‹ Correspondance du père J.-B. Aubry [microform]Chapitre 5 sur 12 · JA · texte numérisé non relu

JA

rp rp «T' «Tî <T> «r» . fT>

La-Gao, le 25 juillet 1879.

Cher monsieur le Doyen,

[Vant de commencer l'exploration de la partie nord de mon district, je profite du passage d'un courrier pour écrire quelques lettres. Ce n'est pas que mon installation soit précisément commode: pour siège un petit banc, pour dossier mon lit, pour pupitre un-couvercle de panier en tresses de bambou posé sur mes genoux.

La maison est en roseaux ; elle se compose d'un seul grand appartement carré, qui sert à toutes les créatures et à tous les usages. En ma qualité de Pèr^, j'occupe depuis deux jours le meilleur coin et l'unique lit, pas brillant, je vous assure, et je n'y enfonce pas. Le catéchiste couche à terre, près du lit, sur une botte d'herbe qu'on étale le soir. La famille de céans — sept personnes assez stupides — couche pêle-mêle au coin opposé, sur un amas informe de foin, de débris et de chiffons. La mulet* attachée à un poteau à deux pas du lit, fait4 - à -sorns -se- gêner- toutes ses -opérations gastronomiques et autres ; elle a pour voisins cinq buffles étendus sur-le^*i" fumier parfumé ; un GÔGnon -chante sa chanson plus loin ; une demi-douzaine de poules couchent sous le lit ; un chien au milieu du salon ; les pierrots sur les solives du toit ; les rats et les souris partout ; elles viennent grignoter dans mes habits et sur le dos de mes livres^les moustiques abondent le soir, les puces et les punaises la nuit. Vous voyez, c'est une arc/ie de Noé ; la même chambre sert aussi de cuisine à l'espèce humaine ; au

moment où je vous écris, la bonne femme, assise sur une pierre, son dernier-né lié sur son dos, entretient le feu près de la porte, et fait cuire dans une marmite en terre le riz du déjeuner. Il est encore matin ; j'ai dit la messe et catéchisé de bonne heure, afin de permettre aux gens d'aller travailler, et d'envoyer le catéchiste a.ux environs, à la recherche d'un nouveau chrétien que je ne trouve pas.

Je croyais n'avoir que sept lieues à faire pour venir ici ; j'en ai fait au moins douze, et par des chemins ! àh! quels chemins ! comme celui du Paradis ! Pour comble d'ennui, la pluie n'a pas cessé de la journée, cela faisait un gâchis ! Enfin, faute de connaître le pays, j'ai allongé ma route. Fan-Ta-Ko, un chrétien dévoué, me conduisait : «Père, me disait-il chemin faisant, les païens me posent des questions assez drôles : « Fan- Ta-Ko, cet Européen -à la barbe jaune et au nez barbare nous trompe peut-être ; mais toi, voyons,-nous-te-Connaissons:„ne nous trompe pas. Dis-nous clairement à quoi ça sert cette religion ; pourquoi l'embrasse-t-on ?—— Pour sauver son âme et aller au Ciel après la mort. — C'est curieux, il doit y avoir autre chose ; il y a des secrets ; d'ailleurs tu as peut-être défense de les dire. Voyons, dis-les-moi, à moi seul ; tu le sais, je ne te vendrai pas. — Mais non, pas d'autre secret que celuilà ; fais-toi chrétien et tu verras ; notre religion ne demande qu'à se montrer. — Mais on dit que l'Européen vient affilier le peuple à sa religion pour révolter le pays et le faire conquérir par son empereur (pauvre stupide Grévy!); est-ce vrai ? — Il ne s'agit pas de cela du tout. — On dit que les chrétiens ne sont plus obligés à l'impôt, qu'ils refusent de payer leurs dettes, etc. ; que l'Européen arrache le cœur des enfants et les yeux des mourants (allusion au baptême et à l'extrême-onction), etc., etc.. »

Le chrétien réfute ces absurdités, et montre que nous ne venons que pour faire du bien. « Mais alors Fan-Ta-Ko, dis un peu, combien d'argent t'a-t-il demandé pour t'admettre dans sa religion ? — Pas une sapèque. — Combien t'a-t-il ,

donné ? — Rien non plus. » Et il leur explique comme il peut nos sacrifices, notre désintéressement.

Ses interlocuteurs le quittent en hochant la tête; ils disent qu'il ment, qu'il est déjà perverti, que je le paie pour tromper le peuple ; les autres, qu'il est trompé lui-même, le benêt ! et ne sait pas encore le fin mot de la religion qu'il vient d'embrasser. L'Européen est si rusé! il dit son secret seulement lorsqu'il est sûr de ses hommes. D'autres se demandent si, par hasard, il y aurait quelque chose de vrai dans les réponses de Fan-Ta^Ko, et discutent : — « C'est une religion comme une autre.,— Elle est bonne comme les autres. — Elle est meilleure. — On ne peut pas la pratiquer. — C'est défendu par les mandarins. — On l'a déjà anéantie plusieurs fois par la persécution ; gare à ceux qui l'embrasseront ! Ce n'est pas moi qu'on y prendra 1 — Que vient faire cet Européen ? On devrait iexhasser, le tuer. --J1 cherche -de-i'argentrTTT- Ce n'est pas-^ de l'argent qu'il cherche, puisqu'au contraire il dépense le sien et ne demande rien, c'est assez drôle ! — Et ce Fan-Ta-Ko, embrasser cette religion ! &s*-4I-bête'! c'est pourtant un honnête homme, et il soutient d'emblée que sa religion est bonne, que les chrétiens pratiquent ce qu'ils enseignent, et que l'Européenne veut pas nous tromper; il a, ma foi , l'air convaincu. — Il faut tuer Fan-Ta-Ko. — Oui, frottez -vous-y ; ces chrétiens sont tout-puissants près des grands mandarins ; ils ont à la capitale un grand chef de religion qui fait la pluie et le beau temps. — Avez-vous vu leurs cérémonies ? C'est très drôle; leur prêtre s'habille singulièrement, se tient debout près d'une table couverte d'un linge blanc, devant des images et un livre, fait comme ceci et cela, pendant que les chrétiens récitent de longues prières. — Et ce Fan-Ta-Ko, qui était comme nous il y a quatre mois, et qui aujourd'hui vient nous chanter qu'après la mort il ira au Ciel et nous autres en enfer, et que nous aurons du regret de ne l'avoir pas écouté ! c'est qu'il a tout l'air d'y croire ! — Avez-vous vu la barbe de l'Européen : il a au moins soixante-dix ans ! — Fan-Ta-Ko dit

qu'il a trente-cinq ans; et ses yeux qui ne sont pas noirs, mais bleus ; c'est curieux, je n'aurais pas. cru qu'il y eût des hommes comme cela. — Tu sais bien, moi, j'ai entendu dire par un marchand de Hin-Y-Fou qui a fait le commerce dans les pays lointains, qu'il y a des hommes à figure bleue, verte, mais je n'en ai jamais vu. — Ni moi non plus. — Ni moi non plus. — Celui-ci n'a toujours pas l'air d'avoir peur. — lia l'air rudement mauvais. — On dit qu'ils sont comme ça. deux ou trois cents au Kouy-Théou, et que tout le monde va se faire chrétien. » — Etc., etc..

Tout cela résume et reproduit à peu près les conversations dont je suis l'occasion ; le Saint-Esprit fera son petit travail au milieu de ces appréciations diverses. Fan-Ta-Ko n^est pas très malin, il ne sait encore que peu de chose, mais il prend assez bien la foi, il sait parler, il n'est pas pauvre pour le pays

et il est estimé-de- tout le-monde; il so.utiendra donc notre

thèse à l'occasion, verra aux environs qui peut mordre à la grappe, entamera les négociations, me tiendra au courant, et dira au catéchiste où il convient de faire une tentative. Par-ci par-là, trois ou quatre personnes auront remarqué et retiendront le mot sauver soît âme, être heztrettx après la moi^t ; je prodigue ce mot. Toujours le lendemain éte^mel de la mort réveille les âmes ; c'est l'arme du bon Dieu, et aussi la nôtre. Ceux que le Saint-Esprit k préordonnés paur la vie chrétienne (i) commenceront à se préoccuper un peu -de l'idée qui vient de leur apparaître, et à se demander vaguement s'ils sont dans le vrai. Par l'exemple de Fan-Ta-Ko, qui ne paraît pas se repentir, on verra qu'on peut habiter ce pays comme tout le monde, et, sans qu'il en résulte de graves inconvénients, pratiquer cette religion. A mon passage, l'année prochaine, je ne serai plus si étrange ; on dira : « Ah ! voilà l'Européen revenu, allons voir un peu ! » Fan-Ta-Ko sera peut-être prêt pour le baptême, il sera plus hardi, et je serai moi-même plus fort. On aura un peu éclairci la question de savoir au nom de qui et

(i)Act., XIII, 48.

pourquoi je viens ; ]e catéchiste aura semé quelques notions ; nôtre langage chrétien sera mieux compris ; deux, trois, cinq, douze chefs de famille demanderont à se faire chrétiens; j'examinerai leur valeur et leurs motifs ; j'admettrai ceux qui paraîtront bons, j'exclurai ou reculerai -les autres. Le bruit se propagera que la religion s'établit ici, ce sera un fait accompli, et me voilà installé dans le pays. Un païen des environs que j'aurai gagné m'invitera à faire station chez lui ; ce sera le commencement d'une nouvelle chrétienté ; elle-même en produira d'autres ; le Saint-Esprit profitera de tout pour diriger les choses, relations de parenté, commérages, curiosité ; en apparence c'est le hasard, en réalité la Providence qui dispose les hommes et les événements pour la propagation et l'établissement du christianisme. Mais fermons cette longue parenthèse et revenons à notre voyage ; nous étions restés égarés et

„en détresse„sur le chemin de.Xa-Gao.

Donc, après mille aventures, glissades dans la boue, noyades dans les marécages, enfilades dé montées interminables, nous arrivons, un peu avant le coucher du soleil, dans tm pays des plus pittoresques : hautes montagnes parsemées de bouquets d'arbres et de rochers fantastiques, entrecoupées de profondes crevasses encaissant des torrents. Deux passants, à qui nous demandons le chemin, nous ' indiquent une montagne rocailleuse avec un sentier semblable à une échelle. Hélas ! faut-il encore grimper là-haut ! Je grimpe en tirant ma mule par la bride. Là-haut, c'est une mer de rochers ; des vagues pétrifiées, des falaises de pierre, rien que des pierres. A mi-côte, un torrent bondit et écume à travers des rochers ; en bas, une belle vallée verdoyante, bien cultivée, sillonnée de ruisseaux formant de petites cascades, émaillée d'arbres ; au milieu des rizières, de pauvres chaumières noires, enfumées, et qui n'égayent pas le paysage comme nos blanches maisonnettes d'Europe. — Le Chinois ne fait que gâter la nature. — Descendons jusqu'au torrent. Le chemin est encore une échelle..., dont les échelons roulent sous le pied. Enfin on descend tout

de même. Mais La-Gao ? Et la maison chrétienne ? Personne pour nous renseigner. Fan-Ta-Ko va voir aux environs ; au bout d'une demi-heure il revient : « Là-bas un homme m'a dit que c'est à droite. » Bon, allons à droite. La nuit tombe, et nous ne trouvons rien. Au loin, sur une colline, un enfant ramène un buffle : on houpe "^owt lui demander le chemin, il ne sait pas. Un homme, qui passe sur l'autre rive du torrent, nous donne une direction différente de la première ; nous la prenons encore. Un chien nous indique par ses aboiements le voisinage d'une rhaison ; Fan-Ta-Ko y court, il tombe dans l'eau, et rapporte cette réponse compliquée : « Qn t'a trompé, mon frère aîné ; retourne sur tes pas, traverse^ un torrent, monte par-ci, descends par-là, tourne un vallon, côtoie une colline, suis une ravine, et tu as devant toi La-Gao. » Sur la foi de ces renseignements, nous refaisons notre route sans plus __de succès. :Allez dQncL retro.u ver votre. jchemind^^ pays le plus accidenté du monde, où il y a des creux et des bosses partout, et pas un sentier droit.

Heureusement, le temps est redevenu beau ; mais il fait nuit, et la lune n'éclaire que les sommets des montagnes.; les basfonds en deviennent plus obscurs. Il y a bien des maisons sur la côte j de la vallée, on les devine, on ne les voit pas. Nous appelons ; des chiens répondent, mais de si loin que c'est décourageant, et puis les échos nous empêchent de nous guider sur leur voix.

Nous sommes au pied de la falaise de rochers, sur les rives du torrent, nuit serrée, que faire ? Nous nous asseyons par-, terre, le catéchiste et moi ; Fan-Ta-Ko pose sur l'herbe mon bagage ; la mule se met à brouter, je voudrais bien en faire autant ! Depuis six heures du matin, je n'ai mangé que cinq à six petites pêches vertes cueillies en chemin, et bu l'eau des fontaines. Nous nous résignons à coucher là, en nous précautionnant contre le tigre et la panthère, assez communs dans ces parages ; en somme, précautions fort inutiles ; si les fauves venaient, ils ne nous avertiraient pas, nous ne pourrions le sa-

voir et nous défendre qu'une fois bel et bien mangés ! Un danger plus immédiat, c'est que je n'ai pas un fil de sec sur moi : la nuit est fraîche, le pays-humide, la journée a été très chaude et orageuse, à la garde de la Providence ! J'ai une lanterne en papier huilé, et une chandelle de graisse de. bœuf, m^ais rien pour l'allumer ; impossible de voyager là nuit à travers des fouillis pareils, il faut nécessairement sedécider à rester. Fan-Ta-Ko part seul à la découverte encore une fois, nous

L'attendrons Il est parti depuis une heure, pas de nouvelles ;

deux heures se'passent, toujours pas^ de nouvelles. Le paysage, vu au' clair de la. lune et après des pluies d'orage, est ravissant j mais des gens égarés et affamés n'ont guère le goût d'admirer des paysages, de faire de la poésie, et de regarder par où la Grande ourse a tourné sa queue. Pourtant, chose curieuse, c'est dans ces moments-là que les vieux souvenirs se représentent à l'imagination ayec plus de vivacité et de fraîcheur ; assis sur mon rocher," ptaîdaH^-^qwé-je^^Galiais-m-a-ehemise-de-- ^fRâû=ti©s-el=4p€)fl§eais^Hies^^ai)itST je me suis rappelé ce temps pùj jeunes séminaristes, nousétions deux avec vous sur un banc du petit bois de votre; jardin, à Orrouy, faisant de l'astronomie, plus ou moins scientifique, ou plutôt (de la rêvasserie à propos d'étoiles. Du reste, -la vue des astres, dans le calme d'une belle" soirée, me fait toujours penser au pays ; je me dis que les mêmes étoiles vont jùire sur la France, que mes amis les-- verront et les regarderont , comme moi ;;si seulement on pouvait par là se faire dés signaux ! A continuer cette rêverie, les regrets du pays viendraient vite, et la contemplation dès étoiles a des dangers particuliers ; décidément, il vaut mieux me contenter d'espérer le ciel, et regarder la terre. Sur la terre, la petite caravane, campée au milieu des broussailles et des rochers, me rappelle à la réalité de la situation.

Et Fan-Ta-Ko ? Le catéchiste, qui n'est pas un rêveur, et désire un souper et un abri, n'est occupé qu'à houper;les chiens aboient, mais ce n'est pas aux chiens qu'on parle. Jinfin, bien loin, dans une anfractuosité de la montagne, un cri humain nous

répond ; sans doute c'est notre homme qui revient. Pour le ' guider vers nous^ nous crions à notre tour de cinq minutes en cinq minutes. Enfin- le voici, accompagne du chrétien qu'il

i cherchait; il va nous'conduire coucher dans une maison païenne à un kilomètre. Mais pour y arriver, et sans lumière, quel

-ouvrage ! A peu près comme d'aller à Sainte-Anne d'Auray avec des pois dans ses souliers. Il faut d'abord descendre, sans

chemin, à travers les pierres et les épines, jusqu'au torrent. Le chrétien de La-Gao marche devant, chargé de mon bagage ; je viens après, puis Fan-Ta-Ko, et le catéchiste tirant ma mule; on s'assied sur un talon, les deux mains à terre, et, avec la jambe libre, on tâtonne devant soi. Nous sojumes pourtant a;u torrent, mais il faut le passer, et vous savez bien . qu'on ne s'est pas amusé à y faire un pont ; on saute d'une pierre à l'autre, un vrai plaisir, quoi ! La lune a cessé de briller, du reste elle a bien fait, puisqu'elle ne pouvait pas nous être

utile. Avec un petit bâton pour sonder le terrain, je m'aventure sur la première pierre ; je manoeuvre du baton,de la main et du pied, pour trouver la seconde ; je l'ai trouvée ; après, il , faut chercher la troisième, et ainsi de suite. Je ne suis-tombé qu'une fois et s;ans me mouiller; j'étais déjà trempé au dedans par la sueur, sur les épaules par la pluie, depuis les pieds jusqu'à la poitrine par la rosée ; d'ailleurs je ne suis pas tombé dans l'eau. Le torrent est passé, mais le catéchiste, resté de r^autre côté, tire en vain la pauvre mule, entêtée comme les gefes de son espèce ; elle a déjà eu plusieurs fois affaire à des passages semblables: "elle se défie et refuse d'entrer dans l'eau. Yang-Se retourne pour aider ; on tire, on pousse, on appelle, on crie, on tape ; la mule rue, hennit, se débat, recule, avance, enfin elle passe, et nous sommes au complet. On enfile des sentiers encore plus boueux que les autres, on barbote, on enifonce, on glisse... Nous arrivons chez le païen, qui ne nous attend pas. Il faut le faire lever ; il hésite- à nous recevoir ; le Chinois a diverses raisons pour se défier des arrivants de nuit, et celuici fait des façons, d'autant plus que nous sommés amqnés par

un chrétien peu connu de lui. Je pensais à la scène- de la joie parfaite de saint François et du Frère Léon, dans les Fjorefti; ra'sàs il y avait des différences :1e païen ne nous disait pas d'injures, et je n'étais pas extrêmement joyeux.Enfin nous sommes reçus tant bien que mal ; pour moi, je laisse mes Kommes se faire un lit et un souper chez le païen, et, allumant ma lanterne, je pars avec Yang-Se coucher chez lui à une demi-lieue plus loin. Il n'était pas encore tout à fait minuit ; j'avalai une jatte d'eau pour faire croire à mon estomac que je lui avais donné quelque chose, et je me couchai. Tout cela c'était avant-hier ; je me suis réveillé hier matin en parfaite santé.

Je loge donc dans le plus misérable taudis, mais à mon poste : le matin j'étale sur le lit le strict nécessaire pour dire la messe ; il n'y a ni table, ni planche pour en improviser une, mais Notre-^SeigneUr n'en est pas à son coup d'essai pour descendre dans les étables. La maison est isolée, assez haut perchée, sur le penchant de la montagne, au-dessus du grand torrent que vous savez, et en face des -nombreux ruisseaux qui arrosent l'autre versant de la vallée. Le paysage est splendide, surtout le soir, au clair de la lune ; et si je n'avais guère le goût de l'admirer avant-hier, hier, par la plus belle soirée du monde, j'ai pu me régaler ! Rien de plus calme, de plus paisible : devant moi, la vallée et les montagnes dont les crêtes, éclairées par la lune, se dessinent sur le ciel en zigzags et en pointes. La vallée est dans l'obscurité, mais l'ombre est sillonnée par des myriades de petites mouches luisantes : on dirait des étincelles ; pas d'autres bruits que les mugissements du torrent, le cri dès cigales, l'aboiement de quelque chien dans le lointain ; la terre s'efface, l'âme se sent attirée par^outes les lumières qui scintillent au firmament, elle monte comme pour chercher là-haut les vivants, — Terra viventium !

Et cependant le devoir est en bas ; dans les vallées que voici, et de l'autre côté de ces montagnes, il y a des fourmilières d'hommes ; chacun d'eux a une âme, un ange gardien,

\oS

un droit aux mérites de Jésus-Christ, une' place préparée au ciel ; et c'est moi qui leur apporte, de la part de Notre-Seigneur, la lumière qui leur montrera le chemin du salut, — •' Lumen ad t'evelatio?iem gentiuin... Et tout ce peuple est là, dans cette ombre qui enveloppe la contrée, travaillant, mangeant ne parlant que des misérables intérêts de la terre, naissant, mourant, se livrant à ses superstitions devant d'horribles idoles, esclave du démon, livré au péché, ne pensant pas àréternité, vivant de peine, sans espérance. et sans consolation-, sans fbiet sans amour. Pauvres gens ! ils ignorent absolument l'unique nécessaire de la vie ; ils ont leur part d'intelligence et de dons naturels, une vocation à la foi, et tous les besoins de l'âme; malgré cela, ils n'ont d'autre pensée d'avenir que de traîner leur misère quelques années encore, pour mourir au milieu d'une famille qui ne saura" pas les pleurer, et, après, aller occuper un trou parmi les tombeaux de la montagne. __Quejie£ois ce texte^de l'Écriture- m'est- revenu~à^a''pènséê^

« Ubmtinare his qui in ufnbra niortis sedent ; » méditées"^ ici, ces paroles ont quelque chose de saisissant. Ce voile de mort,' je le vois étendu devant moi sur ce pays; il semble que je le touche!

Mon Dieu, que c'est triste un peuple qui n'est pas chrétien ! Et que veulent donc faire de l'Europe ceux qui travaillent avec tant d'acharnement à lui enlever sa foi ? Mais quelle mission que. la nôtre, pauvres prêtres perdus, noyés.- dans ces populations immenses, dépositaires pour elles des trésors de Jésus-Christjdes richesses de sa rédemption !(i) C'est la grâce et la vie qu'elles nous demandent et tirent de nous, quand elles viennent à la foi. Elles sont cause qu'une circulation de sève surnaturelle s'établit entre le ciel et elles par notre âme à nous ; rien que cette pensée devrait me servir de méditation perpétuelle, et me tenir jour et nuit dans l'union à Dieu, tout imbibé de sa. présence, pénétré du sentiment de mon néant 'et de ma gloire !

(i) Voir EpheSi,IIi.,et toutel'Epître.

Oh oui ! ma vocation était de venir ici ; c'est ici que je puis ^ être utile. Que Dieu me fasse la grâcç d'y mourir, même s'il faut souffrir en attendantJa mort. Si je meurs à Hin-Y-Fou, j'ai choisi et montré aux chrétiens remplacement de ma tombe àuh kilomètre de la ville, à deux cents pas du Père Miiller, mon prédécesseur... ; là seulement je me reposerai...

Yang-Tchàng-Gao, le 31 août 1879.

Cher monsieur le Doyen,

OUS me plaignez d'être là-bas seul et loin de tout confrère. Pour moi, à quoi cela tient-il ? L'isolement ne m'est nullement pénible ; pourtant je suis souvent deux rhois sans lettres de France, -sans-nouvelles-des .confrères. -Il -faut bien s'iiabituer-à-cettevie et prendre goût à la besogne qui vous écrase ! Oui, mais quand il arrive des lettres qu'on n'attend plus, on sort comme d'un rêve, on se retrouve tout Français, et le plaisir est incomparable. Le missionnaire a encore d'autres consolations qui alimentent son espérance et son courage. Écoutez plutôt, voici l'une de mes grandes jouissances.

On vient me chercher, avant l'Assomption, pour un chrétien mourant à l'extrémité du district, à trois jours de marche forcée. La station, qui s'appelle Ta-Chan (grande montagne), est une des rares chrétientés datant du siècle dernier. Son éloignement des villes, sa position dans une profonde vallée au milieu des montagnes, l'a préservée des persécutions, des incursions des rebelles, et des causes de démoralisation particulières aux centres populeux. Les habitants ne sortent guère de leurs rochers, ils voient rarement des étrangers, s'occupent de leur culture, sont pauvres, simples et très bons chrétiens : O fortunatos niinium ! Ta-Chan compte trente familles chrétiennes. Voilà donc de braves gens, à l'une des extrémités les plus écartées du monde visité par l'Évangile; ils ignorent

tout de l'Europe, ils ne m'ont jamais vu, mais ils savent qoie je. vais venir, et des enfants ont été apostés sur. la montagne pour guetter mon arrivée.

A peine eurent-ils entendu le grelot de ma mule au détour des rochers, et aperçu mon large chapeau semblable à un couvercle à lessive, qu'ils se mirent à crier : « Voilà le Père, voilà le Père ! » Et tous les chrétiens d'accourir sur le bord du sentier, de me saluer au passage et de m'accompagner ; mon malade en était aussi ; je craignais tant de le trouver mort ! Il m'enterrera peut-être, mais enfin il avait été en danger. Les visages sont épanouis, oh ne me connaît p^s, on me reconnaît. Détail trivial qui m'a tpuçhé : les chiens du pays ne voient guère d'autre étranger que le missionnaire ; ils suivent ses moindres mouvements ; mule, bagage, barbe, sàluts des chrétiens, ils observent tout.Génëralement les chiens des païens sont très méchants après nous ; or, à Ta-Chan, tous les chiens, et

ils sont ïïômb'rè"ûx7àccompagh aient leùWmàîtres venus "à ma rencontre. Eh bien ! loin d'aboyer, ils me firent accueil ; ils rémuaient la queue, s'empressaient autour de moi et de la mule, se mettaient à courir joyeusement devant nous. Que voulez-vous? C'est un ensemble d'émotions délicieuses qui font oublier la faim et la fatigue.

J'arrive ; vite, on prend mon bâton, mon couvercle à lessive, mon bréviaire ; tout est à mon service , on attend mes ordres, je me sens en famille ; on sait ce que je viens faire, ce que je pense, ce que- j'aime, ce que je recommanderai, « Ah ! que le Père est fatigué ! '■ — Le Père veut-il se laver les pieds ? — Le Père boira-t-îl du thé ou de l'eau fraîche ? — Le Père a bien faim. — Vois comme le Père a sué. — Le Père a-t-il de quoi changer, pour qu'on lui lave ses habits trempés de sueur et pleins de poussière ? etc., etc. » L'un m'apporte de l'eau, un autre des pêches presque bonnes, un troisième du thé ; celuilà déshabille la mule et lui donne à boire ; celui-ci rapporte une brassée de branches et de feuillages secs pour faire du feu et cuire le riz ; la plupart restent autour de moi à me regar-

der; c'est parfois incommode, mais toujours bien touchant. Puis on viendra me dire confidentiellement les petites affaires et les ennuis du lieu : — « Père, les païens nous menacent et nous injurient, est-ce vrai qu'on détruira encore la religion ? — Père, mon fils va un peu de travers et ne -m'écoute pas ; il viendra te voir ce soir : je te prie de lui donner un avis. — Père, tel chrétien a donné un scandale dans l'année; il faut-:: le gronder un peu, vous ; il ne nous croit pas. - — Père, j'ai une^ dispute depuis six mois avec un tel : entends notre affairc> et dis-moi si je n'ai pas maison. — Père, mon bœuf est mort, je suis bien malheureux. ^ — Père, mon chapelet est cassé à trois places et à perdu des" grains. — Père, une médaille ! — Père, une image !»

Il faut répondre à tout cela, raccommoder le chapelet et. aussi les âmes... Le soir, la présence du Père est,pour les gens de la vallée, l'occasion de se réunir : ils arrivent de partout.

7ët (p"ëirëjôrë' dé les ëht^^ voix, d'un

seul cœur : « Je crois en- DieUi.. Notre Père... Je vous saluê^ Marie... 1> Voilà la grande famille catholique, voilà l'Eglise avec sa foi et son unité d'un bout du monde à l'autre,- et jusque dans ces petits recoins si écartés ! Un missionnaire observateur jouit assez souvent d'un spectacle pareil ; en vérité, peut-il s'ennuyer ? "

Après l'Assomption, j'ai repris mon vol pour visiter le sud du district ; partout on écoute la doctrine avec bienveillance et sympathie. Ici même, à Yang-Tchang-Gao, j'ai fait quelques bonnes captures : mon hôte d'abord, un grand gaillard de cinquante ans, honnête, intelligent et de bonne famille, et puis six ménages dispersés dans les environs. Les adhésions seraient plus nombreuses, si je n'étais très sévère par principes, pour assurer la solidité et la bonne direction des œuvres dans l'avenir ; je ne veux admettre que lentement, et après enquête, des familles soigneusement choisies ; il faut des mois pour planterjes premiers jalons, des années et bien des courses pour faire une besogne sérieuse et tant soit peu définitive. Si

-^■->?-:'^> vj'-';:^

je pouvais fonder sur ce territoire un bon réseau de fortes et solides chrétientés, capables de résister aux orages etàl'épreuve du temps !... Mon Dieu, quand la conquête de ce pauvre -peuple chinois sera-t-elle achevée ?- Le sera-t-elle jamais? Ce doute est mon tourment. N'importe ! j'y travaille toujours, et si imperceptible que soit l'action d'un seul homme pour entamer un pareil bloc, son travail accélère le résultat.

Je lisais ce matin en saint P.rosper que, dans la totalité du genre humain, est une autre totalité, inférieure en nombre, appelée par l'Ecriture \z.pléniiude, Yuniversalité du genre humain: c'est l'universalité des hommes ,qui seront sauvés ; ceuxlà seuls comptent ; les autres ne comptent pas, ils sont des fruits secs, des hommes manques, vasainteritûs. Eh bien ! mes pauvres chrétiens, comnie perdus dans la rhasse païenne, sont ici le vrai genre humain, puisqu'ils concourent à compléter le nombre des élus ; ils sont misérables, d'une nature inférieure, n'importe ! Ils composent ici le royaume de Dieu, l'Ëglise vivante ; ils sont des parcelles, des molécules, dés gouttes de sang dans le corps mystique de Jésus-Christ ; enfin ils forment le vrai peuple- chinois, celui qui est élu pour le ciel, appelé à fournir son contingent à l'armée des saints, et destiné à habiter le ciel. Voyez-vous, il faut bien se consoler d'une manière ou d'une autre ! Dans vos tristes paroisses du diocèse de Beau-^, vais, l'impiété gagne du terrain de jour en jour, lés fidèles se ^ font de plus en plus rares; pourquoi vous désoler outre mesure et vous inquiéter ? Vous avez la conscience affaire votre /^jjz^/^, et-quand il ne resterait en tout que deux ou trois bonnes âmes, vivant encore de la vie chrétienne et recevant la grâce par vos mains, il faudrait dire comme votre missionnaire chinois : « Ici, ces âmes sont le royaume de Dieu, elles sont l'Église vivante, et je ne perds pas mon temps. »

Telles sont les pensées que je rumine bien des fois par jour en trottinant sur les routes, chez les chrétiens, quand ils me laissent seul pour aller à leur travail, le soir, si je reste inoccupé pu si la fatigue ne m'endort pas ; en somme.je me trouve

enQore assez heureux. Au petit bonheur ! on finira toujours par vieilHr, et on viendra à bout de mourir. "^^

Hin-Y-Fou^le 15 novembre 1879

Ma CHÈRE Sœur (i),

Os sacrifices, les mérites dont vous ornez votre âme parla grâce de Dieu, les actes d'amour que produit votre cœur sous l'influence du Saint- Esprit, vous dofinent le droit de vous dire, en regardant les saints^ ces géants de l'ordre surnaturel, une sainte Gertrude, une sainte Thérèse, tant d'autres enfin : « Encore un petit pas de fait pour me rapprocher de mon idéal ; quel bonheur ! » Toutefois, les actes isolés ne suffisent pas pour nous rendre semblables aux saints. Ce qui constitue la sainteté, c'est' un- état habituel de" prière, d'union à Dieu, d'amour de Notre-Seigneur, d'abnégation de soi-même ; le surnaturel inspire toute la vie des saints, il est comme le sol fertile sur lequel le Saint-Esprit sème, arrose, cultive, fait pousser, fleurir et fructifier chacun des actes particuliers. Cela revient à dire : il faut viser à ce point fondamental, l'union à Notre-Seigneur par V intelligence covi\vi\& par le cœtir.

CVous autres femmes, vous voudriez ne vivre que par le cœur, faire de la piété une affaire de sentiment ; au contraire, l'homme ne vivrait que par l'esprit, et aurait une tendance marquée à tourner sa piété en raisonnements. Justement, votre chère Sœur -X***, si pleine d'expérience en ces matières, me disait cela un jour. C'est vrai, et voilà pourquoi Dieu a soumis les femmes aux hommes, même dans les choses spirituelles ; mais il a voulu

(i) Une religieuse.

^:'-':''--^wf

que les hommes subissent toujours quelque peu, souvent à

leur insu, l'influence des femmes. L'homme fournit les principes, ce qui soutient la piété et la rend solide, forte ; en même temps, il apprend, au contact des âmes qu'il dirige, à donner à sa vie spirituelle quelque chose de plus mystique, et de plus tendre. Dans ces àvaes géantes, sainte Gertrûde, sainte Thérèse, la piété est faite d'intelligence aussi bien que de cœur, et leurs écrits présentent une admirable connuissànce des principes, \xt\q lumière de doctrine, une philosophie, qui les rendent ' aussi attrayants pour leshommes qiie pour les femmes. D'ailleurs, toute sainteté vraie, complète, est un travail du cœur aussi bien que de l'intelligence, qui aboutit à la transformation de l'un et de l'autre. Le travail de l'intelligence consiste à nous instruire à fond de la science de Dieu, dé la doctrine chrétienne, des principes de la foi et de la vie intérieure ; à rendre notre foi éclairée ; h. méditer les ventés j;évéléese^ duite (de Dieu sur nous ; à nous nourrir des pensées qui remplissent l'Ecriture et les livres des saints ; enfin à orienter notre esprit du côté du ciel, de telle sorte que toujours et de lui-même il regarde les choses à la lumière d'en haut,— Scientia sanctorum, )

Je vous demande un peu, cette habitude une fois prise, peut-on avoir le temps et le goût de penser au mondé, à ses niaiseries? Peut-on se laisser séduire par toutes ces bagatelles de néant auxquelles cependant des âmes se l^aissent prendre, comme des alouettes au miroir ? Les âmes, que Notre-Seignéur appelle les oiseaux du ciel, z/^/z/^r^i- <:c^/z/ -

Chère Soeur, n%i)aîss©ns-3amais--'-notr-e' regard.ni.notre vol- ^âSfS- le monde :- c'^j-/ une figure qui passe, dit saint Paul (i) ; ce n'est qu^une figure, et encore elle passe ; comment donc s'y attacher, s'y fixer ?Je m'imagine sainte Gertrûde toute plongée dans le surnaturel, si élevée au-dessus du monde par ses pensées et ses affections, qu'elle ne songeait même plus à le mépriser et à s'apercevoir de son existence.

(i)I Cor., VII, 31.

<[ La mort si douce, si édifiante, de notre bonne sœur M*** a été précieuse devant Dieu; la voilà arrivée- où son cœur l'avait devancée depuis longtemps, et, là-haut, elle ne cessera pas de vous aimer et de travailler pour vous. Plus une famille reli-~ gieuse a de membres au Ciel, plus elle a sur la terre le pied solide, la vie durable et le -travail fécond. R<îjouissez-vous donc : votre couvent a déjà donné beaucoup d'élus à Notre- Seigneur,chaqiie Sœur qui vous mieurt saintement augmente vos espérances d'avenir, et ce trésor de mérites sur lequel vit une congrégation religieuse. Dites-le à vos compagnes pour les encourager à grandir en piété, en humilité, en dévouement; en renoncement, en pureté et en charité. Les grands ordres ont des saints, canonisés, c'est une immense richesse ; mais je me demande s'il" n^y aurait /pas quelque chose de meilleur encore, par exemple, savoir dire au bon Maître: « Seigneur, nous n'av ons rien de g lorieux, rious ne rnéritqns pas que Vous nous mettiez en lumière, ni que le Pape entende jamais parler d~e nous, mais donnez-nous l'humilité ; laisseznous bien obscures dans notre petit coin, les dernières de toutes en toutes choses, excepté en amour ; no notrs -envoyez . pas des-pri ftcesses^^HaaJa les enfants des pauvres ; faites, qu'elles nous apportent toujours et que nous acquérions de plus en plus^ l'esprit de pauvreté et d'obscurité ; c'est notre vocation depuis que nous sommes au monde. » Groyez-le, ma Sœur, cet esprit'là, dans un couvent, vaut mieux que la gloire, les postes élevés, et dix saintes canonisées. J

A propos de religieuses, on m'a envoyé une vierge chinoise pour garder mon orphelinat. C'est une bonne fille, intelligente et instruite, pieuse, à la façon chinoise, qui consiste^ à réciter de longues prières, robuste et décidée, à grosse voix et à forte poigne, fiiaa»ntJa^pipe comi-nier-ua-sapettF. Elle me sera bien précieuse pour l'éducation des enfants et l'instruction des femmes-; mais n'allez pas lui parler méditation : elle ouvrirait une bouche et des yeux ! Essayer de raffiner cette pauvre nature chinoise, incapable d'enthousiasme et d'élan,

fermée h.V intellis;ence des choses divines, - ce serait vouloir tailler de belles sculptures dans une carrière de sable. .

Hier, je retrouvais dans un livre une image représentant la Sainte- Vierge, rEnfànt-Jésus et saint Jean-Baptiste ; savezvous le souvenir qu'elle m'a rappelé ? Un jour de Saint-Jean^ Baptiste que j'étais chez vous, vous me l'avez donnée pour ma-fête; j'y écrivis aussitôt le mot du Précurseur aux Juifs qiii~lui demandaient ce qu'était Jésus : « Oportet illuin crescere, me autem wmifz /,» et, après avoir délibéré-sur le sens 4 donner à cette parole, nous avons arrêté celui-ci : une fois consacrés à Dieu, nous devons diminuer, nous effacer, disparaître, faire: ;que Jésus devienne nous et nous remplace en tout. A Oportet illwn C7^escere, ine autem- minui. » Depuis ce temps-là, le mot de saint Jean-Baptiste est entré dans mon trésor spirituel, et Je le médite souvent ; il faut bien nourrir mon pauvre cœur, et je sui s encore frian d, allez, quoique devenu Chinois et réduit

aux citrouilles vertes cuites à l'eau et au sel. Pour l'âme, c'est un peu la même chose ; je suis éloigné de tout confrère, seul et encore seul au milieu de mes Chinois.Cep'endant,la solitude ne rrie pèse pas; je suis joyeux quand je vois un confrère, tranquille quand je n'en vois pas : la compagnie et la conversation des gens du pays n'est pas dissipante.

Demandez seulement au Sacré-Cœur pour moi la grâce de faire beaucoup de conversions et d'établir de bonnes,de solides chrétientés; offrez-Jui pour nous vos mérites, vos dévouements^ vos sacrifices : c'est de l'argent comptant qui tombe dans le trésor de l'Eglise ; dans ces régions arides et désolées, nous n'avons que cela pour nous soutenir nous-mêmes, et communiquer un peu de vie aux âmes ; sans les mérites produits en pays chrétiens, il nous faudrait mourir de consomption et de misère intérieure : hélas ! ce serait vite fait !

KlT

H in- Y-Fou, le i6 décembre 1 879.

Cher Monsieur le Doyen,

Algré les menaces de persécution et les vexations des païens, favorisés par la connivence secrète des autorités, chinoises, le mouvement de conversion au^ christianisme s'accélère. De toutes JDarts m'arrivent des députations ; des populations entières "demandent lë^bapîemë~;~jë~suis~ffi "

Dans un seul village, 43 familles .d'un seul coup se sont faites chrétiennes. Depuis six mois, ces braves gens réclamaient- ma présence ; enfin, un beau jour, ils arrivent avec leursgrands cornets, leur tam-tam et leurs flûtes criardes, voir et emmener le grand homme Mo, chef de la religion qu'ils veulent embrasser. Ils arrivent à la chrétienté que je visitais ; j'entends leur effroyable tintamarre : « Qu'est-ce que c'est ?>— Ce sont les gens de Ouen-Pang qui viennent prier le Père d'aller chez eux les prêcher et les baptiser. — Le Père refuse ces honneurs et ce tapage. Que les gens de Ouen-Pang s'en aillent tous, sauf deux plus instruits ; ceux-ci répondront à mes questions, et je verrai ce que j'aurai. à faire. »

Grande déception pour des païens d'apprendre que la religion chrétienne n'aime pas le vacarme,et qu'une fois chrétien, on devra renoncer au plaisir d'étourdir et d'éblouir autrui ; enfin, on cède. Mes deux hommes viennent seuls : « Pourquoi voulez-vous être chrétiens? - — Grand homme, le voici : nous adorons /^ <//;;2^;^ (sic) ; parfois il se montre au ciel sous la

forme d'un grand dragon (ce sont simplement, je pense, des nuages de forme allongée), pour nous faire peur et réclamer des tributs ; il faut alors lui offrir des poules" des têtes de bœufs et autres victimes, sous peine de. subir des fléaux. Lassés de cette servitude, nous voulons, renoncer au culte du déjnon^ mais si nous n'adorons pas un autre esprit plus puissant qui nous protège contre lui, le démon, ^e voyant aban- ' donné, et nous sachant sans défenseur, ne manquera pas de se venger. Ayant appris que le grand homme prêche dans - ces pays la religion du Seigneur du Ciel, nous avons pensé que le Seignetïr du 6zW/est l'esprit le plus puissant. Si lé grand homme eonsent à nous ^dnicttre, nous éviterons lés coups de la malice de notre ancien dieu. '- — Vous ne voiis êtes pas trompés, le démon n'est qu'un serviteur désobéissant et puni du Seigneur du Ciel, vous faites bien de le-, quitter ; mais ayezvous pensé aux obligations qu'impose la religion vdu. Seigneur "^ïTX^iër ril faut fàire~ céci,~ëë une instruction sur les devoirs du chrétien. On parlemente; j'interroge, je donne mes avis, j'envoielles délégués proposer mes conditions à leurs concitoyens. Deux jours après,:ilsm'apportent une promesse de fidélité,- et je me rends chez eux. Les insignes du culte idolâtrique sont arrachés, brûlés et remplacés par des inscriptions chrétiennes ; je donne de l'eau bénite pour servir de protection contré le démon ; je passe huit jours, avec un catéchiste et un bon chrétien des environSj à-instruire et à exhorter, et bientôt j'ai l'ineffable consolation d'entendre ces pauvres Chinois, jadis terrifiés par leur idole, chanter joyeusement : <iNotre Père qui êtes aux deux...: Je vous salue, Marie... Je crois en Dieu le Père tout-puissant, etc^

Une fois chez eux, j'ai voulu étudier plus complètement le motif de leur conversion. On dit qu'il n'y a pas de peuple sans religion ; comme c'est vrai ! Voilà donc des populations -très peu éclairées d'ailleurs, mais chez lesquelles un instinct surnaturel a tellement gravé cette nécessité d'une religion, que, sentant le vice de la leur et voulant y échapper, elles n'osent

pourtant en secouer le joug qu'en adorant un autre Dieu. Encore resteraient-elles fidèles à leur démon, si le mission - - naire ne les" admettait pas au nombre de ses fidèles; une foule de villages repoussés par moi sont restés adorateurs du diable. Vous pensez si leur culte est celui de l'amour et de la confiance. — : « Pourquoi adorez-vous le diable et lui offrez-vous des victimes? — Parce qu'autrement il nous nuirait, il nous enverrait des calamités de toutes sortes, à nous et à nos animaux : la famine, des maladies, la mort. » — C'est le culte de la peur et de la haine, triste et lugubre s'il en fut.

J'admirais, chez ces pauvres gens, comme la religion chrétienne se fait de suite prendre au sérieux, et donne immédiatement, sans -aucun étalage extérieur, une grande et grave idée d'elle-même, au point qu'en deux jours on voit, dans les catéchumènes, un changement et comme un réveil. Mon premier jsoin est d'affixmer la nécessité, de croire du fond du cœur la doctrine, et le caractère intérieur de notre religion ; je montre qu'elle ne consiste pas principalement en pratiques extérieures, inscriptions sur la porte et les murs, saluts faits le soir à la tablette des ancêtres ;mais dans le changement du cœur, des habitudes intimes, des idées, la correction des vices, la pratique des vertus, l'amour de Dieu. Tout -cela est absolument nouveau et d'abord très étonnant pour eux ; mais, loin de les' choquer, ces idées ouvrent vite la porte de leur âme. Aimer Dieu, avoir confiance en Dieu ! Leur amour sera bien faible, mais il chaseera la crainte dans laquelle ils ont vécu, et qui était le seul sentiment que mît en eux leur religion monsirnevLSQ-.Charitas foras inittit timorern (i). Les devoirs frappent par leur rectitude et leur gravité ; je ne dis pas qu'on y sera bien fidèle en tout et toujours, mais la conscience les. comprend, les approuve et les accepte. Dès les premiers jours aussi, naissent, dans les cœurs des nouveaux chrétiens, cette confiance et ce respect pour le Pèj'e dont je vous ai déjà parlé souvent. N'est-ce pas merveilleux ?

(i)iJoan„ IV, 18.

Si je pouvais vous montrer bien au large ce qui se passe à l'ouverture d'une chrétienté, non pas les cérémonies extérieures sans doute, mais la progression dés idées, des sentiments, cette révolution morale enfin dont nous sommes la cause et les témoins ! Pour moi, je ne connais pas de preuve plus éclatante;^ plus touchante, plus miraculeuse, de la divinité du christianisme ; rien ne s'explique naturellement : je vois, je palpe, j'analyse la grâce de Dieu s'emparant de ces pauvres ârnes, pour produire en elles une foule de phénomènes que n'importe quel homme d'ascendant, d'éloquence, de génie, est incapable de susciter, et qui germent là tout d'un coup ! Impossible d'y rien comprendre, si on n'admet pas l'existence d'une force surnaturelle apportée par le prêtre, et qui travaille toute seule.

Ordinairement, au^ débuts d'une station, j'éprouve une

sorte de terreur à la vue de tout ce qu'il y aurait à faire ^pour

rendre les gens chrétiens, leur donner la foi ou l'augmenter, leur apprendre lés devoirs et le sérieux de la religion. A mon départ, sans avoir fait moi-même- grand'chose, je m'aperçois qu'on a avancé d'un bon pas ; le progrès s'est opéré tout seul. Les gens ont entendu la doctrine : elle agit d'elle-même en fermentant dans les âmes, le courant invisible de la grâce, la sève surnaturelle coule de l'Eglise dans ce nouveau membre incorporé à elle, et il produit des œuvres saintes, comme un rameau greffé donne ses fleurs et ses fruits (i).

Avant de venir en Chine, je me suis souvent demandé comment procéder pour donner la foi. Le voici: il ne faut pa's procéder ; moins on cherche à faciliter l'entrée de la foi, mieux elle entre. L'homme a conscience de son état de déchéance et du labeur nécessaire pour se relever ; la religion, qui le réhabilite, est faite d'obligations morales difficiles et de mystères: il faut la proposer telle qu'elle est. Des païens veulent devenir chrétiens ; je leur dis : « Vous voulez vous faire chrétiens, mais y pensez-vous ? C'est une grande affaire ! Vous aurez

(i) Voir Rom,, XI, i6, 17-

regret d'être entrés dans une pareille religion : elle nous impose des devoirs nombreux, pénibles ; aurez-vous la force de lés accomplir ? En outre, on doit croire du fond du cœur notre doctrine; le pourrez-vous ? Certainement il est nécessaire pour tous les hommes de se faire chrétiens,- parce, qu'il faut sauver son âme ; mais, pour sauver son âme, il faut être <5^;« chrétien, et c'est rude ! Allons, retournez chez vous, réfléchissez davantage, tenez conseil avec votre famille ; si. vous gardez votre désir, vous reviendrez dans huit jours, un mois, trois mois, six mois. » Et ce moyen est le meilleur, sinon le seul bon ; il est très rare qu'il décourage des postulants sérieux à l'adoration.

Ce qui précède résout une question dont je causais quelquefois,... au temps jadis : à quel point de départ théorique et logique faudrait-il se placer pour amènera la foi un païen instruit, de bonne foi, sérieux, mais décidé à ne se rendre qu'à la démonstration scientifique de la vérité chrétienne ? Ce point de départ n'existe pas ; jamais uii païen ne se convertira par cette voie. Tout est SURNATUREL dans le christianisme, tout y défie la sagesse et la raison. La présence du christianisme quelque part attire l'attention, prêche d'elle-même ce qu'il faut prêcher pour amener les âmes de bonne volonté à l'idée de devenir chrétiennes ; le Saint-Esprit fait le reste par^ une opération invisible, Pour ce qui est de la conversion premiêre, le missionnaire a surtout pour office de tenir un registre et d'y inscrire les noms de ceux que le Saint-Esprit lui amène j son travail personnel commence après la conversion première proprement dite.

jl décembre. — Je suis retenu à Hin-Y-Fou par les affaires contentieuses du district et la maladie qui visite l'orphelinat. Un des garçons est à l'agonie et rnourra peut-être demain, pour mes étrennes. A ce propos-là, voyez l'égoïsme, le sans-cœur des Chinois, même chrétiens : tous se sauvent quand je parle de soigner ce pauvre petit qui-salit ses-. vêtements- et sa.-e0uverture; je suis réduit à le laver moi-même ; ses com-

pagnonsle retournent et le manipulent gaîment, rient de ses misères, chantent et ne pensent qu'à jouer. Les chrétiens et le catéchiste viennent le voir, mais ils le laissent geindre, agoniser, appeler-r<;rou-pir==da^9--ses-QEd4*r-es- ; eux, causent, -s'amusent et mangent, sans prêter l'oreille à ses plaintes. Vainement j'essaie de me faire aider par eux ; leur dureté me révolte tarit que, pour me soulager, je suis obligé de leur crier des injures en français. — ^ Les affreux bonshommes ! Au moins je puis commander aux camarades de l'enfant de le nettoyer et leur défendre de jouer près de lui. Hier, il parlait, encore, et j'avais placé plusieurs enfants auprès de lui pour le garder, pendant que j'irais à mes occupations ; ils se mirent à chanter leurs leçons, selon l'usage des écoles chinoises ; mais le malade interrompait leurs chants par ses cris ; j'accours : « Qu'y a-t-il ? — Nous chantons,et Gniou-Pao (le malade) ne veut pas que nous chantions. » Païïvrë^pëtit! il pleurait et me regardait d'un air suppliant ; ces^ chants le trépanaient. J'aurais volontiers étranglé toute la bande, et le plus grand reçut de ma main une -danse-dont il se souviendra. Triste, triste, triste peuple ! Il lui manque l'Évangile, et, quand il l'aura, ce sera encore un triste peuple: il lui manquera toujours ces dons exquis que Dieu a faits aux peuples d'Europe, et pour lesquels nous oublions de remercier sa miséricorde.

Ah ! c'est ma joie de penser que je mourrai seul, sans une attention délicate et affectueuse, sans un ami, sans une main française pour m'épargner le contact des Chinois, sans même un prêtre pour m'adoucir les dernières heures et me rassurer contre l'éternité ; je serai entouré d'affreux Chinois qui me soigneront comme vous savez, et m'apporteront ma tisane, leurs deux pouces sales plongeant dans la tasse ; je les entendrai rire et manger de l'autre côté, se disputer mes habits ; ils me laisseront mourir dans la saleté, troublant mon agonie avec leurs prières stridentes, et, jusqu'au dernier quart d'heure, me tourmenteront de leurs demandes d'argent! Si le P. Michel ou quelque autre voisin, accouru pour m'assister, n'arrive

qu'une demi-heure après ma mort, ju^ste pour me changer et empêcher lès Chinois de toucher ma mf%asseysV]'^i ce bonheurlà, je mourrai vraiment en missionnaire, et j'aurai trouvé la joie parfaite de S. François d'Assise !

Un missionnaire ne peut pas perdre son" âme, s'il a de bons désirs. Les bons désirs ! ce que le cœur de l'homme peut pro- ^duire de plus exquis, et ce qui plaît le plus à Dieu. Le tout n'est-il pas de conserver son trésor intérieur d'aspirations saintes et sa volonté de travailler au royaume de Dieu ? Avec cela, ayant donné' à la première des oeuvres de l'Église notre vie entière, notre avenir, nos ambitions et la sève de notre jeunesse, n'avons-nous pas toute assurance de pardon? En France, même dans le milieu recueilli où j'ai vécu, j.e craignais pour mon salut, je me sentais toujours à-un millimètre du péché. Ici, je ne vaux pas mieux que là-bas, moins peut-être, mais jejlie sens attelé au chariot du bon Dieu pour porter l'Évangile Tcelà me donne un fonds de joie que les soucis quotidiens ne sauraient atteindre, ni la crainte de l'enfer troubler. Est-ce que la vie du missionnaire n'est pas remplie d'actes qui impliquent la charité parfaite, incompatible' avec le péché?...

A Dieu, priez pour moi, et vive le Sacré-Cœur !

Hin-Y-Fou, le 30 décembre 1879.

Monseigneur (i),

UOIQUE pressé et surpris par le commissionnaire qui portera ce papier dans la direction de la capitale, je ne puis laisser passer le Ko-nien français sans vous envoyer l'expression de mes souhaits de nouvel an.

Dans Tannée qui va finir, vous avez trouvé des consolations à Tsen-Y et ailleurs ; la moisson y est plus avancée que chez nous, mais j'ai achevé de copier aujourd'hui même la correspondance de mon compatriote et prédécesseur ici, M. Huiler (2) ; à chacune des lettres reviennent ces mots comme un refrain : in patientiâ; et aussi -.je travaille po.ur T avenir. Enfin, sa lettre datée du dix-neuf mars, fête ûq notre saint Joseph, — la dernière qu'il ait écrite avant sa mort, et qui, adressée à M^'' Faurie, devait, selon sa recommandation, être « lue au passage par Mey-Ly-Eul-Ouy-Tchou-Kiao (3), » — commence par ces mots : « Vive S. Joseph ! Bi spe constituit me. » Sans se douter qu'il va mourir, il rend compte à son évêque de son administration financière pour l'année qu'il a passée ici, de l'état de la chrétienté, de ses projets, de la situation politique, qui est très inquiétante, mais ne l'empêche pas d'espérer beaucoup. Sa mort n'a pu être une déception, et quand on lit ces trente-quatre lettres, que je viens de copier avec un

(i) Mgr Lions, évêque de Basilite, vicaire apostolique du Kouy-Tchéou.

(2) M. Millier, né à Compiègne (Oise), mort à Hin-Y-Fou en t866.

(3) Nom chinois de M. Lions, qui devait succéder à Mgr Faurie,

plaisir indicible, on ne peut pas ne pas espérer à son tourpour un pays en faveur duquel nos anciens ont tant travaillé, tant prié. ' Je ne suis q«-«ae*^«»â:c/â^ mais trouvant après cela, dans S. Jean, ce~ mot de Notre-Seigneur : <i. Alii laboraverunt, et vos in labores eoruin introistis, » j'ai pensé que c'était dit pour moi, puisque Notre-Seigneur s'adressait à tous les missionnaires. Je me suis représenté les labeurs que la chrétienté de notre pauvre Hin- Y-Fou a déjà coûtés à M^'' Albrand, à vous. Monseigneur, à M. Miiller, à M: I^enault, et j'ai conclu que l'heure avait sonné de récolter : << Videte regiones quia albœ suntjam ad messein. » Beaucoup d'indices annoncent que le temps est enfin venu de faire quelque chose, et si mon orgueil est jamais tenté de s'attribuer ce qui se fera, je relirai les lettres de M. Millier et le mot de l'Évangile, et me souviendrai que les autres ont eu le travail, moi la récolte.

M. Miiller dit qu'il rassemble ici les reste s d'Isra ël, qu'il travaille comme les Juifs reconstruisant leur temple, in angustiâ temporum, in spem contra spem, — toujours la patience et l'espérance ! Il dit encore qu'en ce temps-là, vivait à Tchen- Lin-Tchéou un prophète ; tout en criant sans cesse contre lui, il semble l'aimer beaucoup. Or, ce prophète ne cessait de lancer onus par-ci, oiîîis par-là ; en particulier, pour la malheureuse expédition de Sin-TchenrHin-Y-Fou, il avait lancé des omis à tout casser ; cependant, invité à maudire, il n'avait trouvé sur ses lèvres, comme Balaam, que des bénédictions.

Eh bien. Monseigneur, aujourd'hui que le prophète est devenu notre patriarche, et que ses prédictions sur l'issue de l'expédition de Hin-Y-Fou .se sont réalisées, le temps des omis est passé, celui des bénédictions revenu plus que jamais. Envoyez-moi les vôtres et prophétisez encore ; dites-moi que les restes d'Israël tant de fois dispersés vont être rassemblés pour toujours, qu'ils auront la paix, qu'ils refleuriront, et que les travaux des anciens ouvriers de Hin-Y-Fou produiront du fruit.... dans la patience. Non pas ma patience, à moi qui n'ai plus qu'à tirer les marrons du feu, mais la leur.

Nous autres de la jeune France, recueillant l'histoire des temps héroïques de la mission, nous sommes honteux de nous voir dans de belles maisons, bien nourris, bien vêtus, bien chauffés, défendus contre les voleurs et les persécuteurs, établis dans de petits districts de quelques lieues de long que nous parcourons sur de belles mules de prix ; tandis que les anciens ont tant souffert, tant combattu ! Le bon Dieu sait pourtant que ce qui nous a attirés en mission, ce ne sont pas les belles maisons ^t les belles mules, mais le récit des souffrances et des travaux de nos anciens, et le désir d'eii prendre notre petit part. Il nous fera donc miséricorde à cause de nos bons désirs, et ne dédaignera pas de se servir de nous pour établir, autour des tombeaux de nos prédécesseurs, des oeuvres durables et fécondes, quand nous aurons rejoint, les vieux sur la montagne (i), ou bien au Lao-Kin-Tang de Kin-Kia- Tchong. - — " — -. - :. ;J„

Plus tard. Monseigneur, quand nous irons y^zr^ le tapage à la capitale, je vous dirai mes indices de la maturité delà moisson ; ce soir, je n'ai plus que le temps d'ajouter un mot. Le district même d,\xfou de Hin-Y-Fou n'avait à peu près rien donné jusqu'à présent, et n'avait pas une seule station recevant la visite du Père ; il fallait aller chez les Mido- Tse noirs de Tchen-Fong, chez les F-iTz^s: de Tse-Hen, pour trouver de vraies stations chrétiennes qui pussent compter.. Ce n'e'st pas ma faute, je ne l'avais pas prévu, mais aujourd'hui j'ai deux stations solidement établies, dans de bons endroits du Hin-Y- Fou, deux autres avec lesquelles je suis en pourparlers pour , aller les visiter et les. organiser, et ces quatre stations sont des centres d'où les bénédictions du prophète dé Tchen-Lin se répandront dans tout le pays d'alentour.

Vous woy&z, Monseigneur, qu'on n'est pas trop à plaindre ; j'attends M. Michel, mon voisin, à la fin du La-Yue ; et puis, dans trois mois, on aura la joie d'aller encore une fois remonter auprès de vous les poids de son horloge spirituelle, beire-

(i) Lieu des sépultures.

ttn-.feen-«€©up-cde . sauee-razfé^^ote, fair^-^^îdêver le F. Gréa- et -feoHte7=l'adiTtmisï-rattoiî; crier contré le conseil qui rie donne jamais assez d'argent, et puis on reviendra encore au travail, et ainsi de suite jusqu'à ce que nous allions prendre notre retraite là où il n'y a plus de tentations ni de misères.

En France, dans un milieu assez recueilli et préservateur, je n'ai jamais pu m'imaginer que le Ciel était pour moi ; je suis venu en mission ^GeBaiIB£::U«u-:^ie»--qll^n-4Guette, tourmenté, du moins jusqu'à Shang-Haï, plus que je ne puis dire, de la pensée de ne pas achever le voyage; et depuis que je suis arrivé, jamais je n'ai été si heureux, si confiant pour mon avenir éternel.

- Donnez-moi, s'il vous plaît. Monseigneur, une petite place dans votre cœur et vos prières, et recevez, avec mes souhaits bien respectueux, l'expression de ma vénération toute filiale.

Hong-Tou, le 13 mars 1880,

Cher vieil Ami (i),

'Est en tournée apostolique qu'est venue me surprendre bien agréablement votre excellente lettre, à Hong-Tou, où je passerai huit jours, logé dans un petit grenier en planches au-dessus de mes

hôtes. L'appartement, ouvert de tous côtés sur l'intérieur de

-- — '■'- .',-■-,,,. ^jOv'-B-!^^- :„- -, ,

la maison, est une sorte de ^mtktUtei^-Robinson; j'y monte par une échelle ; une botte de paille pour dormir, une table pour écrire et un escabeau forment l'ameublement. Tout en écrivant, je surveille les chrétiens, qui, en bas, étudient à haute voix le catéchisme et les prières ; parfois il me faut crier : « Ohé ! vous n'étudiez plus ! Vite à l'étude ! — Un tel, tu ne fais que, causer et rire ! — Un tel, tu viens de faire une erreur dans ta doctrine ; tu prends les sept péchés capitaux pour les sacrements ! — Où est passé un tel que je ne vois plus ? » Après je reprends mes écritures, qu'il faut interrompre de nouveau pour rémmtër mon monde ; puis, je descends faire une instruction, et je remonte à mon grenier. Il serait un paradis, si le foyer de la cuisine n'était juste au-dessous,en sorte qu'à chaque instant je suis comme perdu dans un nuage de fumée où j'ai peine à me retrouver moi-même.

Avant-hier, un cultivateur, dont la chaumière se voit d'ici, venait adorer. Ce matin il me raconta son histoire : « Père, j'ai toujours cru à un être qui nous est supérieur, à une vie (i) Voir la note de la p, 281,

future, et à la nécessité d'obtenir le pardon de nos péchés. Il y a seize ans, j'étais à Hin-Y-Hien, au service d'un riche cultivateur païen; un Père vint un jour du Yun-Nan visiter les chrétientés de ce pays ; je l'entendis, la doctrine me parut bonne, et je me fis chrétien, pour trouver dans la religion la rémission de mes péchés et le salut de mon âme. Mais, peu après ma conversion, la persécution éclata, on tua plusieurs des principaux chrétiens ; mon maître, un des instigateurs de la persécution, me contraignit à apostasier ; je n'avais guère encore la. foi, et voyant la religion proscrite, j'apostasiai. La rébellion reprit avec fureur en même temps que la persécution, et on fut des années sans voir aucun prêtre européen. Revenu à Hong-Tou, mon lieu natal, je me souvenais encore delà religion chrétienne, mais je ne me rendais pas bien compte qu'elle était la seule bonne et nécessaire au salut, lorsqu'arriva par ici un prédicant d'une de ces religions ou sectes secrètes xé^dSidin&'s, dans la Chine et appelées le Nénupharblanc, VEaii-claire, etc.. ; celui-là était de la secte de V Eauclaire ; 'A m'entreprit avec plusieurs. autres, et j'entrai dans sa religion, mu par cette considération qu'elle avait pour but' ô.' effacer les péchés. Le prédicant me fit prêter serment, et me . voilà sectateur de Y Eau-claire : on adore les mêmes idoles que le reste du peuple, on obéit à quelques prescriptions morales, bonnes quoique fort incomplètes, on croit à la vie future et à la rémission des péchés, niais vaguement ; pas de sanction, pas d'explication sur l'origine et la fin de l'homme, et toutes ces questions auxquelles la religion chrétienne répond si bien : qui nous a créés, quelle puissance supérieure nous gouverne, d'où nous vient le pardon des péchés, notre sort après la mort, etc.. — Je n'étais pas satisfait, et j'avais des doutes. Une chose m'inquiétait encore : la religion de V Eati-claire est secrète, et le prédicant vient en cachette, prêche en cachette, nous défend de dire son nom et son passage, ne nous parle ni de son domicile ni des chefs qui l'envoient, tire de chaque famille une somme annuelle proportionnée à la fortune

de chacun, disant toujours que c'est pour corîstruire un temple à Y Eau-claire, très loin d'ici, comme celui de la Capitale. Père, toi qui es allé à la Capitale, l'as-tu vu ? — Non, il n'existe rien de pareil, et c'est bien un temple à l'eau claire qu'on vous bâtit ! — Le prédîcant nous dit encore que notre argent sert à l'usage que voici : tous les ans, au passage de cet homme, je dois lui déclarer mes péchés, les infractions aux commandements de la religion àe V Eati- claire ; ^o\xt chaque péché, je verse une somme> laquelle, portée à la Capitale, est consacrée à l'achat d'un poisson vivant, destiné à être jeté au fleuve et rendu à la liberté dans l'eati claire, pour la rémission de mes péchés. Je crois bien que le prêtre de VEau-claire ne fait rien de tout cela. Qu'en pense le Père ? — Je pense qu'on vous attrape, et que votre argent sert à lâcher des poissons, non pas dans l'eau claire, mais dans le^^feeeoîu'prédicant; non seulement des poissons, mais du vin et de la bonne viande de porc, choses pourtant interdites aux sectateurs de VEati-clairé pendant toute leur vie. »

Je prouve au pauvre homme l'absurdité de ces pratiquesyet lui fais comparer VEau-claire avec notre foi, qui nous donne la solution satisfaisante et complète des problèmes posés par notre raison, et nous révèle un Dieu tout-puissant, créateur : nous l'offensons, mais il nous pardonne moyennant notre repentir, non pas pour notre argent dont il n'a que faire ; je lui montre la rectitude et la simplicité de notre morale, qui ne cherche pas midi à quatorze heures, et n'invente pas des prescriptions arbitraires, mais rappelle à l'homme ce que déjà sa conscience lui dit. Ces explications entrent bien dans l'esprit du Chinois, elles le frappent et lui semblent pleines de bon sens. — Voyez- vous le christianisme fait pour tous les hommes ? Les Chinois sont hommes de courte intelligence et dé jugement étroit ; leurs soi-disant philosophes, leur éducation ~ slupîde, les préjugés qui régnent dans leur pays, les religions bizarres, arbitraires et monstrueuses qui y pullulent, ont répandu partout des croyances absolument dénuées de bon

sensuelles tienHent les intelligences littéralement prisonnières et-incapables de rien voir de droit, d'élevé, de simple. Rien n'est facile à réfuter comme leurs systèmes ; je ne m'en donne guère la peine : des expériences quotidiennes m'ont appris que notre doctrine chrétienne a seule le privilège d'obtenir et de produire la foi dans les âmes &f opère operato. D'abord l'intelligence humaine est naturellement sympathique à la vérité chrétienne ; le missionnaire qui la prêche communique sa propre certitude et sa conviction ; puis a nos effets s'ajoutent l'action de la grâce et le travail du Saint-Esprit,, qui donnent l'accroissement' aux germes que nous semons ; enfin la parole de Dieu porte en elle-même une vertu intrinsèque et efficace. La maison de mes hôtes est adossée à celle d'un païen qui a deux femnaes^; il vient de me donner un beau spectacle ; jugez-en: cet homme est sorti dans sa cour, a tué un poulet de deux mois, l'a-mis par "terre -au -milieu de son sangj une ficelle attachée à la patte ; il- a pris une tasse d'eau et un sabre de bois ; debout devant le poulet, il aspirait une gorgée d'eau, la crachait loin de lui en agitant son sabre sur la tête du poulet; ensuite il prononçait des paroles à voix basse, et, aidé de son fils, prenait la bête, une petite mesuré de riz^ quelques légumes, et s'en allait sur la montagne. Mon hôte me donna l'expli-

X 'SlP >

cation de cette scène étrange : une de ses fefeiHiè-s- était malade; d'après les idées païennes, ,un démon la tourmentait et voulait sa vie ; il fallait donc la débarrasser de ce démon. Pour l'attirer hors de la maison, on lui avait tué un poulet sur le pas de la porte ; une fois là, on le chassait plus loin en l'aspergeant, en lui donnant des coups de sabre, en lui disant des malédictions ; forcé de se réfugier sur la montagne, on lui portait là le poulet et d'autres comestibles pour qu'il s'y trouvât bien et y restât toujours. — « Mais, dis-je au chrétien, si le diable ne mange pas ce qu'on lui sert, qui le mangera ? — Les gens le mangeront pour lui, — Avez-vous jamais vu un cas où la nourriture ait disparu mangée par le démon ? — Jamais, on la cuit là-haut et on la mange sur place. — Alors pourquoi dire que

c'est pour la nourriture du démon ? —'Les païens prétendent que, le démon étant un esprit, on ne peut savoir s'il mange oui ou non. — On sait bien qu'il ne mange pas, puisque la nourriture reste. » t— Mes hôtes se moquent de ces pratiqués stupides ; jadis ils en faisaient autant, sans conviction, mais pour se conformer à l'usage et aux traditions; le Chinois est si borné que le diable a peu de frais à faire pour lui imposer son adoration. )

Maintenant, cher ami, parlons de moi, puisque vous me demandez si affectueusement de mes nouvelles ; sans doute la vie du missionnaire n'est pas brillante, mais je n'en connais pas de plus féconde en vraies joies intérieures • surtout, je sens en moi un fonds de calme et de bonheur que rien n'altère. Mon isolement moral, est complet ; de loin en loin arrivent des nouvelles de France, quelquefois un confrère ; précisément,

j^aireçu-dernièrementia-visite de. mon plus -proche -y c'z'.ym;—---

il n'est qu'à trente lieues d'ici. — Depuis six mois je n'avais vu figure française, ni entendu un mot de la douce langue de » la patrie, smon x^ç^s, ^gr-oss^s-^ijums auxCmnois, quand jestus -©»-Gefêr&;'je les dis en français, pour n'offenser personne. Mon voisin a passé huit jours ici ; nous avons chanté, j'ai fait de la brioche et un pâté effroyables et qu'il a trouvés délicieux ; un chrétien m'avait donné un canard, je l'ai préparé aux navets ! De vraies délices ! Chaque matin nous prenions notre chocolat. Vous pensez si un bavard comme moi, condamné à des six mois de silence sur une foule de choses dont il aime à se mêle)et ne peut souffler mot à des Chinois, en avait à conter ! Mais voyez comme on se fait à l'isolement : le confrère partit tout réconforté, et ne me laissa pas attristé du tout, je suis cependant très lié avec lui, et sa visite me faisait grand plaisir ;.que voulez-vous, je sentais les journées gaspillées, je n'avais plus le temps ni de penser ni de rien faire. Vive encore la solitude! Elle ne m'a jamais pesé, aujourd'hui elle me devient un besoin, et la société des Chinois m'en laisse jouir complètement. Je vis beaucoup avec mes souvenirs de France ; mais le bon-

heur pour un prêtre n'est-il pas de se voir utile et chargé des âmes ? Sans lui, elles n'auraient ni espérance, ni ressource de salut, ni moyen de recevoir la parole de la foi, et quitteraient la. vie sans même avoir entendu parler de Dieu et du Ciel. Comment ne pas prendre ma vocation a«— s-é«eux~.^ par le grand côté, quand je me sais jeté dans un district qu'il faut douze jours de marche pour traverser, au milieu des païens que Jésus-Christ me donne à sauver ? quand je songe que seul ici, imperceptible comme une fourmi au pied d'une montagne, je dois réaliser le règne de Dieu en moi ; que je suis, misérable pécheur, le tabernacle de la grâce, le réservoir de la vie surnaturelle, et le ciboire où Notre- Seigneur se met pour visiter ces pauvres populations si éloignées de son Evangile? Cette pensée m'accompagne partout ; lorsque je rencontre les païens, que je traverse les villages et aperçois au loin les hameaux perdus --dans-les-plis des montagnes et les sinuosités des vallées, je me dis: Si peu que je vaille-, Notre-Seigneur est en moi, il bénit et appelle tout ce monde-là; partout oii je passe, je devrais semer une traînée surnaturelle capable d'éclairer et de toucher les

âmes.. ,

Et vous, cher ami, vous êtes donc toujours solitaire, vous aussi, toujours infirme ! Et puis, la vieillesse arrive, vous avez doublé le cap de la soixantaine. C'est assez, dites-vous, pour ce que vous faites sur la terre : un instant ! Le bon Dieu, qui ne vous prend pas encore, sait mieux que vous à quoi vous pouvez être utile. N'est-on utile que lorsqu'on peut labourer, tailler des pierres et porter des fardeaux ? De nombreux amis visitent votre maison, vous voient souffrir, mais espérer les compensations éternelles, reçoivent de bonnes paroles ; pensez-vous être entièrement inutile à leur âme, et n'avoir pas un petit apostolat à exercer autour de vous ? Voyez donc où s'en va notre pauvre société française ; faites-le remarquer aux hommes sérieux, il y en a plusieurs dans G*** ; si j'y étais resté (i), j'aurais voulu les entreprendre, les grouper et leur

(i) Le P. Aubry n'avait fait dans cette paroisse qu'un séjour de deux mois ; les habitants auraient voulu le 'garder comme vicaire.

dire: «Allons, organisons quelque chose et travaillons à faire le bien, à nous éclairer nous-mêmes. » Mais j'avais une vocation qui me sollicitait depuis l'enfance, et à laquelle je devais obéir ; je ne vous le disais pas à G***, je portais pourtajnt dans ma tête mon projet tout arrêté. N'avàis-je pas en France ce qu'il me fallait pour être heureux et m'y attacher à jamais? Eh bien, j'ai été tourmenté vingt ans par la pensée de quitter tout ce que j'aimais au monde, et d'aller travailler au fond-de la Chine à étendre le royaume de Dieu. Est-il autre chose de sérieux sur la terre que de travailler pour le bon Dieu, nous préparer une sainte mort et assurer notre avenir éternel ? -

Pour vous, cher vieil ami, que la pensée de cet avenir soit le premier adoucissement à vos souffrances; vous aimez à contempler la création, elle vous élève à Dieu, je le sais j mais saint Paul a dit cette belle parole : « Nous n'avons pas ici-bas de demeure permanente, nous-ne sommes que. des voyageurs,

et le monde ime figure, une figure qui s'évanouit » Cette

doctrine est impitoyable, pourtant c'est la-loi de la vie humaine, et saint Paul connaissait le cœur- humain et le langage qui lui convient. Courage donc, confiance aussi ! Votre pauvre vie aétéflétrie dans sa fleur jvotre vieillesse n'est pas réchauffée par l'affection des enfants, cependant le bon Dieu ne vous a jamais laissé sans amis ni consolations, et votre foi vous donne des espérances immortelles. Que ne travaillez-vous tout doucement, discrètement, avec le cœur plus encore qu'avec l'esprit, à communiquer un peu votre foi et votre espérance autour de vous ? Ce serait encore une consolation de vous sentir utile de cette façon-là, comme vous l'êtes déjà par l'exemple de votre résignation et de votre patience.

Continuez aussi à offrir vos souffrances et vos mérites pour mes œuvres, priez et recommandez à nos bons amis de prier pour les missions ; et moi, en bénissant mes chrétiens, je me souviendrai de leurs bienfaiteurs d'Europe ; il me semble que ces associations d'intentions plaisent à Notre-Seigneur ; pour lui les distances n'existent pas, et il aime à voir les rapports

Page 1