‹ CorrespondanceChapitre 11 sur 19 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

PnrK terrier 1^2'».

Comment te remercier de ta bonne lettre? Si tu gavais quel bienj'en ai reçu, lu m'en écrirais souvent sur ce ton. J'ai repris franchement mon allure

naturelle, et pour cela, je me suis décidé avec courage à ne plus aller du tout chez madame***. N< perdons quelques détails pour nos lettres, mai s j'y retrouve mon indépendance qui est après toi ma

première richesse. Pour mieux réussir, je me suis été dans le persiflage, et toutes mes conversations wee mon ami Théodore se passent de ma part en noqueries plus ou moins élégantes contre celle que 'honore et sanctifie au fond fie mon cœur. Connue i force d'art, j'oblige Théodore de mettre sa part Je raillerie dans nos conférences, je n'ai pas peur ju'il me trahisse. Bien plus, te le dirai-je, j'ai iécouvert qu'il n'est pas plus invulnérable que noi qui te parle, et que le pauvre diable traîne la maîne a mes côtés.

Ce m'a été une trouvaille merveilleuse. D'abord, ;ujet de désenchantement (je n'en néglige aucun),

parce qu'elle n'es! donc plus si pure de tout mélange humain, depuis qu'elle appartient, au moins par la pensée, à un autre qu'à moi ! Secondement, sujet intarissable de gaieté, et de folies. L'autre jour j'ai surpris le pauvre mathématicien occupé à transcrire un quatrain de sa façon. A ce symptôme effrayant, il n'y avait plus lieu de douter. C'est pour moi un enchantement de sermonner mon Sosie sur la Liberté morale, la légèreté des femmes, la nécessité de se vaincre; puis pour finir, je trouve toujours moyen de l'envoyer à une soirée où il rencontre la sua donna. Quel plaisir de revoir, le soir, le pitoyable patito, l'œil triste, la tête baissée, sous L'influence du fléau auquel je m'efforce d'échapper. Il me raconte qu'il n'a pas su dire un mot, qu'on n'a pas fait attention à lui ; il gémit, il est jaloux, il jure de ne pas la revoir. Je jouis paisiblement de tout cela, comme le matelot qui a survécu au naufrage. Elle demande chaque fois de mes nouvelles et me fait prier spécialement d'aller la voir ce soir. Courage, stoïcien ! Je n'irai pas.

Il y a pour moi le plaisir de Méphistophélès à me railler de mes sentiments les plus profonds. J'aime, par une bizarrerie inconcevable, à parodier l'image sacrée qui survit dans mon àme, à la déprécier, à la honnir, puis à la relever ensuite plus pure que jamais au-dessus de toutes les pensées mortelles.

A force de courage et de combats, ma tranquillité renaît, et j'en jouis comme d'une convalescence. Mais je sens qu'un geste, un regard, me feraient retomber.

Tu semblés t'inquiéter de ma santé; à part quelques éblouissements qui me prennent quand j'ai xavaillé trop longtemps à l'état de momie, je ne ne suis jamais mieux porté qu'à présent. Quand es lettres ne m'attristent pas, j'ai en moi-même, nalgré tout, un grand fonds de bonheur qui vient le l'étude, et d'une certaine idée de perfectionnenent moral que je m'applique à moi-même avec me constance dont je m'honore intérieurement.

Ce m'est aussi un grand repos, de me sentir lans une maison où tant de gens sont bons pour noi.

Quand le matin j'ai écrit une page, selon le vœu le mon cœur, ma conscience est calme, et le reste iu temps se passe entre mes chroniques et mes ivres de droit. Ceux-ci m'apaisent comme une tonne action, un acte de dévouement.

Souvent je vais me distraire au théâtre, avec es billets que me donne mon ami Bavard. J'ai ruellement souffert il y a quelques jours à une )remière représentation d'une détestable tragédie, >ù l'auteur (Victor) jouait lui-même son héros iarold. Il se trouve des malheureux qui ont assez )eu d'àme pour siffler et conspuer un homme pré-

■2ïf2 CORRESPONDANCE

sent, et qui, s'il s'est trompé, montre pourtant qu'il est autre chose qu'un ignorant de coulisse. Pour moi, qui avais comme un autre acheté mes droits à la porte, j'ai applaudi de grand courage a une pièce que je maudissais et à un homme que je plaignais. Je m'exerce en tout à ne point redouter le ridicule pour l'honnête et à échapper à l'iniluence si active des masses.

Je me reproche de ne pas voir assez souvent M. Smith; sa femme m'aime beaucoup à ce qu'il dit. Reste sa tille ; je n'ose l'interroger!...

Il me prête avec beaucoup de grâce des traductions en anglais, de livres allemands que nous ne connaissons pas du tout en France, Herder l, Muller, etc.

La pauvre gouvernante des enfants de la rue du Montblanc a été soumise à tant de tribulations qu'elle a pris la fuite la semaine dernière. Elle a demandé la permission de porter chez son frère un paquet, puis on ne l'a plus revue. Elle a écrit qu'elle retournait à Dieppe auprès de ses parents.

Chacun lui prête maintenant dans la maison des crimes inattendus, au nombre desquels le manque de chasteté tenait la plus grande place.

J'ai pour mon compte témoigne que pendant les huit jours que nous avons passés ensemble à campagne, elle n'a porté de mon côté aucun de-

1 Y , du tome X, p. 31 ï>, OEuvres complètes.

r de conquête. Ma déposition a été inutile et j'ai i me retrancher dans un modeste silence quand i m'a opposé sa naissance illégitime et ma manie i défendre les absents.

Adieu, je vous aime comme je sais aimer.

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is, février 1824.

Je chante victoire depuis bien des jours. Il m'a h fallu une raison courageuse pour échapper aux N pensées énervées. Je suis sorti de ses chaînes, et L pour toujours !

Elle m'a fait dire par Théodore d'aller la voir; qu'elle ne me pardonnerait jamais de ne plus y aller, etc. J'ai eu la force de me tenir dans mon coin sans bouger. Puis, en me représentant la nécessité de devenir un homme, de ne point amollir ou distraire mes idées, peut-être aussi par une vanité de stoïcisme, je suis venu à bout de moimême. J'inculque ma rudesso à Théodore et le voilà qui combat de son côté. Pour cela, il n'a su mieux faire que de porter ailleurs ses vœux et sa ] parole. Je venais de lui raconter la vie de Goethe, ses amours avec Marguerite qui fut depuis la Marguerite de Fau.st. En me quittant, dans ia rue. il voit derrière une porte vitrée d'un cabinet de lecune charmante personne de seize ans, qui a des cheveux noirs,des yeux noirs et un air crin-

année 1524 255

ocenct' que nous ne trouvons plus que dans les vres. C'est Marguerite, c'est mieux qu'elle ! Il ntre, se met à louer quelques livres. Le pauvre arçon se sentait aussi ému que devant madame "*. I accourt en digne ami, me dit qu'il a trouvé le reîède commun à nos maux. Il m'entraîne chez Maruerite. Je suis plus tremblant que lui. Le sonde \ voix, sa timidité, son doux regard, voilà qui ous a confondus de nouveau sous les mêmes lois, ous l'aimons comme une pensée idéale, sans rivaté et sans haine. Elle nous ranime comme une ispiration et nous arrache tout a fait à la coqurtrie de madame"* Je ne sais si l'antiquité avec le »uvenir de ses Oreste et de ses Pylade pourrait )us montrer de pareils exemples de désintéressent et d'unité dans les sentiments les plus sévis du cœur.

Ce que tu me dis de M. de Kératry est parfaiteent juste ; c'est l'expression de la voix publique, yron vient de publier une pièce dramatique ins le genre du Faust de Goethe. M. Smith me prêtera. J'aurais voulu que tu me dises quelle chose sur les iXouvetles Méditations de M. de imartine. J'ai lu en courant des Lettres de ùnt-Phal et de Nanine, écrites à dix-huit ans r madame de Staël ; rien n'y annonce son nie.

Adieu, je vais rentrer dans le moyen âge dont

mon examen m'a éloigné. Ne désespère pas de mon avenir et ne t'afflige pas trop du présent.

Je vous aime et vous embrasse de toute m ai âme.

Je suis allé à un bal chez madame Rilliet et à un autre chez M. Smith.

ANNÉE lS2i »

Paris, vendredi, 12 mars 1824.

Je m'applaudis incessamment de ma fameuse toire. Il est vrai que j'ai employé le fer et la mme. L'autre jour elle a demandé à Théodore m adresse, parce que, disait-elle, elle s'était mpée de numéro en m'écrivant. Nous n'avons là tous les deux qu'un nouveau trait de génie, r lequel elle glissait dans le cœur de Théodore is les serpents de la jalousie, en même temps 'elle ranimait la flamme éteinte dans un cœur i lui échappe.

J'ai beaucoup souffert par le désenchantement, lis mon étude de la procédure pour mon examen , venue fort à propos me tuer la pensée. Il y a grand courage à appliquer son intelligence à 3 sciences qui n'ornent et ne perfectionnent pas sprit. Pour moi, c'est là ce qui me coûte le plus, je me sais gré de la patience infatigable dont jourd'hui je me sais capable. Je vais revenir bc passion à mes vraies amitiés; je n'ai peut-être s assez écrit ; mais mon plan est parfaitement

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établi dans ma volonté, je suis certain que si Dieu me prête vie il s'achèvera '. Ce n'est pas une petite entreprise et il sera bien nécessaire que tu continues à t'y intéresser et à m'aider de toutes tes facultés.

Je pense beaucoup à la possibilité d'un nouveau voyage en Suisse, du côté de Zurich et des champs de Grutli. Il n'y pas d'autre moyen de donner de la vérité et de la vie aux tableaux historiques, que d'aller s'inspirer sur les lieux mêmes. Enfin je me fie à la providence que tu représentes si bien.

A la première occasion tu recevras des fragments de mon moven àçe.

J'ai été obligé de m'interdire la vue de Marguerite qui jetait un grand trouble dans mon àme.

Xe donne pas de commission pour moi à la mère de madame "*,carje n'irai la voir qu'avec des cartes de visite.

» éludes sur le moyen âge (manuscrit inédit).

année 1824 250

Paris, mercredi, avril 1824.

Je deviens triste, ma chère mère, quand je ne uis me dire a toute heure qu'il y a une de mes» ^ttres sur la grande route vers Charollcs. Mais ette tristesse est maintenant la seule. Mon esprit st admirablement libéré de toutes mes anciennes ervitudes et il ne me reste qu'à déplorer le temps ue j'ai passé à amollir mon àme sans fruit, sans spoir.

Sans fruit, ai-je dit ? Je me trompe, car j'ai îtiré de tout cela une bonne leçon pour l'avenir ; la conscience de mes forces morales. Je reviens mes études chéries. Mon plan se développe et arrête dans ma pensée.

Mais l'exécution ne remplit que trop cette contion de se hâter lentement.

Tu sais que j'ai revu madame Bruys. Je n'en lis dire autant de mademoiselle Eulalie qui, au ilieu de notre conversation, a paru inopinément l'autre extrémité du salon pour faire une révé- 'nce, et se retirer. J'ai été tellement frappé de

colle apparition, que ma langue no s'est point assez tôt dégagée pour l'interpeller, et, comme la dame du lac, elle est rentrée dans son ténébreux séjour avant que la voix de l'homme ait retenti à son oreille.

En revanche, sa mère m'a fait beaucoup d'amitiés. Nous avons parlé de toi; tu es toujours la personne du monde qu'elle semble le plus aimer après M. Bruys, que les visites de Léon et les révérences d'Eulalie ne remplacent que faiblement.

La maréchale Ney est revenue de la campagne ; j'y suis allé dîner il y a quelques jours. On a dans cette maison une assez grande considération pour moi , voyant que j e suis du petit nombre de ceux sur qui les événements extérieurs ne peuvent influer. La maîtresse de la maison m'a parlé de son ancienne amie avec une amertume non déguisée. Pendant ces plaintes, je ne pouvais avoir que les fonctions d'auditeur ; peut-être même, dans cette apparente neutralité, mon silence n'a-t-il pas toujours été impartial ; en ce cas, je m'en repens.

M. Smith se chargera avec grand plaisir des commissions de mon père et se fera aider clans ses recherches par son fils qui est tout-puissant au ministère des affaires étrangères à Londres. Adieu.

ANNKE 182 S 261

Pari?, 3 mai IW'i.

Je voudrais f envoyer quelque livre pourt'amu- ?r pendant ta convalescence : mais je ne vois artout que du lugubre el de L'obscur. Il y a bien Histoire de Salwtor Rosa, par lady Morgan, mais ,1e est fort languissante et partant ennuyé-, -

Enfin, je chercherai. Mon esprit ne me fournil en qui puis-' égayer le tien ; je sors peu et je 3is peu. L'autre jour, je suis allé à une reprémtation deJearme Shore, où j'ai fort admiré Talma ui ennoblit les dis de Richard III. Madame

e Staël pensait que ce héros de Shakespeare ne ourrait jamais passer sur notre scène. Le voilà Durtant qui s'y maintient assez fièrement. J'ai vu ussi samedi dernier une séance de sourds mets de feu l'abbé Sicard. Après avoir écrit sur n grand tableau des réponses sur des questions e métaphysique et de morale, ils traduisent mot our mot, en gestes, leurs pensées. Quelle adminble pantomime ! Il faut avoir vu leurs physionolies si animées, les mouvements de leurs corps,

uunnt?ru.\uA.>uc

de leurs mains, de leurs têtes pour avoir une idée de ce langage.

Jamais spectacle ne m'a paru plus triste. Ils n'ont aucune timidité, ni aucune émotion; ils semblent n'être point de la même terre que nous et n'attachent aucun intérêt à ce qui passionne si fort une multitude. On les applaudit avec entraînement, et ce bruit et ces signes de toute une assemblée les laisse froids et impassibles, comme au milieu d'une profonde solitude. Ils font des alliances de mots très-bizarres, et un homme qui étudierait attentivement leurs idées et les formes par lesquelles il les rendent — dans des rapports généraux avec nos connaissances et nos expressions — ne manquerait pas d'arriver à des résultats fort curieux.

On demandait à l'un d'eux : Qu'est-ce que la poésie ? ou la versification ? C'est la danse de la parole, reprit-il.

Adieu, je ne t'écris aujourd'hui que pour m'apaiser l'esprit.

EDGAR QULXET.

ANNKE 1

Paris, mardi, mni !

Il ne m'esl rien arrivé de fâcheux, ma chi pe mère, je continue à mener la même v ie que par le pa ulemenl je pi i jour un

ni plus grand pour le monde. Voyant bienque je lie suis pas tait pour lui, et que j'en rapj un cœur triste, je reste à jamais chez moi. Je ae puis le dire quel monde d'id< le au foi

moi. I tes pensées que je pper len-

tement, m'assiègent en tout lieu. Kl: pour-

suivent au milieu de mes amis, dans un salon, dans mes promenades. L ience de ma nul-

lité apparente oppoa

ms, ce que je prépare en mon âme ', me tourmente incessamment : et pourtant mon livr mente peu à peu. Il me plaît plus encore par les déductions et les rapports nouveaux oùje conduit que par les développements et les points d'appui que j'ai déjà placés câ et là. Dans quelque lieu que je sois jeté et sous quelque influence

» Vuye/. Ilisltnrt de tues Idées, p. 260 < À |

264 CORRESPOND AXCE

que ce soit, il me serait impossible, au point où j'en - - veau, de l'abandonner. Non pas que je veuille d'un autre côté poursuivre avec moins de persévérance un état sûr et indépendant.

Tout au contraire, je me jure bien à moi-même, que si cet essai d'une nature élevée ne réussit pas selon mes désirs, je ne serai pas homme à recommencer \

Si à l'âge où je suis, j'ai connu par la pensée des joies que peu de vieillards ont eues dans leur longue vie, j'ai eu aussi plus qu'eux des jours de dégoût et de découragement, d'aridité et toutes les tristesses que l'âme seule se donne à elle-même. Véritablement, ce n'est pas la manie d'écrire ou de versifier qui trouve en elle sa récompense ; on ne dira pas que c'est par un goût de jeunesse que je consens à passer ma jeunesse sur des chroniques obscures, sur d'indéchiffrables in-folios. J'aurais pu comme les autres me faire aux plaisirs du monde. Je les ai fuis ; j'ai pâli sur mes vieux historiens. Qu'est-ce à dire ? Ah î si chaque veille trouve enfin son salaire !... Pardonnez-moi ce langage diffus; j'en ai besoin pour me ranimer moi-même.

Adieu, j'ai la main fatiguée d'avoirécrit toute la matinée à une bibliothèque.

1 Histoire de la conscience humaine et de la personnalité morale, manuscrit inédit.

année 1824 2G5

P.-S. — l'ne chose qui me tient fort au cœur, c lue je ne sais sur quoi espérer pour faire les petites excursions que j'ai si bien projetées pendant toute 'année. Tu comprends que ce ne serait pas pour y perdre mon temps. Je me lasse d'inventer toujours lansma tète. Il faut que je voie, que j'aille sur les lieux faire provision d'impressions et de souvenirs. J'ai plus vécu et plus senti dans mon petit voyage autour du lac que dans de Longues années. Voilà donc que je me torture l'esprit à savoir commenl je pourrais avoir le Léger pécule du pèlerin. Si tu ne trouves aucune combinaison, tu as assez de confiance en moi pour pouvoir me le dire nettement, sans craindre qiie je me laisse trop abattre par les dures nécessités.

ZUh CORIŒSPONDÀSCE

Paris, 19 juin 1824.

Ne sois pas inquiète, il n'y a que les maux de l'àme qui soient réellement dangereux pour moi .

Quand je travaille beaucoup, comme c'est avec une joie et une liberté de cœur infinies, je ne sens aucune fatigue. Une heure d'ennui m'épuise et me jette dans l'abattement de la fièvre. Mais je m'en suis si bien débarrassé, fuyant tous les gens désagréables, toutes les chaînes du monde, que je ne reçois plus aucune atteinte de cette maladie. Je jouis de moi comme d'un être étranger, sur qui toutes les impressions morales ont de fortes prises. J'ai pleuré en lisant ta dernière lettre. Je me trou vais hier près du palais du Luxembourg ; je vis défiler la procession de Saint-Sulpice, ce spectacle m'a ému : les habits antiques des prêtres, ces rangs de jeunes filles voilées, le son de cette musique guerrière, le chant solennel, pathétique des chœurs, le son des cloches, cette marche lente et triomphale, ce sont de ces choses qui ne sortent

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• ANNKK I "

oas de la mémoire 1. I'o là j'ai été prier dans ton temple; prier, bien que je n'aie pas adressé au ciel de longues demandes, la sublime émotion qui faisan4 battre mon cœur était aussi une sorte de langage que Dieu comprend el bénit.

Pourquoi dis-tu qu'autrefois il était facile d'influer sur mon bonheur. J'ai besoin de distinctions :j Tout au contraire, je n'ai jamais eu besoin de moins de secours extérieurs pour être heureux. A

ou je suis, j'ai déjà senti dans ma p de si profond* i extraordinairesjou

que toutes les séductions humaines sont pour moi

presque sans prix.

Je ne demande qu'un petit coin dans ta maison où je pourrais, quand je voudrais, n'entendre pas de bruit, n'être pas dérangé, n'être visité que par toi. Tout cola est encore bien difficile.

Eh! mon Dieu! Nous qui nous aimons tant, qui allons nous revoir, bien portants, semblables par le cœur, par les goûts, par toute notre âme, pourquoi nous plaindre de la destinée? Ne donnons pas aux soucis matériels l'importance qu'ils n'ont pas. Surtout ne nous faisons pas une misère imaginaire' Je me suis toujours étonné qu'on s'alarmât tellemont sur l'état futur de sa fortune, et qu'on restai si paisible sur les catastrophes qui peuvent en un soûl jour briser le cœur, i Voyez Histoire de met Idées, \>. L13, 809 el

J'ai encore une huitaine avant de subir cet examen. Les intervalles de mes études se passent a copier des chapitres que je t'enverrai par M. Pézerat ; il part jeudi. Il y aura aussi une lettre pour mon père. En attendant sa réponse, je projette d'aller rêver à ce qui me plaît dans quelque campagne près de Paris, où j'irai me choisir une chambre pour quelques jours. Je verrai Saint- Germain où je suis invité par M. et madame Smith; mais je ne veux pas y rester pour être plus seul.

Mon esprit a fait bien des progrès cette année. Tu ne t'en apercevras peut-être pas, mais moi je le sens bien. Adieu. Je n'ai besoin pour trouver du bonheur que de repos et de silence.

EDGAR QUIXET.

annkk 1K-24 8C9

Pari?, mercredi, 2ô juin 18:24.

Vos charmantes lettres m'ont rendu tout mon bonheur.

Il faut avouer que vous faites peu d'honneur à la mélancolie, celte nécessité de$ temps moderne$, en lui donnant une origine si matérielle que des dettes et des records. Ces « minuties terrestres » n'entraient pour rien, je vous prie de le croire, dans les paroles de tristesse que vous avez condamnées. Quoi qu'il en soit, vous avez le mot magique pour apaiser les douleurs.

Mercredi prochain, 2 juillet, c'est le jour convenu: je quitte cette ville de boue et de fumée avec ^ix ou sept jeunes Bressans. J'arriverai dimanche suivant, 6 juillet, à midi, à Bourtr, où je m'embarquerai aussitôt pourCertines où j'aime bien mieux vous revoir. Je serai à la montée du Cotillon un peu avant deux heures. Je doute fort que je m'asseye au bord des fossés, comme cela m'est arrive une fois en revenant à Charolles. Hélas ! je n'avais cependant pas le cœur plus calme qu'à présent.

Je vous remercie de ne m'avoir pas renvoyé sur mon rêve d'Helvétie. Au moment de vous embrasser, je n'y pense plus. Il faut que j'aille dire adieu à Saint-Germain, à mon cher ami M. Smith, qui s'y est réfugié depuis trois semaines. Il ne pourra partir, à cause de sa femme et de beaucoup de nécessités terrestres, que quinze jours après moi. Il passera à Bourg et nous aurons immanquablement

La satisfaction d'être Un moment avec lui.

T'ai-je dit que j'ai revu, il y a un mois, Bouvard qui est maintenant sous-officier et très-heureux ?

Il m'a envoyé une comédie de sa façon qui rappelle merveilleusement l'enfance de l'art et Thespis barbouillé de lie. Je m'en moque parce qu'il est heureux, mais je ne sais que lui répondre; il aurait voulu que je la fisse présenter à un théâtre.

Je vous écrirai encore une fois d'ici. Je ne donnerais pas la route que je vais faire de Bourg à Certines, pour une longue vie. Mon cœur est plein de joie. Oui certes, la vie est un bien. Je me repens d'avoir blasphémé. Je remercie Dieu, puisqu'il nous rassemble, il nous bénit !

A madame Eugénie Quinet

A Churolles.

Pari?, février 1825.

Les fions sont bien amères. L'effort que

j'ai <lù faire pour ne pas vous dire adieu a épuisé mes forces. Pendant deux jours la distraction du voyage, la fatigue des nuits m'a trompé sur ce que je sentais ; mais aujourd'hui, je souffre i pour savoir de science certaine que si j'ai pu dans ma vie parler d'une absence prolongée indéfiniment, elle nie forait mourir plus promptement que Minais ot que les tempêtes '.

Me voila seul encore sur la terre, carvous n'existez que pour être regrettées, puisque nous ne pouvons ni espérer, ni désirer de vivre ensemble. Ce

Projet d'aller au Brésil. Voyez Histoire de mes Idées, p. 266

dernier mot est affreux. Que les amitiés sont froides, quand on a connu la vôtre! Je vais dans cette grande ville comme dans un immense désert. Je m'arrête le soir sur les ponts, à voir couler le fleuve qui vient de votre côté. Mon cœur est triste, et tu sais assez que ce que j'ai vu de l'existence ne m'encourage pas pour le reste. Et toutefois, il faut continuer seul, sans relations de choix, sans appui. Laissons cela. Ce sont des retours de faiblesse dont il faut que je souffre seul.

Je vais donc recommencer à me débattre contre la destinée. Dieu me garde d'avoir un fils tel que moi!

Tu sais le plan que j'ai arrêté, il faut le suivre en dépit des obstacles. Moi qui suis si faible contre les atteintes du cœur, je me connais une étonnante énergie contre l'adversité. J'ignore ce que Dieu me prépare ; mais il me semble, qu'à la fin de ma vie, j'aurai fait humainement parlant, tout ce que j'étais capable de faire pour alléger ou illustrer mon sort. Aie bonne espérance en moi. Je te ressemble beaucoup. Rappelle-toi comme tu étais forte à mon âge. Je sens aussi mon cœur battre avec force et tout cela ne se dépensera pas en stériles chimères.

Je n'ai pu voir Pézérat qu'un seul instant, au moment où je descendais de diligence et où il était déjà dans la sienne. Nous n'avons eu le temps de

an. née 1825 273

nous rien dire. Ce n'était d'ailleurs pas le moment rie l'attendrir sur son départ. C'esl un excellent ami que je perds.

M. Smith a été pour lui d'une parfaite bonté et lui a donné de fréquentes marques de L'affection el de la préférence qu'il a pour moi. Je ne croyais pas que son ami t i* • fût si louangeuse et venin si présents.

Il faut savoir que j'ai retrouvé ici Brun, qui est fort embarrassé de son avenir. Je ne suis pas nia m'inquiéter de L'existence. Aimons-nous el prenons courage. Il est incroyable combien je trouve de force contre Les accidents de la fortune dans Le souvenir des personnes qui m'ont compris tel que je mus.

Madame Gelin! aimable et délicieux regret! Qu'elle se rappelle Longtemps nos doux entretien-, car de ma vie je ne sentirai rien de pareil. Les folles amours passent et ne laissent que des i: empoisonnées. Mais de telles sympathies rendent courage et font prendre en pitié la plupart des relations que le hasard forme et que le hasard détruit.

Je vais m 'occuper des commissions pour mon père à qui je présente mes sentiments respectueux. Je ne sais quoi me dit qu'il n'aura jamais lieu de se plaindre de son fils.

v27i CORHESPOKDAXCE

XGVII

Paris, mars 1825, jeudi.

J'écris par le même courrier à madame Gelin des détails qu'il n'est pas utile de répéter ici. Tu verras toutefois par là, que tout va bien et que notre séparation ne peut te donner aucune inquiétude sur mon compte.

Je vois assez clair dans ma situation ; à vingtdeux ans, avec de la volonté et quelques circonstances favorables, il ne faut pas désespérer. L'important est de se débarrasser au plus tôt de toutes les imbécillités de l'école. J'ai pour cela trois cent quatre-vingts francs à débourser. Quant à la robe et au bonnet, je les prends à mon compte, et de ce moment, je jure dans mon cœur de marcher seul.

M. Smith a reçu le paquet de mon père. Je ne doute pas qu'il ne s'en occupe avec le plus grand J'ai aussi à répondre sur une commission d'aiguille de déclinaison.

Vous êtes bien heureuses de ne pas entendre les adieux que vous fait Pézérat par delà les mers. Vos cœurs n'y tiendraient pas. Savez-vous ce qui

retient encore ce traînard de Théodore ? C'est un objet que vos yeux ont peut-être rencontré dans les bruyères de Brèche. Il voulait écrire une lettre de désespoir au père, le tout pour intéresser par un coup monté la candide naïveté de la fille. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire entendre que c'était une farce de polichinelle. 11 y a des gens qui profanent l'amour par la débauche, d'autres par le ridicule.

Avouez pourtant que la destinée est un singulier problème. Il y a de longues années qu'on donnerait pour un verre d'///e , comme disent les Écossais ; et des heur minutes que toutes

les perles de l'Eldorado ne suffiraient pas à payer. Dans quel moment écris-je ceci? C'est à vous à le deviner. C'est un jeu. Et la vie aussi. Adieu.

Pari?, même date.

Je sépare de l'autre feuille ce qui va suivre, parce que ceci n'est que pour toi. Tu m'as tellement effrayé des inconvénients de la confiance, que si je ne craignais que tu ailles t'inquiéter follement par l'ignorance où il me serait facile de te laisser, je garderais le silence.

Une absence de trois à quatre semaines, un peuple nouveau à voir, mon séjour assuré chez M.Smith qui me presse de ses lettres, six cents francs qu'un libraire, ménagé par Bavard, s'est engagé a me livrer dans un mois, en recevant le manuscrit de Herder ', ici les fériés de Pâques qui nous touchent, à Londres toutes les institutions en mouvement, les hommes distingués du pays auxquels on veut me présenter, enfin l'état d'esprit où mon âge et le concours des circonstances et des affections m'ont amené, sans illusion sur rien, triste

* Idées sur la philosophie de l'Histoire de l'humanité, par Herder, traduit de l'allemand et précédé d'une introduction par Edgar Quinot, 3 volumes. Levrault, éd.teur, Strasbourg.

usqu'â la mort, et sentant depuis longtemps le >esoin d'étendre mes regards à des objets nou- -eaux, a de grands intérêts, à un peuple libre, ne )ouvant reprendre à la vie que par une de ces listractions que le monde conseille, mais qu'il ne tonne pas, tout cola me presse d'exécuter enfin un le ces courts voyages d'étude dont la pensée a tant le fois remué mon cœur et que jamais ne favorieronl des circonstances plus heureuses. Voici les létaila :

Le lendemain de mon arrivée, Bayard m'a appuyé m crédit auprès d'un libraire qui s'est eng vec n mi pour la première partie de Herder, qu'il me ayerasix cents francs, aussitôt Le manuscrit reçu. se trois autres divisionsde l'ouvrage,quejelivrerai

ma volonté, seront payées au même prix. Me voilà ,onc deux mille quatre cents francs assurés pour 3s mois qui suivront, un peu d'indépendance et le 3mps d'achever, sans inconvénient pour personne, 3 plan de vie que tu connais. Ku m. me temps, je eçois de M. Smith les lettres les plus ardentes, où ; me conjure dans l'intérêt de mon avenir d'arrier jusqu'à lui, afin qu'il me fasse les honneurs e son pays. Il veut me recevoir chez lui, il me anime, me rend la vie. Le voyage de Londres st moins coûteux et beaucoup moins long que celui

ici à Lyon. Je me suis informé de tout à la dilience.

En partant le mardi malin, on arrive le jeudi soir, pour quatre-vingts francs de voiture tous frais payés, et Ton ne passe qu'une seule nuit. On s'arrête à y Calais pour celle de mercredi au jeudi. C'est une dépense de cent francs au maximum.

Mettons deux cents francs de séjour à Londres, ce qui est beaucoup, en ayant mon lit placé chez M. Smith, ce que je suis libre d'ailleurs de ne pas pousser si loin en revenant plus tôt, le tout s'élèvera a quatre cents francs. Bavard m'assure sur sa tête de la remise des six cents francs par le libraire et prend cette affaire sur lui. Le libraire se préparerait pendant mon absence qui ne dépassera pas trois semaines. Pour moi, j'emporterais mes cahiers pour les corriger et les achever pour l'impression. Je me suis engagé à les livrer dans un mois.

Songe, ma mère bien aimée, que jamais un tel concours de choses ne se représentera. Rappelletoi que nous parlions du voyage d'Italie et que nous disions que si je pouvais le faire, il ne faudrait pas hésiter. Prends garde, que l'habitude d'une vie trop monotone pour l'activité de ton esprit, ne te fasse voir à la longue des obstacles aux moindres excentricités. Toujours renvoyer indéfiniment?

Eh ! mon Dieu ! de quoi ai-je joui sur la terre, sinon de quelques jours passés seul avec vous, et de quelques heures avec une femme que vous

ANNKF. 1825 BTfl

connaissez et dont le souvenir me sera un charme dans tous les chagrin

(Vous savez de qui je veux parler, c'est rie madame Gelin , n'allez pas la confondre avec madame *"\)

Tu sais comme je désire ardemment, comme je me consume dans mes affections de tous les genres. Voila l'occasion de renaître, de féconder mon esprit, d'en tirer des ressources pour l'avenir, tel que je me le suis proposé. C'est en voulant conformer trop uniformément son allure à celle des hommes qui sont différents de nous, que l'on se brise sans retour.

Aurais-je reçu tant de puissance pour le bien, des impressions si vives, pour en souffrir seulement? Et pourquoi s'imposer des entraves nouvelles'/ La plus grande difficulté, celle de l'argent, est levée. Ne faut-il pas que moi qui me suis consume en études, je jouisse une fois de leur résultat? Bayant, dont la tète n'est pas 'rhautïee,est le premier à favoriser mon prqjet. Tout s'aplanit devant moi. Je t'adresserai mes lettres sous l'enveloppe de Bayard ou de Théodore. Le premier va l'écrire, en te faisant passer sa comédie. Je te le dis pour que tu ne t'inquiètes pas en voyant son écriture. J'ai tout prévu, tout calcule. Mon cœur est plein de joie. J'aime la vie. Il y a plus de bonheur que je ne croyais.

Tu feras assez honneur à ma bonne foi et a ma raison pour penser qu'il n'y a rien dans ce projet de commun avec celui de Pézerat ■ ; sinon l'avantage inestimable de rencontrer un ami clans une ville immense et de ne m'y pas sentir trop isolé.

Si ma première lettre, malgré le timbre de Paris, était écrite à London, il ne faudrait pas t'en effrayer. Songe à la facilité de ce voyage, qui équivaut pour le temps à celui de Charolles.

Avant vingt jours, je serai à la place d'où je t'écris à cette heure. N'avons-nous pas cent fois envisagé, comme une chose indispensable pour moi, inévitable, de respirer un autre air que celui de la France? Où est l'homme distinguée qui cela n'est arrivé? Je trouverai à Londres des amis bienveillants, un homme qui me présentera à ses compatriotes les plus remarquables. Je reviendrai ici à des occupations fixes, et le cœur satisfait. Il faut profiter du peu de liberté qui me reste. Adieu,tu es encore la plus douce de mes pensées et tout l'intérêt de ma vie.

« Le projet du Brésil.

Douvres, 31 mara 1823.

Il y a pou de .jours que j'étais près do vous et léjà la mer n irrais apercevoir

lu lieu où je vous écria les dots que j'ai travi ;e malin. Je voua avoue qu tcle m'a

Miiviv d'admiration. Il y avait tout un monde nconnu pour moi. .l'ai couru sur les dunes, j'ai Mi.'illi L'algue sauvage. Hier à Calais je suis r m rivage jusqu'à minuit, sans pouvoir me ras uer du mugissement des eaux, dos cris de l'orraie.

Quelle magnificence ! J'ctais poète : el tou*. lomme l'eût été.

iVriitends maintenant ce qu'est un vaisse l'en ai vu des carcasses sur les dunes, d'autres ourbés sous la voile, avec des mousses sur 'chelles. Je les ai vus balancés par les \ titrant, sortant à pleines voil

La mer était fort houleuse à ma traversée sur un >etit bâtiment anglais. C'esl à grand'peine que 'ai appris à me tenir debout sur le pont , pour

lu.

examiner a mon aise la rencontre des vagues , les profonds ravins qui se formaient autour de moi, le vol des hirondelles marines , l'immensité , la

solitude des Ilots, quand les côtes, quand la France que vous habitez disparurent. Il faut dire, il est vrai, que tout cela fut un peu acheté par d'horribles maux de cœur.

Je me débrouille assez bien de l'anglais avec une aimable milacly qui m'inspire encore plus de mots que de pensées, si cela se peut. Les premiers sons anglais que j'ai entendus sur ma route, viennent d'une petite mendiante française qui m'a chanté d'une voix délicieuse une ballade anglaise. Elle pensait que j'allais retrouver ma mère et mon pays, et ce n'est pas le tact de l'attendrissement qui lui manquait.

J'ai visite ici les forts et le haut des côtes, mais je n'ai point aperçu la terre que vous habitez. Je suis accoutumé à l'isolement, et c'est une faible chose que d'avoir la même patrie et la même langue, quand on n'a pas le même cœur. Je pars ce soir pour Londres, où je serai demain matin vendredi.

Mon existence s'étend avec les objets qui se

succèdent. Ma vie est doublée, mes espérances

aussi. Il n'y a que les espérances de mon cœur

(et vous savez ce qu'elles sont) qui restent les

s. Dites à madame Gelin qu'il y a quelqu'un

ANNKK 1825

iu bord de la mer qui s'occupe d'elle et qui va ni écrire. Je pourrais, pour plus de précaution, «rire à madame Gèlin les détails de mon voj léj onds-moi.

London, jeudi, 7 avril 1825, à 9 heures du soir.

Je suis ravi de mon voyage. Rien ne m'échappe, ni événements, ni souvenirs. J'ai déjà épuisé l'intérieur de la ville et je commence mes promenades aux environs ; j'arrive tout fatigué de Harrowoù je suis aile seul et à pied. Je suis de l'avis de lord Byron qui aurait voulu avoir son tombeau auprès de l'église qui domine le village. C'est un site délicieux ; il n'y a rien au monde de plus charmant qu'une heure passée en bateau sur la Tamise, quand on descend avec la marée vers Greenwich. J'ai parlé autant que je l'ai pu faire avec quelques-uns des vieux matelots qui y ont leur retraite. Je les ai trouvés aussi doux et aussi heureux que les ermites de la Grande- Chartrei

C'est une chose singulière que la journée que je passe ici ! Dans les palais, dans les cimetières, au milieu des déprédations de lord Elgin, dans ia vieille (Chambre des lords, ou aux tragédies sanglantes du Dury-Lane. 11 y a pourtant place avec

ont cola pour des pensées moins sévères que éveillent les pâles beautés d'Albion.

C'est là vivre et d'une vie qui ne laissera jamais e regrets. Je respire plus librement qu'en France, ù pourtant il faudra rentrer dans quelques Durs.

Je suis si fatigué de la marche, que je ne sais lus ce que je dis. M. Smith entre dans ma hambre pour prendre ma lettre. J'ai reçu la enne.

Adieu. Tu sais ta qui s'adressent tous les vœux e mon cœur. Madame Gelin est bien pourquelue chose dans ce dernier mot.

Londres, lundi 11 avril 1825.

Que je te remercie de ton excellente lettre ! Xe dis plus jamais que tu ne peux rien pour moi, quand tu me rends la vie, la vie de L'âme. Il n'est donné qu'à toi de me faire trouver de l'intérêt et un but à des jours qui se suivent sans que la destinée devienne plus claire. Dieu merci, j'ai été compris, et ce petit voyage, qui me laissera de si longues traces, ne sera pas nul pour toi. Comme tu es digne de ces plaisirs de l'intelligence que Ton a une fois, deux fois, et que l'on ne retrouve plus ! Xe crois pas que l'air de la province ait éteint ta vie intérieure. Il ne faut qu'une occasion digne de toi, pour que tu la retrouve tout entière. Que n'as-tu senti tout ce qui a passé dans mon cœur depuis quelques jours? Tu sais à quel point d'abattement j'étais tombé, et voilà que je suis plein d'espérance dans l'avenir; je suis l'homme renouvelé ! Je passe mes heures , dans cette ville qui me présente à chaque pas quelque objet nouveau , â errer de monumenl en monument, avec

année 1825 287

d'excellents amis, et plus souvent encore tout seul. Je lais de longues promenades à la campagne. Je vais passer quelques soirées avec M. Smith, avec de violents radicaux, avec des publicisles distingués, et quelques miss timides.

Je sais assez d'anglais pour pouvoir discuter avec les premiers, et me trouver d'accord avec les dernières, assez de musique pour tourner la page d'un piano , et de dessin assez (tu vas le nier) , pour admirer une bonne copie des Vierges de Raphaël. C'est une chose délicieuse dans la bouche d'une aimable lady qu'une Langue qu'on sniend à demi. Tout y esl indéterminé e1 vague, 3ommo le sentiment qu'elle inspire. Il serait bien temps de transporter nies vœux loin de la terre natale et de la coquetterie gauloise. Le temps, pour ne rien dire d'autre, me manquera à Albion. Reste l'Italie. Quoi? un Palilo? Pourquoi non? \près cela je rentrerai dans mes foyers , sachant ju'il n'y a dans toute la vieille Europe rien à faire 30ur moi, avec le plus ancien des dieux.

Les théâtres me plaisent ici par l'extrême sé- •ieux des actrices1. J'ai entendu ta Covent-Garden les voix délicieuses. C'est le charme de l'antique 3arthénope avec la mélancolie sévère d'Albion. fe ne connais rien de plus expressif que cette angue anglaise fortement accentuée. Il y a des

* Miss Sniithson.

situations el de l'effel dans les drames de Sheridan

que j'ai vus, du burlesque dans la comédie, et dans les mélodrames des épouvantements que la vive et gracieuse imagination d'une jeune Française repousserait. Quant a ce peuple, il parait fort content. Il jouit paisiblement de ses libertés et n'est bruyant que dans les fêtes. Tous ses monuments ont un caractère national. Les inscriptions sont dignes d'une grande nation, et notre Académie devrait bien en emprunter quelque chose. Il y a longtemps qu'une telle assemblée d'hommes n'avait trouvé de mots dans sa langue pour se glorifier de ses ministres. Voilà où ils en sont.

Je suis arrivé dans un moment de paix générale et j'ai besoin de toute ma philosophie pour ne pas désirer quelque remuement qui donnât occasion aux orateurs populaires de se montrer. Au reste, il y a ici beaucoup plus de véritable magnificence qu'a Paris. Je passe de longues heures à regarder la Tamise, la coupole de Saint-Paul. J'ai avec moi tous les souvenirs delà vieille Angleterre quand je vais du côté de la tour de Londres. Anne de Boleyn, Thomas Morus, Sidney, lord Russel ont regardé à travers ces barreaux. Partout je m'en vais furetant. Que de douces promenades à la lueur de la lune, dans l'immense étendue de l'Hyde Parc. Je ne sais pourquoi, mais dans l'isolement que j'aime à prolonger, je ne me sens point le cœur

année 1825 289

pressé comme en France *. Ici la dignité morale partout reconnue et rappelée, et je commence à nprendre comment des institutions généreuses ivent aider le bonheur individuel, en suppléant k affections privées qui sont en tout pays si rares si promptes a se briser.

Je vais quitter mes amis cette semaine, peute demain. Mon voyage est rempli. Je passerai revenant à Southampton, près de Portsmouth, * le Havre et la Normandie. La distance est la me. Je souffrirai quelques heures de plus sur mer, mais j'aurai vu des nouveaux lieux, et n retour aura fort l'intérêt d'un nouveau voj suis content de mes ami-. M. Smith mérite nom. Il a été dans l'admiration de ta lettre. ^ paroles ont été dites à propos des légaîs II a trouvé des gens qui me favoriseraient tout leur pouvoir. Mais l'occasion ne se rentre pas en un jour. C'est une pierre jetée, un venir qu'il ne laissera pas effacer. Xe perdons courage. C'est maintenant à moi à prêcher perance. Adieu, toutes tes paroles sent sur mon ii\ Je me rejouis de parcourir des lieux incon- ; pour moi, de revoir la mer et de me remettre ousser ma destinée avec plus de confiance que l'ai comment )is à madame Gelin tout ce que tu sais de plus

Ceci est écrit aux plus mauvais jours de la Restauration.

tendre dans la langue. J'oublierai peut-être un jour toutes les émotions que j'ai eues dans ce pays, à Westminster, à Harrovv, dans la chambre des Lords. Mais ses douces paroles, nos entretiens du soir et mille souvenirs qu'elle m'a laissés, voilà ce que je n'oublierai jamais.

La première lettre que tu recevras ne sera plus datée d'ici.

EDGAR QUIXET.

P. -S. — M. Smith voulait a toute force me prendre chez lui. Mais j'ai mieux aime aller partager l'appartement dePezerat où nous avons placé un lit de plus. Quand je ne mange pas chez mon vieil ami, je vais dans un restaurant à la française où tout et le prix aussi ressemble à Paris. Au reste, j'espère que cette communauté ne vous effraie point pour l'avenir et que l'idée du Brésil est aussi loin de vous que de moi. On m'offre pourtant la-bas de beaux appointements dans la société que le gouj vernement crée pour la civilisation des peuples de l'Amérique du Sud. Le fait est que je crois pouvoir me produire un jour' avec quelque honneur dans mon propre pays. Cette conscience est après vous le plus grand lien qui m'y retient. Quand tout m'aura trompé, je saurai qu'il y a encore -ni- la un asile pour moi. Mais jusque-là vous pou-

z être sûres que les affections de mon cœur ffisent à m'enchaîner au vieux sol de l'Europe, vous écrirai demain1.

Voyez, sur ce voyage en Angleterre, ses réminiscences dans rUn V enchanteur, tome I, p. 245-250.

eu

Pans, 16 avril 1825.

Mon voyage a été délicieux. J'ai peine à reconnaître en moi l'homme qui était dégoûté de la vie il y a peu de temps. J'ai retrouve des puissances pour espérer et pour jouir. C'est la première fois que tout concourt à favoriser mes désirs et que rien n'a déçu mes illusions. Jours d'enchantements! pays de liberté ! Qu'est-ce qui aurait pu remplacer pour moi cette abondance de souvenirs? Je me mourais, et voici qu'en aucun temps de ma vie je n'ai senti une existence si développée, et l'air si ! léger.

J'ai fait le chemin de Londres à Southampton par une nuit admirable. Tu feras assez honneur à mon amour du pittoresque pour croire que je n'ai pas fermé l'œil et que j'ai passé tout le temps la tête à la portière. De petites fermes bien élégantes, d'immenses prairies, d'instants en instants des clochers gothiques sur le haut d'une colline, voila plus qu'il n'en faut pour me tenir éveillé. Surtout si tu ajoutes quelques pâles beautés a ces

rai

scènes nocturnes. La rade de Soulhampton est admirable de fraîcheur et de solitude. Quel malheur pour moi de ne pas savoir peindre! Ce serait mon tableau chéri. J'ai passé là une demi-journée à m'enivrer de ce doux spectacle.

Ce n'est point le grandiose de l'Océan, mais un coin retiré, une petite île à portée, quelques cabanes, de vieux arbres, un bras de mer comme celui que Lcandre traversait. Toutefoisj'étais impatient d'être balancé encore une fois sur les vagues.

Je voyais le vaisseau anglais qui allait nie transporter;) soixante-dix lieues delà. J'avais encore ici préféré un simple navire à vnilo^ ;i mi paquebot à vapeur. C'est une vue qui me déplairait que ces traînées de fumée que ces derniers laissent après 3ux. Il n'y a de digne de la mer que des voiles bien courbées par le vent.

Je voulais d'ailleurs examiner la manœuvre des sordages et des mâts; peu m'importait de revenir promptement. Comment te l'aire sentir a douce impression du départ, quand les voiles sont hissées, que la bise les enfle doucement et que es édifices, les arbres, le rivage disparaissent progressivement ?

Pour moi, il n'y a qu'une autre puissance qui n'est déjà bien connue qui ait pu me distraire de :e spectacle. C'est une vision peut-être ; car, où retrouver jamais je ne dis pas dans la nature, mais

dans les créations des poètes ou des peintres, cette 1 ite de femme, ce regard, et les douces paroles qui Tout suivi. Il faut avouer qu'il se rencontre dans la destinée de merveilleuses sympathies. On ne s'est vu qu'une heure, et on ne s'oubliera jamais Elle devait débarquera Portsmouth. La chaloupe qui venait la prendre à bord était agitée dans tous les sens. Je l'aidai à descendre, et elle comprit bien que s'il y avait du danger pour elle, il serait aussi pour moi. Elle me remercia dans la langue de son a et ses paroles étaient si douces qu'elles valaient bien le sacrifice d'une vie. Que je restai longtemps les yeux fixés sur cette petite voile qui s'éloignait, il n'est pas besoinde le dire! Portsmouth sera dans tous les temps un souvenir délicieux. C'est un de ces charmes qui amollissent le cœur sans le blesser. Je crois que je ne peux attribuer à rien d'autre qu'a cela d'avoir continue la traversée sans avoir été malade.

Que la nuit est admirable sur le pont d'un vaisseau ! J'ai lentement compté les heures que j'eusse voulu prolonger. La destinée n'est pas plus incertaine que les joies que je sentais dans mon cœur. J'ai voulu essayer d'une cabine où j'ai dormi quelque temps d'un doux sommeil. J'allai ensuite me tsier des flots et des étoiles. Je m'assryais de la boussole, vers le gouvernail ; je me promenais sur le pont et tous mes sentiment!

annék 1825 295

taient paisibles et doux. Au Havre, où j'arrivai vant le jour, rien n'a pu m'empécher d'aller ;rimper tout de suite sur un rocher pour voir le ?ver du soleil. Toute la journée se passa à courir ur la grève, à ramasser des cailloux poussés par 3s flots, à cueillir des piaules marines el à étudier ? mouvement de la marée. Je ne rentrai dans la ille que quand la faim m'y ramena à la tombée de inuit. Je fus très-content de me trouver dans le )nd d'une bonne voiture où je pouvais rêver â ion aise à tous les souvenirs que j'emportais.

A Rouen, je fis mes derniers adieux aux petits ricks qui avaient remonté la Seine. Pour la preîière fois de ma vie, je n'ai pas eu le cœur serré n entrant dans Paris; mes impressions sont si ives, le bonheur m'est si facile aujourd'hui, que 3 qui m'attristait il y a quelque temps n'a plus de uissance sur moi. J'ai donc t'ait une fois ce que je ésirais si ardemment ! Voilà d'où je tirerai ma mfiance dans l'avenir. Il est incroyable combien ai maintenant de force pour le travail.

Déjà mes arrangements sont pris pour ces migres de l'École. Groirais-tu que je suis revenu avec rès de deux cents francs de reste ?

Mes corrections sont finies et j'ai daté ma préface 3 Londres. J'ai étudié l'allemand dans ce voyage, ssez pour revoir ma traduction sur l'original, dont ; n'ai trouvé qu'un seul exemplaire. Les Welches !...

Mon premier pas dans la rue a été pour madame Bruys. Elle avait eu l'extrême bonté de venir me voir. Je l'ai trouvée plus aimable pour moi que jamais, tout enchantée de mon voyage. Ce n'est qu'un cri.

Elle est ici pour un mois au moins.

J'ai rapporté de Southampton des aiguilles pour Madelon. N'allez plus m'accuser d'indifférence.

année 1825 207

cm

Paris, samedi, 23 avril 1-

Commont va rua sœur? Moi qui la croyais si occupée â me suivre dans mon voyage!... Si die n'esl pas mieux, je suis homme â prendre mon bâton et a aller la voir. Bile est donc tombée malade subitement? Il n'y a donc pas de bonheur qui ne cache une amertume? Il me fallait cette lettre à mon retour !...

J'ai de la peine à m'accoutumer ici à Pis ment. Pas une affecti I t pourtant le

train ordinaire Je suis â me tourmenter pour la gloire de Herder. Il est ici un peu moins connu que Habacuc. Les barbares! Je pas si de

longs moments au chevet de Brun qui a ete mourant.

Théodore «à qui son misérable amour donnait l'année dernière un peu d'élan, a tout perdu avec lui. Voilà encore un homme qui n'aura eu que des trophées d'enfant. J'en suis triste et pour lui et pour moi.

L'autre ami est plus que jamais lancé dans la

chétive littérature ; il ne comprend ni la gloire, ni l'amour. Que reste-t-il?

Mes courses pour le droit, pour Herder m'ont empêché de revoir madame Bruys. J'irai demain. J'ai un besoin extrême de vos lettres. Je suis tout abandonné quand je n'en ai pas. Dites-vous cela. Que madame Gelin ne m'oublie pas, car je passerai ma vie à la regretter.

année 1825 299

Paris, samedi, 20 avril 1 •

Voyez ce que c'est que l'absence ! A Rio -Janeiro je ne serais ni plus inquiet, ni plus incapable de vous aider. Je vous plains, loi surtout, â qui nous donnons si peu de bonheur et tant de tris-

Dieu sait si mes jours sont remplis. D'abord l'inquiétude; ensuite écrire une préface â Herder,

courir pour lui, échauffer les esprits sur son compte, comme L'ermite Pierre sur les Croisades.

Il faut que je «lise de Herder: « Le zèle de votre maison m'a dévoré. »

Au milieu de cela, il y a quelques distractions qui me viennent de Pézéral ; c'est véritablement

le seul ami.

Les ambassadeurs aussi m'appellent. Sans vous, qui me retiendrait? Vous voyez que la vie ne vaut pas la peine que l'on calcule les chances qui la conservent ou l'altèrent. Il est certain que le Brésil est un pis aller qu'il ne faut pas entièrement rejeter. Le climat, malgré la chaleur, est quoi qu'on

SOO CORRESPC^PANCE

dise un des plus sain? d'Amérique, puisque l'on n'y connaît ni la fièvre jaune, ni le vomito negro du Mexique, ni les fléaux d'insectes des bords de rOrénoque.

Tout ce que j'ai lu a ce sujet dans les Voyages, me rassure pour Pézérat. Si donc, je ne trouve rien dans mon pays qui m'y permette de nobles espérances, s'il est écrit que je ne puis vivre près de vous, je ne fatiguerai pas plus longtemps mon cœur d'une vie morne qui n'est pas faite pour moi. J'échapperai à ce dédale de misères; je vivrai encore de liberté et de nobles émotions. J'écris à M. Smith de ne pas m' oublier dans le comité des entreprises scientifiques ou auprès du comité Grec.

Je finirai bien par me tirer de l'ornière.

Je te remercie d'avoir espérance en moi. Ce n'est pas l'énergie qui me manquera. J'ai fait un grand pas depuis que je reconnais le néant de la plupart des liens qui retiennent les hommes dans les voies communes. Il faut voir la vie de plus haut et ne pas prendre pour guides invariables des hommes dont nous nous sentons si différents par tous les points de notre àme. Au reste, ne va pas croire par là que je sois dans un moment de découragement. Ce sont des choses qu'il faut dire afin de s'y préparer si elles arrivent.

L'is dément du cœur se fait petit a petit. Je

pourrai tcnler plus librement la destinée, sans avoir à redouter de faire naître de molles inquiétudes.

Toi, tu auras toujours assez de force et d'étendue d'esprit pour mieux aimer une vie aventurée qu'une vie éteinte dans l'ennui. Mais nous n'en sommes pas là. Si je continue, comme je l'es- . les autres parties de Herder, ce sérail un moyen d'aller aussi en Italie. Je m'arrêterais dans quelque lieu qui me plairait, pour Unir et clore mon éternel livre ; je ne dis pas immortel.

T'ai-je raconté que j'ai vu la belle galerie de tableaux de ce pauvre M.L.. ment

de cœur, s'il a aimé vraiment ces paysages si frais, ces visages de I '.<<vi'

J'ai vu là une léte que je n'oublierai jamais. La plupart des gens qui nous plaisent dans la vie ne nous laissent autre chose que des images aussi peu déterminées; on s'est rencontré; un regard, un mot et en voilà pour jamais.

Je vais fort peu au spectacle. Il n'y a plus que Talma qui m'émeuve. J'ai appris à bonne école la vérité des impressions et des élans de l'âme. Le faux me révolte. Mais la musique! Gela me rappelle que je vais aller ce soir à Othello. Je suis sûr d'avoir le cœur bouleversé par la voix de madame Pasta. Mais ces plaisirs solitaires ne seront vrais que lorsque je les aurai avec toi.

Je voulais écrire à cet ange de Clémence, ce sera pour demain. Il faut avouer que c'est une douce pensée. On ne voit de ces amitiés de jeunes filles que dans Walter Scott. Il y paraît aussi de loin en loin un jeune montagnard dont les sentiments ne sont pas moins vifs, quoique plus difficiles à décrire.

Madame Bruys est plus florissante que jamais et tout aussi fidèle à ses anciennes amitiés. Nous avons de bonnes conversations; elle me joue du piano. Je n'ai pas pensé à lui demander: Caché sous les habits d'un esclave africain.

année 1825 303

Paris, mai 1825.

Il me semble qu'il y a bien longtemps que je ne t'ai écrit. Je ne vis que de tes lettres el de Ilerder. Voilà bien des jours que je - Bon Bervioe.

M. Michaud a été enchanté de lui el de quelques

pages d'un discours préliminaire que je lui ai lu. Quoi qu'il en soit, j'ai cru qu'il n'était pas prudent de me livrer à lui seul. Il m'esl venu a l'espritqueM. de Gérando, conseiller d'état, auteur d'une histoire des Bystémes philosophiquei l'homme de France le plus en honneur auprès des métaphysiciens, prendrait plus facilement feu pour le docteur allemand. J'ai échangé là-dessus avec lui deux lettres auxquelles il m'a répondu de la meilleure grâce du monde. Voici celle que j'ai reçue avant-hier. Jamais, de toute ma vie, je n'ai et»1 accueilli avec tant d'empressement et de si bonnes paroles. Dès qu'il a su que c'était moi, il est venu a ma rencontre, me prendre par la main : « Vous avez fait, monsieur, une chose que j'avais réservée pour ma vieillesse. Je ne puis rien vous

30i CORRESPONDANCE

dire de plus, sinon, que je vous aiderai dp tout mon pouvoir. J'ai là à peu près deux mille volumes qui sont a votre service. Je veux vous donner mes ouvrages. Vous viendrez me voir souvent, vous me parlerez de Herder que mon ami intime Camille Jourdan a beaucoup connu et dont il raffollait. » Je lui avais écrit que n'étant pas plus connu en France que Herder, ces deux noms n'auraient qu'un pauvre effet, et que la publication avait besoin d'être appuyée d'une autorité telle que la sienne.

Sur cela, il m'a offert une notice qu'il a écrite sur Herder, à laquelle il joindra une note ou une lettre sur la traduction. Tout cela n'empêchera pas mon discours préliminaire d'avoir sa place, et mon nom sera accompagné et protégé d'un nom illustre clans les sciences morales. Je n'aurai pas l'air abandonné.

Tout malade qu'il est, il veut bien emporter et lire mes cahiers dont je suis sûr, puisque nous les avons communiqués à un professeur de philosophie allemande, à Strasbourg, qui en a fait un éloge exagéré comme ils font tous. Gela pourtant adressait pas à moi, mais à un libraire avec qui je suis en marché et qui le consultait sur ce point. Quant à mon nom que je ne voulais pas mettre en tête de l'ouvrage, ils sont tous à se récrier là-dessus.

ANNKE 182") 305

Le libraire que Bavard m'avait indiqué voulait remettre L'impression «à l'hiver prochain. Voila pourquoi je l'ai quitté. Je féerie bêtement ; pardonne-moi. Dis à ces deux charmants enfants de m'écrire. J'ai besoin de vos lettres à tous. Madame Bruys est excellente; elle connaît beaucoup M. de Gérando. Il m'en a parle avec affection.

P. -S. —Que je n'oublie pas de vous dire que je suis allé l'autre jour à Othello, tout exprès pour entendre notre duo: Vorreiï chanté par madame Pasla. Votre amour-propre ne sera sans doute pas offensé d'apprendre que l'expression que vous mettez à ce bel air se rapproche beaucoup des intonations de la prima donna.

Quant à moi, je me vois forcé d'avouer qu'il y aurait un»1 extrême difficulté à me mettre m comparaison avec la signura confidente. Je dois même ajouter qu'un m i bé mol que je me suis constamment vu dispose de remplacer par un ré naturel, ne faisait qu'un mince honneur à mes moyens d'exécution.

Paris, mai 1825.

Je suis le plus heureux des hommes ! Il n'y a pas vingt minutes que M. Cousin me serrait la main et m'appelait son cher ami. Tu n'entends rien à cela. Il faut s'expliquer. Le gérant d'affaires de la maison Levrault le connaissait depuis longtemps. Il m'offrit de me conduire chez lui. Nous commençâmes par lui envoyer un cahier de ma traduction, avec quelques pages d'extraits de mon Essai préliminaire \ Je tremblais comme un enfant en approchant de sa maison. C'est le seul homme qui puisse aujourd'hui m'émouvoir ainsi, parce que c'est le seul à qui je reconnaisse les élans du génie. Quedevins-jeen entrant dans sa chambre quand je m'entendis nommer de sa voix la plus caressante et que je sentis qu'il saisissait tendrement ma main, en m'appelant son ami, son cher ami? Je fus tellement saisi de cet accueil qu'il me fut d'abord impossible de croire qu'il s'adressait à moi. Cela vint au point que je lui dis : « Mais, mon-

l introduction à In philoiophU de l'Histoire de l'humanité.

année 1825 307

sieur, vous n'avez jamais entendu parler de moi.

— Oh ! vos deux pages m'en ont beaucoup appris. Je ne puis vous dire combien j'en ai été touché. Combien cela est senti el vrai! Deux amis de Herder, ne sont pas étrangers l'un à l'autre. Tout ce que j'ai en livres vous appartient. J'écris dans un journal, celui des Savants. Employez-moi à ce que vous vou Irez, Venez me voir souvent, nous nous lierons davantage.

— Cette traduction n'est qu'une très-faible partie des travaux que je me suis imposes avant de nie hasarder à publier mes propres recherches. Il n'y a que de longue-, de couse: s études qui puissent me donner ce droit.

— C'est bien, très-bien. I l'est une belle et noble pensée. Poursuivez. Cette branche de laphilosophie est bien féconde et bien nouvelle en France. A propos, j'espère que vous enverrez votre traduction au pauvre Goethe pour qui je vous donnerai une lettre. Il sera enchanté de cet hommage à la mémoire de son ami. »

Nous nous sommes mis ensuite à parler de l'histoire en général. J'ai été content de moi, ce qui ne m'arrive jamais avec les gens médiocres. Je n'étais pas plus embarrasse et la conversation était des deux parts aussi affectueuse que si je 1 isse connu depuis vingt an>.

Il me représente un vrai disciple de la vérité,

plein d'enthousiasme et de convictions. Il y a loin de là à la molle douceur de M. M., ou à l'emphase de M. L..

M. Cousin était encore couché; sa tête est belle et réfléchie. Je ne sais pourquoi il laisse croître la barbe sous son cou et tout autour de la figure. Sa voix est touchante et flexible. Il cherche un peu ses mots, mais ce n'est pas qu'il les choisisse.

Je suis resté là une heure et demie à m'entretenir d'une manière naturelle et sentie des grands intérêts moraux qui donnent un but à ma vie.

J'ai trouvé là des forces contre bien des obstacles. Voilà l'homme avec qui je chercherai à me lier. Quand tu me sentiras malade par L'âme, dis-moi : Va chez M. Cousin. Et j'y trouverai des consolations et des encouragements.

Il est certain que jusqu'ici je m'étais trop concentré dans l'isolement. Il faut me rapprocher de ceux que j'admire.

Mes heures sont bien remplies. D'abord ces maussades examens, puis l'allemand \ puis des courses, des lettres, des lectures et un peu de temps perdu par un rhume de cerveau qui m'avait fatigué les yeux. Je toussais en parlant à M. Cousin. Il voulait absolument me faire garder mon chapeau sur la tête. Mon plan d'ouvrage se remplit aussi dans ma pensée. Mais il n'est pas malde suspendre

« Voyez Notes, tome X, p. 318.

année 1825 309

quelquefois. D'ailleurs cette traduction commencera a me faire bien venir de quelques bons esprits. Voila pour le présent. Je ne crois pas que ma route soit mal prise. Il est impossible toutefois de ne pas douter de soi-même quand on est seul à construire sa destinée. Il ne faut rien brusquer. J'aimerais mieux être un simple percepteur de village comme vous vouliez, mais puisque cela ae se peu! pas, il faut tenter l'avenir, et tirer de la jeunesse le bien qu'elle renferme.

L'agenl de la mai-nu Levraull repart demain pour Strasbourg, où il achèvera le traité. Ainsi je ne recevrai pas d'argent Lé avant quelque

temps, mais je te conjure de ne pas f inquiéter de cela. Adieu, du coure.

Rien de Pezerat. Rien de Smith ; sa femme est bien pédagogue.

L'excellente madame Bruys part demain, je veux la revoir pour lui faire partager ma joie sur M. Cousin. Un homme avec qui l'on sympathise vous émeul comme le spectacle de la mer ou d'une belle nuit, ou d'une solitude poétique.

Adieu. Ecrivez-moi, ecris-moi.

Il y a cinq oj six jours qu'il (M. Cousin) est de retour d'Allemagne.

310 C0RRK6P0NDANCI

Paris, mardi et mercredi, juin 1825.

Voilà bien longtemps que je ne t'ai écrit, ma très-chère maman. C'est pourtant un de mes plaisir les plus vifs. J'ai fait comme tu fais quelquefois; j'ai remis a avoir quelque événement un peu important à te raconter et les jours ont passé ainsi. Je n'ai pourtant rien sur M. Cousin, qui est allé passer une semaine à la campagne et que je reverrai à son retour. Il ne faut pas croire que la vie se soit passée aussi facilement pour lui, que tu le penses, et j'espère en apprendre beaucoup làdessus.

D'abord il n'a pu garder sa place de professeur, ce qui est au moins une preuve que la marche générale n'est pas toujours celle qui lui a été aisée.. Je me sens irrésistiblement entraîné vers lui ; j'espère qu'il suffira à ce besoin d'émotion et d'admiration que j'ai en moi. M. de Gérando me plaît de plus en plus par la douceur de son accueil. Il m'invite ;i aller 1»' voir, à la campagne, et je compte en profiter. J'attends chaque jour que

l'imprimeur de Strasbourg demande la première feuille. Tout mon premier volume est prêt. Je traduis le second. Ce n'es! qu'un délassement. Je ne perds pas de vue mon véritable ouvrage f. Il faut y compter pour mon nom et mon avenir. Espérons. Ne voyons pas le moment présent qui 3st plein de misères et d'angoisses. Tu t'inquiètes trop sur le dénûment apparent où je suis. Tanl ju'ou est seul, les déboires sont bien courts. Je me rappelle le temps où on ne me les a pourtant pas ménagés et jusqu'à la lie.

Je ne sais comment les hommes en Boni venus à regarder comme de si grandes faveurs des services qui me semblent si doux pour le cœur.

Je ne parle pas de Théodore ; nos deux bourses sont entièrement communes. Malheureusement, il n'est pas mieux que moi avec la finance.

11 sort de ma chambre où il vient de prendre dans ma commode quinze sous pour comploter son liner. Nous rions quelquefois aux éclats de tout cela. Demain il reviendra en prendre le double, le triple, que sais-je ? et sans aucune sorte de répugnance. Il m'est impossible de concevoir autrement la moindre amitié quand on est jeune. Et pourtant je suis bien revenu sur son compte ; il n'a dans la tête que des exaltations d'entant.

» Introduction à la philosophie dé riltsiuire de l'humanité.

Il part dans quelques jours pour un voyage de mines autour de la Normandie. Bavard va vous arriver à Charolles, où il cherche la campagne et le silence du désœuvrement. Il compte y rester avec ses comédies deux ou trois mois. Je le regrette parce qu'il est d'une douceur et d'une complaisance inconcevables. J'espère que tu recevras dans six semaines un premier volume de Herder. Tu tacheras d'en faire lire quelques pages à madame Gelin. Quant aux deux demoiselles dont tu es la gardienne, je n'ose compter sur leur pleine approbation. A propos, t'ai-je dit que M. de Gérando veut absolument me présenter à une dame qui s'intéresse beaucoup à moi à cause du docteur allemand ?

Gomment vas-tu distribuer tes projets pour cet automne ? Quand te reverrai-je ? Dieu le sait. C'est pourtant le seul désir qui ne meurt pas dans mon cœur. Je ne puis te dire combien tes paroles d'amitié, de tendresse me font du bien. Répèteles-moi souvent. Je suis au reste clans un bon moment, avec un avenir, une marche assurée, des encouragements et des félicitations que peu d'hommes de mon âge ont rencontrés. Voici le moment où je puis devenir riche. De quel brimborion as-tu envie? De quel livre? De quelle robe? De quel chah-air.'' J'ai été longtemps sans l'écrire. Ne m'imite pas. Mes amitiés à madame Gelin. Ce

l'est pourtant pas une raison de ne pas m'écrire [uand tu ne l'as pas vue.

T'ai-je envoyé le prospectus d'un recueil de omans publiés par M. de Brugnières, à vingt francs ar an ? Rien de Pézéraf.

Adieu.

is

GVIII

Juin 1825.

Voici, ma très-chère mère, des romans que M. de Brugnières vous envoie. Je serais aussi heureux que je peux l'être loin de vous, si vous ne me laissiez pas ainsi abandonné sans une lettre.

Encore une autre bonne fortune, juge si je veux en profiter. Un publiciste anglais, que j'ai vu à Londres, se met à publier un très-beau Recueil littéraire sur les beaux-arts et les lettres. Il me fait demander très -instamment par M. Smith de lui servir de correspondant, c'est-à-dire de lui écrire trois ou quatre fois par mois. Ce serait un moyen facile, et qui n'est pas a dédaigner, de gagner deux cents francs par mois, dans l'intérêt de mes études.

Comme son Recueil a une tendance très-conforme à mes vues et que je conserverais une entière liberté dans la forme et jusqu'à un certain point dans les matières que je voudrais choisir, j'ai dit à M. Smith de lui écrire que j'acceptais. Mes lettres seront comme de raison en français ; ils se chargeront de Les traduire. Tu vois que tous les bonheurs

l'arrivent à la fois. Cerne sera une très-aimable istraction, que de transmettre à un pays étranger e qu'il y a de plus doux, de moins hostile et de lus élevé dans le nôtre. Je ne regarde cela que omme le plus charmant des délassements. Quel ommage que vous ne sachiez pas L'anglais ! A ous aussi ce serait une espèce de correspondance. Adieu. Pense si je suis occupé '. Mes lettres n'en eront pas moins fréquentes, mais peut-être plus ourtes.

EDGAR QUINKT.

Paris, mercredi, 19 juin 1825.

Voici mon ami Bavard qui te remettra lui-même cette lettre. Elle ne sera pas longue parce que, comme il va s'arrêter à Digoin, je ne veux pas attendre si longtemps pour te parler de ma délicieuse entrevue avec M. Cousin. Il te dira que j'ai eu une fièvre de printemps et que la faute n'a pas été toute à moi, quand j'ai tant tardé à t'écrire. A présent, tout va bien. Je ne puis te dire le charme de ma liaison avec M. Cousin (car je ne puis trouver d'autre mot pour cette sorte de relation). J'ai une existence forte et pleine. J'ai un but assuré, je ne vais plus en tâtonnant. Le moment présent n'a pas de quoi m'eflïayer et je sais bien m'élever au-dessus pour voir la destinée plus en masse. Quand j'ai senti mes premiers accès de fièvre , j'ai été comme désolé de voir tous mes travaux suspendus ; ensuite je me suis résigné, parce que je sais bien que ce n'est pas d'une heure et de l'heure présente que se compose La vie. Si vous avez en vous quelque chose qui

année 1K25 rji7

nérite d'être développé, le destin vous donnera ou ïlus tôt ou plus lard votre moment d'utilité el L'éclat, et ne vous laissera pas passer au milieu les contrariétés et des obstacles de tout genre, vans que vous l'ayez rencontré. Voilà sur quoi je ue repose.

J'ai trouve en Bayard dans tontes les occasions m ami tendre, attentif, dévoué. 11 m'a rendu services réels, il m'a adouci bien des amertumes ^t ménage bien des plaisirs que j'ai su apprécier. '/intérêt affectueux qu'il a pris à moi quand j'étais riste et toul isolé m'a touché plus d'un.' fois. Il n'a donné d'excellents conseils et m'a fait conlaître le premier el le dernier aus [u'une amitié qui ne se dément jamais.

Adieu; dites-vous que vous êtes toul mon bien X toute ma joie. J'ai besoin de vos lettres. Nous ommes une singulière famille. Où trouve-t-on ant de sentiments dans les cœurs, et dans les hoses tant de difficultés de se réunir?

GX

Paris, jeudi 20 juin 1825.

Je ne peux pas avoir une joie vive , sans me hâter de t'en parler. J'avais eu quelques accès de fièvre de printemps qui m'empêchaient de sortir depuis quelques jours. Après le quinquina elle me laissa. J'avais écrit dans l'intervalle à M. Cousin pour m'excuser de tarder si longtemps à me présenter chez lui. Plusieurs jours se passèrent. J'allais déjà me promener au Luxembourg, j'étais guéri. Samedi dernier, en rentrant chez moi, je rencontrai le portier qui me dit : Ah ! monsieur, il est venu un monsieur qui a été bien désolé de ne pas vous voir. Il arrive de la campagne, il sait que vous avez été malade et il est accouru auprès de vous. 11 reviendra, il veut absolument vous voir. Ce doit être un de vos grands amis.

J'étais à me torturer l'esprit. J'espérais vaguement que ce serait lui, mais je ne voulais interroger personne, pour ne pas être détrompé si tôt. Ce fut un moment délicieux que celui où je pris dans la loge du portier la carte de visite de

M. Cousin. Il avait honoré mon toit do sa présence, il avait été là; toutes ces femmes l'avaient vu, lui avaient parlé. Dans ma pensée, c'est un homme de génie. Je voulais qu'on me dise comment on l'avait trouvé; le son de sa voix, sa ligure, sa taille. Je me réjouissais dans mon cœur d'aller le surprendre, le lendemain, au lit. J'étais tout tremblant d'émotion, en approchant de sa maison, en montant a frappant à

sa porte. On m'aurait fait plaisir de me dire qu'il n'y était pas. Il y avait deux personne- avec lui. Je voulus profiter de cela pour sortirel me remettre. Je dis au domestique que je reviendrais une autre fois pour le voir seul, que j'allais écrire mon nom. Je redescendis, j'étais soulagé : mais voila que je m'entends appelé par la fenêtre. Il faut bien remonter.

— « Comment, est-il possible, vous avez été malade et je ne l'ai su qu avant-hier? Asseyezvous donc dans ce grand fauteuil , le plus près de moi ; racontez-moi tout. » Et il me prenait la main avec une affection très-caressante.

On se mit ensuite à parler de quelques sujets généraux, de quelques livres qu'il venait de recevoir. Enfin les deux étrangers disparurent; pour moi, je restai ; je me rapprochai encore de lui. Il m'est impossible de dire a quel point la conversation devint alors intime et délicieuse. Nos senti-

ments prive- . notre vie passée et tout ce qui s'y rapporte, les mouvements du cœur, les peines de la jeunesse, le découragement, l'amour, la sympathie, tout fut passé en revue , ou plutôt , c'était une confidence mutuelle de tout ce que la vie nous avait appris en bien, en mal. Au milieu de ces paroles si tendres, la science venait comme une autre aiïection. L'école philosophique écossaise , Fergusson, Price eurent leur tour; je lui donnai un aperçu de l'idée fondamentale que je me consacrais à développer.

— Quel âge avez-vous?

— Vingt-deux ans.

— Ah ! que vous êtes heureux ! Vous avez un but fixe, un but admirable. Vous êtes plein de vie, mon cher ami. Elle vous fait souffrir, mais cela est votre gloire. Vous êtes plus heureux que moi. A vingt-trois ans, je ne faisais que tâtonner. J'ai manqué tomber dans la théologie la plus abstraite. Et clans quel temps vivais-je ? Quelle sécheresse dans les âmes ! Quel despotisme et quelle lâcheté! Croyez que j'ai souffert de cet esprit de servitude.

— Vous me faites du bien, lui disais-je. Toutes les fois que j'aurai le cœur serré...

— Oui, venez me trouver, a quelque instant du jour que ce soit. Que le moment arrive, et vous verrez combien je vous suis déjà attaché.

Je n'essaierai pas do te dire tout ce que je sons flans mon âme après deux ou trois heures pas ainsi. Il m'a prêté un manuscrit et je le reverrai bientôt. Celte certitude répand un charme délicieux sur chacune de mes heures. J'aime à pa dans sa rue, à aller au Luxembourg dans une certaine allée d'où l'on peut apercevoir ses fenêtres. VToilà où j'en suis.

J'ai été trés-contenl de M. Smith. Il m'est venu /oir autant qu'il a pu. Il est maintenant à Saint-Germain , où il m'invite à aller. J'ai mr lui une lettre de ce publiciste anglais, li )olie , tr« J'aurai pleine lil

l'écrire quand je voudrai et sur des sujets d'art [ue j'aurai occasion de voir. J'attends d'abord le ►remier numéro pour avoir à ce Bujet une idée lus nette.

Nous n'avons plus aucune nouvelle de Pézérat. I faut bien qu'il ait quitté l'Europe. Dieu veille or lui! Je pense beaucoup à sa traversée.

Pis à madame Grelin le bonheur que j'ai .v 1. Cousin. Je reçois une lettre de mon père pour 3ii aiguille aimantée. Il faut que j'aille chercher j manuscrit chez M.Dudon. Je m'intéresse au sa persévérance et je me mettrai tout entier à le Bconder.

322 CORHESPONDANCE

Bavard te dira qu'il m'a laissé me promenant du matin au soir, sans autre souvenir de ma fièvre qu'un grand appétit et l'envie de revoir des feuilles d'arbre et de respirer le grand air.

àtmia 1825 323

Paris, juin 1825.

J'ai besoin de te parler encore de toutes mes Dies.J'ai revu M. Cousin. C'était clans la rue. Je e le voyais pas, quand il avait déjà saisi mes deux tains: tArevoir, bientôt, n'est-ce-pas? Et sans içon, comme de vieux amis. »

C'est un charme inconcevable. Je ne me lasserai miais de parler de lui. Il rempli! mon co?ur. Je emble de joie en le voyant. C'est de l'amour, 'est bien mieux que de l'amour, c'est de l'admiation la mieux sentie et la plus méritée qui lut unais'. II est impossible déparier de sang-froid e ces hommes qui dans leur vie ont atteint aux ublimes pensées. Ils répandent je ne sais quel harme autour d'eux. Tout devient plus touchant, ilus solennel. Quand ils vous parlent, c'est une ncroyable douceur, l'harmonie pure d'une àme [ui se révèle. En les quittant, vous vous sentez dus de force contre les difficultés et les angoisses

• Voyez le chapitre I, Première exdérience, dans l'Esprit ouveau, p. 1 à 4. Dentu, éditeur, 1875.

324 COHRLSPONDAXCE

de la vie. Quel dommage que tu ne le connaisses

On voit aux regards fixes de cet homme quand il parle, à toute sa physionomie qui se recueille, à son accent harmonieux mais déterminé, que tout est arrêté dans celte tète, et la vie et la mort. Le voilà qui croit au triomphe de la raison, de la justice, comme à sa propre existence. Kl de là l'extrême douceur qu'il met dans la discussion, parce qu'il n'en est plus à l'espérance et qu'il se repose avec confiance sur la force du destin.

Qu'il est aimable ce M. de Gérando ! Voici encore une lettre que je recois de lui à l'instant avec un billet pour la séance des sourds-muets. Il a pensé qu'il me ferait plaisir et il s'est empressé de me l'envoyer. N'est-ce pas un enchantement que de pareilles relations? M. de Gérando est un des amis de M. Cousin et ils sont bien dignes l'un de l'autre. Je le reverrai samedi. C'est incomparablement l'homme de France le plus savant et le plus habile dans l'analyse métaphysique. M. Cousin a plus de génie, mais ils ont tous deux une égale élévation de caractère et d'âme. Tu vois que c'est aux chefs d'école qu'il faut s'adresser.

Je continue mon Discours préliminaire qui, je l'espère, me fera quelque honneur. Adieu, mes heures sunt bien remplies. Et dans tout cela, il

a du bonheur et de L'espérance. Ecris -moi ne.

Montre mes lettres à madame Gelin, je pende le ce qui me fait tant de plaisir, lui en fera issi.

COPFE?PONPANCE. T. T. 10

326 COItKESPONDANCB

GXII

Paris, juillet 1825.

laruûi

Dl

un Bsez

Ma très-chère mère, si tu savais quel mal tu me j

fais quand je te vois t'affliger si tristement sur

nous tous. Tu as le cœur serré; rien qui te ranime

et te rende courage. Tout cela me saisit si forte-

° li-

ment que je ne sais qui me retient de partir, d'al- I :.

1er te voir, te montrer que rien ne me manque, que j'ai de la force dans l'àme et beaucoup d'espérance. Pourquoi f alarmer sur moi? J'obéis à mes goûts, je vis d'une vie forte et étendue. Chaque jour m'apporte de nouvelles joies, un rapport inconnu, une vérité oubliée, un grand homme que je découvre dans l'histoire, de sublimes pensées de tous les siècles avec lesquelles je sympathise. En sortant de là, j'ai deux aimables amis qui me confondent par leur bienveillance. J'ai rencontra l'homme que j'avais le plus envie de connaître. Je reçois de lui des caresses, des encouragements; il me communique une activité morale qui me l'ait oublierions les mouvements d'amour que je regrettais quelquefois parce qu'ils avaient laissé mon cœur

haut ni vi

périei

avm'.i. !

vide. Je suis au moment 'l'être utile à mon pays y introduisant un des plus grands mi aient

>ani dans le monde. Il me viendra de lé quelque estime pour mon nom; et dans tous l< cela

ie donne-t-il pas à m.» vie pi m intérél et

la carrière I Mon livre, sur lequel je compte pour De bien faire venir de tous I qui pensent,

t'avance chaque jour. Mes id< sont

trodigieusemenl agrandies. Quant à ma situation

mis .1 la veille de recevoir d aille francs du libraire qui revient cette semaine. l'ai eu un peu de fièvre. Quel grand mal ? J'ai aupurdemoi des amis, Brun, par exemple, M. Smith. l'ai môme eu <!<•- distractions qui m'ont fait «lu |ien. Je suis allé L'autre jour au spectacle, aune pauvre com - ïdelp

Hier, Brugniôres m'a envoyé un billet pour un uperbe concert, .1 douze francs la place. Que je le

combien j'ai été heureux Ire deux

't .le voir «le près madame Pasta, Rien de plus hani que sa physionomie. Ses longues paupi [ui voilent ses grands yeux noirs lui donnent un aractère admirable de mélancolie. Elle est pâl<

iùi- le type g -t je oe sais quoi <!•' plus

rërieux, de plus triste ci «le plus profond. Sa belle etc semble surchargée de pensi es el leso ivenirs, 't elle se penche avec une sorte -1" fatigu ivant, ou en arrière, mais sans rester jamais droite.

Je l'ai examinée avec une attention extrême pendant tout le temps qu'elle était là à écouter la musique sans y avoir de partie. Elle est d'abord un peu distraite, elle sourit avec une grâce merveilleuse à ceux qui sont autour d'elle et qui la saluent. Mais peu à peu elle se laisse dominer par les sons. La voilà sous leur empire, elle ne voit plus rien, ne dit plus rien, elle appuie son front sur sa main et tout est immobile et abandonné en elle excepté sa physionomie qui révèle tous ses secrets. C'est une chose admirable que de lui entendre chanter le grand air d'Eurydice de Gluck. Cet accent italien, cette poésie, cette àme tout expansive, ces sons tristes, voila qui ranime toutes les forces d'émotion el de bonheur. Je ne sais comment cette femme quand je l'entends me représente tout ce qu'il y a de poétique dans l'Italie, son beau ciel, ses belles ruines ; j'aurais vu cela, que je ne serais pas plus ému. C'est une àme noble et élevée ; elle m'a fait déjà beaucoup de bien sans s'en douter.

Tu vois pourtant que je ne suis pas horriblement malheureux. Des inconvénients? Des bornes? Eh! qui n'en a pas? N'est-ce donc rien que de jouir de l'existence comme je le fais? C'est toi, c'est toi qui souffres. Ah ! c'est pour moi un horrible serrement de cœur. Je puis bien dire que je n'ai ici aucune joie, aucun vrai plaisir sans penser à toi, sans le désirer pour toi. C'est devenu une habitude qui

XVNKK U

s'attache à tout, aux moindres distractions <pi»* tu puisses Imaginer. Tu Languis sans que je p rien faire pour te rendre courage. Tu avais, tu as une âme trop belle, une trop grande âme pour te cercle étroit de ta vie de province. Ne I i pas

d difficultés qui ne Boni rien,

Ne demande pas à la «1 istinée ce qu'elle ne peut pas nous donner, ni à nous, ni aux autres. Aie donc confiance dans ta Providence qui nousa conservés les uns aux autres pendant qu'elle a fait tant de séparations chez d'autres que nous. L'abattement de cœur ne nous es! pas permis.

I; garde tous ceux qui ont reçu cette activité je l'âme, n'ont-ils pas eu tous à dévorer leurs lar- ' Et d'ailleurs, >i tant de choses ont frc entiments, n'est-ce rien pour toi. <ju-' il" les tvoir légués à d'honnêtes enfants qui les portent mi eux connue un souvenir de toi? N'as-tu rien ait devant Dieu, quand tu tes a élevés au art (le tout ce qu'il y a de noble et <lc Bacré sur a terre? N'est-ce donc aucune douceur «pie de es voir sortir de la foule et sympathiser outes les grandes convictions? Et d'être aimée ?omme tu l'es, d'avoir en eux les amis les plus endres, n'est-ce donc rien aussi?

Encore une fois, ne les plains pas, quand ils ne souffrent pas.

Sais-tu qu'il n'y aurait aucune impossibilité à

ce que j'aille passer un mois près de toi, après la publication du premier volume de Herder.

Je pourrais continuer du lieu où nous serions l'impression du second. Réponds-moi que tu n'es plus si abattue.

CXIIJ

Pari?, juillet |

Mon traité avec le libraire esl consommé, parëchevé, Les épreuves vont arriver au premier, joui-. A quel prix? Ceci est mon secret. Je n'ai pas

été vole.

Le ra tiré à mille exemplaires ou d

cents. I "esl extrême que de voir ai

monnayé que j'ai moi-m gmé.

M.- voici enfin débarrassé de tous étrangers. Tes lettres me font un bien incroyable.. Quand tu es un peu gaie, tu ne sais pas quel ['nids lu m'ôles de dessus la poitrine. Je te raconte <1g longues histoires sur des hommes qui m'infc Je voudrais t.' les faire connaître une fois pour toutes, pour que tu saches bien à qui j'ai affaire.

Tout ce que tu me dis des choses qui t'environnent me plaît, sans que je puisse marquer à cela aucune exception. Aie du courage, encore quelque temps, il vient des moments qui consolent. Vous me grondez de trop travailler. Je puis vous assurer que bien que je prenne plaisir à ret

dans ma belle chambre, à cause de la verdure que sous les yeux, de mon beau papier, de ma belle glace, je ne me fatigue pas du tout. Celait autre chose quand j'étais mal logé. Je ne demandais qu'a courir.

J'ai reçu une lettre d'un monsieur du département des Vosges avec qui j'ai fait connaissance chez M. de Gerando. Il m'invite avec beaucoup d'instance à aller passer deux mois chez lui à la campagne. Que tu me séduis avec ta Touraine !

Si j'ai le temps et que l'amour du vagabondage me prenne, j'irai vérifier ce que tu dis si bien. Il m'en coûtera de ne pas suivre le chemin qui conduit à ta maison.

Mon cher Bavard ! Je vous remercie de tout l'accueil que vous avez pu lui faire. Quoi? déjà des reproches? Ce tas de manuscrits à préparer, n'estce pas une excuse? Voyez madame Gelin ! j'ai en moi des sentiments qui me disent qu'elle m'oublie: il ne faut plus se fier à aucun cœur de femme.

anm.e 1823 333

Paris, dimanche, 23 juillet 1825.

J'ai encore à te parler (l'une nouvelle connaissance que je viens de faire. C'est bien malheureux que lu n'aies jamais entendu parler «lu baron Massias et de ses livres de métaphysique. J'arrive de chez lui, et jesuis dans L'étonnement de toute la bienveillance qu'il m'a témoignée. Son ami M. de Gérando lui avait parlé de moi et lui avait prêté quelques-uns de mes cahiers de Herder. 11 eu fui enchanté et me lit prier d'aller le voira sa campagne, à deuxlieuesde Paris, près de Choisy-le-Roi. Il faut savoir que c'est un homme extrêmement distingué, qui s'enveloppe un peu trop de nuages, à la manière de Kant, mais qui a une grande hardiesse de pensée. La gloire philosophique n'est pas en France, elle est en Allemagne et en Ecosse. C'était un grand charme que de me trouver dans un beau pays, avec des arbres verts, de jolis points de vue, du silence, des lux et au bout de cela, un philosophe d'un grand talent dont je connaissais les livres et dont

33 i CORRESPONDANCE

j'allais examiner la personne. On m'indique une belle maison, solitaire ; un domestique me conduit dans le jardin auprès d'un homme de près de soixante ans, de l'air le plus simple du monde. Il comprit qui j'étais du premier mot, et il me le dit avec beaucoup de grâce. Il a dans les manières et dans la figure je ne sais quoi déjeune. Il semble plutôt languissant ([lie vieux, avec une figure chiffonnée où je ne retrouvais point du tout l'air dogmatique et austère de ses livres. C'était l'heure du dîner. La cloche sonnait. Il m'invita d'une manière si pressante et si naturelle, que l'idée ne me vint pas de faire des façons. Il me présenta à sa femme qui a de fort grandes manières, et a deux de ses filles qui ont la beauté des ancres.

Avec un peu moins d'élégance dans le service, c'eût été la famille du docteur Primerose. Je le mis sur son terrain, car il a l'air d'un enfant tout craintif : « Voilà vingt ans que je m'occupe de cet ouvrage. Quel pays que cette France ! Avcz-vous vu comme ils ont traité mon dernier volume? Ils ntendent rien. Rien! Ils en sont si honteux qu'ils vont se cacher. J'ai mis le diable dans ce livre.

« Parlez-moi de Herder. Ce brave homme au moins comprend la question. Je ne le connaissais pas avant vous. Quel service, quel immense service vous

année 1825 335

endez à la science! Tous le? hommes qui pensent uront de grandes félicitations à vous adresser. »

Nous revînmes ensuite au jardin; je lui parlai e mes plans, qu'il adopta et qu'il encouragea e toutes ses forces, d'une critique du système de [erder, qu'il trouva très-bien fondée : « C'est I Bau, c'esl très-beau, monsieur ! »

Il en est venu à pousser la bienveillance jusqu'à ouloir m'aider dans le travail matériel de l'imression ; c'esl Lui qui partagera avec moi l'enui de revoir ane é une toutes les épreuves.

a insisté avec tant de grâce el tanl de marques intérél que j'ai accepté, sans dire ni oui, ni non. ensè ce que c'est, pour un vieillard, qui est Unième occupé de la publication de ses ouvrag e soir approchait. 11 vint me conduire à j 'une demi-lieue. Nous nous sommes promis de dus revoir bientôt. Jamais je u'ai vu une âme lus calme, plus sereine. Il y a quelque chose de itriarcal dans cet homme el qui rappelle M. Blot.

m'a dit que M. de Gérando avait pour moi des mtiments dont je devais m'enorgueillir. Je vois, i effet, qu'il ne m'a pas oublié auprès de lui. el i'il pense à moi. Je l'ai vu au moment de son deart pour les eaux de Plombières, où il doit rester n mois. Depuis ce temps, il m'a écrit qu'il allait mder un Recueil sur le plan de la Revue Brilanique de Genève. Il me \>vie beaucoup d'y prendre

part. Ce recueil comprendrait l'Allemagne et l'Angleterre. Cela sera pour mes loisirs.

M. Cousin est parfait pour moi. Je le vois au moins une fois par semaine et toujours je m'en trouve mieux. Je crois que je pourrai lui être utile pour de certaines analyses de Kant qu'il veut publier, mais cela dans longtemps.

Il faut m'écrire , m'écrire tout ce qui vous

sera par la tête... Au diable la métaphysique!

J'en ai assez dans ce pays. (Voilà un blasphème!)

Je vous enverrai des épreuves ; je veux que tout le monde en ait. T'ai-je dit que j'ai reçu une lettre de Pézérat, d'Angleterre? il m'apprend qu'il a mis à la voile le 20 juin.

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