‹ Correspondance entre George et Gustave FlaubertChapitre 42 sur 63 · D'une diphtérie · texte numérisé non relu

D'une diphtérie

lanl le payer. Ton être Tinléresse, voilà loul, et je lui ai promis de te le présenter si lu y consens. Il est encore autre chose que médecin, je ne sais quoi, chercheur — de quoi? — de tout. Il est amusant, original et intéressant au possible. Tu me diras si tu veux le voir, autrement je m'arrangerai pour qu'il n'y pense plus. Réponse sur ce point.

A GEORGE SAXD

Lundi matin, 11 licures.

Je sentais qu'il vous était arrivé quelque chose de fâcheux, puisque je venais de vous écrire pour savoir de vos nouvelles, quand on m'a apporté voire lettre de ce malin. ,T'ai repèclié la mienne chez le portier; en voici une seconde.

Pauvre chère mailie! Comme vous avez dû être inquiète? et madame Maurice aussi? Vous ne me dites pas ce qu'il a eu (Maurice)? Dans quelques jours, avant la fin de la semaine, écrivez-moi pour m"affirmer que loul est bien lini. La faute en est, je crois, à l'abominable liiver dont nous sortons! On n'entend parler que de maladies et d'enterrements! Mon pauvre larbin est toujours à la maison Dubois et je suis navré (juand je vais le voir. Voilà deux mois qu'il reste sur son lit, en itroie à des souffrances atroces.

Quant à moi, ça va mieux. Jai lu énormément, .le me suis surmené et me revoilà à peu près sur pattes. L'amas

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(le noir que j'ai au fond du C(pur esl un jjcu plus gros, voilà loul. Mais, dans ({uelque temps, je Tespère, on ne s'en apercevra pas. Je passe mes jours à la bibliothèqu»; de rinslilul. Celle de l'Arsenal me prèle des livres que je lis le soir, et je recommence le lendemain. Au commencement de mai, je m'en retournerai à Croisse!. Mais je vous verrai d'ici là. Tout va se remettre avec le soleil.

La 1)elle dame en ({uestion m'a l'ait, à votre endroit, les excuses les plus convenables, m'al'firmant qu' « elle n'avait jamais eu l'intention d'insulter le génie ».

Certainement, je veux bien connaître M. Favre; puis- ({u'il est un des vôtres, je l'aimerai.

A GEORGE SAND

Mardi matin.

Chère maître.

Ce n'est pas le séjour de Paris qui me fatigue, mais la série de chagrins que j'ai reçus depuis huit mois! Je ne travaille pas troj!, car sans le travail que serais-je devenu? J'ai bien du mal à être raisonnable, cependant. Je suis submergé par une mélancolie noire, qui revient à propos de tout et de rien, plusieurs fois dans la journée. Puis, ça se passe et ça recommence. Il y a peut-être trop longtemps que je n'ai écrit? Le déversoir nerveux fait défaut.

Dès que je serai à Croisset, je commencerai la notice sur mon pauvre Bouilhel, besogne pénible et douloureuse

dont j'ai hâte d'être débarrassé pour me mettre à Saint- Antoine. Comme c'est un sujet extravagant, j'espère qu'il me divertira.

J'ai vu votre médecin, le sieur Favre, qui m'a paru fort étrange et un peu fol, entre nous. Il doit être content de moi, car je l'ai laissé parler tout le temps. Il y a de grands éclairs dans ses conversations, des choses qui éblouissent un moment, puis on n'y voit plus goutte.

A GEORCJE SAND

Paris, ioudi.

J\I. X*'* m'a envoyé de vos nouvelles samedi : ainsi donc je sais que tout va bien là-bas et que vous n'avez plus d'inquiétude, chère maître. Mais vous, personnellement, comment ça va-t-il? La quinzaine est près d'expirer et je ne vous vois pas venir.

L'humeur continue à n'être pas folichonne. Je me livre toujours à des lectures abominables, mais il est temps que je m'arrête, car je commence à me dégoûter de mon sujet.

Lisez-vous le fort bouquin de Taine? Moi, j'ai avalé le premier volume avec infiniment de plaisir. Dans cinquante ans, peut-être, ce sera la i>hilosoi)hie qui sera enseignée dans les collèges.

Et la préface des Idées de M. Aulrraij'^.

Comme j'ai envie de vous voir et de jaboter avec vous !

Nohant. 16 avril IS'O.

Qiresl-ce que j'aurai à dire à Lévy pour (juil fasse les premiers pas? Remets-moi au courant, car ma mémoire est faible. Tu lui avais vendu un volume dix mille; — il y en a deux, lui-même m'a dit que ça ferait vingt mille. Que t'a-t-ii versé jusqu'à présent? Quelles paroles avez-vous échangées lors de ce versement?

Réponse et j'agis.

On va ici de mieux en mieux, les petites guéries, Maurice en bonne convalescence, moi fatiguée de l'avoir tant veillé et de le veiller encore, car il faut qu'il boive et se rince le bec dans la nuit, et il n'y a que moi dans la maison qui ai la faculté de veiller. Mais je ne suis pas malade, et je Iravaillotte un peu en tlànant. Dès que je pourrai le quitter, j'irai à Paris. Si tu y es encore, ce sera un bon tant mieux mais je n'ose désirer que tu y prolonges ton bagne, car je vois que tu y es toujours malade et que tu travailles trop.

Groisset te guérira si tu consens à te ménager.

Je t'embrasse tendrement pour moi et toute la famille qui l'adore.

G. SAND

A GUSTAVE FLAUBERT, A CRUISSET

Noliant, 20 mai 1870.

Il y a Inen loiii)temps que je suis sans nouvelles de mon vieux Iroubadoui". ïu dois être à Croisset. S'il y l'ait aussi chaud qu'ici, lu dois souffrir; nous avons 34 degrés à l'ombre, et la nuit 24. iMaurice a eu une forte rechute de mal de gorge, sans membranes celte fois, et sans danger. Mais Fenflure était si forte que pendant trois jours il })0uvail à peine avaler un peu d'eau et de vin. Le bouillon ne passait pas. Enfin, celle chaleur insensée l'a guéri, elle nous va à tous ici, car Lina est partie ce matin, vaillante, pour Paris. Maurice jardine toute la journée. Les enfants sont gais et embellissent à vue d'œil. Moi, je ne fiche rien; j'ai eu trop à faire pour soigner et veiller encore mon garçon, et, à présent que la petite mère est absente, les fillettes m'absorbent. Je travaille tout de même en projets et rêvasseries. Ce sera autant de fait quand je pourrai barbouiller du pajtier.

Je suis toujours sur mes pieds, comme dit le docteur Favre. Pas encore de vieillesse, ou plulnl la vieillesse normale, le calme... de la vertu, cette chose dont on se moque, et que je dis par moquerie, mais qui correspond, l)ar un mot emphatique et bêle, à un étal d'inoffensivilé forcée, sans mérite par conséquent, mais agréable et bon à savourer. Il s'agit de le rendre utile à l'art quand on y

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croit, à la l'aniille et à ramilié (iiiaiid on s'y dévoue, je n'ose pas dire cond)ien je suis naïve et primitive de ce côté-là, Cest la mode de s'en in(H|uer; mais qu'on se mo(iue, je ne veux pas changer.

Voilà mon examen de conscience du printemps, |)our ne plus penser, de loul l'été, qu'à ce qui ne sera pas moi.

Voyons, toi, ta santé d'abord? Et cette tristesse, ce mécontentement que Paris l'a laissé, est-ce oublié? N'y a-t-il plus de circonstances extérieures douloureuses? Tu as été trop frappé, aussi. Deux amis de premier ordre jiartis coup sur coup. Il y a des époques de la vie où le sort nous est féroce. Tu es trop jeune pour te concentrer dans l'idée d'un recouvrement des alTections dans un monde meilleur, ou dans ce monde-ci amélioré. Il faut donc, à ton âge (et, au mien, je m'y essaye encore), se rattacher d'autant plus à ce (pii nous l'esle. Tu me l'écrivais quand j'ai perdu Rollinal. mon double en cette vie, land véritable, dont le sentiment de la différence des sexes n'avait jamais entamé la piH-e affection, même quand nous étions jeunes. C'était mon Bouilhet et plus encore ; car, à mon intimité de C(j'ur, se joignait un resi)ect religieux pour un véritable type de courage moral qui avait subi toutes les épreuves avec une douceur sublime. Je lui ai dû tout ce que j'ai de bon, je lâche de le conserver i)Our l'amour de lui. N'est-ce pas un héritage (pie nos morts aimés nous laissent?

Le désespoir qui nous ferait nous abandonner nousmêmes serait une trahison envers eux et une ingralitude. Dis-moi que lu es tranquille et adouci, que lu ne travailles pas trop et que tu travailles bien. Je ne suis pas sans •luelque inquiétude de n'avoir i)as de lettre de toi depuis

longtemps. Je ne voulais pas l'en demander avant de pouvoir te dire que Maurice était bien guéri; il t'embrasse, et les enfants ne t'oublient pas. Moi, je t'aime.

A GEORGE SAND

Non, chère maître ! Je ne suis pas malade, mais j'ai été occupé par mon déménagement de Paris et par ma réinslallalion à Croissol. Puis ma mère a été fortement indisposée. Elle va bien maintenant; puis j'ai eu à débrouiller le reste des papiers de mon pauvre Bouilhet, dont j'ai commencé la notice. J'ai écrit cette semaine près de six pages, ce qui pour moi est bien beau : ce travail m'est très pénible de toute façon. Le difficile, c'est de savoir quoi ne pas dire. Je me soulagei'ai un peu en dégoisant deux ou trois opinions dogmatiques sur l'art d'écrire. Ce sera l'occasion d'exprimer ce que je pense; chose douce el dont je me suis toujours privé.

Yous me dites des choses bien belles et bien bonnes aussi pour me redonner du courage. Je n'en ai guère, mais je fais comme si j'en avais, ce qui revient peut-être au même.

Je ne sens plus le besoin d'écrire, parce que j'écrivais spécialement pour un seul être (jui n'est jikis. Voilà le vrai! et cependant je continuerai à écrire. Mais le goût n'y est plus, l'entraînement est parti. Il y a si peu de gens qui aiment ce que j'aime, qui s'inquiètent de ce qui me préoc-

ciipe! Connaissez-vous dans ce Paris, qui csl si grand, une seule maison où Ton parle de lillcralure? El quand elle se trouve abordée incidemment, c'est toujours par ses côtés subalternes et extérieurs, la (}ueslion de succès, de moralité, d'utilité, d'à-propos, etc. Il me semble (jue je deviens un l'ossile, un être sans rapport avec la création environnante.

Je ne demanderais pas mieux que de me rejeter sur une afl'eclion nouvelle. Mais comment? Presque tous mes vieux amis sont mariés, officiels, pensent à leur petit commerce tout le long de l'année, à la chasse pendant les vacances et au whist après leur dîner. Je n'en connais pas un seul qui soit capable de passer avec moi une après-midi à lire un poète. Ils ont leurs affaires; moi, je n'ai pas d'alTaires. Notez que je suis dans la même position sociale où je me trouvais à dix-huit ans. Ma nièce, que j'aime comme ma fille, n'habite pas avec moi, et ma pauvre bonne femme de mère devient si vieille que toute conversation (en dehors de sa santé) est impossible avec elle. Tout cela fait une existence peu folichonne.

Quant aux dames, « ma petite localité » n'en fournit pas, et puis, quand même ! Je n'ai jamais pu emboîter Vénus avec Apollon. C'est l'un ou l'autre, étant un homme d'excès, un monsieur tout entier à ce qu'il pratique.

Je me répète le mot de Goethe : « Par delà les lombes en avant », et j'espère m'habituera mon vide, mais rien déplus.

Plus je vous connais, vous, plus je vous admire; comme vous êtes forte !

A part un peu de Spinoza et de Plularque, je n'ai rien lu depuis mon retour, étant tout occupé ])ar mon travail présent. C'est une besogne qui me mènera juscju'à la tin

de juillcl J'ai hàle d'en èlre quille pour me relancer dans les exlravagances du hon Saint-An toine^ mais j'ai peur de n'èlre pas assez monté.

C'esl une belle hisloire, n'esl-ce pas, que celle Aq Mademoiselle cCHauterivel Ce suicide d'amoureux pour fuir la misère doit inspirer de belles pbrases morales à Prudhomme. Moi, je le comprends. Ce n'est pas américain ce qu'ils ont fait, mais conuue c'esl lalin e( antique! Ils n'étaient pas forts, mais peut-èlre 1res délicals.

CLXY

A GEO R G E S A N D

Dimanclic, 2G juin 1870.

On oublie son troubadour qui vieul encore d'enterrer un ami! De sept que nous étions au début des dîners Magny, nous ne sommes plus que trois! Je suis gorgé de cercueils comme un vieux cimetière! J'en ai assez, franchemenl.

Et au milieu de tout cela je continue à travailler! J'ai fini hier, vaille que vaille, la notice de mon pauvre Bouilhel. Je vais voir s'il n'y a pas moyen de recaler une comédie de lui, en prose. Après quoi, je me mellrai à Saint-Antoine.

El vous, cher mailre, que devenez-vous avec tous les vôtres? Ma nièce est dans les Pyrénées el je vis seul avec ma mère qui devient de plus en plus sourde, de sorte que mon existence manque de folichonnerie absolumenl. J'aurais besoin d'aller dormir sur une plage chaude. Mais pour

cela il me manque le temps cl Targenl. Donc il fauL pousser ses ratures et piocher le i)lus possible.

J'irai à Paris au comnienccment (raoût. Puis j'y passerai tout le mois d'octobre })0ur les répétitions d'Aissé. Mes vacances se borneront à une huitaine de jours passés à Dieppe vers la fin d'août. Voilà mes projets.

Celait lamentable, l'enterrement de Jules de Concourt. Théo y pleurait à seaux.

CLXYI

Xohant, 27 juin 1870.

Encore un chagrin pour toi, mon pauvre vieux, moi j'en ai aussi un gros, je pleure Barbes, une de mes religions, un de ces êtres qui réconcilient avec l'humanité. Toi, tu regrettes ce pauvre Jules ' et tu plains le malheureux- Edmond. Tu es peut-être à Paris pour tâcher de le consoler. Je viens de lui écrire et je iiense «luc tu es frappé encore une fois dans tes affections. Quelle é}»oque! Ils meurent tous, tout meurt et la terre meurt aussi mangée par le soleil et le vent. Je ne sais où je prends le courage de vivre encore au miUeu de ces ruines. Aimons-nous jusqu'au bout. Tu m'écris bien peu, je suis inquiète de toi.

G. s AND.

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