LXX1I
Paris, mars 1823.
La fortune littéraire de notre Bya se tient assez bien. Le Miroir de lundi 2 mars, le meilleur des journaux littéraires, lui consacre deux colonnes fort amicales, qu'il termine par ces mots : * Ne craignons pas de dire que cette première production du Juif- Errant est très-philosophique et très-spirituelle. C estun livre peu connu, mais digne de Vêtre\ il fait rire et penser. i
Voici aussi un petit billet de Benjamin Constant ' ; garde-le précieusement.
Pour ce qui regarde les jouissances matérielles, il y a bien moins à dire. Je n'ai encore rien tiré du
i Je vous remercie, monsieur, de l'intéressant ouvrage que vous avez bien voulu m'envoyer. La génération qui nous remplacera vaudra heureusement mieux que nous. Nous essayons de lui préparer quelques institutions libres, mais elle seule jouira du fruit de nos travaux.
ez ma reconnaissance et l'assurance de ma parfaite un.
B. Constant.
Pari-, ■ i i mars \&-l'i.
A Monsieur Edgar nuinet, étudiant en droit,
Boucheries-Saint-Germain, II>Mcl de I'aris.
libraire du Palais-Royal, chez qui se l'ait le débit, parce qu'il faut commencer par assouvir Timprimei
Tu peux assurer mon père que j'étudie le droit a ver d'autant plus de persévérance qu'il est bien facile de le rattacher à rades questions histo-
riques de mon goût. J'ai obtenu un grand succès dans la dernière conférence, où il s'agissait d'une ion un peu murale. Ces études littéraires qu'on m'a tant reprochées me donm-nt é chaque instant un grand avantage sur mes camarades.
Je t'écris vite ce mot pour ne pas manquer l'heure. J'en reviens à la gloriole littéraire. Je rencontre beaucoup de « bourgeois fort dociles, quitn m eosteni en passant, me disant : Bonjour, maître, accordez-nous la satisfaction d'être un moment vous. »A quoi j'ai pris l'habitude de répondre: « Je ne puis m' arrêter... Je marcherai toujours. » Adieu! Si loin de toi, nieras-tu
Que mon sort malheureux Paraît triste et fâcfa
2i»6 CORRESPONDANCE
: ton
Paris, mardi 21 mars iH-2S.
J'ai vu le patriarcal M. Commaret que j'ai trouvé plein de bons sentiments, de simplicité et d'une excellente conversation. Il a commencé par me mettre entre les mains une brochure manuscrite qu'il se propose de publier. Ce sont des Considérations sur l'état politique actuel de l'Europe. Il remonte très-haut, parle fort longtemps des Barbai, is, traite de points généraux tels que la légitimité, la noblesse, et n'arrive à son véritable objet que dans le dernier chapitre. Mais on voit trop que son érudition n'a rien de moderne. Les Grecs et les Romains en font toujours la base, et ses théories reposent plutôt sur des lieux communs que sur des méditations et des recherches historiques. Il a d'ailleurs trop peu de charlatanisme pour avoir essaye de déguiser par l'élégance du style les vices de sa méthode.
Nous sommes déjà de très-bons amis. Hier, je l'ai conduit à un cours d'éloquence par M. Villemain. Au milieu de la séance, quand toutes les avenues
année 1828 207
la Sorbonne étaient encombrées, quelqu'un s'est rié : « Place au général Foy !» Il a pu voir ce e c'est que l'enthousiasme et la popularité. A Dsidérer cette facilité d'émotion, il semblerait que s Français sont pleins de patriotisme. C'est bien mmage qu'ils n'en aient que par moments et pour isi dire à leur insu.
Colette Reiset épouse un pair de France dont j'ai [blié le nom.
Quand je t'écrivais, jene connaissais pas toutes les finalités à remplir pour avoir une inscription de oit dans toutes les règles. Je pensais qu'une fois on argent donné on n'avait plus rien à me deman- >r. Mais un petit billet du doyen de la faculté m'anmce qu'il faut encore le consentement de mes irenls, bien clairement rédigé el signé, e1 déplus le faut avant le 15 avril, sans quoi je perdrais un imestre entier. J'attends donc de bonnes nouîlles de vous, accompagnées d'un certificat en igle. Je vous embrasse et vous aime, ma bonne îtite famille.
EDOAR Ql'INET.
LXXIY
Paris, mercredi, mars 1823.
Il est arrivé chez madame Bavard une jeune fille de Charolles qui m'a dit que ma sœur avait été bien plus malade que je ne croyais. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit? As-tu voulu me le cacher? Je vais être malheureux tant que je ne recevrai pas de vous une lettre franche et rassurante. Ma pauvre petite sœur! Combien je l'aime, combien je pense à elle, combien je voudrais être auprès d'elle!
J'ai à m'excuser de ne vous envoyer par M. Michegaux que ces Mémoires de madame Roland. S'il faut que je vous l'avoue, j'avais peur d'être dévoré pour mon inscription des premiers jours d'avril. Cet envoi n'est donc que retardé et M. Commaret qui doit passer par Charolles ou M. Méhu qui parle toujours de partir, ne manqueront pas de l'emporter.
Je suis entouré de félicitations pour ce Juif. Les fils de la maréchale Ney en sont enchantés. Ils vont à la campagne, et leur mère m'invite à aller les voir aux Coudreaux.
C'est un mariage d'inclination que fait Col Leiset; le noble pair qu'elle épous M. de
>ournonville, colonel. Je vous aime passionnélent. J'embrasse par-dessus tout la petite haute.
C'est ;i toi que je veux écrire aujourd'hui, ma rès-chère el bonne sœur. Qui me dira si tu souf- I si tu n'as pas eu de rechute? Mon Dieu, [u'on est malheureux de s'aimer ainsi ! Voilé trois ours passés sans lettres, si tu savais combien j'ai oufferl pour toi, ma chère enfant ! Que ne suis-je uprèsdetoi dans ta convalescence! Il me semble [ue j'aurais si bien soin de toi. Je suis sur que tu îs bien faible et que tu es obligée de faire ■munie moi après ma longue maladie de Bourg, le te traîner le long des murs! Au nom du ûel, ne fais pas d'imprudences! Pense toujours a naman et a moi. Que veux-tu que je t'envoie pour a distraction? Je me souviens que j'avais des goûts xès-singulior-.
Je n'ai pas le courage de parler à d'autres de mon désespoir. Il y a quoique chose d'odieux à confier le secret de sa douleur à un indiffèrent.
Je voudrais te raconter ce qui peut te plaire et t'amuser, mais j'ai le cœur trop serre, j'ai trop envie de pleurer ; je suis si loin de toi ! Il faut que je me soumette à cette angoisse jusqu'à ce qu'il me
vienne une lettre de • •< insolation. Et puis, comment croire à vos lettres? Ne m'avez-vous pas cache tout ce que vous avez voulu? Et si maman allait si tomber malade ? Vous êtes cependant tout ce que j'ai au monde! Vous vous consolez mutuellement ; mais moi je suis abandonné.
Ma très-chère enfant, je t'aime passionnément ; je pleure, je te plains, mais plains-moi aussi.
Quand te reverrai-je? Le ciel le sait. Il ne veut pas nous séparer. Dis à maman de me donner sa bénédiction... Et la tienne aussi.
an mi. 1*23 -211
Pari?, avril VQP,.
Je te remercie tendrement des bonnes nouvelles; je ne te répéterai pas dans quel étal de tri- 'étais tombé depuis ta terrible lettre... Je voudrais 'oublier.
Je me suis mis décidément à aller ohes notre nandataire. Isaac y a été très-bien ivm et adule )eaucoup plus qu'il ne mérite. I )n y voit plusieurs iommestrès-distiiiL:ut'<: le général Foy, M. Kératry.
Cependant tout bien considéré, j'aime mieux malame*** que toutes les supériorités diplomatiques. Llle a de l'esprit, de la grâce et de lame. Nous l'avons pas main pie de parler de livres, et il se rouve que nous avons lu les mêmes. C'est à elle [uej'ai été d'abord présenté. Je suis allé lavoir; lie était seule. Elle m'a reçu avec une extrême implicite qui est chez elle une extrême coquetteie. Elle a vingt-deux ans et dit que je serais bien du d'être timide avec elle. Moi je réponds que si lie en avait soixante, je le serais beaucoup moins.
Tout ce qu'il y a de plus romanesque et de plus
. dans un propos humain, nous l'avons articulé,
développé, commenté.
Je sais retourné chez elle jeudi dernier. A travers ses grâces ordinaires, quelques réticences malencontreuses et une sorte de gravité obligée ne m'ont point échappé. Son mari était revenu la veille de Lyon. Elle m'a présente à lui, et notre lance jour-là est resté dans les limites les plus classiques.
M. Commaret, que je suis enchanté de connaître, va partir. Je lui ai remis pour toi la brochure de notre auguste souverain. On s'étonne toujours de trouver des mouvements naturels dans l'àme d'un roi. Il faut pour cela de grandes infortunes. Et encore, combien de choses fausses et desséchantes !
Quel proscrit au moment d'un grand danger attachera tant de prix à l'ordonnance de ses sou-
J'ai pensé qu'il ne fallait pas renoncera VEcoUeri de madame Guizot, que M. Capelin te remettra avec un exemplaire du Juif pour M. Pacoud. La vente va très-bien, et si bien que ce pauvre Béraud en esl alarmé. Il a peur d'être saisi et la veut suspendre pour deux mois. Comme il est seul responsable, je ne puis le lui défendre. Dufour n'a pas osé l'annoncer dans son journal de l'Ain. Je ne me croyais pas si criminel.
annki: 1*23 219
Je continue à avoir un goûl très-vif pour l'étude,
je ne néglige pas le droit ; je vais au tribunal, j'entends plaider et je ne trouve pas cela très-elïrayant.
J'ai gagné ma dernière cause à la conférence.
Quelles nouvelles de Certines? Les bergers y sont -ils encore '7
Adieu, tu ne m'aimes plus ; « autrefois, lu rri'adorais. »
Paris, le 9 mai 1823.
Je n'ai jamais été plus heureux ici que pendant ce dernier mois. Toutes vos lettres me sont arrivées Tune après l'autre, je vous en remercie comme d'un bonheur prolongé. Je n'ai point d'événement imprévu à me rappeler. C'était un sentiment doux qui se composait de mille idées. Je vous savais quelque peu récréées par le livre de madame Guizot, je n'étais plus inquiet de vous, je m'abandonnais aux premiers beaux jours de printemps, je faisais connaissance avec des figures de nations différentes, je me livrais avec charme à l'étude et je n'étais point arrêté au milieu de ces hautes contemplations par les nécessités terrestres que j'ai connues aux jours de l'adversité.
Il y a longtemps que j'ai envie de te parler de M. Smith, vieil Écossais de soixante ans, plein d'imagination, de savoir, de simplicité, d'originalité. ! le beau-frère de ma tante; je l'ai recontré à dîner chez elle il y a un mois, nous nous sommes mis à causer ensemble pendant trois heures sur les
questions de morale les plus élevées, sur les littératures comparées, sur l'histoire, et cela avec un enthousiasme mutuel. Le résultat de nos discours a été de nous jurer une amitié sans fin. Le vieux barde a dit à ma tante qu'il avait été enchanté de moi. Je vais le voir souvent ; il me reçoit comme son disciple chéri. Il est avide d'émotions. Partout OÙ il y a une voix éloquente à entendre, au tribunal,aux cours publics, il est la, prêt a applaudir aux mots de liberté et de patrie !
Jamais on n'a conserve une aine plusjeune pour les arts et pour l'amour de la vérité.
Il va cinq ans, il a fait a pied, un bâton blanc à la main, et en trente-deux jours, le voyac Londres a Home. Il aime passionnément madame
de Staël ; c'est toujours.! cela que je reconnais mes hommes. Je lui ai donne le Juif; je ne l'ai pas revu depuis, mais il a dit a Henri qu'il en avait tire un amusement très- vif et très-philosophique. Il a promis de me donner en retour ses œuvres qu'il a publiées a Edimbourg
Sa femme a de l'esprit et beaucoup de bonté ; - i tille a dix-sept ans; avec ses traits délicats, yeux bleus, sa taille svelte, sa robe blanche, quand elle passe légèrement d'une chambre a l'autre, je ne puis m' empêcher de penser aux vierges d'Odin Prends garde, sage Ulysse!....
Je me sens trop d'indépendance dans l'esprit
pour me plaire au milieu du machiavélisme des salons; j'ai l'air du paysan du Danube. Je n'y vais presque plus ; mais j'ai revu plusieurs fois madame ***; j'en suis enchanté, enthousiasmé. Moi, si froid, si desséché avec d'autres, j'ai de l'esprit, de l'abandon avec elle. Elle te ressemble par l'àme.
Un jour, elle m'a fait copier, sur la même table vis-à-vis d'elle, de la musique de romance ; elle s'est aperçue que ma main tremblait et ne m'a point su mauvais gré des fausses notes et des nombreuses ratures.
Elle veut que je lui fasse des vers sur un album où ils seront seuls. Je lui prête de vieux livres tels que les Mémoires de Joinville.
Le lendemain d'un jour d'assemblée oùellejouait à l'écarté et où je causais de mon côté dans un petit cercle, elle m'a dit qu'elle n'avait jamais plus mal joué, et qu'elle avait rougi quand un monsieur avait dit en riant qu'elle n'était pas à son jeu. Je lui ai répondu que je n'avais été de ma vie si absurde dans mes discours que ce jour-là. File m'a pardonné cette absurdité. J'ai dîné à côté d'elle il y aura demain quinze jours chez M. H... Il y avait des jeunes dames et des jeunes demoiselles; on a fait des jeux dans le jardin ; puis on est remonté, l'un a joue des charades ; j'ai ensuite dansé une ronde avec le doyen de la Faculté des sciences. Madame**' m'a demandé pourquoi au milieu de tout
a.n.nle 1828 217
3 fracas, j'avais l'air triste ; elle m'a assure qu'elle étail beaucoup plus que moi. Je ne sais ce qui en ait, mais le surlendemain elle était partie pour u voyage d'agrément à Londn Ceci vous prouve, mes enfants, que
3 uv. ut iciniii'- varie, « Bien fol est qui s'y lie ! »
J'espère toujours que rien ne m'empêchera dans eux mois d'aller l'aider à perpétuer les habitudes tuvages de la petite Herminie. Je la remercie saucoup de sa lettre tout en m'affligeanl d\ mcontrer d i traces de civilisation. Nous né pour- >ns être satisfaits que quand nous la verrons ourrir de pelosses et grimper sur les toits.
Il est vrai qu'elle a pour encouragement L'exemple avéré d'un membre de la famille qui rendue aux )is primitives de la nature, se tient en haleine sur îs montagnes du Bugej .
Je viens de lire dans le meilleur recueil littéraire i Revue Encylopédique^ un article très-favorable u Mécréant et qui se termine ainsi: i Ce petil uvrage révèle du talent. Il y a quelques p ni rappellent la manière de Voltaire. »
J'ai vu il y a quelques jours la tragédie de Marie iuart, jouée par mademoiselle Duchesnois et par "aima. Je remercie Dieu de m'avoir fait sensible, 'ont ce qu'il y a de beau et dp généreux dans le
CuIiRESPONDANCE. T. J. i'S
monde me remplit d'enthousiame. J'ai peine à concevoir que c'est moi qui ai plaisanté si au long clans ce Juif.
Je deviens difficile en amis. Ceux qui n'ont que de l'esprit me déplaisent à la fin par la sécheresse de leur àme ; ceux qui n'ont que de la sensibilité me plaisent toujours. Mais il m'arrive pourtant de leur demander encore autre chose.
J'ai très-bien passé mon examen. Mes idées sur le droit se développent, je n'ai plus peur de la parole.
Écris-moi avec le plus de détails, je t'en conjure ; tes lettres sont aussi mon bonheur. Il n'y a que ton amour qui ne trompe pas; je le sais, et toutes mes pensées me le redisent. Il me semble que depuis ce Juif tu me crois le cœur vulgaire et revenu des illusions, de l'enthousiame. Tu ne te confies plus à moi avec tous les mystères de ton âme. Crois-tu que je ne te comprendrais plus ?...
Je supplie Herminie-Isaure de courir dans les bois et d'oublier les villes et les humains. Non per lanlo me.
ANNKL 1823 219
Paris, mercredi, 10 juin 18-23.
Je vais te revoir, mes seules amours ! Je compte E3s jours comme autrefois dans ma salle d'étude lu collège. Dieu ne nous abandonne pas, puis- [u'il nous donne encore de tels moments.
Depuis la Lettre que je récrivais de Jasseron, ivec des allumettes, jusqu'à celle-ci, ma vie a ité semée de maintes tristesses; mais je les oublie toutes et j'espère encore que tout le monde dit i ae je suis bien sage.
Je partirai dans les premiers jours de juillet. Ne lourrais-je rien savoir de tes projets pour cet auomne? Je ne sais pas encore où aller et je te emande comme Medee : « Où voulez-vous que aille? »
J'ai étudié la liste des maladies désirables en 8:23, et je vois avec douleur que je ne suis sufliamment atteint et convaincu d'aucune d'elles.
Je m'examine et ne comprends pas comment on eut prouver que je suis incapable de porter un nousquet.
T'ai-je dit que M. Smith, qui va faire un voyage en Suisse, veut m'accompagner jusqu'à Bourg? Il m'aime de plus en plus. Comme c'est vraiment un homme distingué, je cause avec lui beaucoup mieux qu'avec personne. Il m'inspire et sait tirer quelques sons de ma pauvre musette. Aussi ne cesse-t-il de me dire qu'il me trouve « étonnant » dans la conversation et que je suis un des hommes les plus remarquables qu'il ait vus. Je sais ce qu'il en faut rabattre.
Le Juif-Errant lui a plu beaucoup ainsi qu'à sa femme. Mais je n'insiste pas , car les extraits de journaux dont je t'ai parlé n'ont pas paru te faire plaisir.
M. Smith va souvent chez ma tante où il me demande toujours. Sa vie passée lui rend d'ailleurs le bonheur très-facile. Sous Bonaparte, il a été emprisonné pendant cinq ans au Temple pour avoir parlé trop haut de la constitution d'Angleterre.
Sous son successeur, en 1815, il a été mis au secret pendant quatre mois à la Conciergerie, soupçonné qu'il était d'écrire dans le Moming Cltmnirle. Il connaissait les rédacteurs à Paris, et n'a pas voulu les dénoncer.
J'ai dîne il y a huit jours avec madame Bruys
eux enfants. Le couvert était mis dans son
hôtel , nous nous servions nous-mêmes. Mais au
milieu même de ces pots casses, il y avait encore
ne sorte de dignité cérémonieuse. Elle a été d'une onté parfaite pour moi et m'a témoigné un trèsrand plaisir de me revoir. Au milieu du dîner, ne dame est entrée vêtue de noir , l'air triste et istinguée. On lui a demandé si elle voulait prendre u café ; elle a répondu que non, et qu'elle voulait onserver toute sa raison. A l'expression égarée de ss yeux, de sa physionomie qui a dû être fort elle, j'avais déjà deviné que c'était madame D.... fous avons tant parlé de toi! et la pauvre dame vait l'air de t'aimer sur notre parole. Je retourne à soir chez madame Bruys, qui doit me conduire fiez madame de Lacretelle.
Que te dirai-je de madame X... ? Je sens que je jis tout à fait mort pour elle. Je ne lui pardonnerai imais de m'avoir brisé l'àme pendant un an entier. e suis sorti de cette épreuve pur et sans tache, ai appris à me connaître. Il n'y a pas dans ces dons une ombre de fierté, de vérité. Pour moi, î suis en âge d'être maître de moi-même ; je me ms au fond de l'àme tous les sentiments élevés, étudie avec une sorte d'enthousiasme. Je relercie Dieu de ne m'avoir pas glacé le cœur. Je 'ai que vous pour amis, mais vous suffisez à toute étendue de ma pensée.
Je me demande s'il sera possible que je puisse Lettre cette année le pied sur la terre helvétique a jour ou deux avec M. Smith. Mais j'ai assez
vécu pour renoncer facilement et sans combat aux désirs irréalisables.
Je t'écris vite et mal ; pardonne-le-moi aujourd'hui. J'ai reçu une lettre de Brun, qui me fait les plus grandes protestations d'amitié.
ANNKE 1823
A madame Destaillades1 A Trévoux.
Lyon, mardi, septembre 1823.
Ma chère tante, toutes nos paroles sont depuis ongtemps épuisées pour vous remercier de montés. Elles m'ont poursuivi à mon insu , et penlant mon sommeil vous avez glissé comme Joseph lans le sac de Benjamin le vase d'argent. Vous tvez mieux fait que lui encore, puisque vous n'avez >oint envoyé un émissaire pour le réclamer. Soyez lonc bénie en Israël et dans le ciel ; vous l'êtes déjà >ur la terre.
J'ai trouvé ici mon ami Brun 2, pour compa- :non de voyage. Je l'ai attendu hier et aujourd'hui
cause de son passe-port ; nous partirons demain, lussi maman et ma sœur ne seront plus inquiètes e me voir aller seul.
Au milieu de cette grande ville, je pense beauoup à vous et au bonheur dont j'ai joui aux bords
i Voyez Histoire de mes Idées, p. 124 et i2ô. « Ibtd., p. 247 et 248.
'2 2 i CORRESPONDANCE
de la Saône. Je vous embrasse et vous chéris: j'aime bien aussi Hypolin quoiqu'il soit un morico ; e1 Madelon n'est pas ma pensée la moins chère et la moins tendre.
année 1823 225
A madame Eugénie Quinet A Certii
Lyon, septembre 1823.
J'ai trouvé ici mon ami Brun pour compagnon de voyage; je l'attendrai jusqu'à demain à cause de son passe-port. Tu seras peut-être plus tranquille de -avoir que je ne suis pas seul, et moi je suis sontenl d'avoir près de moi un cœur qui aidera le mien. Ce retard d'un jour no diminue poinf en moi le nerf de la guerre et des méditations, parce que Chanel a voulu que je logeasse chez lui et je dîne chez Eugène.
Je pense à vous beaucoup. Il faut décidément que je devienne digne de toi. C'est déjà d'un heureux augure que d'avoir toujours compris combien je devais remercier le ciel de m avoir donné pour mère celle dont je me serais fait le disciple volontaire, si je l'avais rencontrée dans le monde.
Ton image m'accompagnera partout et je te promets que mon cœur ne sera pas calme aux lieux où :u as passé quelques heureuses années1. Tu me
« Voyez Histoire de mes Idées, p. 123.
'2'2t> CORRESPONDANCE
félicites d'avoir de la force contre la mauvaise fortune ; ce n'est pas un éloge mérite, car il n'y a pour moi de mal que celui qui peut tatteindre. Puis, je ni" dis que ta pensée me protège et veille sur moi. Rousseau n'était qu'un sophiste sec, lorsqu'il disait que la prière était inutile ; il ôtait toute consolation à la douleur.
Tu pourrais m'écrire à Genève, poste restante. Pour moi, il me sera impossible de jouir de rien sans songer à vous et sans vous le dire. Je prie ma su?ur de me pardonner toutes les brusqueries ou confus délits qu'elle serait peut-être en droit de me reprocher. Je ne lui dis point que je l'aime. Au point où nous en sommes, il faut qu'il y ait entre nous, comme en géométrie, certains axiomes, sur lesquels on ne revient plus et qui servent à arriver à d'autres propositions.
Adieu, je vous chéris, je vous embrasse.
Ma tante a ajouté à mon insu dix francs à ma bourse, je lui ai écrit pour la remercier, ce qui lui est bien égal.
iimiE 1883 -il-,
Nanlua, vendredi, 19 septembre 1823.
Me voici à Nantua, attendant Brun qui arrivera demain. J'ai été fort bien reçu de tout le monde et Ton m'oblige à coucher sous le même toit. Te dirai-je que j'ai eu le cœur serré en passant aujourd'hui à minuit si près de toi '; Il était deux heures, quand nous avons franchi Les montagnes de Cenlnu à pied par un beau clair de lune. Tu sais que le chemin s'élève en tournant, bordé d'un côté par <les rochers blanchâtres qui ressemblent à dés ruines et de l'autre par un ravin profond qui se creuse, s'élargit et finit par mériter le nom de précipice.
Le vent soufflait, on entendait au fond le bruit des petits torrents; je me suis amusé à jeter des pierres que j'entendais de loin en loin heurter les arbres et tomber dans les ruisseaux. Je conçois qu'on puisse être très-triste et très-malheureux dans ce pays ; mais s'ennuyer, jamais.
Que te dirai-je des Nantuates? Mon cher Lucien a l'air tviste ; cet air de bureau lui donne un grand
fond de gravité; cependant, il était à Bourg pour la vogue. Je combats ici toutes sortes d'imaginations sur le compte de Madelon et autres rêveries qui approchent de la calomnie. Je parle morale et métaphysique avec ma tante ; elle est toujours bonne et tolérante.
Je pars demain pour Gex; ce voyage est un des plus grands plaisirs de ma vie. Je me porte bien, je suis libre, je pense à vous, je cours dans les montagnes pour avoir à vous raconter quelque chose.
J'embrasse mon père de tout mon cœur. Chacun me charge ici de ses hommages pour lui. Nous avons bu à sa santé. Adieu, je t'écrirai mieux à Genève.
EDGAR QT'INET.
Genève (par Ferney), mardi, 20 Bepteml
Je suis ici depuis dimanche ;i rentrée de la nuit. Brunes! venu me prendre à Nan tua et nous avons voyagé dans une carriole jusqu'à Bellegarde avec des contrebandiers, un prêtre et une jeune Genevoise.
L'endroit où le Rhône se perd sous le roc m'a moins étonné que celui où il se resserre tout à coup entre deux rochers et d'où il s'élance avec tant d'impétuosité. Je suis descendu au bord de la Yalsarine ; c'est le lieu le plus pittoresque que j'aie jamais vu. J'ai aussi mis le pied sur la terre de Savoie. Nous av.. us continue de là à pied jusqu'à Saint-< îerry, où nous avons couché. Je n'oublierai jamais le ravin où coule le Rhône au bas du fort de l'Ecluse, ni la solitude sauvage de montagnes, ni le bruit lointain des eaux. Le fleuve est à l'étroit dans ce vallon; on voit bien qu'il est de noble origine.
A Gex, nous avons trouvé Montpelas qui nous a priés très-instamment à un grand diner et qui
nous a accompagnés au haut du Jura. J'ai bu du lait merveilleux dans un chalet; ces grands hommes sombres, avec leurs chemises noires et leurs pipes a la bouche, n'exaltent pas l'imagination sur la simplicité pastorale, et leurs énormes chaudières rappellent plutôt une forge qu'une bergerie. C'est à grand'peine que nous sommes arrivés au haut de la Faucille. Nous avons vu dans la vallée opposée la Valserine. Un moment, nous avions le lac do Genève et les Alpes devant nous. A gauche s'élevait une montagne à pic dont le sommet était environné de nuages. Au milieu de ces vapeurs je distinguais une petite croix; c'était le point le plus élevé vers le ciel. J'entendais les sonnettes des vaches, et le bruit d'un tambour que les bergers font retentir pour éloigner Fours des chalets. Il était trop tard et trop nuit quand je suis arrivé a Ferney. J'y suis retourné ce matin. La chapelle ressemble fort bien a L'église de Gertines augmentée d'un clocher. On nous a montré le salon, la chambre, le lit, les fauteuils du grand homme. Un cosaque a volé la couverture. Les enthousiastes ont déchiré les rideaux pièce à pièce. Pour moi, je trouve que ce château, ce beau parc, cette pièce d'eau m'émeuvent moins fortement que la petite maison, où je vois au-dessus de la porte, d'un . holin, marchand <r<>itiiU, et de L'autre : Ici rst né Jean-Jacquet Rousseau,
année 1828 SSI
J'ai fait hier dans une barque Légère une promenade sur le lac. Notre petite voile latine nous a fait glisser jusque vis-à-vis du môle. J'ai cherché a voir le pays de Vaud, Versoix, Coligny, Crans! Mais il étail caché à moitié par le brouillard. La vue s'étendait au loin sur les eaux. Les vagues balançaient notre barque, je pensais à toi, à ma -uni'. Etais-je trist^ ? Non. Étais-je heureux .? Non. Je vous regrettais; j'aurais voulu vous voir ou dans la barque ou sur le bord.
Demain je pars pour Yrr><»ix; je retrouverai Brun à Lausanne. J'ai arrangé celte séparation pour pouvoir visiter à mon içré ton village. Jr te récrirai de la première ville où je m'arrêterai. J'espérais avoir hier une lettre, poste restante. Adieu, ta pensée me suit partout.
Mon oncle Aillaud a fait de très-grands trais d'amabilité pour moi; il voulait me forcer a accepter un renfort de finances avec beaucoup d'empressement et de naturel. J'ai refusé comme biei tu penses.
Vevey, samedi, septembre 1823
Je suis le plus heureux des hommes ! J'ai vu Coppet, Montfleury, Cologny, j'ai fait mon pèlerinage dans le parc de madame de Staël. Je suis arrivé ici, très-tard, par le Signal, Nyon et Céligny. La pauvre madame Bazin est morte ce printemps ; je n'ai plus trouvé que Joseph Grandvau, ce domestique de madame de Liancourt, et Fanchette Mentelle qui a servi chez madame Bazin.
Le soleil était couché quand je suis arrivé à Crans. L'admirable famille que ces Lequin ! Si tu avais vu leurs physionomies s'attendrir, si tu les avais vu m'entourer, quand j'ai prononcé le nom de madame Rozat ! Leurs enfants la connaissent aussi bien qu'eux, tant on leur en parle souvent. Quelle intelligence les paysans d'ici ont des choses du cœur ! Il est impossible que cela ne tienne pas un peu à la différence du culte. Ils voulaient me faire coucher chez eux. J'aurais bien aimé à passer la nuit dans la terrible chambre d'en haut i si, dans
» Madame Rozat, sa grand'mèro maternelle, mourut a Crans.
l'étal d'abandon où elloost. ce n'eût pas été abuser de leurs bontés. Ils m'ont accompagné dans une espèce d'auberge, Au Cerf devenu fibre, où j'ai trouvé Alexandre Levrat,le domestique de madame Saladin ; c'est lui qui servait alors ta mère. Il m'en parlait en pleurant. Je l'ai laissé avec un des Lequin dans la salle d'en bas pour aller dans ma chambre, et comme on entendait ce qu'il- «lisaient, je m»' suis endormi littéralement au bruit de leurs louang
Le lendemain, Charles Lequin, frèrede Marguerite, est entré dans ma chambre de bon matin pour me conduire au cimetière. ( '.'est Lui-même qui .•st le fossoyeur. 11 m'a montre la terrible place ; je me suis mis a genoux et j'ai baisé la terre. J'y ai aussi fait ma prière et j'y ai cueilli une (leur. Il m'a conduit a l'église, puis au château de Crans où je n'ai plus trouve que les tombeaux de ceux que tu as connus. Pour m'accompagner à Nyon, Lequin s'e<t décidé a conduire une vache a la foire. J'espérais y trouver Marguerite, mais elle n'y est pas venue, et c'est moi qui suis allée la cherchera Coinein. Elle est dans un petit village, bien heureuse, avec une fille fort jolie, et beaucoup de prés et de vergers. Toutes les caresses qu'elle m'a faites ne sortiront jamais de mon cœur. J'ai continué mon chemin par le plus charmant pays du monde, au bruit des eaux, en face des
Alpes et du lac , trouvant toujours sur mon chemin de bonnes gens qui me ranimaient par des offres pleines de bonhomie et de désintéressement. Je me suis baigné dans le lac en face des rochers de Meilleraie. J'ai voulu loger, à la Clef où logea Rousseau ; ce n'est plus qu'une maudite pinte avec l'enseigne ordinaire: Au bon Vin. Je vais sortir pour voir la ville et puis partir pour CI amis et ChiUon. Je ferai peut-être le tour par les bords de la Savoie.
Au demeurant, je dois être revenu mercredi ou jeudi prochain. J'ai quitté à Genève Brun qui me déplaisait par son esprit trop amer l.
Au revoir ! Vous verrez dans mon Itinéraire2 si votre pensée m'abandonne.
i Voyez Histoire de mes Idées, p. 247 et 248. ,-., Notes, pape 391 .
A madame Eugénie Quinet
A Certine«.
Paris, octobre 1823.
Je ne suis arrivé qu'hier; je n'ai pu avoir la diligence. Madame Bayait) et toute la famille m'ont reçu à bras ouverts et m'onl épargné l'horrible tristesse et l'abandon de l'arrivée. J'ai | sous les fenêtres de madame'**. Les volets étaient fermés.
Quand je pense au froid que j'ai eu pendant mon voyage, je redoute bien ton retour à Charolles. Heureusement j'avais pour compagnons des jeunes gens des Écoles et nous avons traversé gaiement les mauvais jours. Nos pataches s'arrêtaient chaque soir. D'Auxerre, il y a des cabriolets suspendus. Nous avons couché trois nuits en route, sans compter la nuit de madame Delorme à Màcon.
Dans un petit village, nous avons rencontré le fameux Rossini qui va voir à Paris, de ses propres yeux, sa gloire face à face.
Ma malle, que j'ai mise à la diligence à Ghàlons,
va arriver ce soir: je te promets d'avoir bien soin de mes chemises et de m'y intéresser de toute mon âme. Je t'écris à l'heure de la poste dans la boutique d'un écrivain public.
Il y a si peu de jours, j'ai fait si peu de mouvement et voilà qu'une partie de la France nous sépare ! Il y a une chose dont je m'enorgueillis, c'est la manière dont je t'aime.
Paris, rue de Sorbonne, n° 7, mercredi, 18 octobre
Je suis aussi bien que nous le pressentions, dans cette maison, où tout le monde est à moi. Je comprends la différence qu'il y a à être isolé et abandonné dans des hôtels inconnus. Je vais, j'entre, je sors chez madame Bavard, je ne perds plus le souvenir de la vie privée. Si tu savais comme je suis l'été! tu ne serais plus inquiète du tout. Je suis fort content de ma chambre, parce que je n'y entends pas le moindre bruit: elle n'est pas meublée d'une manière trop somptueuse, mais rien d'essentiel n'y manque. Une armoire, un secrétaire et un petit lit à rideaux: ma cheminée ne fume pas : j'ai acheté une demi-voie de bois. Ma malle est arrivée; je suis si content de voir mes affaires dans l'état où elles sont sorties de tes mains, que je ne la dérange qu'à la dernière nécessité.
Tant qu'il restera une chemise pliée et placée par toi, je ne croirai pas que la séparation est consommée.
J'ai revu M. Smith, toujours le même, avec le
..KL&rUNDANCE
même enthousiasme et la même philosophie. Il m'a fait mille excuses de ne pas m'avoir répondu. Sa femme m'a dit qu'il était mécontent de ses anglicismes et que c'était une petite affaire d'amourpropre. Quoi qu'il en soit, il s'était mis en voyage pour venir nous voir. En six jours, il était aile à pied à Chalons-sur-Saône. Là , il a été saisi d'un mal a l'œil qui l'a forcé à s'arrêter , d'attendre, puis de revenir à Paris par la malle-poste. Son fils qui a une place en Angleterre, avait été chargé d'une mission à Tunis. Ses parents n'ont pas voulu le suivre, et il a refusé.
Bavard m'a mené l'autre jour à l'Odeon à la première représentation de Conrad ou le Tribunal ■secret .
On s'est horriblement battu dans le parterre ; j'ai vu tout cela d'une loge. L'auteur n'est pas poète ; il est sage et instruit ; cela ne suffit pas.
Grégoire de Tours est en sûreté ; il sera remis dans huit mois sur ses anciennes tablettes. J'ai eu lori de ne pas t'en parler; je m'en repens. Adieu, ma bonne mère , tu es mon espérance et ma vie.
ANXEt 1823
Paris, jeudi, 3 novembre
J'aime à penser que tu es riiiin revenue à Charolles, chère mère, et que tu as un peu de repos dans ta grande maison.
Tu as vu que je n'ai parle jusqu'à cette heure qu'avec réserve de mes plus sainte- pensées. Les petits papiers que tu me conseilles sont bien difficiles, parce qu'ils interrompent les idées, la succession des sentiment.-, des impressions. Quoi qu'il en soit, je me suis presque décidé à ne plus retourner du tout chez madame "\ Le seul bien que j'aie dans ma vie isolée, c'est l'indépendance inorale.
Pour peu qu'une pensée vienne m'assaillir l'esprit, je suis perdu. Si j'étais comme la plupart des habitants de cette terre, pour qui aimer n'est qu'un agréable passe-temps, je n'aurais n combal ni excuse; mais, quoiqu'on en di» sentiment idéal , éprouve par l'absence et la solitude, et parle travail involontaire de l'imagination, a pris au fond de moi une toute-puissante realite.
Son souvenir a sur moi beaucoup plus de force à présent, qu'au dernier moment où je l'ai quittée il y a sept mois. Je pouvais alors la revoir sans danger. Aujourd'hui, c'est tout différent, et comme il est clair que ces sublimes pensées d'amour et d'enthousiasme ne se réalisent pas icibas, je veux commencer dès les premiers temps de ma jeunesse à lutter contre la marche désordonnée de l'àme. Tant que ma destinée morale sera dans ma main , je puis braver les folies des hommes. Il serait beau de me voir passer mes jours avec mes livres, sans que ma conduite empruntât rien de leurs maximes î Triompher de soi-même, voilà toute la philosophie. Ne pensons pas à ce qu'il pourra m'en coûter.
On a beau dire, l'amour n'est pas fait pour cette vie : il y a dans les illusions de l'amour quelque chose de si pur, de si profond, qui devrait laisser une trace si durable, que ce n'est pas à un être périssable d'en parler, encore moins de le sentir.
Ce qui m'a aussi ouvert l'esprit sur moi-même,
il que j'ai vu Léon Bruys qui m'a beaucoup
parle d'elle. Elle l'a longtemps interrogé sur mon
compte. En écoutant tout cela, je ne me suis senti
ni calme ni heureux.
Tanl que nos paroles ne portaient à Certines que dans L'éloignement, et qu'au fond il n'y avait rien de visible et de réel, ce pouvait être un amu-
A.VNhK U M
cment de l'imagination. Mais près de quelqu'un
ui l'a vue , qui lui a parlé , tout prend de la vie t de la fixité. A force d'études , je finirai bien ar triompher de ces misères.
Je crois qu'il n'y a que les hommes vulgaires ar le cœur, qui appellent comme un bien ces Muions. Pour moi, je n'y ai jamais trouvé que înenonge et tourment.
Mon travail sur l'histoire continue. Pourvu que ;s vaines déceptions que l'on porte avec soi-même e m'entravent pas, je ne désespère pas <!«• finir. in y réfléchissant davantage, j'ai limite mon plan, a changeant mon titre. Ce sera : Êtudet $ur le loyen dge\ dans ses rapports avec L'imagination t la morale.
JVspère montrer que ces siècles ont été méconus et qu'ils ont en eux-mêmes un»' grande vie Détique, philosophique. Plusjeles étudie, plus je l'étonné de la Légèreté et de L'ignorance avec isquelles on en a parle.
Mes études du droit se combinent fort bien veo cette direction de mes pensées. Je vois peu [. Smith qui demeure fort loin. Je me circoncris ; i me réunis en moi-même.
Que sont les amitiés humaines et toutes les relaons de cette vie? Il n'y a que Dieu et le cœur 'une mère qui vous comprennent.
i Voyez Histoire de mes Idées, p. 234.
Les Bavard sont toujours excellents pour moi. On vient d'applaudir beaucoup un petit drame , imité de Goethe, par Bavard.
Cette émotion populaire a vivement repondu à tout ce que je sentais; c'est un de mes bons jours. Adieu, je vous aime de toute mon àme.
A madame Eugénie Quinet
A Charolles.
Paris, 4 janvier 1824.
Si tu savais Le mal que me foui les sarcasmes cpiand ils viennent de toi, tu y renoncerais à jamais,
:omme à une arme empoisonnée. A quoi sert de
s'aimer, si ce n'est pour s'épargner l'un l'autre? Il me semble que c'est se préparer de vains que de s'exposer tôt ou tard à se dire que dans une vie si courte, toutes nos facultés n'ont pas été employées à embellir, ou à consoler mutuellement notre vie, mais à la désenchanter quelquefois et à la tarir à sa source.
Avez-vous enfin reçu votre Ouverture et le mal a-t-il été réparé comme on me l'a promis à la poste ?
Mon travail va bien ; je suis tous les jours plus content des aspects nouveaux qui se découvrent à
'2 \ i CORRESPONDANCE
ma pensée. Si je pouvais l'envoyer un de me? ehapitres l où je tâche de développer l'idée primitive et le plan général, tu verrais bien qu'il n'y a aucune place pour des allusions au présent.
Si tu veux, je t'en copierai avec une petite écriture, que je te ferai passer. Quoi qu'il en soit, cette direction que j e donne à mes idées fait le charme de ma vie. J'y trouve une occasion pour exercer toul ce que Dieu a mis en moi de bien, et d'honnête. En même temps, je m'intéresse à moi-même comme à un instrument qui a en soi une harmonie passive et qui n'attend que l'action extérieure qui doit le faire résonner.
Bien écrire, c'est bien vivre. Et je m'efforce que rien d'impur, rien de vulgaire n'approche de ma pensée. Quand autour de moi tout se refuse à l'inspiration et que j e ne vois partout que des images de servitude ornée et que d'élégants mensonges, je vis avec les vieux siècles qu'un homme de génie a appelés les siècles des mérites ignorés.Ils sont pleins de vie, d'oppositions pittoresques. Autant nous nous vantons de quelques libertés légales, autant ils avaient droit de se vanter de la liberté de leurs âmes. Ajoutons ceci : comme les masses, les institutions étaient mal établies, la scène morale est beaucoup plus variée que chez les anciens, où, fixés sur des bases inébranlables, la religion, les
« Voyez Notes, tome X, p. 317 et 318, OEuvres complètes.
vxm'.e 1824 845
ois, les coutumes, les mœurs, la politique, les arts >résentaient à l'historien un aspect très-beau par a régularité, mais très-stérile en ré->;ltats et en ombinaisons philosophiques. Il y avait chez Les inciens une unité si parfaite que des faits innomir.ihles ne sont jamais que les développements de i ii m -me idée. Ces formes élégantes et variées vous amènent incessamment au même principe. Dans ges modernes au contraire, on peut dire que leaucoup plus d'idées ont agite le monde. Comme out est incertain et mobile, chaque mouvement xtci'ieur révèle un système nouveau do croyanc ['inspirations et de pensées. Il faut bien reconnaître [ue les faits, si brillants qu'ils puissent être, ne ont que le corps et que le vêtement de l'hisoire ; les puissances morales en sont l'âme et la ïe.
Adieu, ma bonne mère! L'amour et le nom de gloire vous agitent un jour et fuient le lendemain. 1 n'y a que ton souvenir qui reste éternellement. )u plutôt quand des pensées de gloire et d'avenir ont battre mon cœur, c'est pour les déposer à tes )ieds et te dire ainsi, dans une langue plusélo- [uente, ce que c'est qu'aimer.
Que Dieu te bénisse au commencement de cette mnée, ma chère maman, et permets-moi de te le lire, mon amie, l'amie de mon cœur, ma belle et céleste amie! Que j'aurais besoin de voir ton beau
d se reposer sur moi! Oh! alors, tout serait
oublié!
Que ton âme est noble et pure! La mienne vient de toi. Je la conserve pour toi.
ANNKF. l«2i -IT.
Pari«, dimanche, 25 janvier 1824,
Je suis fort occupé, ma chère mère, à ce dernier tamen que je vais subir bientôt. C'est un travail 3 mémoire dont je ne suis point effrayé et dont [ ne t'inquiéteras pas. Je te jure que ce temps d'é- >le commence à me peser terriblement et que je rai tout pour l'abréger. Je me mets pourtant à irtir un peu de ma profonde solitude qui me plaît 3p et me consume. Ma tante m'a conduit hier à î très-joli bal chez madame Pictet, ou je me suis au, selon ma louable coutume, à la vie contemative. Il faudra bien cependant que j'essaie de dser, et cela dans peu de jours, à un bal chez adame Rilliet, qui m'a invité malgré mon ancien fus de deux ans. C'est un grand effort de raison te je fais en me décidant à donner à ma vie un 1 mouvement, mais je sens que pour peu que je ntinue à n'exister que pour mes livres, je tomrais dans l'absurdité.
La maréchale Ney était encore à la campagne l*r janvier. M. Smith et moi, nous nous sommes
reenflammés tout de nouveau l'un pour l'autre; il y avait bien un peu de ma faute à moi, qui étais resté si longtemps sans aller le voir.
Tu as lu les nouvelles Méditations de M. de Lamartine. Qu'en penses-tu? Le dernier roman de Walter-Scott est fort ennuyeux. Si tu avais envie de quelque livre, je te l'enverrais en même temps que Y Annuaire des Longitudes pour mon père. Je vais retourner pour les Mémoires du capitaine Frayssinet.
Mes hommages respectueux à mon père.
awit. 1824 249