puis lire ; mais il faut me garder de croire, car alors il faudrait me faire chrétien, et accepter ce qui s'ensuit. » — Or, il avait eu plusieurs enfants qui tous étaient morts petits ; un voisin les baptisait à son insu et les envoyait au Paradis. Un jour, un catéchiste se rencontre avec lui dans une maison chrétienne ; le catéchiste désirait faire sa conquête ; il passa la soirée à le presser, à lui montrer la nécessité de sauver son âme. Le brave homnne répondit: «Oui, je comprends, c'est vrai, je me ferai chrétien!» Mais cette réponse est très commune chez les Chinois quijious entendent ; elle n'a que la valeur d'une politesse, et le païen (lui-même l'a souvent avoué depuis) n'avait alors aucune intention de se convertir. — On se couche ; il s'endort comme les autres, un peu préoccupé cependant, et le voilà qui fait un rêve : Un soleil paraissait à l'horizon et s'élevait dans le ciel, mais petit et pâle ; tout-à-coup, un second soleil apparaît, celuici vif et brillant, et monte vers lé milieu du ciel. Au moment où le bon païen le regardait en se disant : « C'est étonnant comme celui-ci est plus brillant ; le premier est enfoncé ! » il remarque, au milieu du disque lumineux, le caractère chinois Sin^ qui signifie œoire ou la foi ; cette apparition le bouleverse et l'éveille brusquement. La foi était entrée soudainement, pour ainsi dire en forçant les portes. Use lève, ne tenant plus en place, retourne chez lui avertir sa femme : « Je suis résolu, dit-il, à me faire chrétien ; vois si tu veux m'imiter, sinon je te quitte. — Comment ne ferais-je pas comme toi, répond sa femme ? » Et la famille entière se convertit,

Hin- Y-Fou, lé 3 juin 1879.

Mon cher Ami (i),

E comprends, pour l'avoir éprouvé, votre effroi à l'approche du sacerdoce ; mais ce sentiment doit être mêlé de désirs et de joie, et il faut que le désir et la joie dominent. Nous sommes des soldats, nous allons aux combats de Dieu, nous y mourrons à la peine j mais, d^^^^ ni défaite ni insuccès

possibles pour la bonne volonté. Le tout est pour vous maintenant de vous préparer fortement à l'avenir, de bien prémunir votre cœur contre les défaillances de la faiblesse humaine. Vous y parviendrez, si vous apprenez à méditer, à vous tenir uni à Dieu, à aimer Notre-Seigneur et son Église, à devenir un homme intérieur, car tout est là pour préserver la pauyre nature humaine, le pauvre cœur des faiblesses et des chutes, ou simplement des refroidissements auxquels il n'est que trop sujet.

Quant à l'idée qui vous passe par la tête, que peut-être le sacerdoce n'est pas votre vocation, c'est une sottise à mépriser. Vous voulez être un bon prêtre, vous désirez sauver des âmes, vous rendre utile à l'Église, et donner un bon coup d'épaule, selon vos forces, à l'œuvre de Dieu ; tout cela, n'estce pas la vocation ? Les prêtres qui tombent n'ont jamais pris leur vocation au sérieux et grandement, comme il faut la prendre. Ils se sont trouvés, au petit et au grand séminaire, sur la route qui conduit au sacerdoce, mais ils ont suivi le courant, (i) Un élève du grand séminaire de Beauvais.

mollement, sans générosité, sans bons désirs, sans réflexion, trop paresseux pour chercher un autre -mé^i^f^ Les prêtres qui deviennent tièdès, l'ont toujours un peu été ; ils ont rêvé une vie bourgeoise, un petit confortable, un petit luxe bêèe^et mesqum. Soyons des raaiea«x, et. que notre vocation soit un peu emporte-piece. Un prêtre taeteai- est celui qui est prêt a tout donner pour Notre-Seigneur et pour l'Église, celui qui a juré dans son cœur de ne jamais sacrifier à la vie bourgeoise, celui qui est résolu à ne prendre aucun repos, tant qu'il verra dans son troupeau des âmes éloignées de Dieu, celui que le respect humain n'empêchera pas d'aller tourmenter les.^ens, jusqu'à ce qu'ils se soient convertis. M ais, pour, devenir wrprêtre-radreal, il faut être un séminariste mâ^^: un séminariste *aë*- -eal-est-eelttt qui prend au sérieux sa rupture avec le monde et les affections, celui qui travaille -mordicus à purifier sa cons- „cience ; il faut qu'à.partir du jour„où il a .pris la soutane, Je péché n'ait plus jamais, même une fois par surprise, entrée, dans son âme ; il faut qu'il se dise que jamais son vœu de sous-diacre ne sera entamé par une seule faute, car c'est fini, et, une fois qu'on s'est engagé sur le chemin qui aboutit au sacerdoce, on s'est jeté la tête en avant dans un abîme de sacrifices dont on ne remonte plus les bords. Vous êtes tenté, tout le monde l'est ; songez que la tentation bien surmontée vous fortifie et assure votre avenir, comme la faiblesse, si légère soit-elle, vous affaiblit et est une menace de chute pour plus tard. Toutes les fois qu'un sacrifice se présente, offrez-le à Dieu, embrassez-le courageusement et dites : « Mon Dieu, pour assurer, mon avenir et ma fidélité jusqu'à la. mort ! »

Ne soyez pas un romantique, un rêveur, un poète ; soyez ■jin homme qui donne à Dieu sa vie entière, son corps et son âme, et cherche le règne de Notre-Seigneur et le salut des âmes , rien de plus, rien de moins ; qui n'attend et ne désire aucun bien, aucun bonheur terrestre ; qui se défie des joies humaines parce qu'elles sont un danger ; qui s'attend aux pièges du démon et à la tentation des défaillances intérieures, et

s'habitue à la pensée de souffrir et de mourir, plutôt que de pécher jamais gravement.

Craignez surtout de sentir un jour refroidir en votre cœur, au contact du monde et à la vue des obstacles qui entravent l'action du clergé, cette petite flamme de zèle et de piété qui brûle encore en vous et qui, j'espère, grandira toujours jusqu'au sacerdoce. Sortez de l'enfance, quittez les défauts, la légèreté de l'enfant; devenez homme et prenez le sérieux, la fermeté, l'austérité de l'homme, surtout de l'homme sacerdotal. On peut rire, être joyeux, se distraire, égayer les autres, mais il faut rester austère, c'est-à-dire élever son âme au-dessus des pensées basses et vulgaires et des sentiments égoïstes, pédants et mesquins du monde, devenir enfin un homme de principes.

Le principal élément de votre formation sera de méditer, sans vous tendre l'esprit, sur ce que vous faites en marchant . .vers le sacerdoce,, sur ce que vous êtes, comparé au sacerdoce, sur ce que vous serez dans le sacerdoce, grande opits !... C'est la théologie dogmatique surtout qui, avec l'Ecriture-Sainte, forme Yâme sacerdotale, en offrant à l'intelligence la notion complète et surnaturelle de Notre-Seigneur et de sa parole : Hœc est vità œterna ut cognoscant te, en donnant à la piété un élément solide et substantiel. Les prêtres qui tombent ou s'affadissent, sont ceux qui n'ont eu que de la rêverie et de la sentimentalité dans l'âme, La/bz, au degré oîi elle devient sacerdotale, doit être éclairée et développée par l'habitude de méditer \3l parole de I?ieu,c'est-èL-dh-e la théologie; alors elle s'appelle la doctrine, elle est à la fois science et amour, étude et prière ; elle rend le prêtre bien plus robuste contre le monde, parce qu'elle lui donne le goût des choses de Dieu. Ce goût est le préservatif du cœur sacerdotal contre l'atmosphère malsaine où il nous faut vivre. Ayez confiance, ne vous tourmentez pas, pensez tranquillement, gaîment, doucement et sérieusement à tout cela, et vous verrez...

Quand vous serez prêtre et lancé dans le ministère, prêchez la croisade de l'apostolat, élevez-nous des apprentis mission-

naires. Il existe en France une jeunesse si belle, si ardente, si généreuse, si sympathique aux idées de dévouement, et qui cependant perd son temps et gaspille son ardeur à flâner, à se divertir, à faire de la politique, ou pire que cela. Avisez quelques amis instruits ; dites-leur qu'il y a par ici des populations immenses comptant sur eux pour embrasser l'Évangile ; que pour récompense sur la terre, en attendant le Ciel, ils auront, comme nous, la fatigue, le renoncement aux aises de la vie, mais la joie du cœur ; dites-leur enfin que nous les appelons au nom du bon Dieu à venir nous aider. Voilà, mon cher, une belle commission que je vous donne là, mais je vous la donne sérieusement et au nom de Jésus- Christ, puisque c'est à son règne que nous travaillons.

Pauvre pays, pauvre pays de France ! Vous me touchez un seul mot de notre situation sociale; les lettres et les journaux qui m'arrivent me donnent un peu l'idée de ce qui se-passe et de ce qu'on peut attendre de l'avenir. Je conçois ce que vous me dites, la difficulté de faire le bien et les avanies que le prêtre doit subir aujourd'hui. Vous savez que je connais un peu, moi aussi, l'état de notre France ; à vous dire vrai, je croîs que le cœur d'un prêtre court incomparablement plus de dangers en France qu'en Chine ; le démon règne ici, et l'atmosphère spirituelle est païenne, mais les séductions du monde nous sont épargnées, ainsi que ces entraînements vers le plaisir, l%~ksecr" -€t4aJ«x-ui=e, qui sont la perdition de tant d'âmes peu solides et peu préparées. O Dieu, qu'il faut être ferme, austère dans sa vie intime, et impitoyable à soi-même, fidèle à l'habitude de l'union avec Notre- Seigneur, pour rester fort contre cet envahissement continuel de l'esprit mondain ! Mais aussi la récompense de l'âme fidèle est grande et admirable, même ici-bas, et le châtiment de l'âme coupable et infidèle, terrible et profond... Faites-vous trappiste, plutôt que de laisser jamais le démon mettre la main sur votre cœur, ne fût-ce qu'une fois, ne fût-ce que pour une minute, ne fût-ce que dans le secret de votre conscience.

Ne perdons pas l'espérance d'entendre un jour dire sur nous le beau verset de l'Apocalypse : «... Virgines sunt; hi sequuntur Agnuin qiiocuinque ierit. » Dites donc un peu, faut-il avoir .20 ans, des rêves de sacrifice, un idéal de sainteté, des aspirations ardentes au don de soi-même, à la- virginité perpétuelle, une vocation sainte, une mission de salut, d'apostolat et de consolation auprès des pauvres et des amis du bon Dieu, et aboutir à la ruine 7 Adjuva nos, Deiis salutaris noster.O\xç. le bon Dieu vous fasse mourir jeune, ainsi que tous ceux que j'aime là-bas et moi aussi, plutôt que de nous laisser tomber. Dites aux amis que j'ai envie de leur souhaiter la mort dans mon amour paternel! Ou plutôt, dites-leur de faire un coup de tête, et d'aller se jeter au n^ 128 de la rue du Bac. La belle affaire ! Ces coups-là coûtent bien plus avant qu'après. Je voudrais avoir cent vies humaines à dépenser pour faire cent coups pareils, et tous plus radicaux les uns que les autres ; je me ferais trappiste, bénédictin, ermite, missionnaire dans vingt-cinq pays lointains, aumônier de bagne, capucin, même jésuite ; je ne ferais que des coups i^-iéau-x, exprès pour prêcher d'exemple contre l'égoïsme de notre temps. Que les âmes contemporaines sont petites, et les cœurs vulgaires ! C'est pour cela que l'on trouve si peu de persévérance, si peu de nerf pour le sacrifice...

Oui, tout ce que je lis sur la France est bien triste, bien triste ! Nous venons d'apprendre l'élévation de Gambetta à la présidence de la Cha,mbre ; quelle farce indigne et formidable !.... Allez, notre France est malade, et ceux qui croient que vingt ans d'un bon gouvernement suffiraient à lui rendre sa santé intellectuelle, sa sève de vie chrétienne, ceux-là se mettent les dix doigts dans l'œil. Si la France ressuscite, ce que j'espère, et avec exultation, ce ne sera pas soudainement, mais lentement, comme elle a été formée ; la vie lui reviendra comme vient \z. v'\& chxé.\X&nnç., per modîiin i-^;/zz/z?i', puisque Notre-Seigneur a dit -.Semen est verbwn Dei,&t que rien de ce qui doit être chrétien ne peut avoir la prétention de le devenir

296 CORRESPONDANCE DU PÈRE J.-Bi AUBRY,

autrement qu'en recevant cette semence surnaturelle : verbum Dei, un enseignement intellectuel. Cette idée d'enseignement prend en France depuis dix ans, c'est déjà verbum, mais je ne vois pas que ce soit encore <i verbum DEI. »

On crie beaucoup contre les journaux et autres moyens de perversion du peuple : on a raison ; mais sous cette cause, qui est elle-même un effet, la racine du mal, où est-elle ? La cause de tout mal, c'est que la source de tout bien est tarie ou insuffisante; car, à la nature humaine, ôtez le préservatif surnaturel, qui est la ïo\ installée dans l'intelligence, maîtresse et règle des autres facultés, ôtez cela, que reste-t-il ? — Lisez la préface de la Vie de Je'sus- Christ par~^Louis Veuillot ; il a un mot bien juste pour caractériser la morale produite .dans le paganisme par la sagesse humaine dépourvue de la révélation : il appelle cette morale une quintessence de corruption. Nos beaux dassiques, qui sorit le supeiiîn de ce que le paganisme a produit de plus exquis,^ me font l'effet de ces petites boîtes bien précieuses, oti 4es=^^ba*^maetens enfermei^t avec un soin pieux quelque poison admirable et supj'-aterrestre, extrait par mille opérations délicates des plus intimes réservoirs de la nature. Leur morale est cela ; une quintessence exquise, capable, étant délayée par l'éducation dans les intelligences, de transmettre la peste à toute une génération, sans espoir de détruire jamais le germe de mort qu'on aura inoculé.

Je n'ai plus le temps de vous parler de la Chine et de ma nouvelle et immense paroisse ; un détail seulement : les indigènes de cette partie du Kouy-Tchéou ont des usages singuliers. Comme ils confectionnent des poisons qui, paraît-il, ont une vertu naturelle et diabolique à la fois, et les jettent souvent dans la tasse de leurs convives, il est très reçu, dès qu'on se met à table, de dire à son hôte : « Tu n'a pas mis de poison ? » Il vous répond : « Oh ! n'aie pas peur !» Cela suffit pour empêcher le poison d'agir. Prendre cette précaution avant le repas, n'est pas une impolitesse. Chaque personne doit, selon l'usage du pays, avoir empoisonné au moins une fois dans

sa vie, et réussi à faire mourir sa victime, sinon elle-même mourra du poison.

Tous les chrétiens de la contrée n'ayant que fort incomplètement quitté les moeurs et idées païennes,' on m'a prévenu de porter partout -avec moi deux tasses, pour éviter la vaisselle d'auti'ui et surtout l'empoisonnement. Toutefois je ne crains rien, m'en remettant à la parole de' Notre-Seîgneur : « Si inortiferum quid biberi7it, non eis nocebit. » Supposé d'ailleurs que ce poison ait une action diabolique, que pourra-t-il contre un prêtre dont la journée commence par la messe?

Je ne suis ni désolé, ni découragé, ni triste ; au contraire, depuis mon arrivée en Chine, la joie, le calme, ne m'ont pas quitté ; isolé de la France, à quarante lieues de tout confrère, j'ai perdu ce qui console et soutient humainement, mais il me reste le principal, ou plutôt tout, Notre- Seigneur et sa grâce. Hélas jnaalgré la, grâce, rhomme.„est encore faible et fragile ; il lui reste la misère humaine, et sa persévérance n'est jamais assurée ; il est vrai, nous ne rencontrons guère les séductions que nous pouvions trouver en France, mais nous sommes plongés dans un milieu païen oi^i règne le démon ; il faudrait au missionnaire une trempe exceptionnelle, une piété constante, une habitude profonde de l'union à Dieu, une vertu d'airain, un cœur cuirassé contre les défaillances et les découragements. La vocation apostolique n'est pas seulement belle par les sacrifices qu'elle exige et les fruits qu'elle produit , elle est encore la plus féconde en grâces pour l'âme qui l'a reçue ; seulement, l'agitation incessante et les occupations matérielles auxquelles nous sommes astreints, sont un danger pour la vie intérieure, et nous éloignent de ce qu'on peut appeler le pèle d^ attraction de la vie sacerdotale, la contemplation. Je le sens, j'ai à renouveler souvent mes résolutions à cet égard ; j'y manque plus souvent encore ; priez pour moi, obtenez-moi du bon Dieu qu'il ne me punisse pas de mon manque de courage en me laissant tomber, quand je voudrais tant m'envoler du côté du Ciel ! Cependant je suis bien heureux ;

ma seule inquiétude est la crainte de me laisser trop appauvrir et emporter loin du trône de Notre-Seigneur, hors du château de rame où il invite ses apôtres à demeurer avec lui toujours, même pendant leurs courses et leurs travaux. Pas d'apostolat sans un peu de contemplation, m'écrivait un de mes ariïis ; la parole, l'action du prêtre, quand elle n'est pas greffée sur la vie intérieure, est un arbre sans racines, ce n'est qu'une cymbale retentissante ou un airain sonore. Je sais cela en théorie : demandez à Notre-Seigneur que je le mette en pratique.

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