‹ CorrespondanceChapitre 14 sur 19 · VI. Cousin · texte numérisé non relu

VI. Cousin

Mais j'ai le cœur triste de penser qu'il n'y a point le lettres de moi en route ; peut-être vas-tu en lire que je suis fâché contre toi. Fâché! oh non,

amais. Tout ce que tu conseille- es1 bien; toi seule u es un véritable intérêt dans ma vie.

Oui, voilà une semaine que je viens de passer lans une dissipation complète. Je suis retourné ur une invitation de M. Smith a Saint-Germain. lest un peu assoupissant avec sa continuelle consitution anglaise, mais, au fond, un excellent ami, 'en suis sûr.

Ces dames me semblent avoir pris une 1 restante opinion de moi, je ne sais à quel propos; eut-ètre à cause de Herder. Elles m'ont mené dans aie soirée où j'ai entendu des voix charmantes,

?~1 corrkspondance

on a dansé ensuite. Cela ne vaut pas la forêt, où j'ai erré à mon aise, pensant bien à toi, te regrettant ardemment, et m'applaudissant de t'aimer ainsi sans distraction.

Ce cours de la Seine, ces petites îles qui ne valent pas celles de la Saône, ces montagnes au loin, suffisent pour me rajeunir le cœur et me remplir de mille illusions auxquelles il ne faut pas renoncer. Je suis reste là deux jours qui ne sont pas perdus.

J'étais invité le lendemain à dîner chez M. de Gérando à Thiais. C'est un excellent homme, d'une grande pureté de cœur. Avec ses longs cheveux qui tombent sur ses épaules, ses paroles toujours douces et bienveillantes, sa philanthropie pratique, la joie qu'il a de voir les paysans bien vêtus, allant, jouant, dansant, il me rappelle confusément certain personnage de roman que je lisais quand j'étais petit.

Nous avons passé la soirée dans une danse publique. Il m'a accompagné, quoiqu'il fût malade, bien au loin sur la route.

Je n'ai pas voulu accepter le lit qu'il m'offrait, parce que je devais être ici le lendemain de bonne heure. Il va me donner son livre, mais il faut attendre que je le voie à la ville ; il n'en a point d'exemplaire à la campagne. Ne t'ai-je pas dit qu'il était fort lié avec M. Mestrezat, qu'il en a le portrait dans sa chambre ? Il va chaque

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année à Lyon et m'a promis que si j'étais dan- le voisinage, il viendrait me voir. Comme il savait que j'étais du département de l'Ain, il a voulu ménager une surprise à mon patriotisme et, au moment du dîner, il s'est avancé vers moi avec pompe en découvrant une grande soupière de boulie qu'il avait préparée à bonne intention.

Ce pauvre M. Massias n'a-t-il pas été malade? Mais il est guéri. Je vais chez lui comme je vais chez toi. J'ai vu avant-hier sa femme qui est malade depuis un mois et demi. Elle est très-bienveillante pour moi, très-simple, très-bonne à vivre. enfants me connaissent et m»' caressent à l'envi. Lui, me lit ses livres qui sont d'un homme très-distingué, plein d'austérité dans sa manière de dire, hardi, nerveux et pouvant fournir une longue carrière. Le malheur est qu'à mesure qu'il avance vers le but, il se resserre et se contient jusqu'à devenir inintelligible. Je dois lui amener incessamment M. Cousin. Il ne veut pas mourir sans l'avoir vu. J'ai peur de te fatiguer de mon amitié pour M. Cousin. J'en reçois tant de bien !

Il devait faire, avec quelques amis qui l'avaient invité, une partie à Montmorency. Il a pensé qu'il me serait agréable d'en profiter, et aussitôt il m'a fait prévenir de préférence à tant d'autres qu'il connaît depuis plus longtemps que moi. La pluie nous a empêches hier d'y aller. J'ai passé lamati-

née avec lui, l'entretenant toujours de mes projets qu'il embrasse de toute son àme. « Mon ami, vous pouvez être d'un prix immense pour notre pays. » Voilà ce qu'il me répète toujours.

Dans d'autres siècles, cet homme aurait été appelé à fonder une croyance religieuse et aurait été entouré de disciples chéris. Quel malheur qu'il ait été destitué ! Il échauffait tous les coeurs, et répandait partout le culte austère de la liberté. Nous sommes allés dans une maison où devaient se trouver quelques-unes des personnes de notre réunion. J'ai trouvé là M. Ampère à qui j'ai parlé de Théodore ; j'ai vu avec peine, qu'il n'en avait qu'un très-froid et très-stérile souvenir.

La partie a été remise à demain ; on doit se réunir dans un diner pour convenir du jour où l'on ira à Montmorency.

Tout ce que je sais, je te le dis. Cette lettre va te fatiguer les yeux. Gomment n'ai-je pas pensé à la mieux écrire?

Gomment vont-ils , ces beaux yeux que j 'aime tant?

Ah ! si tu es malade, tous ces hommes que je vois, toutes mes études, toutes mes joies sont perdus. Adieu.

La Revue Germanique ne paraîtra guère que dans un mois et demi.

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Paris, samedi, 30 septembre 1S25, a miJi

Ma bien chère maman, j'ai eu deux bonheurs auourd'hui. D'abord j'ai reçu ta lettre où tu te rassu- •es à la fin sur mon compte. Ensuite j'ai touche un )illet de cinq cents francs de ma propre industrie.

Me voici riche pour longtemps. Mon premier jeu a été pour les Grecs f; tu verras mes initiales lans le Constitutionnel. Il y a longtemps que c'éait un poids sur mon cœur.

Que faire de tout cet argent ! Je vais acheter un >el habit noir ou bleu avec des boutons d'or. Je feux aussi que tu aies un ruban, et quelque autre ;hose de mon choix. Tout cela, c'est Herder qui ne le donne. De quoi ma sœur aurait-elle envie? 2st-ce d'un bel in-folio, que mon goût me porterait k lui envoyer de préférence ? Tout va bien ; tu vois ju'il ne tient qu'à nous de nous revoir si nous vouons. Consultons-nous bien. Je ne pourrais être auprès de vous qu'en courant. Mais quand tout sera fini, pourrons-nous nous retrouver?

» Souscription des Philhellène».

Dis-moi que tu n'es pas triste, pas malade, que tu as encore des temps où tu espères, et où tu aimes la vie. Je vais aller au spectacle pour avoir le plaisir de te faire de belles histoires. Pouvions-nous espérer que cette année se passerait plus avantageusement pour moi? Effacez-en quelques jours où tu as été souffrante ; ne reste-t-il pas une belle existence? Allons, mes chères amies, vous voyez bien que nous ne sommes pas abandonnés. J'ai fait un voyage, le plus délicieux qu'on puisse imaginer; il m'était, je le vois, indispensable; il a assoupi pour un temps ce besoin de voir, d'aller, que l'impossibilité augmentait chaque jour. Pourquoi ne t'en ai-je plus reparlé? Cette vue de Harrow avec la petite église où Byron voulait être enterré, cette baie de Southampton, la Tamise à Greenwich, et tout cela avec cet excellent Pézérat, voilà des images ineffaçables. J'en jouis, sans en rien dire. C'est un enchantement. Mais, vous aussi, vous êtes un enchantement, et il y a longtemps que je vous le dis.

EDfUR QUINET.

Paris, mercredi, 12 octobre 1823.

Je m'attends à être bien grondé et je me prépare à un rôle soumis tel que celui que tu as pris dans ta dernière lettre, et dont j'ai été, à vrai dire, assez fait. J'ai voulu t'écrire il y a plusieurs jours, le lendemain des funérailles du général Foy. Rien n'effacera ce jour démon souvenir et j'ai conçu d'immenses espérances et une joie religieuse de tout ce qui a frappé mes yeux. C'est une douce pensée que le pays, quand on le voit renaître de sescendres. En le retrouvant beau et généreux, on sent pour lui un attendrissement profond que nul individu ne pourrait exciter à lui seul, et ce mot de France commence à réveiller une foule d'émotions nationales qui semblaient éteintes pour jamais !

Depuis bien des jours j'appartiens en entier à mes amis ; d'abord au beau-père de Pézérat que je conduischez l'ambassadeur du Brésil, chezM. Smith et partout où je crois lui être bon à quelque chose ; ensuite à M. D... qui est revenu tout radieux auprès de moi. J'ai fait la connaissance de sa

femme, qui est malade d'un anévrisme, de la même maladie que celle du général Foy.

M. D... que j'aime, m'étonne un peu par les bornes de son esprit. Il a ces demi-connaissances philosophiques qui datent de Helvétius, de Saint- Lambert, mêlées à des retours de buonapartisme. C'est pour moi un antipode. Mais voici bien des jours que je me suis élevé à la tolérance et que j'admets sans me plaindre ces faux dieux qui ne me sont point dangereux

Quant à moi, mon alliance est faite avec la force morale, et cela à jamais. Que ce soit gravé éternellement dans ton cœur.

Mes chers enfants, je suis pressé, je vous quitte sans avoir rien dit qui vaille. M. de Gérando sort à l'instant de chez moi. C'est un ami sur lequel je compte entièrement. Mon livre va parfaitement. Vous voilà réconciliées avec mon ami M. Cousin. N'y revenez plus ! Adieu.

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Paris, novembre 181

Je suis dans l'enchantement de vos lettres et de vos jolis bouquets de fleurs à symboles. N'y a-t-il pas une grande imprudence à avoir choisi Théodore

pour ce message?

Mes bonnes et délicieuses amies, vous êtes mon vrai, mon seul bien. Que je souffre quand vous souffrez ! J'ai fait en moi-même d'immenses progrès en science et en force cette année.

C'est un monde nouveau que je vois, et quand vos tristesses ne m'arrêtent pas, j'ai un fond de joie et d'amour qui se répand sur tout, qui me rend tout facile.

Je cherche à exclure de mon cœur tout mouvement de haine et d'irritation et j'en viens facilement à bout.

La vanité est maintenant sous mes pieds ; je la foule, sans craindre qu'elle renaisse jamais et pour aucun sujet....

J'ai en moi depuis quelque temps une surabondance de vie, de tendresse, de joie, de fraternité

qui m'étonne moi-même. Que ne pouvez-vous puiser dans mon cœur tout ce qui vous manque de bonheur, d'espérance! Vous ne l'épuiseriez pas. Mes chères amies, vivez pour quelque temps en moi; que ma jeunesse et le bonheur qui me suit vous servent à quelque chose et arrivent jusqu'à vous. Mes études, ma carrière qui s'éclaircit,les excellents amis que j'ai rencontrés, vivifient mon âme et chaque jour est un bienfait que je reçois.

Quand je rentre en moi et que je me sens un désir si ardent de fraternité, de charité, j'ai peur de me faire illusion... Non je n'imagine pas que ce soit une complète chimère que ces mouvements si ardents de sympathie et d'humanité qui me travaillent sourdement, jusqu'à me troubler dans mon sommeil. Vous n'avez pas vu, je crois, que le fond de ma nature est un fond d'austérité encore plus que d'enthousiasme, et je suis persuadé que je n'aurais point mal fait avec les pères de l'Église ou avec les solitaires de Port-Royal.

A dire vrai, je regrette la langue de ces derniers, qui était si mâle, si pleine, un peu rude, mais toute nerveuse et comme sortant des bois, comme la Diane chasseresse. Nous n'avons plus qu'une parole efféminée, toute chargée de parures, mais sans vigueur, sans ressort, sans conscience, toute profanée, et amollie.

Laissons cela. J'écrirai demain à mon père dont

l'impression ne va guère plus vite que la mienne. Adieu.

EDGAK QUINET.

P. -S. — Mon cher M. Massias vient de publier un très-beau livre de métaphysique dont je jouis comme si c'était moi qui l'eusse fait. Je te l'enverrai si tu veux voir une petite note où il me nomme.

M. Cousin a été excellent pour moi dans tous ces derniers temps, et pour les conseils et pour les consolations. Il y a chez lui tous les mardis ! une réunion où doivent venir Royer Col lard, Benjamin Constant, ce qui m'est une belle et grande distraction.

« Billet de M. Cousin, fin novembre 1825.

Mon cher (Juinet,

Mes dimanches n'allant guère bien, je me décide a recevoir le mardi, dès 8 heures, quelques amis, en petit comité. Prévenez Michelet, et n'y manquez ni l'un ni l'autre.

Tout à vous,

J. Cousin.

Lundi, matin.

A monsieur Edgar Quinet.

Rue de Sorbonne, 7, Paris.

COKRESPONDANC1

GXXVII

Paris, décembre 1825.

Que je ne tarde pas un moment de te dire la joie la plus profonde que j'aie peut-être jamais sentie. J'ai vu Chateaubriand à la séance publique de l'Académie, je l'ai vu et entendu, et en vérité, il faut qu'il y ait dans la présence d'un homme de génie une étonnante puissance, car je me sens depuis un moment heureux d'un bonheur qui me fortifie et comme soulage d'un poids immense. J'ai entendu sa voix et j'ai joui de l'immense supériorité d'un homme sur toute une multitude qui avoue, qui reconnaît son empire.

Voilà donc le génie ! dans tout son éclat, dans

toute sa force. Que m'importe qu'il soit mon

ennemi, en apparence, et que je le trouve dans les

rangs opposes ? Je sais bien au fond que cela n'est

vrai et qu'il est mon ami par le cœur, par

ing.

Quelle admirable tête! Il n'est point ni traître, ni rampant, celui a qui il a ete donné ce front si

noble et ce regard si lier! C'est bien lui, tel que je l'avais imaginé.

Il a vaincu la jeunesse, mais il a encore en lui du Kené et du Ghactas.

Je suis plus heureux que bien d'autres, j'ai vu un homme dont le nom retentira au loin, quand ni le mien, ni celui d'aucun de ceux qui étaient la, ne seront plus.

Il lisait l'Introduction de son Histoire de France.

Je ne sais jusqu'où le prestige m'a égaré, mais je îrois n'avoir jamais entendu de lui de telles paroles. Zi'est l'éloquence la plus mâle, la plus philosoohique, la plus impérissable. Il n'a pas ete en vain i Jérusalem, et il en a rapporté les accents de Daniel et d'Isaïe.

Honneur à lui! Ce livre est une des gloires du riècle.

Voyez, ce qu'est un grand cœur! Il a penere par l'àme toutes les lois de l'Histoire, dont les avants recueillent a grand'peine quelques débris, i force de labeur et de veilles. Il est à son apo, 1 n'ira pas plus loin. Je l'ai vu dans toute la permet ion que comporte son génie. Il ne peut plus pie décroître, ou s'arrêter.

Il semblait que sa voix dominât du haut du *iel,et chacun devenait pensif, comme atteint d'un :harme irrésistible.

Pour moi, c'est de la reconnaissance que je dois

à cet homme. Je croyais connaître toutes les émotions que la terre peut donner. Mais je vois bien qu'il y a dans le cœur un infini qui ne se dévoile que par degré.

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