Jérôme Napoléon
tu aimes et que lu appelles nidUre. Un joli maître, qui aime mieux s'amuser que travailler!
Méprise-moi profondément, mais aime-moi toujours. Lina me charge de te dire que tu n'es qu'un pas grand'chose, et Maurice est furieux aussi; mais on l'aime malgré soi et on t"end)rasse tout de même. L'ami Plaucliul veut qu'on le rappelle à ton souvenir; il t'adore aussi.
A loi, gros ingrat.
G. s AND.
J'avais lu la bourde du Figaro et j'en avais ri. Il paraît que ra a pris des proportions grotesques. Moi, on m'a llanqué dans les journaux un pelit-fds à la place de mes deux fillettes et un baptême catholique à la place d'un baptême protestant. Ça ne fait rien, il faut bien mentir un peu pour se distraire.
A GEORGE s AND
Nuit do la Saint-Sylvestre, une heure, 1869.
Pourquoi ne commencerais-je pas l'année 1869 en vous la souhaitant, à vous, et aux vôtres, « bonne et heureuse, accompagnée de plusieurs autres? » C'est rococo, mais ça me plaît. Maintenant, causons.
Non, « je ne me brûle pas le sang », car jamais je ne me suis mieux porté. On m'a trouvé à Paris « frais comme une jeune fille », et les gens qui ignorent ma biographie
oui attribué cette apparence de santé à l'an de la campagne. Voilà ce que c'est (jue les idées reeues. Chacun a son hygiène. Moi, (|uand je n'ai pas faim, la seule chose que je puisse manger c'est du pain sec. Et les mets les plus indigestes, tels que les pommes à cidre vertes et du lard, sont ce qui me retire les maux d'estomac. Ainsi de suite. Un homme qui n'a pas le sens commun ne doit pas vivre d'après les règles du sens commun.
Quant à ma rage de travail, je la comparerai à une dartre. .le me gratte en criant. C'est à la l'ois un plaisir et un supplice. Et je ne fais rien de ce que je veux! Car on ne choisit pas ses sujets, ils s'imposent. Trouverai-je jamais le mien? Me tombera-t-il du ciel une idée en rapport avec mon tempérament? Pourrai-je faire un livre où je me donnerai tout entier? Il me semble, dans mes moments de vanité, que je commence à entrevoir ce que doit être un roman. Mais j'en ai encore trois ou (juatre à écrire avant celui-là (qui est d'ailleurs fort vague), et au train dont je vais, c'est tout au plus si j'écrirai ces trois ou quatre. Je suis comme M. Prudhomme qui trouve que la plus belle église serait celle qui aurait à la fois la flèche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le portique du Parthénon, etc. J'ai des idéaux conti'adictoires. De là embarras, arrêt, inquiissance.
Que « la claustration où je me condanuie soit un état de délice », non. Mais que faire? Se griser avec de l'encre vaut mieux que de se griser avec de l'eau-de-vie. La muse, si revèche qu'elle soit, donne moins de chagrins que la fournie. Je ne jieux accorder l'une avec l'autre. Il faut opter. Mon choix est fait depuis longtemps. Reste l'histoire
ET GUSTAVE FLAUBEHT 149
(les sens. Ils ont toujours été mes serviteurs. Même ;in temps (le ma plus verte jeunesse, j'en faisais absolument ce (|ue je voulais. Je touche à la cin(iuantaine et ce n'est pas leur fouf^nie ([ui nrembarrasse.
Ce régime-là n'est pas (h\)le, j'en conviens. On a des moiiienls de vide et d'horrihle ennui. Mais ils deviennent de plus en [)lns rares à mesure qu'on vieillit. Enfin, vivre me s('nd)le lui métier pour le([uel je ne suis pas lait, et cependant !
Je suis resté à Paris trois jours, que j'ai emi)loyés à chercher des renseignements et à faire des courses pour mon bouquin. J'étais si exténué vendredi dernier, que je me suis couché à sept heures du soir. Telles sont mes folles orgies dans la capitale.
J'ai trouvé les de Goncourl dans l'admiration frénétique {sic) d'un ouvrage intitulé : Histoire de ma vie, par G. Sand. Ce qui prouve de leur part plus de bon goût que d'érudition. Ils voulaieut même vous écrire pour vous exprimer toute leur admiration. (En revanche j'ai trouvé *** stupide. Il compare Feydeau à Chateaubriand, admire beaucoup le Lépreux de la cité d'Aoste, trouve Don Quichotte ennuyeux, etc.)
Remarquez-vous combien le sens littéraiie est rare? La connaissance des langues, l'archéologie, l'histoire, etc., tout cela devrait servir pourtant! Eh bien, pas du tout! Les gens soi-disant éclairés deviennent de plus en plus ineptes en fait d'art. Ce qui est l'art même leur échappe. Les gloses sont [lour eux chose plus im[)ortaute que le texte. Ils fout plus de cas des bé(piilles que des jaudjes.
1" janvier 18G9.
11 est une heure du malin, je viens d'embrasser mes enfants, je suis lasse d'avoir passé la nuit dernière à faire le costume complet d'une grande poupée i)Our Aurore; mais je ne veux pas aller pioncer, sans t'embrasser aussi, mon grand ami et mon gros enfant chéri. Que 69 te soit léger et voie la fin de ton roman, que tu te portes bien et sois toujours toil Je ne vois rien de mieux — et je t'aime.
G. s AND.
Je n'ai pas l'adresse des Concourt. Veux-tu faire mettre la réponse ci-jointe à la poste ?
cm
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant. 17 janvier 1869.
L'individu nommé George Sand se porte bien; il savoure le merveilleux hiver qui règne en Berry, cueille des tleurs, signale des anomalies botaniques intéressantes, coud des robes et des manteaux pour sa belle-fille, des costumes de marionnettes, découpe des décors, habille des poupées, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec la petite Aurore, qui est une fillette étonnante. Il n'y a pas d'être
plus calme et plus heureux dans sou intérieurque ce vieux troubadour retiré desalTaires, qui chante de temps en temps sa petite romance à la lune, sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu (ju'il dise le inotifqui lui trotte dans la ttMe, et qui, le reste du temps, llàne délicieusement. Ça n'a pas été toujours aussi bien (|ue ça. 11 a eu la bêtise d'être jeune; mais, comme il n'a point fait de mal, ni connu les mauvaises passions, ni vécu pour la vanité, il a le bonheur d'être paisible et de s'amuser de tout.
Ce pâle personnage a le grand plaisir de t'aimer de tout son cœur, de ne point passer de jour sans penser à l'autre vieux troubadour, confiné dans sa solitude en artiste enragé, dédaigneux de tous les plaisirs de ce monde, ennemi de la loupe et de ses douceurs. Nous sommes, je crois, les deux travailleurs les plus dilTérents qui existent ; mais, puisqu'on s'aime comme ça, tout va bien. Puisqu'on pense l'un à l'autre à la même heure, c'est qu'on a besoin de son contraire ; on se complète en s'identifiant par moments à ce qui n'est pas soi.
Je t'ai dit, je crois, que j'avais fait une pièce en revenant de Paris. Ils l'ont trouvée bien ; mais je ne veux pas qu'on la joue au printemps, et leur fin d'hiver est remplie, à moins que la pièce qu'ils répètent ne tombe. Comme je ne sais pas faire de vœux pour le mal de mes confrères, je ne suis pas pressée et mon manuscrit est sur la planche. J'ai le temps. Je fais mon petit roman de tous les ans, quand j'ai une ou deux heures par jour pour m'y remettre ; il ne me déplaît pas d'être empêchée d'y penser. Ça le mûrit. J'ai toujours, avant de m'endormir, un petit quart d'heure agréable pour le continuer dans ma tète; voilà!
Je ne sais rien, mais rien de Fincident Sainle-Beuve: je reçois une douzaine de journaux dont je respecte tellement la bande, que, sans Lina, qui me dit de temps en temps les nouvelles princijoa/es, je ne saurais pas si Isidore est encore de ce monde.
Sainte-Beuve est extrêmement colère, et, en fait d'opinions, si parfaitement sceptique, que je ne serai jamais étonnée, quelle que chose qu'il fasse, dans un sens ou dans l'autre. Il n'a pas toujours été comme ça, du moins tant que ça; je l'ai connu plus croyant et plus républicain que je ne l'étais alors. Il était maigre, pâle et doux; comme on change! Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immensément, mais j'aimais mieux son caractère. C'est égal, il y a encore bien du bon. 11 y a l'amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques. Le critique proprement dit disparaîtra. Peut-être n'a-t-il plus sa raison d'être. Que t'en semble?
Il paraît que tu étudies le pignottf; moi, je le fuis, je le connais trop. J'aime le paysan berrichon qui ne l'est pas, qui ne l'est jamais, même quand il ne vaut pas grand'chose ; le motpi(;noM/'a sa profondeur; il a été créé pour le bourgeois exclusivement, n'est-ce pas? Sur cent bourgeoises de province, quatre-vingt-dix sont pignotiflardes renforcées, même avec de jolies petites mines, qui annonceraient des instincts délicats. On est tout surpris de trouver un fond de suffisance grossière dans ces fausses dames. Où est la femme maintenant? Ça devient une excentricité dans le monde.
Bonsoir, mon troubadour; je l'aime et je t'embrasse bien fort; Maurice aussi.
G. SAND
ET GUSTAVE FLAUliERT 153
A GEORGE SAND
Croisset, mardi -2 février 1869.
Ma chère maître,
Vous voyez en voire vieux lioultadour un homme éreinté. J'ai passé huit jours à Paris, à la recherche de renseignements assommants (sept à neuf heures de fiacre tous k^s jours, ce qui est un joU moyen de faire fortune avec la littérature). Enfin!
Je viens de relire mon i)lan. Tout ce que j'ai encore à écrire m'épouvante, ou jilulôt m'écœure à vomir. 11 en est toujours ainsi, quand je me remets au travail C'est alors ([ue je m'ennuie, que je m'ennuie, que je m'ennuie! Mais celte fois dépasse toutes les autres! Voilà pourquoi je redoute tant les interruptions dans la pioche. Je ne pouvais faire autrement, cependant. Je me suis trimhallé aux Pompes funèhres, au Père-Lachaise, dans la vallée de Montmorency, le long des houtiijues d'ohjets religieux, etc.
Bref, j'en ai encore pour quatre ou cinq mois. Quel hon « ouf; » je pousserai quand ce sera fini, et que je ne suis [)as près de refaire des bourgeois! Il est temps que je m'amuse.
J'ai vu Sainte-Beuve et la princesse Malhilde, et je connais à fond l'histoire de leur rupture, qui me paraît irrévocable. Sainte-Beuve a été indigné contre Dalloz et est passé au Temps. La princesse l'a supplié de n'en rien
faire. Il ne Ta pas écoulée. Voilà loiil. Mon jugement làdessus, si vous tenez à le savoir, est celui-ci. Le premier tort est à la princesse, qui a été vive; mais le second et le plus grave est au père Beuve, ([ui ne s'est pas conduit en galant homme. Quand on a pour ami un aussi bon bougre, et que cet ami vous a donné trente mille livres de rente, on lui doit des égards. Il me send)le qu'à la place de Sainte-Beuve, j'aurais dit : « Ça vous déplaît, n'en parlons plus! » Il a manqué de manières et d'attitude. Ce qui m'a un peu dégoûté, entre nous, c'est l'éloge qu'il m'a fait de l'empereur! oui, à moi l'éloge de Badinguet! — El nous étions seuls !
La princesse avait pris, dès le début, la chose trop sérieusement. Je le lui ai écrit, en donnant raison à Sainte- Beuve, lequel, j'en suis sûr, m'a trouvé froi<l. C'est alors que, pour se justifier par devers moi, il m'a fait ces pro testations damour isidorien qui m'ont un peu humilié; car c'était me prendre pour un franc imbécile.
Je crois qu'il se prépare des funérailles à la Béranger et que la popularité d'Hugo le rend jaloux. Pourquoi écrire dans les journaux quand on peut faire des livres et qu'on ne crève pas de faim? Il est loin d'élre un sage, celui-là; il n'est pas comme vous !
Votre force me charme et me stupéfie. Je dis la force de toute la personne, pas celle du cerveau seulement.
Vous me parlez de la critique dans votre dernière lettre, en me disant qu'elle disparaîtra prochainement. Je crois, au contraire, qu'elle est tout au plus à son aurore. On a pris le contrepied de la précédente, mais rien de plus. Du temps de La Harpe, on était grammairien; du temps de
Sainte-Beuve et de Taine, on est historien. Quand serat-on artiste, rien qu'artiste, mais liien artiste? Où connaissez-vous une critique? qui s'in((uièle de l'œuvre en soi, d'une façon intense? On analyse très finement le milieu où elle s'est produite et les causes qui l'ont amenée; mais la poétique insciente? d'où elle résulte? sa composition, son style? le point de vue de l'auteur? Jamais.
Il faudrait pour cette critique-là une grande imagination et une grande bonté, je veux dire une faculté d'enthousiasme toujours prête, et puis du goût, qualité rare, même dans les meilleurs, si Lien qu'on n'en parle plus du tout.
Ce qui m'indigne tous les jours, c'est de voir mettre sur le même rang un chef-d'œuvre et une turpitude. On exalte les petits et on rabaisse les grands ; rien n'est plus bête ni plus immoral.
J'ai été pris, au Père-Lachaise, d'un dégoût de l'humanité profond et douloureux. Vous n'imaginez pas le fétichisme des tombeaux. Le vrai Parisien est plus idolâtre qu'un nègre 1 Ça ma donné envie de me coucher dans une des fosses.
Et les gens avmicés croient qu'il n'y a rien de mieux à faire que de réhabiliter Robespierre! Voir le livre de Hamel! Si la République revenait, ils rebéniraient les arbres de la liberté par politique et croyant celte mesure-là forte.
Quand se verra-t-on? Je compte être à Paris de Pi'Kjues à la fin de mai. Cet été, j'irai vous voir àNohant. Je le jure.
do6 CORRESPOiNDANCE ENTRE GEORGE SAND
A GUSTAVE FLAURERT
Nohant, 11 février 18G9.
Pendant que tu trottes pour ton roman, j'invente tout ce que je peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller à des fantaisies coupables^ une lecture m'entraîne et je me mets à barbouiller du papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. Ça m'a amusé ou plul(H ça m'a commandé, car c'est en vain que je lutterais contre ces caprices; ils m'interrompent et m'obligent... Tu vois que je n'ai pas la force que tu crois.
Quant à notre ami, il est ingrat, tandis que notre amie est trop exigeante. Tu l'as dit : ils ont tort tous deux et ce n'est pas leur faute, c'est l'engrenage social qui le veut. Le genre de reconnaissance, c'est-à-dire de soumission qu'e//e exige, tient à une tradition que le temps présent met encore à profit (c'est là le mal) mais n'accepte plus comme un devoir. Les notions de l'obligé sont cliangées, celles de l'obligeur devraient changer aussi. Il devrait se dire qu'on n'achète la liberté morale par aucun bienfait, — et quant à lui^ il eut dû prévoir qu'on le croirait enchaîné. Le plus simple eût été de ne pas tenir à avoir trente mille livres de rente. Il est si facile de s'en passer. Laissons-le se débrouiller. On ne nous y prendra pas : pas si bêle !
Tu dis de très bonnes choses sur la critique. Mais, pour la faire comme lu dis, il faudrait des artistes, et l'artiste
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est trop occupé de son œuvre pour s'oublier à approfondir celle des autres.
Mon Dieu, ([uel beau temps! En jouis-tu au moins de la fenêtre? Je parie que le tuli})ier est en boutons. Ici, pècbers et abricotiers sont en tleurs. On dit qu'ils seront fricassés; ça ne les empêche pas d'être jolis et de ne pas se tourmenter.
Nous avons fait notre carnaval de famille : la nièce, les petits-neveux, etc. Nous tous avons revêtu des déguisements; ce n'est pas diflîcile ici, il ne s'agit que de monter au vestiaire et on redescend en Cassandre, Scapin, Mezzetin, Figaro, Basile, etc., tout cela est très joli. La perle, c'était Lolo en petit Louis XIII salin cramoisi, rehaussé de satin blanc frangé et galonné d'argent. J'avais passé trois jours à faire ce costume avec un grand chic ; c'était si joli et si drôle sur cette fdlette de trois ans, que nous étions tous stupéfiés à la regarder. Nous avons j.oué ensuite des charades, soupe, folâtré jusqu'au jour. Tu vois que, relégués dans un désert, nous gardons pas mal de vitalité. Aussi je relarde tant que je peux le voyage à Paris et le chapitre des affaires. Si lu y étais, je ne me ferais pas tant tirer l'oreille. Mais lu y vas à la lin de mars et je ne pourrai tirer la ficelle jusque-là. Enfin, tu jures de venir cet été et nous y comptons absolument. J'irai plutôt le chercher par les cheveux.
Je l'embrasse de toute ma force sur ce bon espoir.
G. s AND.
i58 CORRESPONDANCE ENTRE GEORGE SAND
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
f*^^ Noliant, 24 fôvricr 1809.
Je suis toute seule à Nohant, comme tu es tout seul à Croisset. Maurice et Lina sont partis pour Milan, pour voir Calamalta dangereusement malade. S'ils ont la douleur de le perdre, il faudra que, pour liquider ses affaires, ils aillent à Rome; un ennui sur un chagrin, c'est toujours comme cela. Cette brusque séparation a été triste, ma pauvre Lina pleurant de quitter ses filles et pleurant de ne pas être auprès de son père. On m'a laissé les enfants que je quitte à peine et qui ne me laissent travailler que quand ils dorment; mais je suis encore heureuse d'avoir ce soin sur les bras pour me consoler. J'ai tous les jours, en deux heures, par télégramme, des nouvelles de Milan. Le malade est mieux ; mes enfants ne sont encore qu'à Turin aujourd'hui et ne savent pas encore ce que je sais ici. Comme ce télégraphe change les notions de la vie, et, quand les formalités et formules seront encore simplifiées, comme l'existence sera pleine de faits et dégagée d'incertitudes.
Aurore, qui vit d'adorations sur les genoux de son père et de sa mère et qui pleure tous les jours quand je m'absente, n'a pas demandé une seule fois on ils étaient. Elle joue et rit, puis s'arrête ; ses grands beaux yeux se fixent elle dit : Mon père .^ Une autre fois elle dit Maman? Je la distrais, elle n'y songe plus, et puis elle recommence. C'est très mystérieux, les enfants! ils pensent sans com-
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prendre. Il no l'aiulrail qu'une parole trisle pour faire sortir son chagrin. Elle le porte sans savoir. Elle me regarde dans les yeux pour voir si je suis triste ou in([uièle ; je ris et elle rit. Je crois qu'il faut tenir la sensibilité endormie le plus longtemps possible et qu'elle ne me pleurerait jamais si on ne lui parlait pas de moi.
Quel est ton avis, à toi qui as élevé une nièce intelligente el charmante? Esl-il bon de les rendre aimants el tendres de bonne heure? J'ai cru cela autrefois : j'ai eu peur en voyant Maurice trop impressionnable et Solange trop le contraire et réagissant. Je voudrais qu'on ne montrât aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu'au moment où la raison peut les aider à accepter ou à combattre le mauvais. Qu'est-ce que tu en dis?
Je l'embrasse et te demande de me dire quand tu iras à Paris, mon voyage étant retardé, vu que mes enfants peuvent être un mois absents. Je pourrai peut-être me trouver avec loi à Paris.
Ton vieux solitaire.
G. SAND
Quelle admirable définition je retrouve avec surprise dans le fataliste Pascal 1
« La nature agit par progrès, itus et reditus. Elle passe el revient, puis va [dus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais*. »
Quelle manière de dire, hein? Comme la langue tléchit, se façonne, s'assouplit et se condense sous cette patte grandiose !
1. George Sand avait copié et collé cette phrase sur son bureau de travail à Nohant.
A (lEURGE SAXD
Nuit de mardi.
Ce que j'en dis, chère maître! S'il faut exaller ou réprimer la sensibilité des enfants? Il me semble qu'il ne faut avoir là-dessus aucun parti pris. C'est selon qu'ils inclinent vers le trop ou le trop peu. On ne change i)as le fond, d'ailleurs. Il y a des natures tendres et des natures .sèches, irrémédiablement. Et puis le même spectacle, la même leçon peut produire des effets opposés. Rien n'aurait dû me durcir plus que d'avoir été élevé dans un hôpital et d'avoir joué, tout enfant, dans un amphithéâtre de dissection? Personne n'est pourtant plus apitoyable que moi sur les douleurs jibysiques. Il est vrai que je suis le fils d'un homme extrêmement humain, sensible dans la bonne acception du mot La vue d'un chien souffrant lui mouillait les paupières. Il n'en faisait pas moins bien ses opérations chirurgicales, et il en a inventé quelques-unes de terribles.
« Ne montrer aux petits que le doux et le bon de la vie jusqu'au moment où la raison peut les aider à accepter ou à combattre le mauvais. » Tel n'est pas mon avis. Car il doit se jiroduire alors dans leur cœur quelque chose d'affreux, un désenchantement infini. Et puis, comment la raison pourrait-elle se former, si elle ne s'applique pas (ou si on ne l'applique pas journellement) à distinguer le bien
(In mal? La vie doit (Mre une LHiiicalion incessanle, il faiil tout apprendre, depuis parler jus(prà mourir.
Vous me dites des choses bien vraies sur l'inscience des enfants. Celui ipii lirait ueltemenl dans ces petits cerveaux y saisirait les racines du genre humain, l'origine des dieux, la sève qui produit plus lard les actions, etc. Un nègre qui jiarle à son idole, et un enl'aul à sa poupée, me semblent près l'un de l'autre.
L'entant et le barbare (le primitif) ne distinguent pas le réel du fantastique. Je me souviens très nettement qu'à cinq ou six ans je voulais « envoyer mon cœur » à une petite tille dont j'étais amoureux (je dis mon cœur matériel). Je le voyais au milieu de la paille, dans une bourriche, une bourriche d'huîtres!
Mais personne n'a été si loin que vous dans ces analyses. Il y a dans VHistoire de ma vie des pages là-dessus qui sont d'une profondeur démesurée. Ce que je dis est vrai, puisque les esprits les plus éloignés du v»Mre sont restés ébahis devant elles. Témoin les de Concourt.
Ce bon TourgueneIT doit être à Paris à la fin de mars. Ce qui serait gentil, ce serait de dhier tous les trois ensemble.
Je repense à Sainte-Beuve. Sans doute on peut se passer de trente mille livres de rente. Mais il y a quelque chose de plus facile encore : c'est, quand on les a, de ne pas débagouler, toutes les semaines, dans les journaux. Pourquoi ne fait-il pas de livres puisqu'il est riche et qu'il a du talent?
Je relis en ce moment Don Quicholle. Uuel gigantesque bomiuin ! Y en a-t-il un plus beau?
Nohant, 7 mars 1869.
Toujours seule avec mes pelites-fiUes; mes neveux et les amis viennent passer trois jours sur deux, mais je m'ennuie de Maurice et de Lina. Le pauvre Calamatta est au plus mal.
Donne-moi donc l'adresse des Goncourt, tu ne me l'as jamais donnée. Je ne la saurai donc jamais? Ma lettre pour eux est là qui attend.
Je t'aime et je t'embrasse, je t'aime beaucoup, beaucoup, et je l'embrasse bien fort.
G. SAND
Noliant, 1-2 mars 1869.
Le pauvre Calamatta est mort le 9, mes enfants reviennent. Ma Lina doit être désolée, je n'ai de leurs nouvelles que par télégramme. De Milan ici, en une heure et demie. Mais cela man(|ue de détails, et je me tourmente.
Je t'embrasse tendrement.
G. SAND
Merci pour l'adresse.
GX
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, -2 avril 1809.
Clier ami de mon cœur, nous voici redevenus calmes. -Aies enfants me sont arriv<''S bien fatigués. Aurore a été un peu malade. La mère de Lina est venue s'entendre avec elle pour leurs affaires. C'est une loyale et excellente femme, très artiste et très aimable. J'ai eu aussi un gros rhume, mais tout se remet, et nos charmantes fillettes consolent leur petite mère. S'il faisait moins mauvais temps et si j'étais moins enrhumée, je me rendrais tout de suite à Paris, car je veux t'y trouver. Combien de temps y restes-tu? Dis-moi vite.
Je serai bien contente de renouer connaissance avec Tourgueneff, que jai un jieu connu sans l'avoir lu, et que j'ai lu depuis avec une admiration entière. Tu me parais l'aimer beaucoup : alors je l'aime aussi, et je veux que, quand ton roman sera fini, tu l'amènes chez nous. Maurice aussi le connaît et l'apprécie beaucoup, lui qui aime ce qui ne ressemble pas aux autres.
Je travaille à mon roman de rabodns^. comme un forçat. Je tâche que cela soit amusant et explique Fart ; c'est une forme nouvelle pour moi et qui m'amuse. Ça n'aura peutêtre aucun succès. Le goût du jour est aux marquises et