CXXXVIII
A GEORGES SAND
10 décembre, vendredi, dix heures du soir, 1869.
Chère maître, bon comme du bon pain.
Je vous ai, tantôt, envoyé par le télégraphe ce mot : « A Girardin ». La Liberté insérera votre article, tout de suite. Que dites-vous de mon ami Saint-Victor, qui a refusé d'en faire un, trouvant « le livre mauvais » ? Vous n'avez pas tant de conscience que cela, vous!
Je continue à être roulé dans la fange. La Gironde m'appelle Prudhomme. Cela me paraît neuf.
Comment vous remercier? J'éprouve le besoin de vous dire des tendresses. J'en ai tant dans le cœur qu'il ne m'en vient pas une au bout des doigts. Quelle brave femme vous faites, et quel brave homme! Sans compter le reste!
ex XXIX
Noliant, vendredi à samedi dans la nuit, 10 au 11 décembre 1809.
J'ai refait aujouidhui et ce soir mon article'. Je nie porte mieux, c'est un peu plus clair. J'attends demain ton télégramme. Si tu n'y mets pas ton vélo, j'enverrai l'article à Ulbach, qui, le lo de ce mois, ouvre son journal, et qui m'a écrit ce matin pour me demander avec instance un article quelconque. Ce premier numéro sera, je pense, beaucoup lu, et ce serait une bonne publicité. Micbel Lévy serait meilleur juge que nous de ce qu'il y a de plus utile à faire : consulte-le.
Tu semblés étonné de la malveillance. Tu es trop naïf. Tu ne sais pas combien ton livre est original, et ce qu'il doit froisser de personnalités j)ar la force qu'il contient. Tu crois faire des choses qui passeront comme une lettre à la poste; ah bien, oui!
J'ai insisté sur le dessin de ton livre; c'est ce que l'on comprend le moins et c'est ce qu'il y a de i»lus fort. J'ai essayé de faire comprendre aux simples comment ils doivent lire; car ce sont les simples qui font les succès. Les malins ne veulent pas du succès des autres. Je ne me suis
1. L'article : Sur C Éducation sentimentale, de Flaubert, est imprimé dans les Questions d'art et de littérature, Calmann- Lévy, page 415.
pas occupée des méchants; ce serait leur faire trop rriioiineur.
Ma mère reçoit votre télégramme et envoie son manuscrit à Giranlin.
4 heures du soir.
Nohant, H décembre 18G9.
Je ne vois pas iiarailre mon article et il en j)arail d'autres qui sont mauvais et injustes. Les ennemis sont toujours mieux servis que les amis. Et puis, quand une grenouille commence à coasser, toutes les autres s'en mêlent. Un certain res[iect violé, c'est à qui sautera sur les épaules de la statue; c'est toujours comme ça. Tu subis les inconvénients d'une manière (pii n'est pas encore consacrée par la rengaine et c'est à qui se fera idiot jiour ne pas comprendre.
L'impcrsonn allié absolue est discutable, et je ne l'accepte pas absolument; mais j'admire que Saint-Yiclor, <|ui l'a tant précbée et qui a abîmé mon théâtre parce qu'il n'était pas impersonnel, t'abandonne au lieu de te défendre. La critique ne sait plus où elle en est; trop de théorie!
Ne t'embarrasse pas de tout cela et va devant toi. N'aie pas de système, obéis à ton inspiration.
Voilà le beau temps, chez nous du moins, el nous nous préparons à nos fêles de Noël en famille, au coin du feu. .l'ai dit à Plauchut de lâcher d(; l'enlever; nous Tallendons. Si tu ne peux venir avec lui, viens du moins faire le réveillon et te soustraire au jour de l'an de Paris; c'est si ennuyeux !
Lina me charge de te dire qu'on t'autorisera à ne pas quitter ta robe de chambre et tes pantoutles. Il n'y a pas de dames, pas d'étrangers. Enfin tu nous rendras bien heureux et il y a longtemps que tu promets.
.le l'embrasse et suis encore plus en colère que toi de ces attaques, mais non démontée, et si je t'avais là, nous nous remonterions si bien, que tu repartirais de l'autre jambe tout de suite pour un nouveau roman.
Je l'embrasse.
Ton vieux troubadour,
G. SAND
Noliant, 17 décembre 1869.
Plauchut nous écrit que tu promets de venir le 24. Viens donc le :23 au soir, pour être reposé dans la nuit du 24 au 25 et faire réveillon avec nous. Autrement lu arriveras de Paris fatigué et endormi, et nos bêtises ne t'amuseront pas. Tu viens chez des enfants, je t'en avertis, et, comme tu es bon et tendre, lu aimes les enfants. Plauchut t'a-t-il dit
d'apporter robe de cliambre el panloufles, parce que nous ne voulons pas le condamner à la toilette? J'ajoute que je compte que tu apporteras quelque manuscrit. La féeine refaite, Saint-Antoine, ce qu'il y a de fait. J'espère bien que tu es en train de travailler. Les critiques sont un défi qui stimule.
Ce pauvre Saint-René Taillandier est aussi cuistre que la Revue. Sont-ils assez pudiques, dans cette pyramide? Je bisque un peu contre Girardin. Je sais bien que je n'ai pas de puissance dans les lettres, je ne suis pas assez lettrée pour ces messieurs; mais le bon- public me lit et m'écoute un peu quand même.
Si tu ne venais pas, nous serions désolés et tu serais un gros ingrat. Veux-tu que je t'envoie une voiture à Chàteauroux le 23 à quatre heures? J'ai peur que tu ne sois mal dans cette patache qui fait le service, et il est si facile de l'épargner deux beures el demie de malaise!
Nous l'embrassons pleins d'espérance. Je travaille comme un bœuf pour avoir fini mon roman et n'y plus penser une minute quand tu sera là.
G. SAND
Nohant, 10 décembre 1860.
Les femmes s'en mêlent aussi? Viens donc oublier cette persécution à nos cent mille lieues de la vie littéraire et parisienne; ou plutôt, viens l'en réjouir; car ces grands
ET GUSTAVE FLAUUERT 193
éreinlcments sonl rinôvilable consécration (l'uiie grande valenr. Dis-loi bien qne cenx qui n'ont pas passé par là restent bons puiir /'Académie.
Nos lettres se sonl croisées. Je te priais, et je prie encore de ne pas venir la veille de Noël, mais Tavantveille pour faire réveillon le lendemain soir, la veille, c'est-à-dire le H. Voici le programme : On dîne à six heures juste, on l'ail l'arbre de Noël et les marionnettes pour les enfants, alin qu'ils puissent se coucher à neuf heures. Après ça, on jabote et on soupe à minuit. Or la diligence arrive au plus tôt ici à six heures et demie et on ne dînerait qu'à sept heures, ce qui rendrait impossible la grande joie de nos petites trop attardées. Donc, il faut partir jeudi 23 à neuf heures du matin, atin qu'on se voie à l'aise, qu'on s'embrasse tous à loisir, et (ju'on ne soit pas dérangé de la joie de ton arrivée par des fanfans impérieux et fous.
Il faut rester avec nous bien longtemps, bien longtemps; on refera des folies pour le jour de l'an, pour les Rois. C'est une maison bête, heureuse, et c'est le temps de la récréation après le travail. Je finis ce soir ma lâche de l'année. Te voir, cher vieux ami bien-aimé, serait ma récompense : ne me la refuse pas.
G. SAND
Plauchulest à la chasse aujourd'hui avec le prince et ne reviendra peut-être que mardi. Je lui écris de l'attendre jusqu'à jeudi, tu l'ennuieras moins en voyage.
Je viens d'écrire à Girardin et de me }tlaindre.
31 décembre 1869.
Nous espérions avoir un mot de loi ce malin. Ce froid subil est si dur, je le redoutais pour Ion voyage. NouSl savons que lu es très bien arrivé à Cbàleauroux. Maisas-lu trouvé un coupé, et n'as-lu pas souffert en roule? Rassurenous.
Nous avons été si beureux de l'avoir que nous serions désolés si lu devais payer cette escapade hivernale. Tout va bien ici et tous s'adorenl. C'est la fin de l'année. Ou t'envoie la })arl des baisers qu'on se donne.
G. s AND.
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Xohant, 9 janvier 1870.
J'ai eu tant d'éiireuves à corriger, que j'en suis abrutie. 11 me fallait cela pour me consoler de ton départ, troubadour de mon cœur, et d'un autre dépari, encore celui de mon abruti de Plaucbemar — et encore d'un autre départ, celui de mon petit-neveu Edme, mon préféré, celui qui jouait les marionnettes avec Maurice. Il est reçu à Venregislrement, et s'en va à Pilbiviers — à moins que, par
protection, nous n'olilenioiis (lu'il fasse sou siiriHiiiii''rarial à La Chaire.
Connais-tu M. Roy, le clief suprême de celle administration des domaines? Si, par hasard, la princesse le connaissait et voulait lui faire dire un mot en faveur du jeune Simonnet? — Je serais heureuse de lui devoir celle joie de famille et celle économie pour la mère qui est pauvre. Il paraît que cela est très facile à obtenir et qu'aucun règlement ne s'y oppose. Mais il faut être appuyé : un mol de la princesse, une ligne de M. Roy et nos pleurs se changeraient en joie.
Cet enfant m'est très cher. Il est si aimant et si bon! Il a été élevé avec peine, toujours souffrant, toujours dorlotté sur nos genoux et toujours tendre et mignon. Il a beaucoup d'intelligence et il travaille bien à La Châtre, où son receveur l'adore et le pleure aussi. Enfin, fais ce que lu pourras, si tu peux quoi que ce soit.
On continue à abîmer ton livre. Ça ne l'empêche pas d'être un beau et bon livre. Justice se fera plus lard, justice se fait toujours. Il n'est pas arrivé à son heure apparemment; ou plutôt, il est arrivé trop loi : il y a tro|) constaté le désarroi qui règne dans les esprits; il a froissé la plaie vive; on s'y est trop reconnu.
Tout le monde t'adore ici, et on est troji pur de conscience pour se fâcher de la vérité : nous j)arlons de toi tous les jours. Hier, Lina me disait qu'elle admirait beaucoup tout ce que tu fais, mais ([u'elle préférait Salammbô à tes peintures modernes. Si tu avais été dans un coin, voici ce que tu aurais entendu d'elle, de moi et des autres :
« Il esl plus grand et plus gros que la moyenne des
êtres. Son esprit est comme lui, hors des i)ro|iorlions communes. En cela, il a du Vicier Hugo, au moins autant que du Balzac, mais il a le goût et le discernement qui manquent à Hugo, et il esl artiste, ce que Balzac n'était pas. — C'est donc qu'il est plus que l'un et l'autre? — Chi la sa? — Il n'a pas encore donné toute sa voix. Le volume énorme de son cerveau le trouble. Il ne sait s'il sera poêle ou réaliste; et, comme il est l'un et l'autre, ça le gène. — Il faut qu'il se délirouille dans ses rayonnements. Il voit tout et veut tout saisir à la fois. — Il n'est pas à la taille du public qui veut manger par petites bouchées, et que les gros morceaux étouffent. Mais le puitlic ira à lui, quand même, quand il aura compris. — Il ira même assez vile, si l'auteur descend à vouloir èlre bien compris. — Pour cela, il faudra peut-être demander quelques concessions à la paresse de son intelligence. — H y a à réfléchir avant d'oser donner ce conseil. »
Voilà le résum.é de ce qu'on a dit. Il n'est pas inutile de savoir l'opinion des bonnes gens et des jeunes gens. Les plus jeunes disent que V luiucation sentimentale les a rendus tristes. Ils ne s'y sont pas reconnus, eux qui n'ont pas encore vécu: mais ils ont des illusions, et disent : « Pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si sympathique, veut-il nous décourager de vivre? » — C'est mal raisonné, ce qu'ils disent, mais, comme c'est instinctif, il faut peut-être en tenir compte.
Aurore parle de toi et berce toujours ton baby sur son cœur; Gabrielle appelle Polichinelle son petit, et ne veut pas dîner s'il n'est vis-à-vis d'elle. Elles sont toujours nos idoles, ces marmailles.
J'ai reçu hier, après la lettre «l'avant-hier, une lettre de Berton, qui croit qu'on ne jouera V Affranchi que du 18 au 20. Attends-moi, jjuisque tu peux retarder un peu ton départ. Il fait trop mauvais pour aller à Croisset; c'est toujours pour moi un effort de quitter mon cher nid pour aller faire mon triste état ; mais l'effort est moindre quand j'espère te trouver à Paris.
Je t'embrasse pour moi et pour toute la nichée.
G. SAND
A GEORGE SAND
Mercredi après-midi.
Chère maître,
Votre commission était faite hier à une heure. La princesse a, devant moi, pris une petite note sur votre affaire pour s'en occuper immédiatement. Elle m'a paru très contente de pouvoir vous rendre service.
On ne parle que de la mort de Noir! Le sentiment général est la peur, pas autre chose!
Dans quelles tristes mœurs nous sommes plongés! Il y a tant de bêtise dans l'air qu'on devient féroce. .ïe suis moins indigné que dégoûté! Que dites-vous de ces messieurs qui viennent ]iarlementer munis de pistolets et de cannes à dard! Et de cet autre, de ce prince, qui vit au milieu d'un arsenal et qui en use? Joli! Joli!
Quelle chouette lettre vous m'avez écrite avant-hier!
198 CORRESPONDAiNCE ENTRE GEORGE SAND
Mais voire amilié vous aveugle, chère bon maître. Je n'appartiens pas à la famille de ceux dont vous parlez. Moi qui me connais, je sais ce qui me manque! El il me manque énormément !
En perdant mon pauvre Bouillie t, j'ai perdu mon accoucheur, celui qui voyait dans ma pensée plus clairement que moi-même. Sa mort m'a laissé un vide dont je m'aperçois cha<|ne jour davantage.
A quoi bon faire des concessions? Pourquoi se forcer? Je suis bien résolu, au contraire, à écrire désormais pour mon agrément personnel, et sans nulle contrainte. Advienne que pourra!
Noliant, 15 janvier 1870.
L'Affranchi est pour mardi. Je travaille vite pour finir mes corrections et je pars mardi malin. Viens dmer avec moi clie/. Magny à six heures. Peux-tu? — Sinon, dois-je te garder place dans ma loge? Un mol dans la journée de mardi, à mon domicile. Tu ne seras pas forcé d'avaler toute la représentation si elle l'ennuie.
Je t'aime et je t'embrasse pour moi et la nichée. Merci pour Edme.
ET GUSTAVE FLAlliERT 199
Paris. 10 janvier 1870.
Cher ami de mon cœur, je ne Tai })as vu au théâtre. La pièce apphuidie et sifllée, plus ap}»laudie que siiflée. Bertou très heau. Sarah très joHe, mais point d'intérêt dans les personnages et trop d'acteurs de second [ilan; pas bons. — Je ne crois pas que ce soit ini succès.
Je vas mieux. Pourtant je ne suis pas as.sez vaillante pour aller chez loi samedi et revenir de si loin par ce grand froid. J'ai vu ce soir Théo^ je lui ai dit de venir dîner avec nous deux samedi chez Magn\ . Dis-moi donc oui, c'est moi qui te donne à diner, et nous aurons un cabinet sans bruit. Après nous fumerons chez moi.
Plauchut n'aurait pu aller chez toi. 11 était invité chez le prince.
Un mot si c'est non. Rien si c'est oui. Je désire donc que tu ne m'écrives pas. J'ai vu Tonrguenefl" et je lui ai dit tout ce que je pense de lui. Il était étonné comme un enfant. Nous avons dit du mal de loi.
Mercredi soir.
(IXLVIII
(Sur le revers d'une lettre d'Edme Simonnet).
Le 5 ou le 0 février IS'iO.
Je ne te vois pas, lu passes à TOdéoii el quand on me dit que lu es là, je cours el ne te trouve plus. Dis-moi donc un jour où tu viendras manger ma côtelette.
Ton vieux troubadour éreinlé qui t'aime.
Paris, 15 février IS'iO.
Mon troubadour, nous sommes deux patraques. Moi j'ai eu une bronchite sérieuse el je sors de mon lit. Me voilà guérie, mais je ne sors pas encore de ma chambre. J'espère reprendre dans deux jours mon travail à l'Odéon.
Guéris-toi, ne sors pas, à moins que le dégel ne soit sérieux. Ma pièce est pour le 22 '. J'es])èrc bien te voir ce jour-là. El, en attendant, je t'embrasse el je t'aime.
G. s AND.
Mardi soir.