C XXV III
Paris, mardi 5 octobre 1SG9.
Où es-tn à présent, mon cher troubadour? Je t'écris encore boulevard du Temple mais ])cul-être as-tu pris pos-
session de Ion délicienx logement. Je ne sais pas Tadresse, bien que j'aie vu la maison, le local et la vue. — Moi j'ai été deux fois dans les Ardennes et dans huit ou dix jours, si Lina ou Maurice ne viennent pas à Paris comme ils en ont la velléité, je repartirai pour Nohant,
Il faut donc se rejoindre et se revoir. Me voilà un peu sfofjata de mon besoin de courir, et encbanlée de ce que j'ai vu. Dis-moi quel jour, excepté demain mercredi, lu peux me donner, pour dîner avec moi cliez Magny ou ailleurs avec ou sans Plaucbut, avec qui lu voudras, pourvu que je te voie et que je t'embrasse.
Ton vieux camarade qui l'aime.
G. SAND
A GEORGE SAND
Chère bon maître adoré.
Je veux, depuis plusieurs jours, vous écrire une longue lettre où je vous aurais dil tout ce que j'ai ressenti depuis un mois. C'est drôle. J'ai passé i)ar des états différents et bizarres. Mais je n'ai pas de temps ni de repos d'espril pour me recueillir suffisamment.
Ne vous inquiétez pas de voire troubadour. Il aura toujours « son indépendance et sa liberté », parce qu'il fera comme il a toujours fait. lia tout lâché plutôt que de subir une obligation quelconque, et puis, avec l'âge, les besoins
cliniiniieiit. Je ne souffre plus de ne jias vivre dans des Alhambra.
Ce (|ui me ferait du bien maintenant, ce serait de me jeter furieusement dans Saint-Antoine, mais je n'ai même pas le temps de lire.
Ouïssez ceci : Votre pièce, primitivement, devait passer après Aïssé; puis il a été convenu qu'elle passerait avant. Or, Cliilly et Duquesnel veulent maintenant qu'elle passe après, uniquement « pour profiter de l'occasion ■', pour profiter de la mort de mon pauvre Bouilhet. Ils vous donneront un « dédommagement quelconque ». Eh bien, moi, je suis le propriétaire et le maître d'A'ùsé comme si j'en étais l'auteur, je ne veux pas de ça. Je ne veux pas, entendez-vous, que vous vous gêniez en rien.
Vous croyez que je suis doux comme un mouton! Détrompez- vous, et faites absolument comme si Aïssé n'existait pas; et surtout pas de délicatesse, hein? Ça m'offenserait. Entre simples amis, on se doit des égards et des politesses; mais de vous à moi, ça me semblerait peu convenable; nous ne nous devons rien du tout que nous aimer.
Je crois que les directeurs de l'Odéon regretteront Bouilhet de toutes les manières. Je serai moins commode que lui aux répétitions. Je voudrais bien vous lire Aissé, afin d'eu causer un peu; quelques-uns des acteurs qu'on propose sont, selon moi, impossibles. C'est dur d'avoir affaire à des illettrés.
180 CORRESI'ONDAiNCE ENTRE GEORGE SAÎSD
Mercredi soir, 13 octobre 1860.
On irenlerrera notre pauvre ami qn'après-deniain, on me fera savoir où et à quelle heui'e il faut se rendre, je t'avertirai par télégramme.
J'ai vu deux fois aujourd'hui les directeurs. Ce matin il était convenu avec Duquesnel qu'on ferait une tentative auprès de la T[our] Saint-y[l)ars]. Je cédais mon tour à Aïssé. Je ne venais qu'en mars. Ce soir j'y suis retournée, Chilly ne veut pas, et Duquesnel, mieux renseigné que ce matin, regarde la démarche comme inutile et nuisible. J'ai allégué alors mon traité, mon droit. La belle chose que le lliéàlre! Le traité de M. Saint-Ybarsprime lemien. Onavail compté que le Bâtard durerait quinze jours et il durera quarante jours encore. La Tour Sainl-Ybars nous précède donc * et je ne peux pas céder mon tour à Aïssé sans être remise à l'année prochaine, ce que je ferai si tu le veux, mais ce qui me serait bien préjudiciable, car je suis endettée avec la revue et j'ai i)esoin de remi)lir ma bourse. — Dans tout cela, les directeurs sont-ils des coquins? Non, mais des maladroits qui ont toujours peur de manquer de pièces et qui en reroivent trop, dans la prévision qu'elles n'auront pas de succès. — Les succès arrivant, si les auteurs engarjrs se fâchent, il faut plaider. Je n'ai i»as le goût des