‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 15 sur 63 · V.*^" A GUSTAVE FLAUnERT, A CROISSET · texte numérisé non relu

V.*^" A GUSTAVE FLAUnERT, A CROISSET

Nuhant, 186'.

Bah! zut! troulala! aïe donc! aïe donc! je ne suis plus malade ou du moins je ne le suis plus qu'à moitié. L'air du pays me remet, ou la patience ou Vautre, celui qui veut encore travailler et produire. Quelle est ma maladie? Rien. Tout est en bon état, mais quelque chose qu'on appelle anémie, effet sans cause saisissable, dégringolade qui, depuis quelques années, menace, et qui s'est fait sentir à Palaiseau, après mon retour de Croissel. Un amaigrissement trop rapide pour être logique, le pouls trop lent, trop faible, l'estomac paresseux ou capricieux, avec

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un senlimenld'étouffemenl cl des velléités d'inertie. Il y a

eu impossibilité de garder un verre d'eau dans ce pauvre

estomac durant plusieurs jours, et cela m'a mise si bas

^ , que je me croyais peu guérissable; mais tout se remet, et

^ Vy même, depuis hier, je travaille.

,^^tf^ Toi, cher, tu le promènes dans la neige, la nuit. Voilà *^^?<^i, pour une sortie exceptionnelle, est assez fou et j)Ourt*^ rail bien te rendre malade aussi. Ce n'est pas la lune, c'est le soleil que je te conseillais ; nous ne sommes pas des chouettes, que diable! Nous venons d'avoir trois jours de printemps. Je parie que tu n'as pas monté à mon cher verger qui est si joli et que j'aime tant. Ne fût-ce qu'en souvenir de moi, tu devrais le grinqier tous les jours de beau temps à midi. Le travail serait plus coulant après et regagnerait le temps perdu et au delà.

Tu es donc dans des ennuis d'argent? Je ne sais plus ce que c'est depuis que je n'ai plus rien au monde. Je vis de ma journée comme le prolétaire ; quand je ne pourrai plus faire ma journée, je serai emballée pour l'autre monde, et alors je n'aurai plus besoin de rien. iMais il faut que tu vives, toi. Comment vivre de la ])lume si lu te laisses toujours duper et tondre? Ce n'est pas moi qui l'enseignerai le moyen de le défendre. Mais n'as-tu pas un ami qui sache agir pour loi? Hélas! oui, le monde va à la diable de ce côté-là; et je parlais de toi, l'autre jour, à un bien cher ami, en lui montrant l'artiste, celui qui est devenu si rare, maudissant la nécessité de penser au côté matériel de la vie. Je l'envoie la dernière page de sa lettre; tu \ erras que lu as là un ami dont tu ne le doutes guère, et dont la signature le surprendra.

Non, je n'irai pas à Cannes malgré une forle tentation! Fignre-loi (pie je rerois nne petite caisse remplie de tleurs coupées en pleine terre, il y a déjà cinq ou six jours; car l'envoi m'a cherchée à Paris et à Palaiseau. Ces Heurs sont adorablemenl fraîches, elles embaument, elles sont jolies comme tout. — Ah! partir, partir tout de suite pour les pays du soleil. Mais je n'ai pas d'argent, et, d'ailleurs, je n'ai pas le temps. Mon mal m'a retardée et ajournée. Restons. Ne suis-je pas bien? Si je ne peux pas aller à Paris le mois prochain, ne viendras-tu pas me voir ici? Mais oui, c'est huit heures de route. Tu ne peux i)as ne pas voir ce vieux nid. Tu m'y dois huit jours, ou je croirai que j'aime un gros ingrat qui ne me le rend pas.

Pauvre Sainte-Beuve! Plus malheureux que nous, lui qui n'a pas eu de gros chagrins et qui n'a plus de soucis matériels. Le voilà qui pleure ce qu'il y a de moins regrettable et de moins sérieux dans la vie, entendu comme il l'entendait! Et puis très altier, lui qui été janséniste, son cœur s'est refroidi de ce côté-là L'intelligence s"est peut-être développée, mais elle ne suffit pas à nous faire vivre, et elle ne nous apprend pas à mourir. Barbes, qui depuis si longtemps attend à chacpie minute qu'une syncope l'emporte, est doux et souriant. Il ne lui semble pas, et il ne semble pas non plus à ses amis, que la mort le séparera de nous. Celui qui s'en va tout à fait, c'est celui qui croit finir et ne tend la main à personne pour qu'on le suive ou le rejoigne.

sentation. Maurice nous régale ce soir des marionnettes. "V^ ^

ré- <^!;

C'est 1res amusant, et le théâtre est si joli! un vrai bijou d'artiste. Que n'es-tu là! C'est bête de ne pas vivre porte à porte avec ceux qu'on aime.

XLYII

A GEORt'-E SAXD

Mercredi.

J'ai reçu hier le volume de votre fils. Je vais m'y mettre quand je serai débarrassé de lectures moins amusantes probablement. Ne Feu remerciez pas moins en attendant, chère maître.

D'abord, parlons de vous, « de l'arsenic ». Je crois bien! Il faut boire du fer, se promener et dormir et aller dans le Midi, quoi qu'il en coûte, voilà! Autrement, la femme en bois se brisera. Quant à de l'argent, on en trouve; et le temps, on le prend. Vous ne ferez rien de ce que je vous conseille, naturellement. Eh bien! vous avez tort, et vous m'affligez.

Non, je n'ai pas ce qui s'appelle des soucis d'argent; mes revenus sont très restreints, mais sûrs. Seulement, comme il est dans l'habitude de votre ami d'anticiper sur iceux, il se trouve gêné, par moments, et il grogne « dans le silence du cabinet », mais pas ailleurs. A moins de bouleversements extraordinaires, j'aurais toujours de quoi manger et me chauffer jusqu'à la fin de mes jours. Mes héritiers sont ou seront riches (car c'est moi qui suis le pauvre de la famille). Donc, zut!

Oiiaul à gagner de l'argent avec ma pkiine, c'est une pn-tention que je n'ai jamais eue, m'en reconnaissant radicalement inca|)al)Ie.

11 faut donc vivre en petit rentier de campagne, ce qui n'est pas extrêmement drôle. Mais tant d'autres qui valent mieux que moi n'ayant [tas le sol, ce serait injuste de se plaindre. Accuser la Providence est d'ailleurs une manie si commune, qu'on doit s'en al)slenir par simple bon ton.

Encore un mot sur le pécune et qui sera seulement entre nous. Je peux, sans que ça me gêne en rien, dès que je serai à Paris, c'est-à-dire du 20 au 23 courant, vous prêter mille francs, si vous en avez besoin pour aller à Cannes. .Te vous fais cette proposition carrément, comme je la ferais à Bouilbet, ou à tout autre intime. Pas de cérémonie! voyons!

Entre gens du monde, ça ne serait pas convenable, je le sais, mais entre troubadours on se passe bien des choses.

Vous êtes bien gentille avec votre invitation d'aller à Nohaut. J'irai, car j'ai grande envie de voir votre maison. Je suis gêné de ne pas la connaître, quand je pense à vous. Mais il me faut reculer ce plaisir-là jusqu'à l'été prochain. J'ai actuellement besoin de rester à Paris quelque t('mps. Trois mois ne sont pas de trop pour tout ce que je veux y faire.

Je vous renvoie la page de ce bon Barbés, dont je connais la vraie biographie fort imparfaitement. Tout ce que je sais de lui, c'est qu'il est honnête et héroïque. Donnezlui une poignée de main de ma part, pour le remercier de sa sympathie. Est-il, entre nous^ aussi intelligent que brave?

J'aurais besoin, mainlenanl, que des liommes de ce monde-là fussent un peu IVancs avec moi. Car je vais me mettre à étudier la Révolution de 48. Vous m'avez promis de me chercher dans votre bibliothèque de Nohanl : 1° un article de vous sur les faïences; 2° un roman du père X..., jésuite, sur la sainte Vierge.

Mais quelle sévérité pour le père Beuve qui n'est ni jésuite ni vierge! Il regrette, dites-vous, « ce qu'il y a de moins regrettable, entendu comme il Tenlendait ». Pourquoi cela? Tout dépend de Vintensité qu'on met à la chose.

Les hommes trouveront toujours que la chose la plus sérieuse de leur existence, c'est jouir.

La femme, i)Our nous tous, est l'ogive de l'infini. Cela n'est pas noble, mais tel est le vrai fond du mâle. On blague sur tout cela, démesurément, Dieu merci, pour la littérature, et pour le bonheur individuel aussi.

Ah! je vous ai bien regrettée tantôt. Les marées sont superbes, le vent mugit, la rivière blanchit et déborde. Elle vous a des airs d'Océan qui font du bien.

Xoliant, 8 février 1867.

Non, je ne suis pas catholique, mais je proscris les monstruosités. Je dis que le vieux laid qui se paye des tendrons ne fait pas l'amour et qu'il n'y a là ni cyprès, ni

Ogive, ni inlini, ni mâle, ni l'enielle. Il y a une chose contre nature; car ce n'est pas le désir qui pousse le tendron dans les bras du vieux laid, et, là où il n'y a pas lilierli' et réciprocité, c'est un attentat à la sainte nature. Donc ce qu'il regrette n'est pas regrettable, à moins qu'il ne croie que ses petites cocotes regretteront sa personne et, je vous le demande, regretteront-elles autre chose que leur malpropre salaire? Ceci a été la gangrène de ce grand el admirable esprit, si lucide et si sage à tous autres égards. On pardonne tout à ceux qu'on aime, quand on a à les défendre de leurs ennemis. Mais ce que nous disons entre nous deux est enterré, el je peux vous dire que le vice a bien gâté mon vieux ami.

Il faut croire que nous nous aimons tout de bon, cher camarade, car nous avons eu tous les deux en même temps la même pensée. Tu m'offres mille francs pour aller à Cannes, toi qui es gueux comme moi, et, quand tu m'as écrit que tu étais embêté de ces choses d'argent, j'ai rouvert ma lettre pour l'offrir la moitié de mon avoir, qui se monte toujours à deux mille : c'est ma réserve. El puis je n'ai pas osé. Pourquoi? C'est bien bêle; lu as élé meilleur que moi, tu as été tout bonnement au fait. Donc je t'embrasse iiour cette bonne pensée el je n'accepte pas. Mais j'accepterais, sois-en sûr, si je n'avais pas d'autre ressource. Seulement, je dis que, si quelqu'un doit me prêter, c'est le seigneur Buloz, qui a acheté des châteaux et des terres avec mes romans. Il ne me refuserait pas, je le sais. Il m'offre même. Je prendrai donc chez lui, s'il le faut. Mais je ne suis pas en étal de partir, je suis retombée ces joursci. J'ai dormi trente-six heures de suite, accablée. A pré-

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sent, je suis sur pied, mais faible. Je t'avoue que je n'ai pas l'énergie de vouloir vivre. Je n'y tiens pas; me déranger d'où je suis bien, chercher de nouvelles fatigues, me donner un mal de chien pour renouveler une vie de chien, c'est un peu bêle, je trouve, quand il serait si doux de s'en aller comme ra, encore aimant, encore aimé, en guerre avec personne, pas mécontent de soi et rêvant des merveilles dans les autres mondes; ce qui suppose l'imagination encore assez fraîche.

Mais je ne sais pourquoi je le parle de choses réputées tristes, j'ai Irnp l'habitude de les envisager doucement. J'oublie qu'elles paraissent affligeantes à ceux qui semblent dans la plénitude de la vie. N'en parlons jilus et laissons faire le printemps, qui va peut-être me souffler l'envie de reprendre ma tâche. Je serai aussi docile à la voix intérieure qui me dira de marcher qu'à celle qui me dira de m'asseoir.

Ce n'est pas moi qui t'ai promis un roman sur la sainte Vierge. Je ne crois pas du moins. Mon article sur la faïence, je ne le retrouve pas. Regarde donc sil n'a pas été imprimé à la fin d'un de mes volumes pour compléter la dernière feuille. Ça s'appelait Giovanni Freppa., ou les Maïoliques.

Oh! mais quelle chance! En t'écrivant, il me revient dans la tète un coin où je n'ai pas cherché. J'y cours, je trouve! Je trouve bien mieux que mon article, et je t'envoie trois ouvrages qui te rendront aussi savant ({ue moi. Celui de Passeri est charmant.

Barbes est une intelligence, certes! mais en pain de sucre. Cerveau tout en hauteur, un crâne indien aux ins-

liiu'ts doux, |)res([ue inlrouvables; loul pour la i)enséc iiR'ta|iliysi<jiie, devenant instinct et passion qui domine tout. De là un earactère ({ue Ton ne peut comparer qu'à celui de Garibaldi. Un être invraisemblable à force d'èlre sailli et parfait. Valeur immense, sans api)licalion immédiate en France. Le milieu a manqué à ce liéros d'un autre âge ou d'un autre pays.

Sur ce, bonsoir. — Dieu, que je suis veau! Je le laisse le titre de vache, que lu t'attribues dans les jours de lassitude. C'est égal, dis-moi quand tu seras à Paris. Il est probable qu'il me faudra y aller quelques jours pour une cbose ou l'autre. Nous nous embrasserons, et puis vous viendrez à Nobanl cet été. C'est convenu, il faut!

Mes tendresses à la maman et à la belle nièce.

Tu m'accuseras réception des trois brocbures; ce serait une perte.

A GEORGE SAND

Cbère maître,

Vous devriez vraiment aller voirie soleU quelque part; c'est bêle d'être toujours souffrante; voyagez donc; reposezvous; la résignation est la jùre des vertus.

J'aurais besoin d'en avoir [>our sujtporter toutes les bêtises (]ue j'entends dire! Vous n'imaginez pas à quel point on en est. La France, qui a été prise quelquefois de la danse de saint Guy (comme sous Charles VI), me

paraît maiiilenanl avoir une i)aralysie du cerveau. On est idiot de peur. Peur de la Prusse, peur des grèves, peur de l'Exposition qui « ne marche pas », peur de tout. Il faut remonter jusqu'en 1849 pour trouver un pareil degré de crétinisme.

On a tenu, au dernier Magny, de telles conversations de portiers, que je me suis juré intérieurement de n'y pas remettre les pieds. Il n'a été question tout le temps que de JVl. deBismarcket du Luxembourg. J'en suis encore gorgé ! Au reste, je ne deviens pas facile à vivre. Loin de s'émousser, ma sensibililf'' s'aiguise ; un tas de choses insignifiantes me font souffrir. Pardonnez-moi cette faiblesse, vous qui êtes si forte et si tolérante!

Le roman ne marche pas du tout. Je suis plongé dans la lecture des journaux de 48. Il m'a fallu faire (et je n'en ai pas fini) différentes courses à Sèvres, à Creil, etc.

Le père Sainte-Beuve prépani un discours sur la librepensée, qu'il lira au Sénat, à propos de la loi sur la presse. Il a été très crâne, savez-vous.

Vous direz à votre fils Maurice que je l'aime beaucoup, d'abord parce que c'est votre fils et secundo parce que c'est lui. Je le trouve bon, spirituel, lettré, pas poseur, enfin charmant « et du talent >>.

ET r.LSTAVE FLAUBERT 75

Xoliant, 1 mars 1867.

Cher bon ami, Fami de ton cœur, le vieux troubadour se porte comme dix mille hommes, — qui se portent bien, et il est gai comme un pinson, puisque de nouveau le soleil brille et la copie marche.

Il ira probablement bientôt à Paris pour la pièce de son lils Dumas, lâchons d'y être ensemble.

Maurice est tout fier d'être décrété coq par un aigle. En ce moment il fait la noce avec du veau et du vin bleu en l'honneur de ses pompiers.

h' américain ^ en question est charmant. Il a [lourtoi, littérairement parlant, une passion, et il m'écrit qu'après l'avoir vu il l'aime davantage, ça ne m'étonne pas.

Pauvre Bouilhet! Fais-lui tenir le petit mot ci-joint. Je partage sa douleur, je la connais.

T'amuses-tu à Paris? Y es-tu aussi sédentaire qu'à Croisse t?

En ce cas je ne l'y verrai guère, à moins que je n'aille le voir.

Tu me diras les heures où tu ne reçois pas le beau sexe, et oîi les troubadours sexagénaires ne te dérangent pas.

Cadio est tout refait et récrit jusqu'à l'endroit que jet"ai lu, c'est moins infect. 1. Henry Barrisse.

Je ne fais pas Monirevêchc. Je le conterai ça. C/est loiile une histoire. Je t'aime et je t'embrasse de tout mon cœur. Ton vieux

GEORGE SAND

As-tu reçu mes lirocliures sur la faïence? Tu ne m'as pas accusé réception. C'était envoyé à Croisset au lendemain de ta dernière lettre.

14 mars 18C7.

Ton vieux troubadour a encore été sur le flanc. A tout moment sa vieille guitare menace de se casser. El puis il dort quarante-huit heures et il est guéri — mais faible et il ne pourra pas être à Paris le 16 comme il en avait Tintention. Maurice est parti seul tantôt, j'irai le rejoindre dans cinq ou six jours.

La i»etite Aurore me console de ce contre-temps. Elle gazouille comme un oiseau, avec les oiseaux qui gazouillent déjà comme en plein printemps.

L'anémone Sylvie que j'ai apportée des bois dans le jardin et que j'ai eu de la peine à acclimater pousse enfin des milliers d'étoiles blanches et roses dans la pervenche bleue. Il fait chaud et moite. On ne peut pas casser sa guitare par un tem}is connue ça. A bientôt, cher bon ami.

G. SAND

LU

^■euJrolli, -'-2 mars 18G7.

Ton vieux Iroubadour est ici, pas trop patraque. Il ira dîner lundi chez Magny, nous conviendrons d'un jour jiour dîner tous deux avec Maurice. 11 est chez lui à cinq heures mais pas avant lundi.

Il trotte!

y<\ a\«^" Il t'embrasse.

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