‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 33 sur 63 · Pierre fjui roule · texte numérisé non relu

Pierre fjui roule

164 CORRESPOiNDANCE ENTRE GEORGE SAND

aux lorettes; mais ({u'esl-ce que r;a fait? — Tu devrais bien me trouver un litre qui résumât celte idée : le roman comique moderne.

Mes enfants t'envoient leurs tendresses; ton vieux troubadour embrasse son vieux troubadour.

G. SAND

Réponds vite combien lu comptes rester à Paris.

Tu dis que tu paies des noies el que tu es agacé. Si lu as besoin de quibiis, j ai pour le moment quelques sous à toucber. Tu sais que tu m'as offert une fois de me prêter el que, si j'avais été gênée, j'aurais accepté. Dis toutes mes amitiés à Maxime Du Camp et remercie-le de ne pas m'oublier.

Nohant. 17 avril 1869.

Je me porte bien, je finis (aujourd'hui, j'espère) mon roman comique moderne qui s'appellera je ne sais comment. Je suis un [)eu fatiguée, car j'ai fait bien d'autres choses. Mais je vas me reposer à Paris dans huit ou dix jours, l'embrasser, te parler de toi, de Ion travail, oublier le mien, Dieu merci! et t'aimer comme toujours bien fort et bien tendrement.

G. SAND

Amitiés de Maurice et de sa femme.

ET GUSTAVE FLALRERT 165

A fi U s T A \" E F I. A l' lî E R T

Lundi -26 avril ]869.

Je suis arrivée liier soir, je cours comme un rai, mais tous les jours à six heurts on est sûr de me trouver chez Magny, et le premier jour où tu seras libre, viens Jiner avec ton vieux troubadour qui t'aime et fembrasse.

Avertis-moi pourtant jiour que, jiar un hasard exceptionnel je n'aie jias la malechance de le mancjuer.

Lundi,

Jeudi soir -.'9 avril 1869.

Je rentre de Palaiseau et je trouve ta lettre. Samedi je ne suis pas sûre d'être libre; jai à lire ma pièce avec Chilly pour quelques objections de détail et je le l'avais dit. Mais je le vois demain soir et je tâcherai qu'il me donne un autre jour. Je t'écrirai donc demain soir vendredi et s'il me laisse ma liberté j'irai chez loi vers trois heures samedi pour que nous lisions avant el après dîner, je dîne d'un peu de poisson, d'une aile de i)Oulel, d'une glace et d'une lasse de café, jamais rien autre, moyennant

quoi reslomac va bien. Si je suis pincée par Chiily nous renieltrons à la semaine prochaine après vendredi.

J ai vendu Palaiseau aujourd'hui, à un maître cordonnier, qui a une em})lâtre de cuir sur \\A\ droit, et qui appelle les sumacs du jardin des schumakre.

Donc samedi matin lu auras un mot de ton vieux camarade.

G. SANU.

30 avril 1869.

Pas moyen de sortir aujourd'hui. Est-ce hète, cet esclavage du métier? D'ici à vendredi, je l'écrirai i)Our que nous retrouvions un jour. Je l'embrasse, mon vieux troubadour ^imé.

G. s AND.

Vendredi soir.

3 mai 1869.

On m'envahit de plus en plus. J'ai tous mes jours pris jusqu'à dimanche inclusivement. — Dis-moi vile, si lu veux de moi lundi, d'aujourd'hui en huit — ou si c'est un

autre jour, fixons-le, car voilà que je ne sais à qui entendre.

Ton troubadour qui ne veut pas que ce train-\h continue!

G. SAND

Lundi.

Paris, 4 mai 1869.

A lundi donc, et si j'ai une heure de liberté j'irai embrasser mon troubadour, auparavant. Mais ne te dérange de rien, je le sais bien, qu'on ne fait ici rien de ce qu'on voudrait. En tout cas, à lundi entre trois et quatre, ramone ton galoubet pour me lire une partie avant diner.

G. SAND

Mardi soir.

Dimanche 9 mai 1869.

Demain, mon révérend, j'irai diner chez toi. Je serai chez moi tous les jours à cinq heures, mais tu peux rencontrer des museaux qui te déjdaisent. Mieux vaudrait

venii" chez Magny où tu me trouverais seule ou avec Plaucluit, ou avec des amis qui sont les tiens.

Je t'embrasse. J ai reçu aujourcriiui la lettre que tu m'écrivais à Nolianl.

G., SAND

CXYIII

Paris, 18 mai 1860.

J'ai vu aujourd'hui Lévy, je l'ai làté d'abord; j'ai vu qu'il ne voudrait à aucun j)ri.\ céder son traité. Je lui ai dit alors beaucoup de bien du livre et j'ai fait la remarque qu'il l'avait à bien bon marché. Mais m'a-t-il dit, si le livre a deux volumes, ce sera 20 000 francs, c'est convenu. Il me semble (jue tu auras deux volumes?

J'ai pourtant insisté et il m'a dit : Si le livre a du succès, je ne regarderai pas à deux ou trois mille francs en plus. J'ai dil (|ue tu ne lui demanderais rien, (jue ce n'était pas la manière d'agir, mais que moi, j'insisterais pour toi, à ton insu, et il m'a quitté eu me disant : Soyez tranquille, je ne dis pas non. Que le livre réussisse, j'en ferai profiter l'auteur.

C'est tout ce que j'ai pu faire à présent, mais j'y reviendrai en temps et lieu. Laisse-moi faire, je te renvoie ton traité. Quel jour de l'autre semaine veux-tu venir diner avec moi chez Magny? Je suis un peu fatiguée.

Tu serais bien gentil de venir me lire chez moi, nous

ET GUSTAVE FLAlliEKT 169

serions seuls et une soirée nous suffira pour ce qui reste. Donne-moi ton jour, et à six heures et demie si ça ne te l'ait rien. L'estomac commence à soiilfrir un peu des habitudes de Paris.

Ton troubadour (jui l'aime.

G. SAXD.

Mardi soir.

Le reste de cette semaine Unira Palaiseau, mais dimanche si tu veux, je suis libre. Réponds si tu veux dimanche chez Magnv six heures et demie.

Donc lundi, je compte sur toi, à six heures et demie; mais comme je vais à Palaiseau, je i)eux être en retard de quelques minutes ou en avance. Le premier débarqué chez Magny attendra l'autre. Je me fais une fête d'entendre la suite. N'oublie pas le manuscrit

Ton troubadour.

Jeudi soir 20 mai 1869.

iO

GXX

Paris, 20 mai 1869.

Oui lundi, mon cher bon ami, ji? comj)le sur toi et je l'embrasse.

G. SAND

Je pars pour Palaiseau et il est dix heures du malin!

A GE()R(;E SAND

Ma prédiction s'est réalisée; mon ami X... n'a gagné à sa candidature que du ridicule. C'est bien fait. Quand un homme de style s'abaisse à l'action, il déchoit et doit être puni. Et puis, est-ce qu'il s'agit de poUtique, maintenant! Les citoyens qui s'échauffent pour ou contre l'Empire ou la Républiiiue me semblent aussi utiles que ceux qui discutaient sur la grâce efficace ou la grâce efficiente. La politique est morte comme la théologie ! Elle a eu trois •cents ans d'existence, c'est bien assez.

Moi, présentement, je suis perdu dans les Pères de l'Église. Quant à mon roman, V Education sentimentale, je n'y pense plus. Dieu merci ! Il est reco])ié. D'autres mains y ont passé. Donc, la chose n'est plus mienne. Elle

ircxisto l"l"ï^i bonsoir. J'ai repris ma vieille lo(iuade de S(iinl-.[)ito'nie. J'ai relu mes noies, je refais un nouveau plan et je dévore les mémoires ecclésiastiques de Le ?sain de Tillemonl. J'espère }iarvenir à trouver un lien logique (et partant un intérêt dramati([ne) entre les différentes hallucinations du Saint. Ce milieu extravagant me plaît et m'y plonge, voilà.

Mon pauvre Bouilhet m'embête. Il est dans un tel état nerveux qu'on lui a conseillé de faire un petit voyage dans le midi de la France. Il est gagné par une hypocondrie invincible. Est-ce drôle! lui qui était si gai, autrefois!

Mon Dieu ! comme la vie des Pères du désert est chose belle et farce! Mais c'étaient tous des bouddhistes, sans doute. Voilà un problème chic à travailler, et sa solution importerait plus que l'élection d'un académicien. Oh! hommes de peu de foi! Vive saint Polycarpe!

Fangeat, reparu ces jours derniers, est le citoyen qui, le 23 février 1848, a demandé la mort de Louis-Philip]»e, « sans jugement ». C'est comme ça qu'on sert la cause du progrès.

A GEORGE SAND

Quelle bonne et charmante lettre que la vôtre, maître adoré! Il n'y a donc plus que vous, ma parole d'honneur! Je finis par le croire. Un vent de bêtise et de foUe souffle maintenant sur le monde. Ceux (pii se tiennent debout, fermes et droits, sont rares.

172 CORRESI'OiNDANCE ENTRE GEORGE SAND

Voici ce que j'ai voulu dire en écrivanl que le lemps de la politique était passé. Au xviii° siècle, l'affaire capitale était la diplomatie. « Le secret des cabinets » existait réellement. Les peuples se laissaient encore assez conduire pour (pi 'on les séparât el ({u'on les confondît. Cet ordre de choses me paraît avoir dit son dernier mot en 1815. Depuis lors, on n'a guère fait auli-e chose que de disputer sur la forme extérieure qu'il convient de donner à l'être fantastique et odieux appelé l'Étal.

L'expérience prouve (il me semble) qu'aucune forme ne contient le bien en soi; orléanisme, république, empire ne veulent plus rien dire, puisque les idées les plus contradictoires peuvent entrer dans chacun de ces casiers. Tousles drapeaux ont été tellement souillés de sang et de m., qu'il est temps de n'en plus avoir du tout. A bas les mots! Plus de symboles ni de fétiches! La grande moralité de ce règne-ci sera de prouver que le suffrage universel est aussi bête que le droit divin, quoiqu'un peu moins odieux!

La question est donc déplacée. Il ne s'agit plus de rêver la meilleure forme de gouvernement, i)uisque toutes se valent, mais de faire prévaloir la science. Voilà le plus pressé. Le reste s'ensuivra fatalement. Les hommes purement intellectuels ont rendu plus de services au genre humain que tous les saint Vincent de Paul du monde! El la politique sera une éternelle niaiserie tant qu'elle ne sera pas une dépendance de la science. Le gouvernement d'un pays doit être une section de l'Institut, et la dernière de toutes.

A\ant de vous occujier de caisses de secours, et même d'agriculture, envoyez dans tous les villages de France

ET GUSTAVE F F. A l' li E R T 173

des Roberl lloiidin |»(iiii' l'aire des miiacles ! Le plus grand crime d'Isidore, c'esl la crasse où il laisse notre belle patrie. Dixi.

J'admire les occupations de Maurice el sa vie si salubre. Mais je ne suis pas capable de rimiler. La nature, loin de me mortifier, m'épuise. Quand je me concbe sur l'herbe, il me semble (juc je suis déjà sous terre et que les pieds de salade commencent à j)ousser dans mon ventre. Votre troubadour est un homme naturellement malsain. Je n'aime la campagne qu'en voyage, parce qu'alors l'indépendance de mon individu me fait passer par-dessus la conscience de mon néant.

GXXIII

Nohant, 6 août 1869.

Eh bien, cher bon ami, nous voici en août, et tu as promis de venir. On ne Toublie pas, on y compte, on en rêve et on en parle tous les jours. Tu devais d'abord faire une excursion au bord de la mer, si je ne me trompe. Tu dois avoir besoin de secouer ton chagrin. Ça ne le chasse pas, mais ca le force à vivre à côté de nous sans nous opprimer trop. J'ai bien pensé à toi tous ces temiis-ci, j'aurais couru te voir si je n'avais pensé te trouver entouré d'amis plus anciens et plus autorisés que moi. Je t'ai écrit en même temps que tu m'écrivais, nos lettres s'étaient croisées.

Viens nous voir, mon vieux chéri, je n'irai pas à Paris ce mois-ci, je ne veux pas le manquer. Mes enlanls seront heureux de te gâter el de tâcher de te distraire. Nous l'aimerons tous, et moi passionmhnent^ comme lu sais.

Nohant, M août 1809.

Le changement de tes projets nous désole, cher ami, mais devant tes ennuis et tes chagrins, nous n'osons pas nous plaindre. Nous devons désirer que tu fasses ce qui t'en distraira le plus et qui le coûtera le moins. J'ai l'espoir de te retrouver à Paris puisque tu y restes quelque temps et que j'y ai toujours affaire. Mais on se voit si peu à Paris et on est surmené par tant d'obligations ennuyeuses ! Enfin c'est une vraie douleur pour moi que de n'avoir plus à t'attendre chez nous, où nous l'aurions aimé à qui mieux mieux, et où tu aurais été chez loi] triste quand lu aurais voulu, occupé si bon t'en semble. Je me résigne à la condition que tu seras mieux ailleurs et que lu nous dédommageras quand lu pourras.

As-tu au moins arrangé tes affaires avec Lévy ? Te paiet-il deux volumes? Je voudrais que tu eusses de quoi vivre indépendant et maître de ton temps.

Ici, repos d'esprit au milieu d'une activité exubérante de Maurice el de sa courageuse petite femme, qui se prend à aimer tout ce qu'il aime et à l'aider ardemment dans tout

ET GUSTAVE FLAUBEliT 175

ce qu'il onlreprend. Moi, j'ai Tair de la paresse incarnée au milieu de ce travail jtosilif. Je lais de la botanique et je me l)aii,nie dans un i»etil torrent glacé. J'ajiprends à lire à mon (lomesti(]ue, je corrige des épreuves et je me porte bien. En voilà une existence! et rien ne m'ennuie en ce monde où je trouve que relativement à moi, tout est pour le mieux. Mais j'ai peur de devenir encore plus ennuyeuse ([ue je ne l'étais. Ou n'aime guère les gens de ma trempe. Ils sont trop inolTensifs. Aime-moi pourtant toujours un peu, car je sens par le chagrin de ne pas te voir, que j'en aurais énormément si ton man([ue de parole était volontaire.

Et je t'embrasse tendrement, cher vieux.

G. SAND

Jeudi.

Je ne sais rien non plus de Chilly et rien de la petite Fadette. Je vais dans quelques jours faire un tour en Normandie. Je passerai par Paris. Si lu veux venir courir avec moi, — oh! mais non, tu ne cours pas, toi; enfin on se verra en passant. J'ai bien gagné un peu de vacances. J'ai travaillé comme une béte de somme. J'ai besoin aussi de voir du bleu, mais le bleu de la mer me suffit, et tu voudrais toi, le bleu du firmament artisti(]ue et littéraire sur nos têtes. Bah! ca n'existe pas. Tout est prose et plate prose dans le milieu que les hommes se sont arrangé. Ce

n"esl qu'en s'isolanl un peu qu'on retrouve en soi l'èli normal.

Je reprends ma lettre interrompue pendant deux jours par ma patte blessée qui me gène fort.

Je ne vais plus en Normandie, mes Lambert que j'allais voir à Yporl reviennent à Paris et mes afîaires m'y a^tpellent aussi. Je te verrai donc la semaine prochaine probablement, et je t'embrasserai comme un gros fanfan à moi. Que ne puis-je mettre le visage rose brun d'Aurore à la place du mien. Elle n'est pas ce qu'on appelle jolie, mais elle est adorable et d'une rapidité de compréhension qui nous étonne tous. Elle est aussi amusante dans son babil qu'une personne — qui serait amusante. — Je vas donc être forcée de me remettre à penser à mes affaires! C'est la chose que j'ai en horreur et ({ui trouble réellement ma sérénité. Tu me consoleras en bavardant un peu avec moi, quand lu auras le temps.

A bientôt, bon courage au travail nauséeux des épreuves. iMoi je sabre ça, mais il ne faut [las faire comme moi.

Mes enfants l'envoient des tendresses et ton troubadour t'aime.

Samedi soir.

J'ai reçu tanlùl des nouvelles de l'Odéon. Ils s'occupent de monter ma pièce ' et ne me parlent de rien autre.

d. L'Autre.

ET GUSTAVE FLAUliEUT 177

Paris, C, scptenilire 1860.

On ma ccril hier d arriver j)arce (iiroii avait besoin de moi à l'0|)éra-Coniiqne. Me voilà rue Gay-Lussac, quand nous verrons-nous? Dis. Tous mes jours sont encore libres.

Je l'end)rasse.

G. SANI)

Paris, 8 septembre 1869.

Je te renvoie ton cacheiûl" que lu as laissé dans le sapin. C'est bien demain jeudi ([uc nous dînons ensemble? J'ai écrit an gros Marchai de venir aussi chez Magny. Ton troubadour.

G. SAND

Mercredi matin.

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