‹ CorrespondanceChapitre 12 sur 19 · ARMÉ · texte numérisé non relu

ARMÉ

GXV

Pari?, juillet 1825.

Encore une lettre qui te dira que je suis bien portant, bien content; j'ai de courts moments de langueur pendant lesquels je désire ardemment itre près de toi. Une chose qui désenchante tout, de me dire que j'ai un plaisir que tu n'as pas. Hélas ! quel bien puis-je te faire "; Hier, j'entendais la musique délicieuse «le Tancrède, je n'ai pas cessé un moment de penser à toi et de m'imaginer comme tout serait différent si tu étais là. J'ai reçu une lettre du baron Massias qui m'invite amicalement à aller passer la journée de dimanche avec lui. Mes épreuves vont arriver. Tu vois cependant que Ton peut réussir à quelque chose, et ce n'était pas facile.

De quel livre aurais-tu envie? Il a paru des lettres de madame de Staël qu'il faut que je t'envoie ; ma sœur aura dans quelques jours les airs et les chœurs de Robin des bois. A propos, nous sommes des insensés avec notre air de Tancrède :

0 patria !

Nous prenons le commencement dix fois trop vite.

J'ai ici un petit clepsydre que j'ai acheté à Southampton. Je voulais te l'envoyer, puis j'ai pensé qu'il ne te ferait point plaisir.

Pour moi, il m'en fait beaucoup ; je ne le regarde jamais avec ses petits grains de sable, sans avoir aussitôt sous les yeux tout mon voyage d'Angleterre, la mer, les côtes, les petites barques, le baragouin des matelots et le reste. D'autre part j'ai aussi une douzaine d'aiguilles du même lieu ; mais j'ai peur que cette offrande ne soit reçue d'aucune de vous avec l'importance que je crois devoir lui accorder. Ainsi, je garde mes présents pour qui en sera digne.

Gomment vous portez-vous, par cette belle nuit ? Mes deux fenêtres sont ouvertes ; je vois de ma table de charmantes étoiles que vous voyez peut-être aussi. C'est cependant une chose délicieuse, que de s'aimer comme nous faisons !

année 1826 33y

Paris, juillet IS

Il faut quç je le parle d'un grand plaisir que ù eu hier. J'avais fail de mon livre ' un déveppemenl de plus d'une centaine de pages que voulais lire à M. Cousin, de grand matin. Je lis frapper à sa porte; il y avail quelqu'un. Il iuIuI que je me misse à lire. A peine eus-jeenmé mon sujet, qu'il m'interrompit avec émotion : 2'esl beau '. I i'esl parfait ! I i'est cela, mon ami ! » I leva de sa chaise, et pendant que je

ntinuais en marmottant, il vint m'embrasser ec tendresse, «it me serra les mains avec pas- )ii. Une visite survint. Il leur dit : « Asseyezus là, iif dites pas un mot, pas un moi ! < m me là quelque chose de superbe.

« Vous êtes une noble créature, me i lit-il. quand us fini. Avec ce talent, vous vous devez à vousème de le répandre et d'y consacrer vos jours, on entant, vous avez une étoile. Il faut vous

Introduction à la philosophie de l'Histoire de l'humanité, ne II, OEuvret complètes.

ruiner pour l'atteindre. Vous avez un talent natif que rien ne donne ; je savais d'avance tout ce que vous alliez me dire. »

Les assistants se mirent aussi à me parler de ce talent d'écrire « extrêmement remarquable ». Mais cela m'était bien égal. Je voyais que M. Cousin était vivement ému et c'était tout ce qu'il me fallait.

Enfin nous restâmes seuls. Jamais je n'ai joui d'une pareille éloquence. C'est celle de Pascal et de Byron.

11 m'encourageait à rester dans la solitude :

« Avec votre nature expansive, le monde, mon bien-aimé, s'emparerait de vous et il vous dévorerait. »

Je lui dis que je m'en étais entièrement affranchi, pour échapper a une douloureuse passion.

« — Ah ! ah ! bienheureux, si vous n'y retombez pas ! »

Après cela est venu l'état général du pays qui n'attend qu'une révolution philosophique et une Convention morale. Il m'a développé tout son avenir tel qu'il l'entendait et auquel il veut m'associer. C'est une sorte de stoïcien, avec le cœur le plu: passionné, le plus accessible, mais aussi le plu; frêle qui soit sur la terre.

Il y a de l'amour, et une incroyable vigueuj dans t< ailes ses paroles.

ANNÉE 1825 34 i

Sais-tu que le baron Massias m'a consacre une lote dans l'un de ses derniers ouvrages qui est ous presse ?

lia été enchanté de son côté de ma Lecture, et l me répète toujours : Moi, je réponds de votre i Ha ire.

J'ai bien pensé au voyage de Charolles, mais je te pourrais rester qu'un mois avec vous. Je ne mis rien décider pour mon départ. A tous letits tracas d'impression j'ai peur que cela aille lien mal si je n'étais â Paris. Il s'agil d'épreuves [u'on envoie, qu'on renvoie, et (oui cela à s'impaienter mille fois. Herder languirait; mes amis h" conseillent de rester ici jusqu'au bout.

Mais alors, quand se retrouver ensemble ? Au printemps, â Certines? C'est si loin. Pourrais-tu 'échapper dès 1»'- premiers beaux jours '

Il y ado méchants côtés à tout, mais un peu iu-dessus tout va bien. Je n'ai presque pas de emps aujourd'hui ; excuse-moi.

EDGAR QUINKT.

Paris, 10 août 1825.

Tes lettres sont toujours le plus grand bien qui puisse m'arriver. Je te remercie dans mon cœur, quand tu es un peu gaie. Je te pardonne tes railleries ; il me suffit que la vie te semble moins amère. Au reste, il D'y a pas de ma part un grand dévouement à cela, tant que tu respecteras ce pauvre Herder et quelques autres encore.

Tu m'as bien fait rire avec tes descriptions. Il faut avouer que nous sommes tous deux de terribles gens, pour peu qu'il y ait prise au ridicule. Toi surtout, tu n'as plus de frein. Mes pauvres métaphysiciens !

Tout le monde part ou est parti. Faudra-t-il décidément ne pas nous voir cet automne?

Mon Herder est un monde pour lequel il faudra huit mois peut-être, avant que tout soit consommé. Le premier volume ne paraîtra pas avant trois mois. Je vois aujourd'hui qu'il me serait facile d'aller auprès de toi, corriger mes épreuves. C'est un travail que je ferais très-bien là-bas.

Aimés 1825 343

Il faut que tu saches que rien au monde ne peut valoir pour moi le bonheur d'être sous le même que celui où tu es, de te voir, de t'entendre quand je veux.

Les livres, les distractions trompent plus ou moins ce besoin, mais il est toujours dans mon cœur, et il ne m'arrive jamais d'obéir à aucun élan, à aucun. ■ pensée de bonheur, sans m'apercevoir aussitôt combien tout est imparfait sans toi. Plus j'y pense, moins je vois de difficultés à nous retrouver ensemble pendant un mois ou six semaines.

Nous reprendrons quelque courage ensemble. Il ne faut pas rester trop longtemps éloignés. On se perd, on ne peut plus retenir l'accent, le son de voix et mille petits détails qui charment le souvenir. Ma lionne et tendre mère! Qu'il y aurait de folie d négliger les ions que Dieu nous envoie !

Je De sais point quel jour je partirai, ni même si je partirai, mais dans tous les cas, fais que la chambre d'en bas ne soit pas encombrée. J'en excepte le paravent et la paillasse contre la fenêtre, qui me sont ton; uns agréables et dans tous les temps. Nos épreuves me viendraient de Strasbourg. C'est convenu avec le libraire.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne peux pas partir avant le commencement de la semaine proclame.

Tu me parles de M . C Je le vois tous les

huit jours, et j'en suis toujours pins content. Je me fierais parfaitement à lui, comme à un ami; j'y compte. Seulement, je me tiens en garde contre son excès de métaphysique. Il est dogmatique et je n'ai nulle envie de devenir un disciple servile. Je lui trouve aussi de l'exagération, mais c'est une grâce de plus dans la conversation. Le livre dont il parle, s'il l'aime, est toujours le plus beau que le monde ait vu. Je ne veux pas du tout m'abandonner au torrent de métaphysique qui vous mène on ne sait où. Il a aborde a YlUuminisme, ou du moins il y touche. C'est une belle science que celle des abstractions; mais moi, je fais grand cas aussi de l'observation l, des mouvements de l'âme et de tout ce qu'il y a de passionné dans le cœur; ce qui trouble la science, métaphysique pure.

J'ai un grand sujet dans la tète. Je ne serai content que lorsqu'il en sera sorti. On ne sait pas combien il est doux de penser qu'on a pu sécher une larme sur la terre sans être présent, par la seule communication de la pensée!

Il y a, selon moi, des trésors de force et de consolation dans la contemplation générale de l'histoire. C'est peut-être un bien que j'aie vu de si bonne heure tant d'amertumes autour de moi. Ma première pensée a été de chercher dans tous les

i Voyez Esprit nouveau, 1875, Dentu. e<'"'eur.

année 1825 345

sens un point d'appui qui convint à toutes existence.-?, remède dont tout homme de bonne volonté pût taire usage dans l'adversité, et surtout dans ces maux de l'âme que chacun apporte ave- soi et qu'on développe sous toutes les formes.

C'est une belle et grande chose qu'un livre écrit selon son cœur, Lorsqu'on a soi-même étouffé propres chagrins, pour peindre ceux des autres, et qu'on s'efforce de Leur porter quelques paroles de paix.

Nous ii»' sommes pas dans un temps d'action; ce n'esl que par La pensée qu'on agit, il faut bien s'y résoudre.

Ai-je oublié M. I lousin ? Avant d'être au repos, il a eu de son côté bien des troubles. L'autre jour il me racontait seul à seul, qu'ils'était autrefois échappé de la maison de son père et de sa mère pour -»1 faire soldat. Il n'y a que les prières de ses parents et aussi des considérations de religion qui aient pu le ramener. Il croit <{u'il eût été meilleur soldat que métaphysicien. Tout cela ne se contredit point. Un homme distingué a besoin de dépenser son activité intérieure d<i quelque manière, ou par la p« réfléchie ou par l'action. Qu'il choisisse!

M. Cousin n'était point riche; on lui a coupé bras et jambes en le destituant. Depuis ce temps, il n'a plus rien. Il est oblige de perdre son temps

à faire des éditions. Il m'a beaucoup demandé de quel pays j'étais. Je lui ai parlé de toi avec l'orgueil que je mets avec les gens qui sont dignes de t'aimer. Il me trouve bien heureux. Quand nous sommes seuls, je lui dis mille amitiés qu'il me rend bien. Cet homme a une puissance d'âme qui m'étonne comme le chant de la Pasla... Je l'ai entendu, il n'y a pas longtemps, me parler de madame de Staél pendant deux heures; tu aurais été content de lui. Il m'a lu une relation de sa première visite à Goethe qui est bien vieux, bien excellent et qui répète toujours : Je me tiens en équilibre.

Je suis très-triste de le trouver presque toujours malade. Il parle d'aller aux eaux des Pyrei Quand il ne sera plus dans le monde, il se fera pour moi un grand vide. Mais nous n'en sommes pas là encore.

A mesure que ma lettre s'avance, je me sens plus décidé à aller te voir. Prépare-moi une chambre. Ma sœur eonsentira-t-elle à laisser son piano une heure ou deux dans la matinée jusqu'au déjeuner.'' C'est tout ce que je demande. Si je vous ennuie, je repartirai (voilà nue mauvaise parole). mies, je crois que vous serez contentes de n

ÀIS.NLL 1*25 3i7

CXV1IÏ

Paris, a«'ùt 1825, dimanche, -2 heures.

Avant d'avoir reçu ta lettre, je m'étais décidé à ! plus partir. C'était une extrême envie de te voir, il m'en vient souvent. Mais je me suis dit ut ce que tu me rappelles et je reste. Tu me partnneras.

Je n'y tiens plus quand je te vois souffrir de tant i manières ' ; je ne sais plus que faire : partir? ster?

Vois, je ne perds pas mon temps, je ne m'enrs pas trop sur le moment présent. Tout me rorise,j'ai bon courage et quelques bonnes )ns. Je jouis de mes livres, de mes études iVantmoi des moyens d'existence que je me suis quis moi-même. Il s'en présente d'autres qui offrent d'agréables occupations. Je reste jeune plein de force pour ce qui me regarde, je me ns et je me suffis. Mais pour toi, je me découge. Tu me caches la moitié de tes chagrins. Quelle belle et grande nature lu avais reçue du

' Voyez Histoire de met idéts, y>. 1-3.

ciel ! Tu étais faite pour briller, pour jeter un grand éclat.

Est-ce que je mourrai sans avoir passe avec toi une année que nous puissions compter dans notre vie? Sans savoir que tu as joui de tes nobles facultés, en repos?

Ma jeunesse a ete bien promptement mûrie par tant de tristesses que j'ai partagées. Quand tu as un moment d'oubli, de fraîcheur, quelque projet qui t'amuse, et que tu ne renonces pas à toute espérance, tu me fais plus de bien que tous les voyages, que tous les genres de distraction que tu me conseilles.

Non, je ne crois pas encore que la vie soit un mal.

Je suis très-occupé et cela me plait. M. Cousin est parfait pour moi. Quand je lui ai dit que peutêtre je ferais une absence d'un mois, il m'a embrassé avec la plus vive affection. Tous ses livres sont mes livres. J'ai maintenant le fameux Kant que je n'avais jamais lu en entier. Il fait fortement penser, et sa manière d'écrire, quoi qu'on en dise, i une physionomie originale où l'imagination domine.

M . M.issias a un véritable talent d'écrivain. Avec cela mi' • grande hardiesse, il se prend à toutes les supériorités pour Les combattre les unes après les autres. Jp vais aller le voir demain.

AN M', h 1

Véritablement ma vie esl assez facile, le mal n'es! pas la. Je me plais dans ma chambre ; J'ai sous mes fenêtres un grand arbre 1 > î « * 1 1 vert que j'aime à regarder, ma table esl garnie de beaux liv tous plus rares los uns que les autres. Ils forment autour de moi une enceinte respectable. Le matin e vais, comme un élégant, déjeuner au café où je is quelques radotages de journaux. Je reviens, •n regardant ]•'- affiches de théâtre. .!•' travaille jus- [u'a ce que la faim me presse. .!«• suis saisi d'une

telle el grande pa>siiill qui me SOUtienf et active

macun de mes Instants : tu verras que Herder est idmirable ; mais il va bien à faire après lui, et ce l'est qu une étude en vérité assex sé^

Allons! il faut nous relever. J'ai eu un moment le faiblesse, celle d'aller à Charolles. Elle est bien ixcusable ; n'en parlons plus.

La vie a encore de beaux jours, mais il faut les aire naitre. Adieu. Combien se passera-t-il do ours avant que jereçoivede toi une lettre qui ne repose ? Je n'ai d'amour que pour toi.

850 CORRESPO.XDANC.B

GXIX

Paris, août 1823.

Tu t'imagines que je ne m'aperçois pas que j'ai été longtemps sans t'écrire ? Ces feuilles de Herder m'arrivent à toutes les heures de la journée et m'occupent plus que tu ne peux croire. Je suis enchanté de ce bon M. Massias avec qui ma correspondance est si bien établie. Il revoit deux fois mes épreuves, et à la moindre virgule, il m'écrit des commentaires. Tu sais que nous aurons trois volumes de cinq cents pages chacun. Le premier esl déjà bien avancé.

C'est, je te le jure, une grande tristesse pour moi que de te voir des sentiments de découi ment tels que ceux qui m'ont tant serré le cœur dans ta dernière lettre. Tu as bien raison de croire qu'ils seront san.-« danger [tour moi et qu'ils n'aboutiront qu'à me faire une peine profonde, sans altérer mes propres croyances.

L'étal où je suis arrivé est un état de paix et rce. J'ai les plu- nobles espi sur mon

qui te parai! peut-être si tombé. Le triomphé

du bien me para il une chose claire comme la lumière, el il me semble que je commence cà comprendre l'ordre et l'harmonie du monde moral. Quand toutes les masses s'avancent vers le bien, je m'inquiète peu de quelques individualités qui n'ont que quelques jours de vie. Je cherche à [n'identifier avec la pensée que notre siècle doit laisser dans Le monde. Parla, Le plus petit cercle s'agrandit, tous lf- travaux sont doux; la gloire même, avec son entourage d< va lité el de crainte, soif qu'elle m'accueille on me repousse, ne me trouble en aucune manière.

Que je voudrais te voir arrivera cette paix profonde! Je vais où va l'univers. Il n'y a qu'a ne pas rester immobile ou rétrograde, pour que la rie renferme en elle-même sa jouissance et son point d'appui. De La aussi, la certitude d'une vie future s'établit pour moi, non pas sur la parole isolée d'un peuple, d'un siècle, mais par la loi même inhérente a L'humanité et à l'individu, malifestée dans l'histoire. Je ne parle pas du témoignage des hommes, mais de l'ordre suprême qui 3st établi dans Les âges, a leur insu et malgré BUX.

Tu m'as dit que tu as écrit quelques pages sur la Prière. Je te conjure de continuer. Si tu as eu sur ce sujet des sentiments qui te sont propres, tu me dois de ne pas les laisser tomber. Fais-en une

occupation véritable et aussi régulière que tu pourras. Tu verras qu'il n'y a que la fatigue du cœu^ qui conduit au doute, et qu'en te ranimant chaque jour par une conversation intérieure, tu redeviendra- ce que tuas toujours été : une des plus nobles âmes qui rendent ici témoignage du ciel.

J'ai peur que tu ne t'intéresses pas assez à M. Cousin. C'est pour moi un frère. Rien ne peut donner l'idée de cette liaison. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'isolement du cœur où je vivais a entièrement cessé depuis que je le connais.

J'attends Théodore qui peut-être m'apportera une lettre de vous. Je ne sais pourquoi M. Trumilly m'a trouvé pale. Je puis t'assurer, foi d'honnête homme, que je me porte parfaitement, et M. Méhu, en arrivant. -m'a félicité, et enfin je crois être compétent dans cette question.

ANNÉE 182-j

Paris, samedi, septembre '

Je ne veux pas tarder une minute à te dire combien tu es injuste envers M. Cousin. Qui donc t'a dit qu'il repoussait les moyens de plaire".'' Quelle peur as-tu ? Il fallait bien qu'il n'y eûl rien

• le tout cela, quand en présence de huit a neuf cents jeunes gens, il les ébranlail tous jusqu'au fond «le l'àme d'une émotion généreus ■. Est-ce

qu'ils ne le comprenaient pas, < | u ; u 1 < 1 tous en ont conserve un souvenir vivant et sacré? Et pourtant il s'agissait de toul ce qu'il y a île plus ardu dans la métaphysique allemande. Seulement, il n'y mêlait ni légèreté, ni persiflage. A la place de l'imagination, il mettait de la précision el une étonnante force de conviction. Et on ne voyait pas a tous ces veux qui se remplissaient de larmes, que ce langage déplût si fort aux esprits français.

Tu es bien injuste pour lui. Si lu le connaissais, lu saurais que rien n'est plus tolérant que sa pensée et qu'il aime également toutes les facultés de rit, comme se vidant toutes au fond, el con-

duisant aux mêmes résultats. Tu saurais qu'une des nobles qualités de cette grande nature est de chercher à vous amener au vrai et au beau, sans imposer en aucune manière son joug. Que de fois il m'a dit : « Vous le voyez, ma manière est d'être précis, avec le moins de séduction possible. Pour tout au monde, que ce ne soit pas là votre type. Vous êtes fait pour briller par l'imagination. C'est par là qu'il faut vous distinguer. Et au fond, c'est la plus grande des facullés. Xe cherchez pas à la combattre, mais à la fortifier. Soyez un grand écrivain, comme vous êtes destiné à L'être. Cultivez en vous Tari de dire les writés «1»' sentiment. Intéressez, touchez au cœur, nourrissez en vous l'éloquence, en vous gardant bien de faner votre àme ni par des études trop sèches, ni par le faux système qui m'a longtemps ré.

Avez un but noble et sévère ; cherchez à être utile aux hommes, bon, consolant pour tous; n'atlachez point votre succès à l'instant présent, à un parti, à une circonstance de goûl variable, mais aux éternels besoins de votre cœur. »

Voilà ce qu'il me redit sans cesse, en me donnant Les meilleurs conseils d'artiste.

Tu te trompes tout à fait si tu le prends peur an Allemand aveugle et fanatique. Il a pour l<i moins autant d'esprit et de lucidité que de profondeur, 11

sait bien quec'esl â la France adonner des fori Maires aux idées fécondes de l'Allemagne. La légèreté, le persiflage sont forl passés de mode ; el

yrai, je ne crois pas que ce soit là où je doive n'arrêter. Je sens que si je peux valoir quelque ^hose, c'est par la couleur , par la fraîcheur de l'imagination, par la profondeur des sentiments et me sorte de verve de cœur.

Dans tout cela je ne vois vraiment pas d'où te vient ton effroi. Si c'est la manière de Voltaire nie tu regrettes, je t'avoue que j'aurais une répugnance extrême à reparaître * dans cette voie el me rien ne me fait désirer ces petits triomphes le vanité, où il n'y aurait rien pour mon cœur, 't donl le siècle heureusement s'éloigne de plus mi plus.

Mes sentiments sont sérieux et pénétrants; je ierai donc sérieux. Mais tout ce que je pourrai, je le èrai pour émouvoir, pour populariser, pour élever tu grand.

Tout ce qui me semblera faux, calomnieux à l'homne, je le repousserai avec horreur, dussé-je perdre >ar là l'occasion de rire aux dépens de mes propres tonvictions. Je chercherai en tout à être large, >lein, pittoresque si je puis, original par l'imagina-: ion, spirituel contre la légèreté et la mesquinerie.

J'ai un grand sujet, neuf, hardi, ou tous les

* Tablettes du Juif-Errant.

sentiments moraux, tous les souvenirs, le monde entier prennent place \

Je ferai plus de cas d'une parole sensible, d'une consolation qui s'adressera cà quelque inconnu, d'un mouvement ardent et passionné, que de tout l'éclat de cette sécheresse prétentieuse et moqueuse qui n'est pas, quoi que vous puissiez dire, ma nature, qui m'est opposée et qui ne serait pour moi qu'un vêtement d'emprunt. Ce n'est point là, je le sens, et toute ma vie en fait foi, que je suis appelé, et mon temps y répugne.

Ils ont tout détruit (et j'en suis fort content) avec leur persiflage. Il faut construire maintenant, il faut des convictions et des affections, et des sentiments de liberté et d'humanité.

Et ce n'est point par la critique, par la raillerie que l'on en vient à bout. Ne vous y trompez pas.

Les années sont bien changées ; et celui qui veut marcher avec le siècle ou le devancer, il ne faut plus qu'il sautille sur un pied, mais qu'il suive résolument une voie sérieuse où sont l'éloquence, la vérité et la force.

Je ne sais pourquoi je dis tout cela. Vous le savez aussi bien que moi, et que notre France n'est point sourde à un langage mâle ou touchant. Je Buis arrivée comprendre qu'il faut aller au large, Bans trop ^e représenter ce qui va s'ensuivre pour

* Ahasvérus.

îl ou tel qui vous écoute. Voilà ce que veut «lire ce ue tu appelles : le dédain du bucc

Quant à ce mot de M. Cousin : « il faut vous Etinerpour votre science » ; comment ne vois-tu as que c'est un encouragement soudain eu parois vives dont le sens ne peut point être pris à la rttre. C'esl un grand torl que de citer des paroles assionnées en leur ôtanl leur accent, ce qui les récède et ce qui les suit. On ne m'y reprendra lus. Il faut donc s'expliquer:

i Voua serez, me disait-il en m'embrassant, nue Immense utilité à votre pays. Que vous es heureux d'avoir une étoile ! Suivez-la, sans ous en écarter jamais. Que toutes vos ; )us y ramènenl le jour, la nuit. Ruinez-vous à )la, vous laisserez un nom, je vous le jure.

Comment ridée peut-elle te venir qu'il me mseille bonnement et froidement de jeter comme iogène ma coupe de bois dans le «îisseau? Et ila, pourquoi ? Pensez-y. Je te le répète, tu t'exa- M'es entièrement l'influence de M. Cousin sur oi. Je l'aime de toute mon àme, son talent est à i, je n'y prétends point ;jene le cherche pas. Je imbats même entièrement et d'une manière généle la théorie qu'il s'est faite.

La mienne est précisément le contraire. Jamais ms ne ferions que le blanc fût le noir. Il n'y a itre ces choses aucun point de contact que le but.

Il sait parfaitement et moi aussi que son état est d'être orateur.

Ainsi il n'écrit qu'en passant, en attendant mieux. Ecrire pour lui, c'est résumer. La pensée simple, nue, sans aucune séduction de langage, voilà sa méthode, et l'on peut dire qu'il pousse cette abnégation de tout enchantement jusqu'au stoïcisme. De quel danger, je vous prie, madame, cela peut -il être pour moi, qui mets dans ma parole toute la vie, toute l'émotion que' vous m'avez transmise, qui me charme moi-même de ce que je peux avoir de fraîcheur dans l'imagination ?

L'idée me vient que ce qui vous a jeté dans l'effroi, peut bien être cette page que je vous ai écrite dans ma dernière lettre sur l'Histoire générale. J'ai voulu vous ranimer, en vous présentant quelque aliment, quelques résultats universels, et comme ils étaient détachés de leur base, et que je me servais peut-être d'une langue brève et tant soit peu sibylline, vous aurez jeté des cris d'effroi du Kantisme qui est au reste un fantôme dont on s'effraie beaucoup trop.

Vous devriez vous dire que mon cher Herder, pour qui j'ai des sentiments d'admiration tout aussi vifs que les vivants ont pu m'en inspirer, est l'écris vain Le plus élégant, le plus séduisant, qui a le plus de coquetterie (© spère, doit vous plaire), le

plus d'ornement de toul genre. Dites-vous bien que

e commerce que je suis obligé d'avoir avec lui i toute heure me serait une sauvegardé rassurante ontre les invasions qui vous glacent d'épouvante. >i vous tombez en effroi quand je remplis mes 3ttres de la force de concision et du stoïcisme de I. Cousin, je ne me trouble point de cela. Il me Lut tout autant de vous entretenir «le l'éclat, de abandon, de la plénitude, de la molle tendresse de ion autre ami Herder.

Seulement vous voyez, de ({inique manière que e soit, vous ne l'échapperez pas. Il faut que je me Dis mal expliqué sur M. Cousin. Géquevousavez ii dans votre vie, et ce quejevousai dit moi-même, il ont fait un mélange forl éloigné du vrai. Il s'est lieux représenté lui, tell'' que tu os, avec ta ature, aussi rare que la sienne. Quoiqu'il me àrle de toi toutes les fois que nous nous voyons, ? n'a jamais été qu'en faisant quelque bien nouîau à mon cœur, sans jamais, jamais l'avoir éconnue.

Quand donc comprendras-tu qu'il apaise mes oubles, qu'il me fortifie, qu'il donne à ma vie îe realite qui lui manquait, qu'il agrandit mon ircle, on m'inspirant la contiance en moi-même qu'il ne fait que hâter le développement naturel } ce que je devais être.

Dis-moi sincèrement ce qui t'a alarmée, car il l certain que je dois y avoir contribue pour quel-

3t)U CORRESPONDANCE

que chose... Tu te repentirais, si tu savais combien chaque jour il nu- rend meilleur, plus tolérant, plus affectueux ; si tu savais combien il est facile à attendrir. Tu ne croirais plus qu'il dédaigne ces séductions, si tu l'avais vu, il y a quelque temps, les yeux tout en larmes, pendant que je lui lisais mon discours préliminaire, venir m'embrasser, comme tu sais m'embrasser. Au moment où je t'écris, il est tres-malade de la poitrine, ce qui ne l'empêche pas de relire avec moi mes épreuves et de se confondre à mon service.

Tu me dis que tu ne sais point comment il est un homme illustre et grand. Je pense qu'il n'y a à cela aucun retour sardonique. Elle est bien pure la gloire de l'homme qui à vingt-sept ans réunissait autour de lui tout ce qu'il y a à Paris de personnes distinguées et au milieu d'un cercle de douze cents auditeurs répandait partout l'émotion, l'émotion durable, et les convictions dans ces cœurs si indifférents et si légers. L'influence qu'il eut alors incalculable; il agrandit les idées, il établit la tolérance pour les génies de tous les pays, si bien que son nom est attache à la reforme morale de notre temps.

Il fallait bien qu'il fût une puissance puisque le gouvernement s'est promptement hâté de le perse cuter jusque sur la terre étrangère. El maintenant que la force a étouffé .-a voix, est-ce bien à nous,

A.vNtt 1825 361

ous qui vivons de la mémo vie, à demander u'il a fait? oe qu'il est? et à nous joindre à ses ppresseurs qui cherchent à l'ensevelir dans l'ouli, l'oubli qu'ils n'obtiendront pas! Ses moments 'angoisse de toutes sortes n'ont-ils pas été emloyés à cette admirable traduction de Platon, la lus belle, de l'aveu de tous, qui suit dans aucune ingue?

Et les discours si pénétrants dont il l'a accomagnée n'ont-ils pas été mis a oôté des plus belles du philosophe gr

Tu as peur que nous ne prétendions kmêquer eux auxquels nous nous adressons. Il es! facile e te rassurer. M. Cousin juge qu'il es1 impossible 'élever la science au point où il la conçoit et e parler sa langue a ses compatriotes, avant de ;s avoir préparés par Platon et par Descartes u'il publie aussi, et enfin, par une exposition iite pour des Français, des théor raies de

[ànt.

Avant cela, il ne dira pas un mot de lui-même. (our ce qui me regarde, qu'est-ce qui m'a fait ♦iompher des difficultés innombrables, toujours enaissantes, et de l'immense travail de ces trois normes volumes deHerder? Aurais-je jamais pu rriver au terme, si je n'avais pas eu conscience u'il fallait que ce livre, base de la science dont ion livre à moi est un autre développement, parût

CORHLsPU.NDANUE. T. I. 21

avant t mes propres essais et me préparât un auditoire? Je ne vois pas dans ces précautions que nous prenons contre nous-mêmes, que nous manquions d'art.

Ah! qui donc viendra avec nous, si toi, qui as tant besoin de convictions sérieuses, d'aliments nouveaux, de sentiments féconds, de sentiments profonds, tu te ranges du côté de la frivolité pour la regretter et l'employer contre nous ? Si toi qui nous appartiens à bon droit, toi qui as un fond d'angoisse et d'isolement, tu te laisses prendre par le joli, l'aimable, le gai, pour exclure le grand, le beau, l'éternel. J'ai bien peur qu'une partie de ton mal vienne de ce que tu n'as pas fait alliance pleine et entière avec ces sentiments intimes et profonds, réservant aux objets superficiels ta puissance d'esprit moqueur. Ces choses sacrées dont il ne faut approcher qu'avec le langage qui leur est dû, tu ne les as pas enfermées dans un cercle; tu ne t'es point interdit cette portion du monde. Et qui sait si tu n'en as pas porté la peine ? Sites convictions n'ont pas été ébranlées à la longue, si l'image idéale ne s'est pas obscurcie par intervalle, si, n'ayant que des enthousiasmes précaires, et sentant le souffle aride s'étendre sur toutes ces choses, tune t'es point étonnée de leur ibilité?

* » . .x loltro CVI, p. 807.

Pour moi , vous ne m'amènerez jamais à rien înier de ma nature. Ce que j'ai aimé une fois m'esl

jamais saint et sacré. Le monde est grand ; il sste assez de mal à flétrir, sans tourner encore m arme contre ses propres entrailles. Je t'avoue îe depuis que je me suis élevé à la pensée de itilité générale, il s'est fait en moi un grand pos. La mission d'écrire est maintenant pour oi une action, où ma conscience joue le plus •and rôle; elle m'impose d'user de toutes mes îissances pour faire triompher ce qu'elle me comande. Je ne puis te dire combien la vanité et tout m cortège s'est éloignée de moi. N'oublir pas îe ce n'est qu'ainsi qu'il est possible de faire îelque chose de grand.

Que deviendrais-je si, comme on finit par më nsinuer, je cherchais à plaire nommément a us, en flattant tous les goûts, toutes les opinions, ir peur de brusquer une autorite?

Tes paroles, chère bonne mère, me sont restées ir le cœur. Il n'y avait pas un seul mot de iresse dans ta lettre, et au contraire un fond amertume qui tenait à quelque raison que tu 'expliqueras. Sont-ce mes lettres? Dis-le-moi iturellement.

Mon cœur est pénétré d'une joie constante, niverselle ; et peut-être y suis-je revenu trop sousut.

Comment peux-tu penser que je me distraie de mes sentiments pour Bavard? Dieu sait si j'oublie le bien qu'on m'a fait, et si jamais amitié fut plus constante que celle que je sens maintenant pour lui. Il y a deux ans notre liaison ne faisait que commencer, et tu as bien su m' excuser.

Quant à ce pauvre Théodore, il est d'une complète et désespérante stérilité. Il n'a pas fait un seul progrès depuis que je l'ai quitté et vraiment j'en ai grand'pitié. Je me dégoûte de lui monter la tête. Il incline trop fortement vers la terre et je suis décidé à l'y laisser. Jamais ce ne sera un homme; il était temps de s'en convaincre.

Je me détache de cette nature qui n'a aucune forme déterminée, qui reçoit tous les mouvements qu'on lui imprime, mais sans pouvoir rien conserver, ni rien fertiliser. Je le laisse à ce petit esprit moqueur d'où il ne sortira pas.

Ce que tu me dis de M. M... m'a touché au fond de l'àme et m'a tout bouleversé pendant quelque temps.

Avec ce talent de peindre, pourquoi n'écris-tu pas? Ce serait une force pour toi et une grande consolation pour moi. Il faut absolument que tu m'envoies ce morceau sur la Prière. Pourquoi t'estu arrêtée? Prends un sujet que tu continueras et qui donnera un but présent à tes pensées. Je t'en prie, je suis sûr que ce sera un bien immense

ANNKK 1825

jour toi. Tu as un talent dont tu nous dois compte. Adieu, je ne sais si cette lettre achèvera de calner tes frayeurs. Ai-je dit quelque chose qui 'ait déplu? J'ai peur que tu ne saches pas encore ous les trésors d'émotion et d'amour que j'ai pour

ni.

Rien, rien ne m'en distrait un seul instant de na vie. Toutes mes joies sont les tiennes, et quand e te raconte si au long le bonheur que j'ai avec nés amis et mes études, c'est au moins autant pour e faire partager mes plaisirs intimes que par le esoin de me les retracer.

Adieu

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