Alexandre Dumas fils
trois jouis la nolion de soi-nirme et de se relever aussi affaibli que si on avait l'ait quelque chose de iiénible et d'utile. Ce n'était rien, au bout du compte, qu'une impossibilité momentanée de digérer quoi que ce soit. Froid, ou faiblesse, ou travail, je ne sais pas. Je n'y songe plus guère. Sainte-Beuve inquiète davantage, on a dû te l'écrire. Il va mieux aussi, mais il y aura inthmilé sérieuse, et, à travers cela, des accidents à redouter. J'en suis toute attristée et inquiète.
Je n'ai pas travaillé depuis plus de quinze jours; donc, ma tâche n'est ])as avancée, ei, comme je ne sais pas si je vas être en train tout de suite, j'ai donné campo à l'Odéon. Ils me prendront quand je serai prête. Je médite d'aller un peu au Midi quand j'aurai vu mes enfants. Les plantes du littoral me trottent par la tête. Je me désintéresse prodigieusement de tout ce qui n'est [las mon petit idéal de travail paisible, de vie champêtre et de tendre et pure amitié. Je crois bien que je ne dois pas vivre longtemps, toute guérie et très bien que je suis. Je tire cet avertissement du grand calme, toujours plus calme, qui se fait dans mon âme jadis agitée. Mon cerveau ne procède plus que de la synthèse à l'analyse; autrefois, c'était le contraire. A présent, ce qui se présente à mes yeux, quand je m'éveille, c'est la planète; j'ai quelque peine à y retrouver le moi qui m'intéressait jadis et que je commence à appeler vous au pluriel. Elle est charmante, la planète, très intéressante, très curieuse, mais pas mal arriérée et encore peu praticable; j'espère passer dans une oasis mieux percée et possible à tous. Il faut tant d'argent et de ressources pour voyager ici! et le temps qu'on perd à se
j)incurer ce nécessaire est ])erdu pour rélude el la conlemplalion. 11 me semble qiril ni'csl dû quelque chose de moins complique, de moins civilisé, de plus nalurellemenl luxueux el de plus facilement bon que celle élape enfiévrée. Viendras-lu dans le monde de mes rêves, si je réussis à en trouver le chemin? Ah! qui sait?
Et ce roman marche- l-il? Le courage ne s'est pas démenti? La solitude ne te pèse pas? Je pense bien qu'elle n'est pas absolue, et qu'il y a quelque part une belle amie qui va el vient, ou qui demeure par là. Mais il y a de l'anachorète quand même dans ta vie, et j'envie ta situation. Moi, je suis trop seule à Palaiseau, avec un mort; pas assez seule à Nohanl, avec des enfants que j'aime tro}) pour pouvoir m'apparlenir, — et, à Paris, on ne sait pas ce qu'on est, on s'oublie entièrement pour mille choses qui ne valent pas mieux que soi. Je t'embrasse de tout cœur, cher ami; rappelle-moi à ta mère, à ta chère famille, el écris-moi à Nohant, ça me fera du bien.
Les fromages? Je ne sais plus, il me semble qu'on m'en a parlé, mais je ne me souviens plus. Je le dirai ça de là-bas.
A GEORdE SAND
Croisset, nuit de samedi.
jNon, chère maître, vous n'êtes pas près de votre tin. Tant pis pour vous, poul-étre. Mais vous vivrez vieille
et très vieille, comme vivent les géants, puisque vous êtes de cette race-là : seulement, il faut se reposer. Une chose m'étonne, c'est que vous ne soyez pas morte vingt fois, xiyant tant pensé, tant écrit et tant souffert. Allez donc un peu, comme vous en avez en\ie, au bord de la Méditerranée. L'azur détend et retrempe. Il y a des pays de Jouvence, comme la baie de Naples. En de certains moments, ils rendent peut-être plus triste? Je n'en sais rien.
La vie n'est pas facile! Quelle affaire compliquée et dispendieuse! J'en sais quelque chose. Il faut de l'argent pour tout\ si bien qu'avec un revenu modeste et un métier im])roductif il faut se résigner à peu. Ainsi fais-je! Le pli en est pris, mais les jours où le travail ne marche pas, ce n'est pas drôle. Ah! oui, ah! oui, je veux bien vous suivre dans une autre planète. El à propos d'argent, c'est là ce qui rendra la nôtre inhabitable dans un avenir rapproché, car il sera impossible d-'y vivre, même aux plus riches, sans s'occuper de son bien; il faudra que iout le monde passe plusieurs heures par jour à tripoter ses capitaux. Charmant! Moi, je continue à tripoter mon roman, et je m'en irai à Paris quand je serai à la fin de mon chapitre, vers le milieu du mois prochain.
Et quoi que vous en supposiez, « aucune belle dame » ne vient me voir. Les belles dames m'ont beaucoup occupé l'esprit, mais m'ont pris très peu de temps. Me traiter d'anachorète est peut-être une comparaison plus juste que vous ne croyez.
Je passe des semaines entières sans échanger un mot iivec un être humain, et à la fin de la semaine il m'est
impossible de me rapi)eler un seul jour, ni un l'ail quelconque. Je vois ma mère el ma nièce les dimanches, et puis c'est loul. Ma seule compagnie consiste en une bande (le rats qui font dans le grenier, au-dessus de ma tête, un tapage infernal, quand l'eau ne mugit pas et que le vent ne souffle plus. Les nuits sont noires comme de l'encre, et un silence m'entoure, pareil à celui du désert. La sensibilité s'exalte démesurément dans un pareil milieu. J'ai des battements de cœur i)0ur rien.
Tout cela résulte de nos jolies occupations. Voilà ce que c'est que de se tourmenter l'âme et le corps. Mais si ce tourment-là est la seule chose propre qu'il y ait ici-bas?
Je vous ai dit, n'est-ce pas? que j'avais relu Consuelo et la Comtesse de lîudolstadt; cela m'a jiris quatre jours. ISous en causerons très longuement, (juand vous voudrez. Pourquoi suis-je amoureux de Siverain? C'est que j'ai les deux sexes, peut-être.
A GUSTAVE FLAUl'-ERT, A CROISSET
Nohant, 15 janvier 1867.
Me voilà chez nous, assez valide, sauf quelques heures le soir. Enfin, ça passera. Le mal ou celui qui Vendure., disait mon vieux curé, ça ne peut pas durer.
Je reçois ta lettre ce matin, cher ami de mon cœur. Pourquoi que je t'aime plus que la plupart des autres,
même plus que des camarades anciens et bien éprouvés? Je cherche, car mon élal à celte heure, c'est d'être
Toi qui vas cherchant, Au soleil couchant, Fortune !...
Oui, fortune intellectuelle, lumièrel Eh bien, voilà: on se fait, étant vieux, dans le soleil couchant de la vie, — qui est la plus belle heure des tons et des retlets, — une notion nouvelle de toule chose et de l'affection surtout.
Dans l'âge de la puissance et de la personnalité, on tàte l'ami comme on tàte le terrain, au point de vue de la réciprocité. Solide on se sent, solide on veut trouver ce qui vous porte ou vous conduit. j\lais, quand on sent fuir l'intensité du ynoi, on aime les personnes et les choses pour ce ({u'elles sont par elles-mêmes, pour ce qu'elles représentent aux yeux de votre âme, et nullement pour ce qu'elles apporteront en plus à votre destinée. C'est comme le tableau ou la statue que Ton voudrait avoir à soi, quand on rêve en même temps un beau chez soi pour l'y mettre.
Mais on a parcouru la verte Bohème sans y rien amasser; on est resté gueux, sentimental et troubadour. On sait très bien que ce sera toujours de même et qu'on mourra sans feu ni lieu. Alors, on pense à la statue, au tableau dont on ne saurait que faire et que l'on ne saurait où placer avec honneur si on les possédait. On est content de les savoir ei. quelque temple non profané par la froide analyse, un peu loin du regard, et on les aime d'autant
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plus. Oïl se ilil : Je rei)asserai par le pays où ils sont. Je veri'ai encore et j'ainiei'ai toujours ce qui me les a l'ait aimer et comprendre. Le contact de ma personnalité ne les aura pas modiliés, ce ne sera pas moi que j'aimerai en eux.
Et c'est ainsi, vraiment, (jue lidéal, qu'où ne songe plus à fixer, se fixe en vous parce qu'il reste lui. Voilà tout le secret du beau, du seul vrai, de l'amour, de l'amitié, de l'art, de l'enthousiasme et de la foi. Penses-y, tu verras.
Celte solitude où tu vis me pai-aîlrait délicieuse avec le beau temps. En hiver, je la trouve sloïque et suis forcée de me rappeler que lu n'as pas le besoin moral de la locomotiou à l'habitude. Je pensais qu'il y avait pour toi une autre dépense de forces durant celte claustration; — alors c'est très beau, mais il ne faut pas prolonger cela indélîniment; si le roman doit durer encore, il faut l'interrouqtre ou le panacher de distractions. Vrai, ciier ami, pense à la vie du corps, qui se fâche et se cris|»e (juand ou la réduit trop. J'ai vu, étant malade, à Paris, un médecin très fou, mais très intelligent, qui disait là-dessus des choses vraies. Il médisait que je me spiritualisais d\me manière inquiétante, et, comme je lui disais justement à propos de toi que l'on pouvait s'abstraire de toute autre chose que le travail et avoir plutôt excès de force que diminution, il répondait que le danger était aussi grand dans l'accumulation que dans la déperdition, et, à ce pro])OS, beaucoup de choses excellentes que je voudrais savoir te redire.
Au reste, lu les sais, mais tu n'en liens compte. Donc, ce travail que lu traites si mal en paroles, c'est une passion
et une grande! Alors, je le dirai ce que tu me dis. Pour Famour de nous et pour celui de ton vieux troubadour, ménage-toi un peu.
Consuelo, la Comtesse de Rudolstadl, qu'est-ce que c'est que ça? Est-ce que c'est de moi? Je ne m'en rap[)elle pas un traître mot. Tu lis ça, toi ! Est-ce que vraiment ça t'amuse? Alors, je le lirai un de ces jours et je m'aimerai si tu m'aimes.
Qu'est-ce que c'est aussi que d'être hystérique? Je l'ai peut-être été aussi, je le suis peut-être; mais je n'en sais rien, n'ayant jamais approfondi la cliose et en ayant ouï parler sans l'étudier. N'est-ce pas un malaise, une angoisse causés parle désir d'un impossiltle quelconque'} E\\ cq cas, nous en sommes tous atteints, de ce mal étrange, quand nous avons de l'imagination; et pourquoi une telle maladie aurait-elle un sexe?
Et puis encore, il y a ceci pour les gens forts en anatomie : il n'y a quun sexe. Un homme et une femme, c'est si bien la même chose, que Ton ne comprend guère les tas de distinctions et de raisonnements subtils dont se sont nourries les sociétés sur ce chapitre-là. J'ai observé l'enfance et le développement de mon fils et de ma fille. Mon fils était moi, par conséquent femme bien plus que ma fille, qui était un homme pas réussi.
Je t'embrasse; Maurice et Lina, qui se sont pourléchés de tes fromages, t'envoient leurs amitiés, et mademoiselle Aurore te crie: Attends, attends, attends! C'est tout ce qu'elle sait dire en riant comme une folle quand elle rit; car, au fond, elle est sérieuse, attentive, adroite de ses mains comme un singe et s'amusant mieux du jeu qu'elle
iiivoiile que de tous ceux qu'on lui suggère. Je crois qu'elle aura une Irompettc à elle.
Si je ne guéris pas ici, j'irai à Cannes, où des personnes amies m'appellent. Mais je ne peux encore en ouvrir la bouche à mes enfanls. Quand je suis avec eux, ce n'est pas aisé de bouger. Il y a passion et jalousie. Et toute ma vie a été comme ça, jamais à moi! Plains-toi donc, toi qui t'ajipartiens !
A GEORGE SAND
Nuit de mercredi...
J'ai suivi vos conseils, chère maître, fai fait de VexerciceUf
Suis-je beau, hein?
Dimanche soir, à onze heures, il y avait un tel clair de lune sur la rivière et sur la neige que j'ai été pris d'un prurit de locomotion et je me suis promené pendant deux heures et demie, me montant le bourrichon, me figurant que je voyageais en Russie ou en Norvège. Quand la marée est venue et a fait craquer les glaçons de la Seine et l'eau gelée qui couvrait les cours, c'était, sans blague aucune, superbe. Alors j'ai pensé à vous et je vous ai regrettée.
Je n'aime pas à manger seul. Il faut que j'associe l'idée de quelqu'un aux choses qui me font jilaisir. Mais ce quelqu'un est rare. Je me demande, moi aussi, pourquoi je vous aime. Est-ce parce que vous êtes grand homme ou un
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élre charmant? Je n'en sais rien. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'éprouve pour voué un sentiment parliculier el que je ne peux pas définir.
Et à ce propos, croyez-vous (vous qui êtes un maître en psychologie) qu'on aime deux personnes de la même façon? et qu'on éprouve jamais deux sensations identiques? Je ne le crois pas, puisque notre individu change à tous les moments de son existence.
Vous m'écrivez de belles choses sur « l'atTection désintéressée ». Cela est vrai, mais le contraire aussi ! Nous faisons toujours Dieu à notre image. Au fond de tous nos amours et de toutes nos admirations, nous retrouvons : nous, ou quelque chose d'approchant. Qu'importe, si nousesi bien!
Mon moi m'assomme pour le quart d'heure. Comme ce coco-là me pèse sur les épaules par moments! Il écrit trop lentement et ne pose pas le moins du monde quand il se plaint de son travail. Quel pensum! et quelle diable d'idée d'avoir été chercher un sujet pareil ! Vous devriez bien me donner une recette pour aller plus vite; et vous vous plaisnez de chercher fortune ! Vous !
J'ai reçu de Sainte-Beuve un petit billet qui me rassure sur sa santé, mais qui est lugubre. Il me paraît désolé de ne pouvoir hanter les bosquets de Cypris! Il est dans le vrai, après tout, ou du moins dans son vrai, ce qui revient au même. Je lui ressemblerai peut-être quand j'aurai son âge? Je crois que non, cependant. N'ayant pas eu la même jeunesse, ma vieillesse sera différente.
Cela me rappelle que j'ai rêvé autrefois un livre sur Sainte-Périne. Champtleury a mal traité ce sujet-là. Car je ne vois pas ce qu'il a de comique ; moi, je l'aurais fait atroce
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et lanieiilabk'. Je crois (jiie le cieur ne vieillit pas; il y a même des gens cliez (|ui il augmente avec Fàge. délais plus sec et i)lus âpre il y a vingt ans qu'aujourd'hui. Je me suis féminisé et attendri par l'usure, comme d'autres se racornissent, et cela m'indigne. Je sens que je deviens vache, il ne faut rien pour ni'émouvoir; tout me trouble et m'agite, tout m'est aquilon comme au roseau.
Un mol de vous, ([ui m'est revenu à la mémoire, me l'ait relire maintenant la Jolie Fille de Perlh. C'est coquet, quoi qu'on en dise. Ce bonhomme avait quelque imaginalion, décidément.
Allons, adieu. Pensez à moi. Je vous envoie mes meilleures tendresses.
XLYI