CXX
Paris, août 1825.
Chère et bonne mère, jamais il ne me viendra à la pensée que je puisse avoir à me plaindre de ta manière de m'aimer. Tout est bien quand cela vient de toi ; et quoiqu'il y eût un peu de sévérité dans tes accents, comment peux-tu imaginer que je cherche à t'en punir, comme tu le dis? Tu sais bien que je crois en toi, comme à mon ange. J'espère que ma vie se passera sans que tu découvres en moi un seul instant où je sois moins prêt à m'attendrir pour toi, à t'admirer, à te bénir. Par exemple, il ne tiendrait qu'à moi de me plaindre que tu aies oublié combien j'ai été heureux de te revoir Tannée dernière à Gertines, et pendant combien de temps ! Ce n'est que lorsque nous ne sommes plus ensemble, quand il y a des tiers, des importuns, des étrangers, que je commence à souffrir. Je suis tout aussi jeune qu'en descendant de ce bateau de Trévoux, s'il n'y a rien qui m'oppresse. Si je ne te sens pas souffrir, je jouirais tant d'être près de ta chambre, de te voir à tout moment ! Je me plai-
rais aussi à te voir ici dans mon joli appartement, avec ces petits meubles, ces petits ornements que lu aimerais. Ta lettre m'a fait pleurer, je ne pourquoi. Il ne fallait pas non plus t'effrayer autant de ces livres.
Je passe mes journées à continuer ma traduction et pour cela je n'ai besoin de rien.
M. Cousin est malade et part pour les eaux des Pyrénées. J'ai revu hier l'excellent If. Massias jui m'invite absolument à retourner chez lui dinanche pour me faire connaître le directeur de jette Revue briianique dont je t'ai parlé. Il est bon, ►rél a faire beaucoup pour moi. Mais qu'il y a loin te là, pour mon cœur, à M. Cousin! Je reverrai lussi M. de Gérando qui arrive.
Voici M. Méhu dont j'ai à me louer de toutes madères. Il a le vrai goût de arts. Adieu, il va parir. Il emporte des crayons et je crois que tu auras lientùt le portrait de ma sœur. Quand aurai-jele ien?
J'ai reru en L'absence de M. de Gérando deux ?ttres de son fils pour cette revue. Ah! M. Mes- *ezat avait bien choisi son ami !
Paris, vendredi, i* septembre 1825.
Pourquoi ne m'écris-tu pas? N'as-tu pas eu une lettre de moi par M. Méhu? Si tu te portes bien e! si tu n'es pas trop triste, il faut me le dire bientôt. Rassurons-nous sur l'avenir, ma chère et bonne maman ; pour moi, je me sens beaucoup de force, depuis que j'ai pu réussir à ma grande entreprise. Hier j'ai été passer la journée dans la forêt de Saint-Germain. Je suis resté plusieurs heures à m' interroger en moi-même sur la différence de situation d'esprit où je me trouvais l'an passé à pareille époque. Je me suis bien assuré que mon année n'avait pas été perdue d'aucune manière, ni pour les jouissances que j'ai rencontrées, ni pour les progrès et les espérances positives.
C'était un jour charmant ; pas trop de soleil, de beaux ombrages; j'ai fait la, seul, et parfaitement heureux, mon examen de conscience d'un an, et je ne me suis point trouvé de pensée que je n'ose avouer. J'ai été dîner le soir chez M. Smith, sur qui je crois pouvoir compter dans toutes les occa-
sions. Nous sommes retournés dans la forêt où nous avons vu le soir se promener autour de nous beaucoup de chevreuils et de lapins.
C'était au clair de lune; une vraie joie d'enfant. J'y retournerai. Je crois bien que tu commeni aimer le baron de Massias, homme de grand talent et d'une parfaite simplicité de cœur. Je suis chez lui comme chez personne autre. Il m'invite à passer chez lui le temps que je voudrai. Jusqu'à présent, je n'y suis allé qu'un jour par semaine. Il me lit des feuilles d'un nouveau livre qu'il publie.
Nous nous promenons ; il me présente à ses connaissances de Thiais ; il me fait rester de longues heures à sa tableau milieu de ses enfants qui ont un air de bonheur et de liberté parfait. C'est à eux qu'il a dédié ses grands livres de métaphysique. Jamais je n'ai vu au monde rien de plus joli qu'une petite demoiselle qui semble n'avoir pas quatorze ans. Il se trouve que c'est la femme de son fils, elle a dix-huit ans. Toute leur journée se passe à jouera la paume. C'est un mariage d'inclination, comme tu comprends.
A deux cents pas de là, dans les vignes, est la maison de M. de Gérando. Il est pour moi comme M. Massias. C'est lui qui a arrangé l'affaire de la Revue Germanique. J'y travaillerai quand je voudrai et comme je voudrai. Je suis là avec lui et
si.
quelques autres de ses amis en qualité de membre d'un conseil pour la publication.
Je sais que M. Cousin a fait un grand éloge d? moi à quelqu'un qui me l'a redit ; c'est un ami comme je le voulais.
Mon Dieu ! que Herder marche lentement ; il va, mais c'est un monde. Ma vie a une utilité et cela change tout, je suis disposé à être heureux. Avant-hier j'ai vu Talma dans Bélisaire. Il n'y a plus que lui et madame Pasta qui me fassent tout oublier. Adieu; que nepuis-je changer ma vie qui est à présent un peu plus active et un peu satisfaite, contre la tienne ! Ecris-moi, écris-moi; ceci n'est qu'un pauvre billet.
cxxm
Paris, 1 « septembre I
Il y a un temps infini que je ne t'ai écrit, ma Donneet très-chère mère, ne sois inquiète do rien; 'ai passé tous ces jours derniers en fêtes à I Ihoisye-Hoi avec M. de Gérando <-t en promenades avec